SigPhi · Flora Tristan

Pérégrinations d'une paria

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Mais on abandonnait la narration des contes, et la conversation changeait tout à coup, chaque fois qu’on apprenait des nouvelles vraies ou fausses de ce qui se passait dans le camp. Si un soldat blessé, en se traînant à l’hôpital, disait que les Aréquipéniens avaient perdu la bataille, il s’élevait aussitôt dans la salle une rumeur des plus burlesques: on se récriait contre le lâche, le coquin, l’imbécille Nieto, et l’on exaltait le digne, le brave, le glorieux San-Roman. Les bons moines de Santo-Domingo, adressaient au ciel leurs vœux sincères, pour que ce chien de Nieto fût tué, et se mettaient à faire de beaux projets, pour la brillante réception qu’ils comptaient faire à l’illustre San-Roman. Un quart d’heure après, venait-il à passer un autre soldat criant: « Vive le général Nieto! la victoire est à nous; San-Roman est enfoncé! » alors les assistants d’applaudir: les bons pères battaient dans leurs grosses mains, et s’écriaient: « Oh! le brave général! que de courage! que de talent! Damné soit ce misérable Indien, ce sambo de San-Roman! » Mon oncle craignait d’être compromis par ces impertinents bavards, aussi ridicules que méprisables; mais en vain employait-il toute son éloquence pour les faire taire, ses efforts étaient inutiles, tant il est dans la nature des gens de ce pays d’accabler sans mesure comme sans pitié celui qui tombe, pour louer avec exagération celui qui réussit.

Vers une heure du matin, Althaus nous envoya un de ses aides de camp pour nous informer que, depuis huit heures, l’action avait cessé; que l’ennemi, intimidé par le nombre, n’avait osé s’aventurer, la nuit, dans des localités qu’il ne connaissait pas; que nous avions déjà perdu trente ou quarante hommes au nombre desquels était un officier; que la funeste méprise de Morant en était cause, et qu’un désordre alarmant régnait dans la troupe. Mon cousin me faisait remettre un mot écrit au crayon, par lequel il me disait qu’il considérait la bataille comme perdue.

Vers deux heures, me sentant très fatiguée, je me retirai chez moi; comme, dans ces circonstances, je tenais à tout voir, je priai ma tante de me faire réveiller dès que le jour commencerait à poindre.

A quatre heures du matin, j’étais sur le haut de la maison; j’admirais, au lever du soleil, le magnifique spectacle qu’offraient les dômes des nombreuses églises et couvents que renferme cette ville. Tous ces êtres humains, hommes, femmes, enfants, présentant du noir au blanc toutes les nuances, vêtus, selon leur rang, dans les costumes divers de leur race respective, égaux dans cet instant, par la même pensée qui les préoccupait, formaient un tout harmonique, n’avaient qu’une expression. Les dômes, les clochers avaient perdu leur nature inerte; la vie s’y était incorporée; ils étaient animés par la même ame. Ces figures immobiles dans la même attitude, toutes le corps penché, la bouche entr’ouverte, les yeux fixés dans la même direction, vers les deux camps, couvraient entièrement les dômes, les clochers et leur donnaient un aspect sublime!

Par quelle impulsion divine, me demandais-je, tous ces êtres, qui vivent entre eux dans une lutte perpétuelle; qui, hier encore, offraient l’image du chaos, composent-ils maintenant un harmonieux ensemble? Quelle puissance surhumaine les a fait tous, au même instant, quitter leurs demeures, laisser le tumulte de leur ville, où règnent maintenant le silence et l’immobilité? Comment ont-ils pu un moment oublier le tien et le mien, confondre leurs pensées dans une pensée commune? Ainsi qu’à bord d’un vaisseau où toutes les haines s’apaisent, toutes les querelles cessent quand la tempête s’élève, l’union ne peut-elle exister sur la terre, parmi les hommes, que par l’imminence du danger qu’ils courent? Comment n’ont-ils pas encore senti que les sociétés ne peuvent arriver au bonheur que comme elles évitent le danger, par l’union, et que l’isolement est aussi funeste à l’individu qu’à la société dont il fait partie.

Je tournais le dos au camp: captivée par mes réflexions, j’oubliais le combat et les combattants. Un bruit long et sourd, qui s’échappa de ces dômes comme d’un tombeau, me tira de ma rêverie. Toute cette masse animée du même sentiment n’eut qu’une voix! De ces milliers de poitrines sortit un seul cri, vibrant d’une douloureuse expression; j’en fus émue jusqu’aux larmes. Sans avoir besoin de tourner la tête vers le champ de bataille, je venais de comprendre qu’on tuait!… où qu’on allait tuer!… A ce cri de douleur succéda un silence de mort, et l’attitude des dômes, des clochers annonçait le plus haut degré d’attention. Tout à coup se fit entendre un second cri, et l’accent de celui-ci, le geste dont il fut accompagné me rassurèrent sur le sort des combattants. Je me retournai et vis les deux camps en grand mouvement. Je priai mon oncle de me laisser regarder dans sa longue-vue. J’aperçus des officiers courant d’un camp à l’autre et qui tiraient en l’air des coups de pistolet; puis le général Nieto, suivi de ses officiers, qui allait à la rencontre d’un groupe d’officiers du camp ennemi: nous fûmes alors convaincus que l’armée de San-Roman venait de se rendre, et que tout allait s’arranger.

Comme nous étions à former des conjectures, Althaus entra dans la cour de toute la vitesse de son cheval, en criant à tue-tête: « Hé là haut! descendez, descendez vite, je vous apporte de grandes nouvelles!!! » Les escaliers en échelle, par lesquels on monte sur les maisons, sont loin d’être commodes; néanmoins, oubliant tout danger, ce fut à qui de nous descendrait le plus vite. Parvenue dans la cour avant les autres, je sautai au cou d’Althaus, et l’embrassai tendrement pour la première fois; il n’était pas blessé; mais, grand Dieu! dans quel état se trouvait-il? lui, si remarquable par la propreté de ses vêtements, était alors couvert de poussière, de boue et de sang. Ses traits étaient méconnaissables; ses yeux rouges, gonflés, lui sortaient de la tête; son nez, ses lèvres étaient enflés; il avait la peau déchirée, des contusions partout; les mains noires de poudre, et enfin la voix tellement enrouée, qu’à peine pouvait-on comprendre ses paroles.

— Ah! cousin, lui dis-je, le cœur navré, je n’avais pas besoin de vous voir dans cet état pour abhorrer la guerre; d’après tout ce que j’ai vu depuis hier, je ne pense pas qu’il puisse exister de châtiments trop cruels pour ceux qui la font naître.

— Florita, vous aurez bon marché de moi aujourd’hui, je ne peux pas parler; mais, de grâce, ne donnez pas le nom de guerre à une mêlée ridicule dans laquelle pas un de ces blancs-becs ne savait pointer une pièce. Me voilà fait comme un voleur! et, pour mettre le comble à ma bonne humeur, mon aimable épouse a caché jusqu’à ma dernière chemise.

Althaus s’appropria de son mieux, avala quatre à cinq tasses de thé, mangea une douzaine de tartines, et se mit ensuite à fumer; tout en faisant ces choses, il grondait après sa femme, riait, plaisantait comme à son ordinaire, et nous racontait tout ce qui s’était passé depuis la veille.

— Hier, dit-il, l’engagement ne fut qu’une bousculade; mais, quelle inextricable confusion s’ensuivit! heureusement que les gamarristes eurent peur et se retirèrent. Il m’a fallu toute la nuit pour remettre un peu d’ordre parmi nos gens. Ce matin, nous occupions le champ de bataille, et nous nous attendions à voir l’ennemi fondre sur nous avec tout l’avantage de sa position, quand, au lieu de cela, nous avons vu venir un parlementaire qui, au nom de San-Roman, a demandé à parler au général. Nieto, oubliant sa dignité, voulait, à l’étourdie, se rendre immédiatement à cette invitation: le moine s’y est opposé, et les autres aussi. Pour couper court à la discussion, j’ai dit: « Comme chef d’état-major, c’est à moi d’y aller; » et, sans attendre la réponse, j’ai piqué des deux vers le parlementaire; celui-ci m’a annoncé que San-Roman voulait parler au général en personne; ne pouvant obtenir d’autres paroles de ce parlementaire, je suis retourné au général, à qui j’ai dit: — Si vous m’en croyez, pour toute conversation, nous leur enverrons des balles; ces phrases se comprennent toujours. L’imbécille Nieto n’a tenu compte de mon avis; il a voulu faire le bon, le généreux, voir son ancien camarade, ses frères du Cuzco; le moine grinçait des dents, écumait de rage; mais force lui a été de céder à l’homme dont il avait compté, en le faisant nommer, se servir comme d’un instrument. Nieto lui a imposé silence par ces mots: « Señor Baldivia, le seul chef ici c’est moi. » Le padre courroucé lui a lancé un regard qui disait clairement: « Quand je pourrai t’étrangler, je ne te manquerai pas. » Toutefois il s’est résigné, ne voulant pas abandonner la partie, à suivre le sensible Nieto. Ils sont actuellement, assistés des deux journalistes Quiros et Ros, en conférence avec l’ennemi; mais me voilà maintenant ravitaillé, un peu nettoyé, et je retourne au camp, où je vais dormir jusqu’à ce qu’on vienne me dire s’il faut se battre ou s’embrasser.

La nouvelle que nous donnait Althaus se répandit rapidement dans la ville, et pénétra dans tous les couvents. On crut que l’entrevue des deux chefs amènerait la paix: cette espérance était déjà un bonheur pour tous. Les Aréquipéniens sont essentiellement paresseux; les cruelles agitations éprouvées pendant un jour et une nuit avaient épuisé leurs forces; ils saisirent avec empressement l’occasion de se remettre: ayant un moment de répit, ils s’endormirent sur l’avenir, et furent sans énergie pour intervenir dans leur propre cause; chacun d’eux ne songea qu’aux petites jouissances dont il avait été privé pendant vingt-quatre heures: celui-ci pensait à son chocolat, celui-là à renouveler sa provision de cigares; tous étaient à la recherche de quelque place dans les couvents et les églises où ils pussent se blottir pour prendre du repos. Moi aussi je me sentais fatiguée: les émotions aussi fortes que nouvelles dont j’avais été agitée, depuis la veille, me faisaient également du repos un besoin auquel je n’avais nul intérêt de résister, Je me couchai après avoir donné à ma samba l’ordre de ne m’éveiller que lorsque les ennemis seraient dans la cour. Nous étions au jeudi 3 avril.

Vers six heures du soir, j’étais encore profondément endormie, lorsque Emmanuel et mon oncle entrèrent: — Eh bien! dit mon oncle, quelle nouvelle nous apportes-tu?

— Rien de positif; le général est resté avec San-Roman depuis cinq heures du matin jusqu’à trois heures; mais, lorsqu’il est revenu, il n’a rien dit de cette longue conférence, sinon qu’il pensait que tout allait s’arranger. Nous avons su, par un aide de camp, que l’entrevue des deux chefs avait été très touchante; ils ont beaucoup pleuré sur les malheurs de la patrie, sur la perte de l’officier Montenegro, dont ils ont entouré le corps en jurant, sur ses manes, union et fraternité; enfin toute la journée s’est passée à débiter, de part et d’autre, de belles phrases. Les gamarristes font les niais et sont doux comme des agneaux; tandis que Nieto, plus sensible que jamais, a permis à San-Roman d’envoyer ses hommes et ses chevaux s’abreuver à la fontaine del Agua-Salada; il leur a même fait porter des vivres et traite enfin San-Roman et son armée comme des frères.

Emmanuel m’engagea à aller visiter le camp; mon oncle voulut bien m’y accompagner, et nous partîmes: je trouvai les chicherias, la maison de Menao presque entièrement détruites, et le camp dans le plus grand désordre. À l’aspect des lieux, on les aurait crus occupés par l’ennemi; les champs de maïs étaient ravagés; les pauvres paysans avaient été obligés de fuir; leurs cabanes étaient remplies de ravanas. À l’état-major, je vis ces beaux officiers, ordinairement si élégants, sales, les yeux rouges et la voix enrouée; la plupart dormaient, étendus sur la terre, ainsi que les soldats. Le quartier des ravanas avait le plus souffert; l’artillerie de Morant, dans la confusion, l’ayant atteint, y avait tout culbuté; trois de ces femmes avaient été tuées, et sept à huit autres grièvement blessées. Je ne rencontrai ni le général, ni Baldivia: ils dormaient.

À notre retour, mon oncle me dit: — Florita, j’augure mal de tout ceci; je connais les gamarristes, ils ne sont pas gens à céder. Il y a, avec San-Roman, des hommes de mérite; Nieto n’est pas capable de lutter de finesse avec eux. Sous ces dehors de cordialité, je serais bien trompé s’il ne se cache pas un piège.

Le lendemain, Nieto alla encore voir San-Roman; il lui fit porter du vin, des jambons et du pain pour sa troupe. On s’attendait à voir publier, à midi, un bando dans lequel le général instruirait l’armée et le peuple du résultat des conférences qu’il avait eues, depuis deux jours, avec l’ennemi. Deux heures après midi se passèrent, et nul bando ne parut. Alors, on commença à crier, à haute voix, contre cet homme, nommé par le peuple, commandant-général du département, qui, depuis trois mois, disposait à son gré de la fortune, de la liberté, de la vie des citoyens, et répondait à une telle confiance en se donnant les airs d’un président, ou plutôt d’un dictateur.

Cette conduite porta à son comble l’exaspération contre Nieto; une population de trente mille ames, forcée d’abandonner ses occupations, ses habitudes, pour se tapir dans les monastères et les églises, était impatiente de savoir à quoi s’en tenir; elle ne pouvait endurer davantage la position qu’on lui avait faite. Le petit nombre de personnes restées dans leurs maisons, comme nous avions fait, y étaient de la manière la plus incommode: tout était caché dans les couvents; on se trouvait privé de linge, de cuillers, de chaises, même de lits. Mais si nous souffrions de toutes ces privations, les milliers de malheureux entassés pêle-mêle dans les monastères souffraient bien davantage encore: ils manquaient de vêtements et des choses indispensables à la préparation des aliments; hommes, femmes, enfants, esclaves, étaient contraints de rester ensemble dans un petit espace; leur situation était horrible.

Indépendamment de ces souffrances réelles, ce peuple éprouvait une véritable peine morale de ne pas savoir pour lequel des concurrents il devait se prononcer, d’ignorer le nom de celui que le destin offrait à son encens, et de l’infortuné qu’il devait accabler de ses outrages et de ses malédictions. Ne pouvant prévoir lequel des deux chefs, allait l’emporter, il fallait attendre; et attendre sans pouvoir parler était, pour ce peuple hablador, un supplice cruel.

Vers trois heures, le bruit courut, dans la ville, que tout était arrangé, San-Roman ayant reconnu Orbegoso pour le légitime président, et fraternisé avec ses frères d’Aréquipa; que son entrée était remise au dimanche suivant, afin qu’il pût, en actions de grâces, entendre la grand’messe. La population fut ravie de joie lorsqu’elle apprit cette nouvelle; mais cette joie fut, hélas! de bien courte durée. À cinq heures, un aide de camp vint, de la part d’Althaus, nous annoncer que les négociations étaient rompues entre les deux chefs, et que lui-même viendrait, le soir, nous raconter toute l’affaire. Informé de ce résultat, le peuple, dont l’indignation était comprimée par la crainte, tomba dans une sorte de stupeur: il resta comme pétrifié.

Nous étions réunis dans le cabinet de mon oncle, nous ne savions, après tant de nouvelles contradictoires, la tournure qu’allaient prendre les affaires, et attendions Althaus avec une vive anxiété, quand le malheureux général vint à passer, suivi du moine et de quelques autres. Je m’avançai à la fenêtre, et lui dis: Général, auriez-vous la bonté de nous apprendre si décidément la bataille aura lieu? — Oui, mademoiselle, demain au point du jour, ceci est positif. Frappée du son de sa voix, j’en eus pitié; pendant qu’il parlait à mon oncle, je l’examinai avec attention: tout en lui décelait une douleur morale portée au plus haut degré; son être entier en était affecté; ses yeux hagards, les veines de son front tendues comme des cordes, ses muscles crispés, ses traits décomposés, manifestaient clairement que le malheureux étourdi venait d’être trompé d’une manière indigne! A peine s’il pouvait se tenir en selle; de grosses gouttes de sueur coulaient le long de ses tempes; sa voix avait un timbre si déchirant, qu’elle faisait mal à entendre; ses mains broyaient les rênes de son cheval; je le crus fou… Le moine était sombre, mais impassible; je ne pus soutenir son regard; il me glaça… Ils ne s’arrêtèrent que quelques minutes; comme ils s’éloignaient, mon oncle me dit: — Mais, Florita, ce pauvre général est malade; il ne pourra jamais commander demain.

— Mon oncle, la bataille est perdue; cet homme n’a plus sa raison; ses membres lui refusent leurs services; il faut absolument le remplacer, autrement il couronnera demain toutes ses sottises.

Me laissant alors entraîner à l’impulsion de mon ame, je suppliai mon oncle d’aller trouver le préfet, le maire, les chefs de l’armée, de leur faire envisager la position critique dans laquelle Nieto les avait mis pour les porter à s’assembler immédiatement, afin de retirer à Nieto le commandement et nommer un autre général à sa place.

Mon oncle me regarda effrayé, et me demanda si, à mon tour, j’étais devenue folle de vouloir l’engager à se compromettre par un acte de cette nature. Et de pareils hommes veulent être en république!… Comme nous étions à parler sur ce sujet, Althaus arriva.

— Florita a raison, votre devoir, don Pio, est de rassembler à l’instant les principaux citoyens de la ville, afin que, ce soir même, le commandement soit ôté à Nieto. Qu’on nomme n’importe qui, Morant, Carillo, le moine, vous; mais, par Waterloo! que cet animal ne se mêle plus de rien, sans quoi la bataille est perdue. Nieto n’est pas un méchant homme; mais sa faiblesse, sa sensiblerie ont fait plus de mal que la méchanceté n’aurait pu faire; il voit aujourd’hui toute l’étendue des fautes commises par lui, et sa faible intelligence en est tellement épouvantée, qu’il est devenu fou. J’atteste qu’il est fou: toutes ses actions le prouvent.

Mon oncle n’osait plus dire un mot, il redoutait la franchise d’Althaus et la mienne; voyant que nous parlions tout haut devant vingt personnes, et toujours préoccupé par la crainte d’être compromis, il prit le parti de se faire malade, et alla se coucher; ma tante en fit autant, et je restai seule de la maison.

Althaus me dit que toute l’armée était indignée contre le général; qu’on parlait au camp de lui arracher ses épaulettes.

— Cousin, racontez-moi donc tout ce qui s’est passé.

— Voici l’affaire en deux mots: San-Roman n’avait pas de vivres; il a cajolé Nieto pour en avoir, lui a promis qu’il allait reconnaître Orbegoso; et notre crédule général a ajouté foi à des promesses que dictait le besoin. Enfin Nieto est revenu: nous étions tous excessivement impatientés d’attendre; Morant lui a demandé: « Décidément, général, se battra-t-on? et faut-il se préparer pour ce soir? » « Pour demain, monsieur, au lever du soleil. » Il amenait avec lui trois officiers de San-Roman; il les a fait arrêter, et voilà que, ce soir, il veut les faire fusiller. Je vous le répète, cet homme est fou… Il serait urgent de lui ôter le commandement; mais le choix d’un autre chef est très embarrassant; et comment procéder à cette nomination? Vous le voyez, tous ces citoyens qui devaient mourir pour la patrie sont cachés dans les couvents; votre oncle se couche; les Goyenèche, les Gamio, etc., se contentent de pleurer. Eh bien, je vous le demande, que diable voulez-vous faire avec ce peuple de poules mouillées? Je regarde comme certain que nous perdrons la bataille, et j’en suis contrarié, car je déteste ce Gamarra.

Althaus me serra la main, me rassura sur son sort en me disant: « Ne craignez rien pour moi, les Péruviens savent courir mais non pas tuer; » et il retourna au camp.

Je fus réveillée, avant le jour, par un vieux chacarero, qui venait nous dire, de la part d’Althaus, que San-Roman, profitant de l’obscurité de la nuit, avait quitté sa position pour se retirer vers Cangallo, et que Nieto s’était mis à sa poursuite avec toute l’armée, suivi même des ravanas.

Lorsque le jour parut, je montai sur la maison et ne vis plus dans la plaine vestige d’aucun camp; enfin ils étaient partis pour aller se battre.

De nouveau la foule couvrait les dômes des églises et des couvents; mais ce n’était plus cette réunion d’êtres n’en formant qu’un seul par le sentiment qui l’animait, dont le silence, l’avant-veille, m’avait comme frappée de stupeur: un bruit sourd, confus partait de ces masses colossales, et le mouvement continuel dont elles étaient agitées ressemblait au tumulte des vagues d’une mer en courroux. J’entendais toutes les conversations de la tour de Santo-Domingo; chacun y faisait ses conjectures; il s’y élevait des discussions qui finissaient par devenir des disputes, tant l’irritation de tous, causée par d’aussi longues souffrances, les rendait âpres, ergoteurs, insociables; ensuite ils étaient en proie aux plus cruelles inquiétudes; l’anxiété, redoublée par une longue attente, devenait un supplice intolérable; on s’impatientait de ne rien voir, et l’ardeur d’un soleil brûlant exaspérait encore cette impatience. Les moines, en dehors de la peine commune, cherchaient seuls à égayer la foule: l’un faisait une niche à une jolie samba; l’autre faisait tomber un petit nègre au risque de le tuer; toutes ces gentillesses provoquaient les rires bruyants de la populace, et venaient insulter aux angoisses des êtres qui craignaient pour le sort d’un fils, d’un amant ou d’un frère.

A neuf heures, le canon se fit entendre; les coups se répétèrent avec une effrayante rapidité. Le plus profond silence régna alors dans toute cette foule; c’était le patient en présence de l’échafaud. Au bout d’une demi-heure, nous aperçûmes un nuage de fumée qui s’élevait derrière la pacheta; le village de Cangallo se trouvant au pied de cette montagne, nous supposâmes que le combat s’y livrait. Vers onze heures, apparurent beaucoup de soldats sur la plate-forme de la pacheta; une demi-heure s’était à peine écoulée, qu’ils avaient disparu derrière la montagne, et nous ne vîmes plus que quelques hommes épars, les uns à pied, les autres à cheval. À l’aide de l’excellente longue-vue du vieil Hurtado, je distinguais parfaitement que plusieurs de ces malheureux étaient blessés: l’un s’asseyait pour attacher son bras avec son mouchoir; un autre s’entortillait la tête; celui-là était couché en travers sur son cheval; tous descendaient le chemin étroit et difficile de la montagne.

Enfin, à midi et demi, les Aréquipéniens acquirent la conviction de leur désastre. Le spectacle d’une déroute, magnifique comme la tempête, effroyable comme elle, s’offrit à nos regards! J’avais assisté aux journées de juillet 1830, mais alors j’étais exaltée par l’héroïsme du peuple et ne songeais pas au danger; à Aréquipa, je ne vis que les malheurs dont la ville était menacée.

Les dragons de Carillo, bien montés, ayant le drapeau du Pérou au bout de leurs lances, parurent subitement au sommet de la pacheta; ils se précipitaient du haut de cette montagne au galop de leurs chevaux, dans le désordre le plus grand que la peur pût faire naître; après eux, venaient les chacareros, montés sur des mules, des ânes; puis les hommes d’infanterie, courant parmi les chevaux, les mules, et jetant leurs fusils, leur bagage, pour être plus agiles; enfin, l’artillerie sur le derrière pour protéger la retraite: le tout était suivi par les malheureuses ravanas, elles portaient sur leur dos un ou deux enfants, chassant devant elles des mules chargées, et les bœufs, et les moutons dont Nieto avait voulu faire accompagner l’armée.

A cette vue, la ville poussa un cri; cri horrible, cri de terreur, qui retentit encore dans mon ame! Au même instant, la foule disparut; les dômes ne présentèrent plus que leurs masses inertes; le silence régna partout, et le lugubre tocsin de la cathédrale se fit seul entendre. Ici je me trouve arrêtée, sentant combien les paroles sont impuissantes pour reproduire de pareilles scènes de désolation!!! Tout ce que l’affliction de mère et d’amante, de fille et de sœur a de plus poignant, les femmes d’Aréquipa le ressentirent. Dans le premier moment, elles furent comme foudroyées par cette calamité; accablées par la douleur, toutes tombèrent à genoux, élevèrent leurs mains tremblantes, leurs yeux baignés de larmes, et prièrent… J’étais restée seule sur la maison, et sans rien apercevoir, regardant toujours dans la direction de la pacheta, qu’un nuage de poussière dérobait à ma vue, lorsque je me sentis tirée par ma robe; je me retournai et vis ma samba qui me montrait du doigt les cours de mon oncle et du señor Hurtado, en me faisant signe de me mettre à genoux. J’obéis à cette esclave et me mis à genoux. Je vis, dans la cour de la maison, ma tante Joaquina, les trois demoiselles Cuello, qui avaient leur frère dans les dragons de Carillo, et sept ou huit autres femmes prosternées en prières. La cour du vieil Hurtado m’offrit le même spectacle. Je ne priai pas pour ceux que la bataille avait affranchis des chagrins de la vie, mais bien pour ce malheureux pays où il se trouve autant de ces hommes cupides, d’une atroce perversité, qui, sous des prétextes politiques, provoquent continuellement les dissensions, afin d’avoir, dans la guerre civile, l’occasion de piller leurs concitoyens. Quand je sortis de cette pieuse invocation, je portai mes regards dans la direction de la pacheta; le nuage de poussière s’était dissipé; le chemin du désert avait repris sa tristesse accoutumée.

Vers une heure et demie, commencèrent à arriver les blessés. Ah! ce furent alors des scènes déchirantes. Il se rassembla, à l’angle de notre maison, plus de cent femmes; elles attendaient ces malheureux au passage, tourmentées par la crainte de reconnaître parmi eux leur fils, leur mari ou leur frère. La vue de chaque blessé provoquait, chez ces femmes, un tel excès de désespoir, que leurs gémissements, leurs atroces angoisses me torturaient. Ce que je souffris, ce jour-là, est effroyable!… Nous étions tous inquiets sur Althaus, Emmanuel, Crevoisier, Cuello et autres; nous ne concevions pas pourquoi le général ne venait pas occuper la ville pour la défendre, ainsi que le plan en avait été arrêté, dans le cas où l’on éprouverait un revers. Il y avait plus d’une heure que la défaite avait eu lieu, l’on s’attendait, à chaque instant, à voir entrer l’ennemi. Cuello arriva mourant; l’infortuné avait reçu une balle dans le flanc; son sang coulait depuis trois heures; on le mena à l’hôpital, et j’allai aider sa sœur à l’y installer le mieux possible.

C’était pitié de voir la cour de cet hôpital! pas un des couvents d’Aréquipa ne comprend que la religion prêchée par Jésus-Christ consiste à servir son prochain; ce dévouement à la souffrance, qu’une religion vraie seule inspire, ne se montre nulle part; il n’existe pas une sœur de charité pour soigner les malades; ce sont de vieux Indiens qui en sont chargés; ces hommes vendent leurs soins; on ne saurait espérer d’eux aucun zèle; ils font cela comme toute autre chose, cherchant à alléger la tâche, à échapper à la surveillance. Les blessés qu’on transportait à l’hôpital étaient posés à terre, sans nul souci; ces malheureux, mourant de soif, poussaient de faibles et lamentables cris. L’armée n’avait pas de service de santé organisé, et les médecins de la ville étaient devenus insuffisants pour ce surcroît de besogne. Un très grand désordre régnait dans cet hospice: les employés s’empressaient; mais, peu habiles dans leurs fonctions, plus ils voulaient se hâter et moins ils faisaient; ils manquaient des choses les plus nécessaires, comme linge, charpie, etc. Les souffrances de ces militaires blessés étaient augmentées par l’appréhension de l’ennemi; car le vainqueur, dans ce pays, ne fait ordinairement aucun quartier aux prisonniers et massacre jusqu’aux blessés des hôpitaux. Nous parvînmes à trouver un lit pour ce pauvre Cuello, dans une petite pièce obscure, où il y avait déjà deux autres malheureux, dont les cris étaient déchirants.

Je quittai cet antre de douleur, laissant auprès du blessé sa sœur, dont il était tendrement aimé, et qui en eut le plus grand soin. Ma force morale ne m’abandonna pas un seul instant dans cette terrible journée; toutefois les souffrances que je venais de voir bouleversèrent tout mon être; je ressentais les maux de ces infortunés, déplorais mon insuffisance à les soulager; et maudissais l’atroce folie de la guerre. Comme je rentrais chez mon oncle, j’aperçus Emmanuel accourant à toute bride; nous allâmes tous l’entourer, impatients d’avoir des nouvelles; Althaus ni aucun des autres officiers n’étaient blessés, mais les deux partis avaient perdu beaucoup de monde; Emmanuel nous apprit que l’intention du général était d’abandonner la ville, à cause de l’impossibilité de la défendre contre l’ennemi; il était envoyé par Nieto pour enclouer les canons du pont et jeter le reste des munitions dans la rivière.

Il nous rapporta tout cela en cinq minutes, et me dit d’arranger vite les effets d’Althaus, afin qu’il trouvât tout prêt pour sa fuite. Je courus de suite chez Althaus; avec l’aide de son nègre, que je fus presque obligée de battre pour pouvoir m’en servir, je fis charger une mule d’un lit et d’une malle remplie d’effets. Ma samba, accompagnée d’un autre nègre de mon oncle Pio, conduisit en avant la mule et l’esclave rétif, afin d’éviter à Althaus l’embarras de la sortie de la ville. Ce premier soin rempli, je m’occupai à faire préparer du thé et des aliments, pensant bien que mon pauvre cousin devait éprouver l’impérieux besoin de prendre quelque nourriture. J’entendis un grand bruit de chevaux; je courus à la porte: c’était le général, suivi de tous ses officiers, traversant la ville au galop; l’armée venait ensuite; mon cousin entra. Je lui avais fait apprêter un cheval de rechange; en le voyant, il sauta à bas du sien, vint à moi, me prit la main, et me dit: — Merci, bonne Flora, merci; a-t-on pris mes effets? — La mule est déjà partie; mais il serait bon que vos deux aides de camp allassent la joindre, car le maudit nègre refuse de vous suivre. — Avez-vous quelque chose à donner à boire à ces messieurs? ils tombent de fatigue. Je leur donnai du bon vin de Bordeaux, dont ils prirent chacun deux bouteilles, et bourrai leurs poches de sucre, de chocolat, de pain et de tout ce que je trouvai dans la maison. On donna aussi du vin à leurs chevaux; et, lorsque cavaliers et montures furent un peu rafraîchis, ils partirent.

Althaus ne pouvait plus parler, tant sa voix avait été forcée par le commandement; tout en prenant son thé à la hâte, il me raconta, en deux mots, que, cette fois, c’étaient les dragons de Carillo qui avaient fait perdre la bataille; ils s’étaient trompés dans leurs manœuvres et avaient tiré sur l’artillerie de Morant, croyant tirer sur l’ennemi. — Je vous le répète, Florita, aussi longtemps que ces pékins-là se refuseront à apprendre la tactique militaire, ils ne feront que des brioches. Maintenant le général ne veut pas défendre la ville. Je ne sais quelle peur panique s’est emparée de lui; il ne songe qu’à fuir et n’a aucun plan d’arrêté. Arrivé à la maison de Menao, nous avons eu beaucoup de peine à lui persuader qu’il fallait au moins donner le temps à la troupe de se rallier; il est cause que nous avons perdu un grand nombre de fuyards. Lorsque nous avons été de retour aux chicherias, nous avons fait des efforts inouïs pour rejoindre ces fuyards, mais sans succès; ces lâches coquins, aidés par les ravanas, se cachent, je crois, sous la terre comme les taupes. Ce qui m’étonne, cousine, c’est la lenteur que les ennemis mettent à arriver; je n’y conçois rien… Emmanuel entra dans la cour. — Je viens vous chercher, dit-il à Althaus; tout le monde part; le moine a chargé le restant de la caisse sur son cheval; le général est allé embrasser sa femme, qui est accouchée cette nuit; moi, je viens de presser ma pauvre mère dans mes bras;