Dès le lendemain de notre entrée à Santa-Rosa, Althaus nous avait fait dire que la nouvelle était fausse, que l’Indien de qui on la tenait était vendu à San-Roman, et que celui-ci n’arriverait pas avant quinze jours. Nous crûmes donc pouvoir revenir chez nous; mais, le soir même de notre sortie, il y eut une autre alerte, et, cette fois, mes parentes se retirèrent à Santa-Cathalina. Il paraissait positif que San-Roman était à Cangallo. Son arrivée à une si courte distance d’Aréquipa (quatre lieues) rendait le danger imminent; aussitôt que la nouvelle s’en répandit, le désordre dans la ville et dans le camp ne fut guère moindre qu’à la première alarme donnée par l’espion; on battit la générale, on sonna le tocsin; des masses de monde se réfugièrent dans les couvents; ce furent une confusion, une terreur qui ne me donnèrent pas une haute idée de la bravoure de cette population fanfaronne, qui devait défendre la ville jusqu’au dernier souffle de vie. Les couvents et les églises étaient devenus les garde-meubles des habitants; depuis quinze jours, ils y cachaient tout ce qu’ils possédaient d’objets transportables, et leurs maisons entièrement dégarnies avaient l’air d’avoir été pillées; moi-même je fis porter mes malles à Santo-Domingo avec les effets de mon oncle. C’était à midi qu’on avait appris l’arrivée de l’ennemi à Cangallo, et l’on s’attendait à la voir paraître vers six ou sept heures. Les dômes des maisons étaient couverts d’une foule de monde qui regardait dans toutes les directions; mais l’attente générale fut déçue. L’ennemi avait fait une halte.
Althaus revint du camp, et me dit: — Cousine, il est très vrai, cette fois, que San-Roman est à Cangallo; mais ses soldats sont harassés de fatigue, et je suis bien sûr qu’ils resteront là trois ou quatre jours pour se refaire.
— Vous croyez donc qu’ils ne viendront pas aujourd’hui?
— Je ne pense pas qu’ils soient ici avant quatre ou cinq jours; ainsi, vous pouvez aller retrouver Manuela. Au surplus, vous verrez la mêlée du haut des tours du monastère, aussi bien que de dessus la maison de votre oncle.
Je suivis son conseil, et j’allai à Santa-Cathalina rejoindre mes parentes.
— Me voilà donc encore dans l’intérieur d’un couvent; mais quel contraste avec celui que je venais de quitter! quel bruit assourdissant, quels houras quand j’entrai! La Francesita! la Francesita! criait-on de toutes parts. À peine la porte fut-elle ouverte, que je fus entourée par une douzaine de religieuses qui me parlaient toutes à la fois, criant, riant et sautant de joie. L’une m’ôtait mon chapeau, parce que, disait-elle, un chapeau était un vêtement indécent; mon peigne fut également ôté sous le même prétexte qu’il était indécent; une autre voulait me retirer mes gigots, toujours sur la même accusation d’être très indécents. Celle-là écartait ma robe par derrière, parce qu’elle voulait voir comment était fait mon corset. Une religieuse me défaisait les cheveux pour voir comme ils étaient longs; une autre me levait le pied pour examiner mes brodequins de Paris; mais ce qui excita surtout leur étonnement, ce fut la découverte de mon pantalon. Ces bonnes filles sont naïves, et il y avait sans doute plus d’indécence dans leurs questions que n’en présentaient mon chapeau, mon peigne et mes vêtements. En un mot, ces dames me tournèrent en tous sens, et en agirent envers moi comme fait un enfant avec la poupée qu’on vient de lui donner.
Je restai, sans nulle exagération, un grand quart d’heure à la porte d’entrée, qui sert de tour, craignant à chaque instant d’être suffoquée par la chaleur dans le peu d’espace que me laissaient ces turbulentes religieuses et la multitude de négresses ou de sambas qui m’entouraient. Mes parentes, qui avaient vu l’embarras de ma position et qui sentaient tout ce que je devais en souffrir, faisaient tous leurs efforts pour tâcher de percer jusqu’au lieu où j’étais, tandis que ma samba, entrée en même temps que moi, criait de toutes ses forces qu’on m’étouffait, qu’on me faisait mal, et appelait à mon secours. Mais ses cris et ceux de mes cousines étaient couverts par plus de cent voix à la fois: Ha! la Francesita; que bonita es! viene aqui a vivir con nosotros.
Je commençais sérieusement à désespérer de sortir de là autrement qu’évanouie. Je sentais mes jambes défaillir sous moi; j’étais baignée de sueur, et le vacarme que tout ce monde faisait à mes oreilles m’étourdissait tellement, que je ne savais plus où j’en étais, lorsque enfin la supérieure arriva pour me recevoir. Elle était cousine de celle de Santa-Rosa, et notre parente au même degré. À son approche, le bruit se calma un peu, et la foule s’ouvrit pour la laisser arriver jusqu’à moi. Je me sentais réellement très mal. La bonne dame, qui s’en aperçut, gronda sévèrement les religieuses, et donna ordre qu’on fit retirer toutes les négresses. Elle m’emmena ensuite dans sa grande et belle cellule, et là, après m’avoir fait asseoir sur de riches tapis et de moelleux coussins, elle me fit apporter, sur un des plus beaux plateaux de l’industrie parisienne, diverses sortes d’excellents gâteaux faits dans le couvent, des vins d’Espagne dans de beaux flacons de cristal, et un superbe verre doré, élégamment taillé et gravé aux armes d’Espagne.
Quand je fus un peu remise, la bonne dame voulut absolument m’accompagner à la cellule qu’elle me destinait. Oh! quel amour de cellule! et combien de nos petites-maîtresses la voudraient pour boudoir. Qu’on imagine une petite chambre voûtée, large de dix à douze pieds et longue de quatorze à seize, couverte en entier d’un beau tapis anglais avec des dessins turcs, ayant au milieu une petite porte en ogive, et sur deux des côtés une petite croisée du même style, et ces deux croisées garnies de rideaux en soie couleur cerise avec des franges noires et bleues; sur un côté de la chambre un petit lit en fer verni avec un matelas en coutil anglais et des draps en batiste garnis en dentelle d’Espagne. En face, un divan aussi en coutil anglais, recouvert d’un riche tapis venant de Cuzco. Auprès du divan, des coussins pour asseoir les visiteurs et de jolis tabourets en tapisserie. Dans le fond était pratiquée une niche occupée par une belle console à dessus de marbre blanc qui figurait assez bien un petit autel. Il y avait sur la console plusieurs jolis vases remplis de fleurs naturelles et artificielles; des chandeliers en argent avec des bougies bleues; un petit livre de messe relié en velours violet et fermé avec un petit cadenas en or. Au dessus de la console, étaient placés un petit Christ en chêne d’un beau travail, au dessus du Christ une Vierge dans un cadre d’argent, et à ses côtés, dans de riches bordures, sainte Catherine et sainte Thérèse.
Un petit rosaire à grains fins et des plus mignons avait été passé autour de la tête du Christ. Enfin, pour que rien ne manquât à cet élégant ameublement, il y avait au milieu de la chambre une table couverte d’un grand tapis, et sur cette table un grand plateau qui contenait un thé de quatre tasses; une carafe en cristal taillé, un verre et tout ce qui était nécessaire pour se rafraîchir. Cette charmante retraite était le retiro de la supérieure. Cette dame s’était prise pour moi d’une amitié enthousiaste par le seul motif que je venais du pays où vivait Rossini. Malgré mes instances pour ne pas accepter cet agréable gîte, elle voulut à toute force que je m’installasse dans son retiro. L’aimable religieuse me tint compagnie assez tard, et nous causâmes de musique principalement, ensuite des affaires de l’Europe auxquelles ces dames prennent un vif intérêt; puis elle se retira entourée d’une foule de religieuses, car toutes l’aiment comme leur mère et leur amie.
J’ai dû, pendant dix ans de voyages, changer fréquemment d’habitation et de lit; mais je ne me souviens pas d’avoir jamais éprouvé une sensation aussi délicieuse que celle que je ressentis en me couchant dans le charmant petit lit de la supérieure de Santa-Cathalina. J’eus l’enfantillage d’allumer les deux bougies bleues qui étaient sur l’autel, je pris le petit rosaire, le joli livre de prières, et je restai longtemps à lire, m’interrompant souvent pour admirer l’ensemble des objets qui m’entouraient, ou pour respirer avec volupté le doux parfum qui s’exhalait de mes draps garnis de dentelle. Cette nuit-là, j’eus presque le désir de me faire religieuse. Le lendemain, je me levai très tard, l’indulgente supérieure m’ayant prévenue qu’il était inutile que je me levasse à six heures (comme on l’avait exigé de nous à Santa-Rosa), pour me rendre à la messe: Il suffit que vous paraissiez à celle de onze heures, m’avait dit la bonne dame, et si votre santé ne vous le permet pas, je vous dispense d’y paraître. La première journée fut employée à faire des visites à toutes les religieuses: c’était à qui me verrait, me toucherait, me parlerait; ces dames me questionnaient sur tout. Comment s’habille-t-on à Paris? qu’y mange-t-on? y a-t-il des couvents? mais surtout qu’y fait-on en musique? Dans chaque cellule nous trouvions nombreuse société: tout le monde y parlait à la fois au milieu des rires et des saillies; partout on nous offrait des gâteaux de toute espèce, des fruits, des confitures, des crèmes, des sucres candis, des sirops, des vins d’Espagne. C’était une suite continuelle de banquets. La supérieure avait fait arranger, pour le soir, un concert dans sa petite chapelle, et là j’entendis une très bonne musique composée des plus beaux passages de Rossini. Elle fut exécutée par trois jeunes et jolies religieuses non moins dilettanti que leur supérieure. Le piano sortait des mains du plus habile facteur de Londres, et la supérieure l’avait payé 4,000 fr.
Santa-Cathalina est aussi de l’ordre des carmélites; mais, ainsi que me le fit observer la supérieure, avec beaucoup de modifications. Oh oui! pensais-je, avec d’immenses modifications.… Ces dames ne portent pas le même habit que celles de Santa-Rosa. Leur robe est blanche, très ample et traînante à terre: leur voile, carmélite ordinairement, est noir les jours de grandes solennités. Je ne sais si leur règle exige qu’elles n’usent que d’étoffes de laine; mais ce que je puis assurer, c’est que leur robe est le seul de leurs vêtements qui soit en laine. Elle est d’un tissu très fin, soyeux et d’une blancheur éclatante. Leur bonnet est en crêpe noir, et si joliment plissé que j’avais envie d’en emporter un comme objet de curiosité; sa forme gracieuse leur donne une physionomie charmante. Le voile est aussi en crêpe; elles ne le portent jamais baissé qu’à l’église ou en cérémonie. Il faut croire aussi que ces pieuses dames ne font vœu ni de silence, ni de pauvreté; car elles parlent passablement et font presque toutes beaucoup de dépenses. L’église du couvent est grande; les ornements en sont riches, mais mal entretenus. L’orgue est très beau, les chœurs et tout ce qui est relatif à la musique de l’église sont l’objet, de la part des religieuses, de soins tout spéciaux. La distribution intérieure du couvent est d’une grande bizarrerie; il est composé de deux corps de bâtiment dont l’un s’appelle le vieux couvent et l’autre le neuf. Ce dernier se compose de trois petits cloîtres très élégamment construits; les cellules en sont petites, mais aérées et très claires. Dans le milieu de la cour, il y a une corbeille de fleurs et deux belles fontaines qui entretiennent partout la fraîcheur et la propreté. L’extérieur des cloîtres est tapissé de vignes. On communique par une rue escarpée avec le vieux couvent. Celui-là est un véritable labyrinthe, composé de quantité de rues et ruelles dans toutes les directions, et traversé par une rue principale qu’on monte presque comme un escalier. Ces rues et ruelles sont fermées par les cellules qui sont autant de petits corps-de-logis d’une construction originale. Les religieuses qui les habitent y sont comme dans de petites maisons de campagne. J’ai vu de ces cellules qui avaient une cour d’entrée assez spacieuse pour y élever de la volaille, et où se trouvaient établis la cuisine et le logement des esclaves; puis une seconde cour sur laquelle deux ou trois chambres étaient construites; ensuite un jardin et un petit retiro dont le toit formait terrasse. Depuis plus de vingt ans, ces dames ne vivent plus en commun: le réfectoire est abandonné, le dortoir l’est également, quoique, pour la forme, chacune des religieuses y tienne encore un lit, qui est blanc, selon que la règle l’exige. Elles ne sont pas non plus astreintes, comme les carmélites de Santa-Rosa, à cette foule de pratiques religieuses qui emploient tout le temps de ces dernières. Il leur reste au contraire, après l’accomplissement de leurs devoirs conventuels, beaucoup de loisir qu’elles consacrent au soin de leur ménage, à l’entretien de leurs vêtements, à des occupations de charité, enfin à leurs amusements. La communauté a trois vastes jardins qui ne sont cultivés qu’en légumes et maïs, parce que chaque religieuse cultive des fleurs dans le jardin de sa cellule. Au surplus, la vie que mènent ces dames est très laborieuse; elles travaillent à toute sorte de petits ouvrages d’aiguille, prennent des pensionnaires qu’elles instruisent, et ont, en outre, une école gratuite où elles font l’enseignement des filles pauvres. Leur charité s’étend à tout: elles donnent du linge aux hôpitaux, dotent de jeunes filles, et journellement distribuent du pain, du maïs et des vêtements aux pauvres. Les revenus de cette communauté s’élèvent à une somme énorme; mais ces dames dépensent en proportion de ces mêmes revenus. La supérieure avait alors soixante-douze ans; nommée et destituée à plusieurs reprises, son extrême bonté la faisait toujours rejeter par les prêtres qui ont autorité sur le couvent, mais cette même bonté la faisait nommer de nouveau par les religieuses qui ont le droit d’élire leur supérieure au scrutin.
Cette aimable femme, en tout point l’inverse de sa cousine de Santa-Rosa, est si maigre, si délicate, qu’elle disparaît presque entièrement sous sa longue et large robe. Toute sa vie elle a été malade, et la seule chose qui apporte quelque soulagement à ses maux, c’est d’entendre de la bonne musique. Elle ne paraît vieille, cette chère dame, que par sa figure et ses mains décrépites. Je n’aurais jamais cru qu’on pût rencontrer, dans une femme de cet âge et d’une aussi faible organisation, autant de vivacité et d’activité qu’en montrait la supérieure. Sa conversation, extrêmement gaie, était toujours brillante de saillies et piquante d’originalité; pas une de ses jeunes religieuses ne l’aurait surpassée dans le feu qu’elle y mettait. Je lui rapportai le propos que m’avait tenu la supérieure de Santa-Rosa; elle haussa les épaules avec un sourire de pitié, et me dit avec une expression tout à fait artistique: « Et moi, ma chère enfant, si je n’avais que trente ans, j’irais avec vous à Paris voir jouer, au grand Opéra, les sublimes chefs-d’œuvre de l’immortel Rossini; une note de cet homme de génie est plus utile à la santé morale et physique des peuples que ne le furent jamais à la religion les hideux spectacles des auto-da-fé de la sainte Inquisition. » A Santa-Cathalina, chacune de ces dames fait à peu près ce qu’elle veut; la supérieure est trop bonne pour gêner ou même contrarier aucune de ses religieuses. L’aristocratie des richesses, celle qui règne partout, même au sein des démocraties, est la seule dont j’aie remarqué l’existence dans ce couvent. Les religieuses de Santa-Cathalina sont réellement en progrès. Parmi ces dames, il y en a trois qui sont considérées comme les reines du lieu. La première, placée dans le couvent à l’âge de deux ans, pouvait en avoir, lorsque j’y étais, trente-deux à trente-trois; elle appartient à une des plus riches familles de la Bolivia, et avait huit négresses ou sambas pour la servir. La seconde est une jeune fille de vingt-huit ans, grande et svelte, belle de cette beauté vive et hardie des femmes de Barcelonne; aussi est-elle d’origine catalane. Cette charmante fille, orpheline avec 40,000 livres de rente, habite le monastère depuis cinq ans. Enfin la troisième, aimable personne de vingt-quatre ans, bonne, gaie, rieuse, est religieuse depuis sept ans. La plus âgée, qui se nomme Margarita, est pharmacienne du couvent; Rosita, la seconde, en est la portière; quant à la plus jeune, Manuelita, elle est trop folle et trop légère pour qu’on lui confie la moindre fonction.
Ces trois religieuses, par le besoin incessant d’activité qui les tourmente, par les bizarreries de leur esprit, furent cause d’une de ces destitutions auxquelles son excessive bonté a exposé la supérieure. La sœur Manuelita, que trop de force et trop d’embonpoint rendent toujours malade, eut une petite querelle avec le vieux docteur du couvent, parce qu’il voulait lui imposer des diètes auxquelles la jeune fille, un peu gourmande, refusait de s’astreindre. Le père de Manuelita est un vieillard octogénaire, non moins extraordinaire dans son genre que ma cousine la supérieure l’est dans le sien. L’un et l’autre sympathisent très bien ensemble et sont aussi bons amis qu’on peut l’être. Ce vieillard, qui allait souvent au couvent, où il avait la permission d’entrer quand il voulait, aime sa fille la religieuse avec une passion toute particulière. Manuelita, qui en mésuse ainsi que le font tous les enfants gâtés, se plaignit à lui du traitement auquel voulait la contraindre le vieux docteur, et se fit beaucoup plus malade qu’elle ne l’était réellement. Don Hurtado, le vieux sage que mon lecteur connaît déjà, a la prétention d’être philosophe, médecin, chimiste et astrologue, et, de plus, est porté d’une grande vénération pour tous les Européens. Il se montra sensiblement affecté de l’état de sa fille chérie et indigné contre le vieux docteur Bagras, qui voulait mettre sa fille à la diète.
— Chère enfant, lui dit-il, je ne veux plus que cet ignorant te prescrive le moindre remède; je t’amènerai demain un docteur anglais, jeune homme charmant, plein de science, et qui a déjà fait, à vingt-six ans, deux fois le tour du monde; juge, ma fille, quel médecin cela doit faire. » Le père Hurtado, exact à sa promesse, vint le lendemain au couvent, accompagné d’un élégant et aimable dandy, qui parlait l’espagnol avec un accent très agréable, qu’on était surpris d’entendre de la bouche d’un étranger. Cet infatigable voyageur, dont l’organe avait été assoupli par l’usage des langues française et italienne, qu’il parlait également bien, était en même temps le plus fashionable des médecins. Il joignait, à des manières distinguées, une originalité spéciale à sa nation, et une gaîté qu’il est très rare d’y rencontrer.
Après avoir vu et questionné Manuelita, il jugea que toute sa maladie provenait du défaut d’exercice, et réellement la tendance de cette jeune fille à l’obésité en dénotait l’urgent besoin. Le jeune docteur anglais prescrivit l’exercice du cheval à la religieuse, qui reçut l’ordonnance avec joie; elle y vit une occasion de se distraire de la vie monotone dont le poids l’accablait, et dit aussitôt à son père qu’elle sentait que ce remède seul pourrait la soulager. Le vieil Hurtado proposa d’amener, dans le couvent, sa jument, qui était très douce. L’aimable docteur offrit la selle anglaise dont se servait sa femme, et il ne manquait plus, pour suivre l’ordonnance, que l’assentiment de la supérieure. La sœur Rosita, qui était l’enfant de prédilection de la bonne dame, se chargea de l’obtenir; en effet, elle lui fit comprendre que Manuelita avait une maladie de nerfs d’une nature telle, que l’exercice du cheval était aussi nécessaire à sa guérison que la mélodie d’une bonne musique à la santé de leur vénérable supérieure. La comparaison de la rusée Rosita réussit parfaitement; la permission fut accordée sans la moindre difficulté, et la supérieure ajouta qu’assurément ce jeune docteur anglais devait connaître la musique, et qu’elle désirait qu’il lui fût présenté.
Le jour attendu avec impatience étant enfin arrivé, don Hurtado entra de grand matin dans le couvent, suivi de la jument; elle était complètement harnachée, et elle avait une magnifique selle de velours vert. La vue de cette jolie bête produisit d’universelles acclamations; les pauvres recluses accouraient de toutes parts, avides de contempler un objet aussi nouveau pour elles. Quand toute la communauté se fut bien rassasiée du plaisir de voir et de toucher la jument, la selle, la bride et la cravache, le vieil Hurtado aida sa fille à monter; et, lorsqu’elle fut en selle, il conduisit la jument par la bride et fit deux fois le tour des cours. Après que Manuelita fut descendue, son amie Rosita, qui avait aussi des maux de nerfs, voulut monter sur la jument; plus hardie que la première cavalière, elle conduisit seule sa monture, et, au troisième tour, la mit au trot. Ce trait de bravoure extasia ces timides religieuses; toutes, même les vieilles, voulaient aussi monter sur la jument, il fut convenu que cette charmante bête resterait dans le couvent, et que don Hurtado reviendrait le lendemain pour présider à la promenade. Le jour suivant, Manuelita conduisit son cheval elle-même et le fit aller au trot. Rosita monta ensuite, et dès lors il fut arrêté qu’à l’avenir on se passerait du père Hurtado. La señora dona Margarita, qui, depuis longtemps, souffrait horriblement de ses nerfs, voulut aussi essayer de l’exercice dont ses deux compagnes se trouvaient si bien. La chère dame étant un peu lourde et très poltronne, la Rosita fut sa conductrice les premiers jours. Il y avait près de quinze jours que les promenades à cheval divertissaient le couvent, alimentaient toutes les conversations et guérissaient merveilleusement de tous les maux, quand un événement, qui faillit devenir funeste, fit cesser la joie générale, excita la plus vive inquiétude et mit le trouble au sein de la communauté. La sœur Margarita, qui était loin d’être aussi agile que ses deux belles compagnes, et qui n’avait pu devenir aussi bonne cavalière, voulut cependant les imiter en faisant courir son cheval au galop; il lui en arriva mal: au détour d’une des ruelles du vieux couvent, sa longue robe venant à s’accrocher à un buisson, Margarita, dans le mouvement qu’elle fit pour la dégager, perdit l’équilibre et tomba lourdement sur la borne, à l’angle de la ruelle; dans sa chute, la malheureuse se fracassa l’épaule d’une manière horrible.
Dona Margarita fut portée sur son lit dans un cruel état de souffrance: on courut chercher le médecin anglais, qui se hâta de venir, remit l’épaule fracassée, et rassura les amies de la malade, en leur affirmant que la blessure ne présentait aucun danger, quoiqu’il craignît que la guérison ne fût un peu longue.
Cependant le vieux docteur Bagras, qui venait comme de coutume au couvent, ne voyant plus la sœur Margarita paraître dans sa pharmacie, demanda si elle était malade. — Non, répondit-on d’abord; mais elle s’est fait remplacer dans la pharmacie, ayant ailleurs des occupations qui, pour quelques jours, l’empêcheront d’y venir. Quatre semaines s’écoulèrent sans que la pauvre pharmacienne fût en état de se lever pour aller elle-même distribuer au docteur Bagras les médicaments dont il avait besoin pour les malades du couvent; et tandis que la curiosité du vieux docteur à son sujet lui faisait naître des inquiétudes, elle était contrainte de rester dans son lit, souffrant d’atroces douleurs.
Bagras enfin commença à suspecter qu’on lui cachait quelque chose sur la sœur Margarita. Il épia les négresses de cette religieuse, questionna plusieurs d’entre elles, et l’air embarrassé avec lequel on répondit à ses questions le convainquit que Margarita était malade. Le soupçonneux docteur fut intrigué du mystère que tout le couvent lui avait fait de cette maladie; mille suppositions s’élevèrent dans son esprit, et il n’eût plus qu’une pensée, celle de découvrir le mot de l’énigme.
Il avait, comme médecin de la communauté, le droit de pénétrer dans l’intérieur des cloîtres: un jour, il guetta l’instant où les cours étaient désertes, et en profita pour aller se présenter à la cellule de Margarita. Il trouva la religieuse couchée, et méconnaissable, tant elle était pâle et amaigrie par la souffrance. À la vue du docteur, toutes les personnes présentes jetèrent un cri d’effroi; la malade s’évanouit. Le vieil Esculape ne savait plus où il en était; il ne pouvait s’expliquer comment lui, médecin du couvent depuis vingt-cinq ans, connu de toutes les dames de la communauté, qui, toutes, le traitaient avec familiarité, il ne pouvait concevoir comment il venait à produire sur celles qui étaient dans la cellule de la malade un si terrible effet. Il voulut s’approcher du lit de Margarita, pour lui offrir ses soins, mais toutes ces religieuses se précipitèrent sur lui pour le repousser. L’alarme qu’il avait causée, le mystère dont ces dames s’enveloppaient, firent naître dans la pensée du vieux docteur les plus étranges soupçons: il en était abasourdi. Plein de respect pour le couvent de Santa-Cathalina, que, depuis si longtemps, il servait avec zèle, et jaloux de la sainteté de ses religieuses, il se persuada qu’il était de son devoir et de sa religion de prévenir la supérieure de tout ce qui se passait. Néanmoins, ce qui au fond de son ame le peinait davantage, c’était de voir que la sœur Margarita n’eut pas eu assez de confiance en lui pour réclamer ses soins! Arrivé en présence de la supérieure, Bagras, qui en connaissait l’extrême vivacité, n’osait faire un long préambule, et cependant ne savait comment s’y prendre pour aborder clairement le sujet; la vénérable dame, dont l’intelligence est vraiment extraordinaire, comprit la pensée du vieux docteur, avant qu’il n’eût pu trouver des mots pour l’exprimer. Cette vieille religieuse, avec toute la bizarrerie et la gaîté de son esprit, a toujours été d’une sévérité de principes et d’une vertu exemplaires; elle souffrait, dans son ame, et fut horriblement scandalisée à l’idée qu’on pût soupçonner une de ses religieuses de s’être écartée des règles de cette vertu qu’elle croit exister dans le cœur de toutes les sœurs avec la même pureté que dans le sien. D’un geste elle imposa silence au vieillard, et, d’une voix pleine de noblesse et d’indulgence, elle lui dit: — Docteur Bagras, j’ai consenti qu’on vous cachât le malheureux événement qui est arrivé à la sœur Margarita; je l’ai voulu purement par considération pour vous; vos longs services méritent des égards que je ne saurais méconnaître; mais vous le sentez docteur, je ne dois pas porter la complaisance au point de compromettre la santé des saintes filles que Dieu a confiées à mes soins. J’ai jugé convenable d’appeler dans mon couvent un jeune docteur étranger qui, désormais, vous aidera dans vos fonctions, beaucoup trop pénibles pour un homme de votre âge. Notre nouveau docteur a prescrit à plusieurs de ces dames de monter à cheval. Cet exercice leur fait beaucoup de bien; mais la Providence a permis que notre chère fille Margarita fît une chute et se cassât l’épaule. Elle souffre depuis deux mois, et le docteur anglais qui la soigne répond de la guérir. Telles sont, docteur Bagras, les causes bien simples de la maladie de la sœur Margarita. Maintenant que vous êtes instruit de ce que vous vouliez savoir, vous pouvez vous retirer. — Je raconte ce trait de ma vieille cousine avec une satisfaction intérieure que je ne puis taire; sa conduite, en cette occasion, me paraît admirable de générosité et de dignité.
Le docteur Bagras fut tellement furieux de se voir chassé par le fashionable anglais, qu’il rentra chez lui bouillant de colère, et adressa aussitôt à l’évêque un rapport sur ce qui venait de se passer au couvent.
J’ai lu la copie de ce rapport: c’est vraiment une pièce curieuse. Il y est dit: « Horreur, trois fois horreur! il est entré, dans le saint couvent de Santa-Cathalina, un mécréant, un chien d’Anglais! Enfin, monseigneur, pourriez-vous jamais le croire! le chien a fait galoper les saintes religieuses sur une jument qui était vêtue d’une selle anglaise… » Tout le rapport est de cette force.
Cet événement fit grand bruit dans la ville. La jeune génération était toute contre l’évêque et pour l’élégant docteur anglais et la généreuse supérieure. Celle-ci n’en fut pas moins destituée à cause du fait que je viens de raconter; mais les religieuses furent tellement indignées de cette injustice, qu’elles la réélurent immédiatement.
Les aimables cavalières de Santa-Cathalina m’ont détourné un peu de mon sujet. Ce couvent offre un champ si vaste à l’observation, qu’il est difficile, en omettant même beaucoup de choses, de n’être pas plus long qu’on n’en avait l’intention. Il faut cependant ajouter, pour terminer cette digression, que, depuis ce malheureux évènement, ces dames durent renoncer au beau projet qu’elles avaient conçu de faire bâtir dans un coin du jardin une écurie pour y tenir trois chevaux, afin que chacune d’elles pût avoir le sien. Don Hurtado fut même obligé de reprendre sa jument et reçut une verte semonce de la part de l’évêque. Enfin l’aimable docteur anglais fut consigné à la porte du couvent; mais il s’en dédommagea à la grille du parloir, où il continua de donner de pernicieux conseils aux saintes filles, qui toutes avaient mal aux nerfs depuis que le sévère docteur Bagras les traitait par ordre de l’évêque.
Dès le lendemain de notre arrivée, chacune des trois amies avait laissé voir, en causant, un vif désir d’entendre de nous le récit exact de l’histoire de la pauvre Dominga; le bruit courait dans le couvent que ces trois dames, depuis l’aventure de Dominga, en méditaient de concert, pour chacune d’elles, une non moins abominable. Rosita était de l’âge de Dominga et lui portait un vif intérêt, l’ayant beaucoup connue lorsque toutes deux n’étaient encore qu’enfants. Ma cousine Althaus, qui ne demandait pas mieux que de raconter cette histoire, pour la vingtième fois peut-être, s’offrit avec gaité à satisfaire la curiosité de ces dames. Il fut convenu que la bonne Manuelita engagerait ma cousine et moi à dîner en petit comité avec ses deux amies, afin de pouvoir causer tout à notre aise et aussi longtemps que nous le voudrions. Ce fut la veille de notre sortie du couvent que ce dîner eut lieu; c’était terminer d’une manière assez piquante les six agréables journées que nous avions passées dans ce monastère.
Manuelita nous reçut dans sa jolie petite habitation du vieux couvent. Le dîner fut un des plus splendides et surtout des mieux servis de tous ceux où je fus invitée pendant mon séjour à Aréquipa. Nous eûmes de la belle porcelaine de Sèvres, du linge damassé, une argenterie élégante, et, au dessert, des couteaux en vermeil. Quand le repas fut terminé, la gracieuse Manuelita nous engagea à passer dans son retiro. Elle ferma la porte de son jardin et donna des ordres à sa première négresse, pour que nous ne fussions point dérangées, sous quelque prétexte que ce fût.
Ce petit retiro n’était pas aussi joli que celui de la supérieure, mais il était plus original. Comme j’étais étrangère, ces dames m’en firent les honneurs. On voulut que je prisse le divan à moi toute seule, et je m’y couchai mollement, appuyée sur des coussins de soie. Les trois religieuses, tout à fait élégantes avec leur robe à larges plis, prirent place autour de moi; Rosita, assise sur un carreau, les jambes croisées à la mode du pays, se penchait sur le pied du divan; la bonne Manuelita, assise à côté de moi, jouait avec mes cheveux, qu’elle dénattait et renattait de mille manières; et la grave Margarita, au milieu de nous, montrait avec complaisance sa belle main grasse et blanche qui courait sur son gros rosaire d’ébène. Ma cousine, l’actrice principale, était assise, en face de son auditoire, sur un grand fauteuil bien à l’antique et avec un bon carreau sous ses pieds.