SigPhi · Flora Tristan

Pérégrinations d'une paria

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Dans les derniers jours de mars, on apprit de Lima que le président Orbegoso se disposait à venir prendre le commandement de l’armée du département d’Aréquipa. À cette nouvelle, Nieto se désespéra: le président, disait-il, venait lui enlever la gloire qu’il était sûr d’obtenir en se mesurant avec San-Roman. Le présomptueux général ne pouvait songer à se révolter, il n’avait pas assez d’influence pour se poser comme chef de parti et agir pour son compte; cependant, voulant prévenir ce qu’il considérait comme un affront, il eut recours à un moyen qui allait à la portée de son esprit. Il fit écrire, en secret, une lettre confidentielle à je ne sais qui, et prit ses mesures pour qu’elle tombât dans les mains de San-Roman. On disait, dans cette lettre, que l’armée de Nieto était dans le plus misérable état, sans armes, sans munitions et tout à fait incapable de se défendre. Après le départ de sa missive, le général espérait chaque jour voir arriver l’armée ennemie, et son impatience était au comble.

Depuis trois mois, l’attaque dont le fameux San-Roman menaçait Aréquipa faisait le sujet de toutes les conversations; pendant les deux premiers mois, le nom de ce chef produisait sur la population le même effet que le nom de Croquemitaine sur l’imagination des petits enfants. Les partisans d’Orbegoso le dépeignaient comme un homme méchant, féroce, capable d’égorger lui-même, pour son propre plaisir, les pauvres Aréquipéniens, et de mettre leur ville à feu et à sang pour satisfaire aux vengeances de son parti; on disait encore de lui mille autres gentillesses de ce genre.

Si, dans le public, on se plaisait à faire des contes sur San-Roman, dans le but de s’effrayer mutuellement, et par ce penchant à l’exagération et au merveilleux, qui pousse toujours ce peuple vers les extrêmes, il se trouvait aussi des gens puissamment intéressés à accréditer ces bruits, tels que le moine, le général, leurs subordonnés et autres.

Sur chacune des deux armées reposaient toutes les espérances du parti dont elle avait embrassé la défense. L’une et l’autre allaient jouer le tout d’un seul coup. La victoire assurait au parti vainqueur un succès complet, la défaite une ruine irréparable. Le parti d’Orbegoso, anéanti sur tous les points, n’avait d’autre appui que dans la valeur des Aréquipéniens, et tous les regards étaient fixés sur eux. La señora Gamarra, de son côté, sentait que l’autorité du gouvernement qu’elle avait organisé ne pourrait se maintenir tant qu’il existerait une résistance armée; que pour être maîtresse à Lima, il fallait d’abord qu’elle le fût à Aréquipa; et que si, avec les trois bataillons qui lui restaient, elle réduisait cette ville, Orbegoso n’attendrait pas son retour dans la capitale. On conçoit combien il devait être important pour les chefs de l’armée d’Aréquipa, les autorités de la ville et les personnes qui avaient intérêt à soutenir Orbegoso, d’entretenir dans le peuple des idées exagérées des calamités auxquelles le triomphe de San-Roman l’exposerait afin de l’exciter à se défendre jusqu’à la dernière extrémité. Aussi, faisait-on chaque jour circuler des écrits à la main, rédigés par le moine (quoiqu’ils ne portassent aucune signature), dans lesquels il était dit que San-Roman avait promis à ses soldats le sac de la ville. La description des massacres, des viols, des atrocités que contenaient ces écrits faisait passer, dans l’ame timide des habitants, une terreur qui allait jusqu’au désespoir. Le moine atteignait ainsi son but, car le désespoir donne de la bravoure au plus lâche. Le général haranguait ses soldats; le préfet, le maire lançaient leurs proclamations dans le même esprit; enfin les moines des divers couvents, cédant à la force, prêchaient dans leurs églises la résistance jusqu’à la mort.

Toutes ces harangues et prédications produisirent sur le peuple l’effet qu’on en attendait. Dans le premier mois qui s’écoula après l’insurrection, la crainte de l’arrivée inopinée de San-Roman, qui commandait les trois meilleurs bataillons, excita de pénibles anxiétés et fit organiser la défense avec zèle. Le second mois, les Aréquipéniens, prenant confiance dans leurs préparatifs et le triomphe que le moine promettait à leur valeur, s’habituèrent à l’idée de la lutte dans laquelle ils allaient s’engager, et attendirent l’ennemi de pied ferme; mais, au troisième mois, leur impatience ne connut plus de bornes! La lenteur que San-Roman mettait à venir leur parut un témoignage de la peur qu’ils lui inspiraient; leur courage en augmenta; et, comme cela arrive toujours chez les peuples qui manquent d’expérience, ils passèrent aussitôt de la terreur qui les avait saisis à une jactance, une fanfaronnade qui donnèrent à toutes les personnes raisonnables de justes appréhensions; elles redoutaient les revers et n’éprouvaient pas de moins cruelles inquiétudes sur les suites de la victoire, si ces hommes, aussi lâches que présomptueux, venaient à l’obtenir. Dès le moment où, dans leur aveugle confiance, ils crurent avoir gagné la bataille, sans connaître les ennemis qu’ils avaient à combattre, ce fut à qui d’entre eux ferait le plus de sottises, depuis le général en chef jusqu’au dernier employé de la mairie: c’était à faire pitié! Je reconnus dès lors que, quel que fût l’événement, le pays était perdu; que les succès de Nieto amèneraient, aussi inévitablement que ceux de San-Roman, l’exigence de contributions énormes, la spoliation des propriétés et le pillage sous toutes ses formes.

Le 21 mars, Althaus me dit: — Enfin, Florita il paraît que le général a des renseignements exacts: San-Roman sera ici demain ou après-demain; croiriez-vous que, jusqu’à présent, tout en faisant une dépense énorme en espions, nous n’avons pu obtenir un mot de vrai sur ce qui se passe dans le camp de l’ennemi? Le général ne veut pas que je m’en mêle; l’amour-propre de ce sot se sent blessé d’un sage conseil, et il me cache tout ce qu’il peut.

Depuis deux jours, les troupes étaient rentrées dans leurs casernes; on avait été obligé de les faire revenir, tant elles étaient exténuées par les fatigues et les privations qu’elles avaient éprouvées pendant leur inutile séjour dans le camp. Il semble que, d’après un avis qu’il croyait si sûr, le général aurait dû s’empresser de faire ressortir les troupes, soit pour reprendre la position qu’elles venaient de quitter, soit pour les établir dans la nouvelle que la circonstance pouvait exiger; qu’il aurait dû n’oublier aucune des précautions indiquées par la prudence, pour éviter toute surprise, de la part de l’ennemi, la confusion parmi les troupes et l’alarme dans le peuple; que tout, enfin, devait être prévu, et des mesures prises pour prévenir les désordres qui pouvaient résulter dans la ville de la victoire ou de la défaite: telle eût été la conduite de tout militaire qui eût eu le sens commun; mais le général Nieto ne songea à rien de tout cela, et, sans s’occuper d’aucune disposition, laissant les affaires à l’abandon, il alla, avec les autres chefs, à Tiavalla, fêter la semaine sainte. Le lendemain, vers quatre heures de l’après-midi, un espion vint dire, en toute hâte, que l’ennemi était à Cangallo: la rumeur fut générale! D’un côté, on courait chercher Nieto; de l’autre, les Immortels se rassemblaient, les troupes sortaient en désordre; les chacareros effrayés refusaient de marcher, et les perruques de l’hôtel-de-ville faisaient bêtises sur bêtises: la confusion était au comble.

Alors se montrèrent la profonde ignorance, l’absolue nullité de ces chefs présomptueux, tant civils que militaires, qui dirigeaient les affaires de ce malheureux pays. Je craindrais de fatiguer mon lecteur, de n’être pas crue de lui, si je l’entretenais du gaspillage qui se fit en toutes choses, des scènes de désordre, d’indiscipline qui se montrèrent dans ce moment de crise, et de la conduite des officiers qui, à la veille d’une bataille, au lieu d’être à leur poste, étaient tous à jouer ou à s’enivrer chez leurs maîtresses.

Tout ce qui se passa dans cette soirée, et la nuit suivante, serait incroyable pour un Européen. Je n’entre donc dans aucun détail, mais j’affirme que la confusion fut telle que, si San-Roman en avait été instruit, il eût pu, ce jour-là même, s’emparer de la ville, et y faire caserner ses troupes sans combattre: on était hors d’état de tirer un seul coup de fusil pour l’en empêcher. Il eût ainsi terminé la guerre dans trois heures de temps. On doit certes bien regretter qu’il ne l’ait pas fait; beaucoup de sang répandu eût été épargné; beaucoup de maux irréparables eussent été évités.

III. LES COUVENTS D’ARÉQUIPA.

Ainsi que je l’ai déjà dit, Aréquipa est une des villes du Pérou qui renferme le plus de couvents d’hommes et de femmes. L’aspect de la plupart de ces monastères, le calme constant qui les enveloppe, l’air religieux qui s’en exhale, reportant la pensée sur les agitations de la société, on pourrait se laisser aller à croire que, si la paix et le bonheur habitent sur la terre, c’est dans ces asiles du Seigneur qu’ils résident. Mais, hélas! ce n’est pas dans les cloîtres que ce besoin de repos qu’éprouve le cœur détrompé des illusions du monde peut être satisfait. Dans l’enceinte de ces immenses monuments, au lieu de cette paix des tombeaux que leur extérieur sombre et froid avait fait supposer, on ne trouve qu’agitations fiévreuses que la règle captive, mais n’étouffe pas; sourdes, voilées, elles bouillonnent comme la lave dans les flancs du volcan qui la recèle.

Avant même d’avoir pénétré dans l’intérieur d’un seul de ces couvents, chaque fois que je passais devant leurs porches, toujours ouverts, ou le long de leurs grands murs noirs, de trente à quarante pieds d’élévation, mon cœur se serrait; j’éprouvais, pour les malheureuses victimes ensevelies vivantes dans ces amas de pierres, une compassion si profonde, que mes yeux se remplissaient de larmes. Pendant mon séjour à Aréquipa, j’allais souvent m’asseoir sur le dôme de notre maison; de cette position, j’aimais à promener ma vue du volcan à la jolie rivière qui coule au bas, et du riant vallon qu’elle arrose sur les deux magnifiques couvents de Santa-Cathalina et de Santa-Rosa. Ce dernier surtout attirait ma pensée et captivait mon attention: c’était dans son triste cloître que s’était passé un drame plein d’intérêt, dont l’héroïne était une jeune fille belle, aimante, malheureuse, oh! bien malheureuse! Cette jeune fille était ma parente; je l’aimais par sympathie, et, forcée d’obéir aux fanatiques préjugés du monde qui m’entourait, je ne pouvais la voir qu’en cachette. Quoiqu’il y eût deux ans, lors de mon arrivée à Aréquipa, qu’elle s’était évadée du couvent, l’impression que cet événement avait produite était encore toute récente; je devais donc user de beaucoup de ménagements dans l’intérêt que je montrais à cette victime de la superstition; je n’eusse pu la servir par une autre conduite, et j’aurais couru le danger d’exciter davantage le fanatisme de ses persécuteurs. Tout ce que Dominga (c’était le nom de la jeune religieuse) m’avait raconté de son étrange histoire me donnait le plus vif désir de connaître l’intérieur du couvent où la malheureuse avait langui durant onze années! Aussi, le soir, lorsque je montais sur la maison pour admirer les teintes gracieuses et mélancoliques que les derniers rayons du soleil répandent sur la charmante vallée d’Aréquipa, alors qu’il disparaît derrière les trois volcans, dont il colore de pourpre les neiges éternelles, mes yeux se portaient involontairement sur le couvent de Santa-Rosa. Mon imagination me représentait ma pauvre cousine Dominga revêtue de l’ample et lourd habit des religieuses de l’ordre des carmélites: je voyais son long voile noir, ses souliers en cuir, à boucles de cuivre; sa discipline, en cuir noir, pendant jusqu’à terre; son énorme rosaire que la malheureuse fille, par instants, pressait avec ferveur en demandant à Dieu qu’il l’aidât dans l’exécution de son projet, et qu’ensuite elle broyait entre ses mains crispées par la colère et le désespoir. Elle m’apparaissait dans le haut du clocher de la belle église de Santa-Rosa. C’était dans ce clocher qu’allait tous les soirs la jeune religieuse, sous le prétexte de voir s’il ne manquait rien aux cloches et à l’horloge dont le soin était commis à sa surveillance. Du haut de cette tour, la jeune fille pouvait contempler à loisir l’étroit, mais joli petit vallon où les heureux jours de son enfance s’étaient écoulés si joyeusement: elle voyait la maison de sa mère, ses sœurs et ses frères courir et folâtrer dans le jardin.… Oh! qu’elles lui paraissaient heureuses ses sœurs de pouvoir ainsi courir et jouer en liberté! Comme elle admirait leurs robes de toutes couleurs, et leurs beaux cheveux ornés de fleurs et de perles! comme elle aimait leur élégante chaussure, leur grand châle de soie et leur légère écharpe de gaze! A cette vue, la malheureuse se sentait étouffer sous le poids de ses lourds vêtements; cette chemise, ces bas, cette longue et large robe, tous en grossier tissu de laine, lui étaient en horreur! la dureté de sa chaussure blessait ses pieds, et son long voile noir de laine aussi, que l’ordre exigeait avec rigueur de tenir toujours baissé, était pour elle la planche qui a renfermé vivant le léthargique dans le cercueil. L’infortunée Dominga repoussait ce voile affreux avec un mouvement convulsif; de sourds gémissements sortaient de sa poitrine; elle essayait de passer ses bras entre les barreaux qui ferment les ouvertures du clocher. La pauvre recluse ne désirait qu’un peu de grand air que Dieu a donné à toutes ses créatures, qu’un petit espace dans le vallon où elle pût mouvoir ses membres engourdis: elle ne demandait qu’à chanter les airs de ses montagnes, qu’à danser avec ses sœurs, qu’à mettre comme elles de petits souliers roses, une légère écharpe blanche et quelques fleurs des champs dans ses cheveux. Hélas! c’était bien peu de chose que les désirs de la jeune fille; mais un vœu terrible, solennel, qu’aucune puissance humaine ne pouvait rompre, la privait à jamais d’air pur et de chants joyeux, d’habits de son âge, appropriés aux changements de saison et d’exercices nécessaires à sa santé. L’infortunée, à seize ans, entraînée par un mouvement de dépit et d’amour-propre blessé, avait voulu renoncer au monde. L’ignorante enfant avait coupé elle-même ses longs cheveux, et, les jetant au pied de la croix, avait juré, sur le Christ, qu’elle prenait Dieu pour époux. L’histoire de la monja fit grand bruit à Aréquipa et dans tout le Pérou; je l’ai jugée assez remarquable pour qu’elle dût trouver place dans ma relation. Mais, avant d’instruire mes lecteurs de tous les faits et dires de ma cousine Dominga, je les prie de vouloir bien me suivre dans l’intérieur de Santa-Rosa.

Dans les temps ordinaires, ces couvents sont inaccessibles; on n’y peut entrer sans la permission de l’évêque d’Aréquipa, permission que, depuis l’évasion de la monja, il refusait inflexiblement. Mais dans les circonstances imminentes où la ville se trouvait, tous les couvents offrirent l’asile du sanctuaire à la population alarmée. Ma tante et Manuela jugèrent prudent d’y prendre refuge, et je profitai de cette circonstance pour m’instruire des détails de la vie monastique. Santa-Rosa était toujours présent à ma pensée; je m’efforçais de décider ces dames à lui donner la préférence sur Santa-Cathalina, où elles inclinaient à aller. Les supérieures de ces deux couvents étaient nos cousines; l’une et l’autre nous avaient fait les invitations les plus affectueuses: chacune d’elles désirait nous avoir, et cherchait à déterminer notre choix en faveur de la bonne hospitalité qu’elle nous préparait. Santa-Rosa, par sa beauté, devait plus vivement exciter notre curiosité; mais ces dames redoutaient l’extrême sévérité de l’ordre des carmélites dont les religieuses de ce couvent ne se relâchent en aucune circonstance. J’eus beaucoup de peine à vaincre toutes leurs répugnances; cependant je parvins à en triompher. Vers sept heures du soir, nous nous rendîmes au couvent après avoir eu le soin d’envoyer devant nous une négresse pour nous annoncer.

Je ne crois pas qu’il ait jamais existé, dans l’état le plus monarchique, une aristocratie plus hautaine et plus choquante dans ses distinctions que celle dont le spectacle me frappa d’étonnement en entrant à Santa-Rosa. Là règnent, dans toute leur puissance, les hiérarchies de la naissance, des titres, des couleurs de la peau et des fortunes; et ce ne sont pas de vaines classifications. À voir dans le couvent marcher en procession les membres de cette nombreuse communauté, vêtus du même uniforme, on croirait que la même égalité subsiste en tout; mais entre-t-on dans l’une des cours, on est surpris de l’orgueil qu’apporte la femme titrée dans ses relations avec la femme de sang plébéien; du ton de mépris qu’affectent les blanches envers celles de couleur, et les riches à l’égard de celles qui ne le sont pas. C’est en voyant ce contraste, d’une humilité apparente et de l’orgueil le plus indomptable, qu’on est tenté de répéter ces paroles du sage: « Vanité des vanités. » Nous fûmes reçues à la porte par des religieuses que la supérieure envoyait pour nous recevoir. Cette grave députation nous conduisit, avec tout le cérémonial voulu par l’étiquette, jusqu’à la cellule de la supérieure, qui était malade et couchée. Son lit était supporté par une estrade sur les marches de laquelle un grand nombre de religieuses étaient hiérarchiquement placées. L’estrade, couverte d’un tapis en grosse laine blanche, donnait à ce lit l’air d’un trône. Nous restâmes assez longtemps auprès de la vénérable supérieure. Les draps de lit étaient en toile, et une de ses dames de compagnie nous expliqua, à voix basse, que la supérieure était excessivement affligée de se voir contrainte, pas la nature de sa maladie, à enfreindre la règle du saint ordre des carmélites, en remplaçant la laine par de la toile. Après que les bonnes religieuses eurent satisfait leur curiosité sur les affaires du jour, et qu’avec retenue elles m’eurent, en hésitant, adressé quelques questions sur les usages d’Europe, nous nous retirâmes dans les cellules qu’elles nous avaient fait préparer. Je demandai à une des jeunes religieuses qui m’accompagnait si elle pourrait me faire voir la cellule de Dominga.

— « Oui, me répondit-elle; demain, je vous donnerai la clef pour que vous y entriez; mais n’en dites rien, car ici cette pauvre Dominga est maudite: nous sommes trois seulement qui osions la plaindre. » Santa-Rosa est un des plus vastes et des plus riches couvents d’Aréquipa. La distribution intérieure est commode: elle présente quatre cloîtres qui enferment chacun une cour spacieuse. De larges piliers en pierre supportent la voûte assez basse de ces cloîtres; les cellules des religieuses règnent à l’entour; on y entre par une petite porte basse: elles sont grandes et les murs y sont tenus très blancs; elles sont éclairées par une croisée à quatre vitraux, qui, ainsi que la porte, donne sur le cloître. L’ameublement de ces cellules consiste en une table en chêne, un escabeau de même bois, une cruche en terre et un gobelet d’étain; au dessus de la table, il y a un grand crucifix; le Christ est en os jauni et noirci par le temps, et la croix est en bois noir. Sur la table, sont une tête de mort, un petit sablier, des heures et parfois quelques autres livres de prières; à côté, accrochée à un gros clou, pend une discipline en cuir noir. Excepté la supérieure, pas une religieuse ne peut coucher dans sa cellule. Elles n’ont leur cellule que pour méditer dans l’isolement et le silence, se recueillir ou se reposer. Elles mangent en commun dans un immense réfectoire, dînent à midi et soupent à six heures. Pendant qu’elles prennent leur repas, une d’entre elles fait la lecture de quelques passages des livres saints, et toutes couchent dans les dortoirs, qui sont au nombre de trois dans le couvent de Santa-Rosa.

Ces dortoirs sont voûtés, construits en forme d’équerre, et sans aucune fenêtre qui laisse pénétrer le jour. Une lampe sépulcrale, placée dans l’angle, jette à peine assez de lueur pour éclairer l’espace à six pieds autour d’elle, en sorte que les deux côtés du dortoir restent dans une obscurité profonde. L’entrée de ces dortoirs est interdite, non seulement aux personnes étrangères, mais même aux filles de service de la communauté, et si furtivement on s’introduit le soir sous les voûtes sombres et froides de leurs longues salles, aux objets dont on se sent environné, on se croirait descendu aux catacombes, et ces lieux sont tellement lugubres, qu’il est difficile de se défendre d’un mouvement d’effroi. Les tombeaux sont disposés de chaque côté du dortoir, à douze ou quinze pieds de distance les uns des autres; élevés sur une estrade, ils ressemblent entièrement, par leur forme et l’ordre dans lequel ils sont rangés, aux tombeaux que l’on voit dans les caveaux des églises. Ils sont recouverts d’une étoffe noire, en laine, semblable à celle qu’on emploie pour tenture dans les cérémonies funéraires. L’intérieur de ces tombeaux a dix à douze pieds de long sur cinq à six de large et autant de hauteur. Ils sont meublés d’un lit fait avec deux grosses planches de chêne placées sur quatre pieux en fer. Dessus ces planches est un gros sac de toile, qui est rempli, selon le degré de sainteté de celle qui y repose, de cendres, de cailloux, d’épines même, de paille ou de laine. Je dois dire que je suis entrée dans trois de ces tombeaux, et que j’en ai trouvé les sacs remplis de paille. À l’extrémité du lit, est un petit meuble en bois noir qui sert tout ensemble de table, de prie-dieu et d’armoire. De même que dans la cellule, il y a au dessus de ce meuble un grand Christ faisant face à la tête du lit: au dessous du Christ sont rangés une tête de mort, un livre de prières, un rosaire et une discipline. Il est expressément défendu, dans aucune circonstance, d’avoir de la lumière dans les tombeaux. Quand une religieuse est malade, elle va à l’infirmerie; c’est dans un de ces tombeaux que ma pauvre cousine Dominga avait couché pendant onze ans!

La vie que mènent ces religieuses est des plus pénibles: le matin, elles se lèvent à quatre heures pour aller aux matines; puis se succèdent, presque sans interruption, une suite de pratiques religieuses auxquelles elles sont tenues d’assister: cela dure jusqu’à l’heure de midi qui les appelle au réfectoire. De midi à trois heures, elles jouissent de quelque repos; alors recommencent pour elles des prières qui se prolongent jusqu’au soir. De nombreuses fêtes viennent encore ajouter à ces devoirs par les processions et autres cérémonies qu’elles imposent à la communauté: tel est l’aperçu des austérités et des exigences de la vie religieuse dans les cloîtres de Santa-Rosa. La seule récréation de ces recluses est la promenade dans leurs magnifiques jardins, elles en ont trois dans lesquels elles cultivent de belles fleurs qu’elles entretiennent avec un grand soin.

En prenant le voile dans l’ordre des carmélites, les religieuses de Santa-Rosa font vœu de pauvreté et de silence. Quand elles se rencontrent, l’une doit dire: « Sœur nous devons mourir; « et l’autre répondre: « Sœur, la mort est notre délivrance, » et ne jamais prononcer une parole de plus. Toutefois ces dames parlent, et beaucoup; mais c’est seulement pendant le travail du jardin, ou dans la cuisine lorsqu’elles y vont pour surveiller les femmes de service, ou sur le haut des tours et des clochers quand leur devoir les y appelle; elles parlent encore dans leurs cellules, lorsqu’à la dérobée, elles vont s’y faire de longues visites. Enfin les bonnes dames parlent partout où elles croient pouvoir le faire sans violer leur vœu, et, pour se mettre en paix avec leur conscience, elles observent un silence de mort dans les cours, au réfectoire, à l’église et surtout dans les dortoirs où jamais voix humaine n’a retenti. Ce n’est certes pas moi qui leur imputerais à crime leurs légères transgressions à la règle du saint ordre des carmélites. Je trouve tout naturel qu’elles recherchent l’occasion d’échanger quelques paroles après de longues heures de silence; mais je désirerais, pour leur bonheur, qu’elles se bornassent à parler des belles fleurs qu’elles cultivent; des bonnes confitures et des excellents gâteaux qu’elles font si bien; de leurs magnifiques processions et des riches pierreries de leur Vierge, ou même encore de leur confesseur.

Malheureusement, ces dames ne se bornent point à ces sujets de conversation. La critique, la médisance, la calomnie même règnent dans leurs entretiens; il est difficile de se faire une juste idée de toutes les petites jalousies, des basses envies qu’elles nourrissent les unes contre les autres et des cruelles méchancetés qu’elles ne cessent de se faire. Rien de moins onctueux que les rapports qu’ont entre elles ces religieuses; tout, au contraire, dans ces rapports, annonce la sécheresse, l’âpreté, la haine. Ces dames ne sont pas plus rigoureuses dans l’observation de leur vœu de pauvreté. Aucune d’elles ne devrait avoir, d’après le règlement, m’a-t-on dit, plus d’une fille pour la servir; cependant plusieurs de ces dames possèdent trois ou quatre femmes esclaves, logées dans l’intérieur. Chacune entretient, en outre, une esclave au dehors pour faire ses commissions, acheter ce qu’elle désire, communiquer enfin avec sa famille et le monde. Il se trouve même, dans cette communauté, des religieuses dont la fortune est très considérable, qui font de très riches présents au monastère et à son église; envoient fréquemment à leurs connaissances de la ville, des cadeaux consistant en fruits, friandises de toute sorte, petits ouvrages faits dans le couvent, et parfois les personnes qu’elles affectionnent reçoivent d’elles des dons d’une plus haute valeur.

Santa-Rosa d’Aréquipa est considéré comme un des plus riches monastères du Pérou; néanmoins les religieuses m’en ont paru plus malheureuses que celles d’aucun des couvents que j’ai eu l’occasion de visiter. L’exactitude de mon observation m’a été confirmée, en Amérique, par les personnes familières avec l’intérieur des communautés, qui m’ont toutes assuré que les austérités des nonnes de Santa-Rosa surpassaient de beaucoup celles auxquelles s’astreignent les religieuses de tout autre couvent. J’eus plusieurs entretiens avec la supérieure, pendant les trois jours que j’habitai Santa-Rosa; je vais en citer quelques passages pour faire connaître l’esprit qui dirige cette communauté.

Je dois d’abord dire que la supérieure me reçut avec beaucoup de distinction; elle avait alors soixante-huit ans, et, depuis dix-huit ans dirigeait la communauté. Elle a dû être belle, sa physionomie est noble, et tout en elle annonce une grande force de volonté. Née à Séville, elle vint à Aréquipa à l’âge de sept ans. Son père la mit à Santa-Rosa pour y faire son éducation, et, depuis lors, elle n’en est plus sortie. Cette dame parle l’espagnol avec une pureté et une élégance remarquables; elle est aussi instruite qu’une religieuse peut l’être. Toutes les questions qu’elle m’adressa sur l’Europe me prouvèrent que la supérieure de Santa-Rosa s’était beaucoup occupée des événements politiques qui ont agité l’Espagne et le Pérou depuis vingt ans. Ses opinions en politique sont aussi exaltées qu’en religion, et son fanatisme religieux dépasse toutes les limites de la raison. Je rapporterai une de ses phrases qui, à elle seule, résume l’ordre d’idées de cette vieille religieuse. « Hélas! ma chère enfant, me dit-elle, maintenant je suis trop vieille pour rien entreprendre, mon temps est fini; mais, si je n’avais que trente ans, je partirais avec vous: j’irais à Madrid, et là, j’y perdrais ma fortune, mon illustre nom et ma vie, ou, par la mort de Jésus-Christ, là, en croix, je vous jure que je rétablirais la sainte inquisition. » Il est impossible d’avoir plus de feu dans le regard, d’énergie dans la voix et d’expression dans le geste, qu’elle n’en mit en étendant la main vers le Christ qui était au pied de son lit: sa conversation était toujours montée au même diapason. En parlant de Dominga, elle me dit: « Cette fille était possédée du démon; je suis contente que le diable ait choisi mon couvent de préférence: cet exemple y fera revivre la foi; car, ma chère Flora, à vous je confierai une partie de mes peines; chaque jour, je vois chanceler, dans le cœur des jeunes nonnes, cette foi puissante qui seule peut faire croire aux miracles. » L’évasion de Dominga ne me paraissait pas devoir produire l’effet qu’en attendait la supérieure et me semblait, au contraire, de nature à provoquer l’imitation. Je doute même qu’elle se fît illusion à cet égard; mais, parlant de Dominga, en présence de quelques religieuses, elle crut peut-être de son devoir de faire cette réflexion. Cette femme, d’une austérité rigoureuse, a su se faire obéir et respecter des religieuses tout en les gouvernant avec une main de fer; mais, depuis tant d’années qu’elle leur commande, elle n’a pu obtenir la sincère affection d’aucune d’elles. Les trois jours passés dans l’intérieur de ce couvent avaient tellement fatigué ma tante et mes cousines, que, n’importe le risque qu’elles pouvaient courir en sortant, ces dames ne voulurent pas y demeurer plus longtemps. Quant à moi, j’avais, pendant un aussi court séjour, recueilli beaucoup d’observations et ne m’étais nullement ennuyée. Ces graves religieuses nous accompagnèrent avec le même cérémonial et la même étiquette qu’elles avaient mis à nous recevoir; enfin nous passâmes le seuil de cette énorme porte en chêne, verrouillée et bardée de fer comme celle d’une citadelle: à peine la portière l’eut-elle refermée, que nous nous mîmes toutes à courir dans la longue et large rue de Santa-Rosa, en criant: « Dieu! quel bonheur d’être en liberté! » Toutes ces dames pleuraient; les enfants et les négresses gambadaient dans la rue; et moi j’avoue que je respirais plus facilement. Liberté, oh! chère liberté, il n’est pour ta perte aucune compensation: la sécurité même n’en est pas une; rien au monde ne saurait te remplacer.