SigPhi · Flora Tristan

Pérégrinations d'une paria

Page 26 of 33

allons, cousin, on n’attend plus que vous, partons. — Althaus me serra fortement contre sa poitrine, et, en m’embrassant, me recommanda sa femme et ses enfants. J’embrassai le cher Emmanuel, et ils s’éloignèrent rapidement.

Quand je revins dans la rue de SantoDomingo, elle était entièrement déserte; je vis sur mon passage toutes les maisons soigneusement barricadées. La ville paraissait jouir d’un calme parfait; mais le sang rougissait les pavés des rues; et ces traces de meurtres, cette solitude disaient, d’une manière bien expressive, les calamités dont la cité venait d’être frappée et celles qu’elle redoutait.

Je contai, chez mon oncle, tout ce qu’Althaus et Emmanuel m’avaient appris. Toutes les personnes rassemblées dans la maison furent indignées contre le général; mais aucune ne prit l’initiative d’une mesure quelconque.

A cinq heures, je montai encore sur le haut de la maison; je ne vis qu’un immense nuage de poussière que laissaient après eux les dragons de Carillo, en fuyant à travers le désert. Ils se dirigeaient vers Islay, où ils savaient trouver deux navires pour se mettre hors d’atteinte des poursuites de San-Roman. Je restai longtemps assise à la même place que le matin. Comme cette ville avait changé d’aspect! un silence de mort paraissait alors l’envelopper. Tous les habitants étaient en prières, comme résignés à se laisser massacrer sans opposer la moindre résistance.

Mon oncle me pria de descendre, afin d’aller dans l’église de Santo-Domingo, où toutes les personnes de sa maison se rendaient. Je songeais, pour la première fois, que je n’avais pas encore mangé de la journée; je bus une tasse de chocolat, pris mon manteau et me rendis à l’église.

A chaque moment, on demandait aux personnes en vigie sur les tours si elles voyaient quelque chose du côté de la pacheta; elles répondaient toujours: absolument rien. Enfin, à sept heures, se présentèrent, à la porte du couvent, trois Indiens; ils annoncèrent que les ennemis étaient aux chicherias mais que San-Roman ne voulait pas entrer, à moins que les autorités de la ville n’allassent l’en prier. A cette nouvelle, il s’éleva une grande rumeur dans le couvent de Santo-Domingo. Le préfet et toutes les autorités de la ville s’étaient réfugiés dans ce monastère: ils prétendirent que c’était aux révérends pères à faire cette démarche toute pacifique. Les moines, qui ne brillent pas par le courage, se récrièrent fort contre cette proposition; il y eut une grande discussion. Ce fut, en quelque sorte, moi qui déterminai les moines à se charger de cette mission. Je savais qu’ils étaient enragés gamarristes. Je parlai au prieur, à don José, le chapelain de ma tante; bref, je fis si bien, qu’ils se décidèrent. Quatre ou cinq employés de la mairie se joignirent à eux; ils partirent, et, une heure après, nous les vîmes revenir à la tête de deux régiments, l’un de cavalerie, l’autre d’infanterie: ainsi les gamarristes l’emportaient. Le samedi, 5 avril, à huit heures du soir, ils prirent possession de la ville d’Aréquipa.

Quand le prieur et les moines furent rentrés au couvent, ils nous rapportèrent tout ce qu’ils avaient appris. — Mes frères, dit le bon prieur, je vous avoue que je ne suis pas sans inquiétude; vous savez que je comprends assez bien le quichua; tout ce que j’ai entendu de la conversation de ces Indiens me prouve qu’ils ont de très mauvaises intentions. Ce qu’il y a de plus effrayant, c’est qu’ils sont sans chefs; je ne puis me l’expliquer. Nous avons trouvé, à la maison de Menao, une soixantaine d’hommes à cheval ayant, à leur tête, un simple porte-drapeau, et environ cent cinquante hommes d’infanterie, commandés par deux sous-officiers. Nous les avons conduits à l’hôtel-de-ville, d’où un des employés les a envoyés aux casernes. Je les ai entendus alors murmurer dans leur langue; plusieurs soldats disaient: « Mais on nous a promis le pillage de la ville… » Mes frères, continua le prieur, je vous répète que je suis très inquiet, et je ne vous cacherai pas que votre présence ici redouble mes inquiétudes. On sait bien que vous avez apporté, dans nos couvents, ce que vous avez de plus précieux; et, nécessairement, si ces soldats pillent, ils viendront dans les églises. A ces mots, tous les assistants jetèrent un cri d’effroi. Le père Diego Cabero, la tête forte de la communauté, homme d’esprit et de talent, mais d’un caractère âpre, hautain et, disait-on, fort méchant, prit la parole pour adresser les plus vifs reproches au pauvre prieur.

— Eh bien! père prieur, vous convenez donc enfin que j’avais raison, quand je ne cessais de vous répéter, depuis le commencement de ces affaires, que votre trop grande bonté, votre lâche faiblesse attireraient sur notre saint monastère des calamités dont vous seriez responsable devant Dieu! Malgré mes représentations, vous avez reçu ici les richesses de ce peuple, et votre condescendance sera cause que nous serons tous égorgés.

— Frère Diego, disait le bon prieur, il est de notre devoir de prêter assistance aux habitants, de les secourir dans le besoin, et en consentant à leur accorder refuge, à protéger leurs biens, je n’ai fait que ce que la charité dans ces terribles moments me commandait de faire.

— Prieur, la conservation du temple de Dieu doit passer avant toute autre considération. D’ailleurs, le spectacle qu’offrent les cloitres, les églises, est un véritable scandale; des femmes y couchent avec leurs maris, des enfants y font des saletés; jamais, dans aucun temps, dans aucune circonstance, je n’ai vu le peuple se rendre coupable de pareils outrages envers notre sainte religion.

— Frère Diego, ce scandale m’afflige, et, plus que vous, j’en suis peiné; mais, pour l’éviter, il faudrait que notre couvent renonçât à offrir à l’infortune l’asile du sanctuaire, qu’il perdit le plus beau de ses privilèges, et, avec lui, toute sa puissance.

— Père prieur, votre ignorance des affaires politiques vous fait commettre de graves erreurs: que venez-vous parler d’asile? Ne voyez-vous donc pas, à la manière dont ce Nieto nous a traités depuis trois mois, que notre autorité n’a plus aucune puissance? Comment, cet impie n’a-t-il pas eu l’impudence de nous chasser de notre couvent pour y caserner ses soldats? et vous l’avez souffert! ainsi que l’ont fait les prieurs des autres communautés. O mon Dieu! ton temple est souillé; tes prêtres sont chassés, humiliés, et pas un d’eux n’ose élever la voix pour la défense de ta cause!

Mon oncle et d’autres personnes prirent parti pour le prieur; quelques moines se rangèrent du côté de frère Diego; bientôt la discussion se changea en dispute, on en vint à s’injurier dans les termes les plus outrageants. La foule était accourue autour d’eux; cette dispute captivait l’attention de tous, la rumeur était générale. — Sainte Vierge! s’écriait celui-ci, en sommes-nous donc venus au temps de craindre d’être massacrés jusque dans les églises? — Je te l’avais bien prédit, disait celui-ci à sa femme, que tu nous exposais davantage en nous menant dans cette église? Je me repens bien maintenant d’avoir quitté ma maison. — Mais, depuis quand pille-t-on dans les églises? et crois-tu… — Je crois tout possible!… D’ailleurs le siècle des couvents est passé; les soldats de San-Roman viendront piller ici, parce qu’ils savent qu’il y a de l’argent, et l’argent est le seul dieu qu’ils connaissent.

Tous étaient en proie aux plus cruelles inquiétudes; il se formait des groupes nombreux dans lesquels s’agitaient d’interminables discussions. Les familles se divisaient: les uns voulaient retourner dans leurs maisons, pensant qu’ils y seraient plus en sûreté; tandis que les autres persistaient à vouloir rester dans le couvent.

Je profitai de l’altercation entre le prieur et le père Diego, pour sortir de ce couvent où j’étais effrayée de me voir condamnée à passer la nuit. Il y avait là presque autant de puces qu’à Islay, et il était par trop dégoûtant de rester au milieu de personnes qui venaient vous parler avec leurs vases de nuit sous le bras. Je m’adressai au moine Mariano, frère du père Cabero, et lui fis entendre qu’il serait plus convenable, après la dispute qui venait d’avoir lieu, que lui et son frère se retirassent chez eux, et que, si leurs sœurs voulaient consentir à les accompagner, je leur demanderais asile. Ces deux moines, après quelques hésitations, goûtèrent ma proposition et m’aidèrent à déterminer leurs sœurs. Je sortis alors avec eux, afin de reconnaître la rue et pour ouvrir la porte de leur maison qui est située à côté de l’église; ne voyant personne dehors, le frère Diego alla chercher ses dames, et aussitôt qu’elles furent entrées, on barricada la porte. Nous nous réunîmes tous dans une pièce au fond de la maison. À plusieurs reprises, des soldats vinrent frapper à la porte de la rue avec la crosse de leur fusil; les pauvres dames tremblaient de peur, et les deux moines ne pouvaient parvenir à les rassurer.

Vers minuit, je me sentis un besoin de sommeil auquel j’eusse en vain tenté de résister; il n’y avait point de lit, je me jetai sur une mauvaise paillasse et dormis profondément jusqu’au lendemain à huit heures.

V. UNE TENTATION.

Quand je me réveillai, je trouvai le monde qui m’entourait tout en émoi; des soldats, disait-on, avaient parcouru la ville pendant la nuit, volant ceux qu’ils rencontraient, et deux personnes avaient été tuées.

Nous étions au dimanche; à neuf heures, les dames Cabero ne voulant pas manquer la messe, nous y fûmes accompagnées des deux moines: quel spectacle dégoûtant présentait cette église! Frère Diego avait raison; ce pêle-mêle d’hommes, de femmes, d’enfants, de chiens même, cet encombrement de lits, de cuisines, de pots de chambre et ce nuage de fumée, tout cela était vraiment scandaleux! On chantait la messe dans un coin, on mangeait, et fumait dans un autre. J’allai voir mon oncle et ma tante qui étaient établis dans la cellule du prieur, avec sept ou huit autres personnes. Je ne pus jamais décider mon oncle à revenir chez lui; il était toujours retenu par l’appréhension du pillage. Ne me sentant aucune crainte, je retournai seule à la maison et me mis à écrire les trois journées qui venaient de s’écouler. Le soir, mon oncle persista à rester au couvent; je passai la nuit dans la maison sans personne autre que ma samba. Cette fille me disait: « Mademoiselle, ne craignez rien, si les soldats ou les ravanas viennent pour piller, je suis Indienne comme eux, leur langue est la mienne; je leur dirai: Ma maîtresse n’est pas Espagnole, elle est Française, ne lui faites point de mal. Je suis bien sûre qu’alors ils ne vous en feraient pas; car ils ne frappent que leurs ennemis. » Ainsi s’exprimait une esclave de quinze ans; mais, à aucun âge, l’esclave n’a jamais aimé ses maîtres, quelque doux qu’ils fussent. Le second jour, j’étais encore seule lorsque deux officiers vinrent demander à parler au señor don Pio. Je ne voulus pas leur avouer que mon oncle se tenait caché. Je les fis entrer chez moi, en leur disant que don Pio se trouvait absent, et leur demandai ce qu’ils désiraient de lui.

— Mademoiselle, nous désirons que monsieur votre oncle, comme un des notables du pays, vienne parler au colonel Escudero, qui remplace dans le commandement San-Roman, tué dans la bataille. Nous sommes les vainqueurs, et les Aréquipéniens mésusent de notre modération en continuant à nous traiter en ennemis. Depuis notre entrée dans la ville, toutes les maisons sont barricadées, nos troupes sont sans pain, nos blessés sont laissés mourants sur le champ de bataille, tandis que tous les habitants s’obstinent à rester dans les couvents, comme si nous venions ici pour les massacrer: vous êtes la première personne à laquelle nous communiquons nos besoins; mais vous sentez, mademoiselle, que cet état de choses ne saurait durer davantage.

Je causai longtemps avec ces messieurs, et les trouvai très convenables. Quand ils furent sortis, je courus à Santo-Domingo avertir mon oncle et les personnes qui s’y étaient réfugiées; aussitôt qu’on sut San-Roman mort et le colonel Escudero commandant à sa place, les esprits commencèrent à se tranquilliser: ce dernier était connu et très aimé à Aréquipa. Presque tout le monde sortit du couvent pour retourner chez soi, et mon oncle alla de suite voir Escudero.

Quand mon oncle revint, il me dit: — Nous sommes sauvés; moi, personnellement, je n’ai plus rien à craindre; Escudero me doit beaucoup et m’est tout dévoué. La mort de San-Roman laissant l’armée sans chef, croiriez-vous qu’il m’a proposé de me faire nommer?

— Accepteriez-vous?

— Oh! je m’en garderais bien. Dans de pareilles crises, il faut se tenir à l’écart; lorsque, plus tard, tout sera calmé, je verrai à me caser dans quelque poste de mon goût; je ne veux plus de commandement militaire; je suis trop vieux.

— Il me semble, mon oncle, que c’est justement dans les crises difficiles que les hommes comme vous devraient offrir le secours de leurs talents et de leur expérience.

— Florita, il est fort heureux, pour vous, que vous ne soyez pas un personnage politique, votre dévouement vous perdrait; loin d’aller offrir mes services à ces ignorants, je veux les laisser s’engouffrer dans les embarras et les difficultés; plus ils en auront, plus ils sentiront le besoin de m’avoir; je les verrai venir me prier, me supplier et leur ferai mes conditions.

Je regardai mon oncle, et ne pus que dire: Pauvres Péruviens!

Dans cette circonstance, don Pio alla aussi offrir à Escudero un prêt de 2,000 piastres; il engagea les Goyenèche, Ugarte et autres à suivre son exemple. L’évêque offrit 4,000 piastres, son frère et sa sœur chacun 2,000; le reste donna en proportion.

Durant tous ces troubles, les étrangers et leurs propriétés furent respectés. À l’arrivée d’Escudero, M. Le Bris et deux chefs de maisons anglaises lui firent bien un léger prêt pour subvenir aux besoins de sa troupe, qui avait été trois jours sans recevoir de distribution de pain; mais ce prêt fut volontaire.

Le troisième jour, Escudero fit publier un bando qui prescrivait d’ouvrir les portes de toutes les maisons dans le délai de trois heures, et de les laisser ouvertes comme de coutume, avertissant que les portes laissées fermées seraient enfoncées par les soldats. Cette ordonnance força ceux qui étaient restés dans les couvents à rentrer chez eux. Pour achever de rassurer ces pauvres bourgeois, Escudero donna ordre à ses soldats de se promener dans la ville, avec sévère défense d’insulter personne.

Nous avions su par Althaus que, le dimanche 6 avril, Nieto et toute l’armée étaient arrivés à Islay; qu’ils avaient encloué les canons, brûlé les registres de la douane et forcé l’administrateur, don Basilio de la Fuente, à partir pour Lima; qu’eux-mêmes, après avoir ravagé le pays, s’étaient embarqués sur trois navires péruviens pour se rendre à Tacna.

Escudero était entré à Aréquipa le dimanche pendant la nuit, en sorte que personne ne savait au juste combien il pouvait avoir de soldats avec lui. On avait d’abord annoncé la mort de San-Roman; quatre jours après, on répandit le bruit qu’il n’était que blessé; enfin, au bout de sept jours, il vint à Aréquipa et y entra aussi pendant la nuit.

Voici l’explication de cette affaire, ainsi qu’Escudero lui-même me l’a donnée.

San-Roman, après avoir trompé Nieto trois jours de suite, dans le seul but d’en obtenir des vivres pour sa troupe, se retira à Cangallo, ne présumant pas que Nieto l’y suivît; il voulait, avant de livrer bataille, consulter Gamarra et lui demander du renfort; à Cangallo, il rencontra Escudero avec quatre cents hommes que lui envoyait Gamarra. Les soldats de San-Roman étaient à fêter les nouveaux venus, lorsque, tout à coup, parut l’armée de Nieto, sur le haut de la pacheta; il y eut alors une grande confusion: San-Roman avait permis à ses soldats de se baigner; une partie d’entre eux étaient nus; quand ils virent les Aréquipéniens, ils se crurent perdus; sans Escudero, qui rétablit l’ordre, ils allaient tous prendre la fuite. Le combat s’engagea, ils se battirent avec courage; mais bientôt les munitions leur manquant, l’alarme se mit parmi eux. Lorsque SanRoman vit ses soldats à la débandade, il crut la bataille perdue, et pensa qu’il ne lui restait rien de mieux à faire que de fuir aussi; accompagné de quelques uns des siens, il s’éloigna de toute la vitesse de son cheval. Ainsi chacun de ces deux valeureux champions, épouvantés l’un de l’autre, s’enfuyait de son côté; ils coururent sans s’arrêter pendant un jour et une nuit, mettant entre eux un espace de quatre-vingts lieues. La terreur de Nieto le fit aller jusqu’à Islay, à quarante lieues au sud; celle de San-Roman jusqu’à Vilque, à quarante-deux lieues au nord.

Un miracle rallia une partie des soldats de San-Roman, et les fit revenir sur Aréquipa. Un des officiers de cette armée, que Nieto avait retenu prisonnier à l’hôtel-de-ville, vit de dessus la maison la déroute des Aréquipéniens; il profita de l’effroi du moment, monta sur le premier cheval qu’il trouva dans la cour de l’hôtel-de-ville, il connaissait très bien les localités, et prit un chemin de traverse par lequel, dans une heure, il arriva à Cangallo. Il cria aux fuyards de s’arrêter; que Nieto, se tenant pour battu, avait abandonné la ville, et fuyait vers le port. Escudero et quelques autres qu’il rencontra passèrent toute la nuit et une partie du lendemain à réunir quelques soldats, ils parvinrent à rallier à peu près le tiers de leur monde, et, sûrs de n’éprouver aucune opposition, se portèrent sur Aréquipa. Sans cet officier, les deux armées, qui se croyaient vaincues, continuaient de fuir dans des directions opposées, et la ville n’eût vu paraître ni défenseurs ni ennemis.

Lorsqu’Escudero me contait toutes ces circonstances, je songeais à Althaus, pour qui la science militaire est l’arbitre suprême des succès et des revers; et je regrettais de ne pouvoir lui faire sentir, par cet exemple, combien l’homme et la science sont vains.

On fut obligé de courir jusqu’à Vilque, pour avertir San-Roman qu’il avait gagné la bataille; il n’entra à Aréquipa que le septième jour; on le disait blessé à la cuisse, afin de motiver ce retard, mais il n’en était rien.

Mon oncle, qui a le talent d’être bien avec tous les partis, était sinon dans la confiance des gamarristes, du moins très lié avec eux. Nous avions, chaque jour, de ces messieurs à dîner; et, le matin, le soir, notre maison ne désemplissait pas. Je voyais avec surprise, en causant avec les officiels de cette armée, combien ils étaient supérieurs à ceux de Nieto. Messieurs Montoya, Torres, Quirroga, et surtout Escudero, sont des hommes fort distingués.

Escudero est un de ces Espagnols à l’esprit aventureux, qui ont quitté la belle Espagne pour aller tenter fortune au Nouveau-Monde; très savant, il est, selon l’occurrence, militaire, journaliste ou commerçant; se prête à toutes les exigences du moment avec une étonnante facilité, et excelle dans chaque genre sur lequel le porte sa prodigieuse activité, comme si genre était la spécialité de sa vie. Escudero a l’esprit vif, l’imagination inépuisable, le caractère gai, une éloquence persuasive; il écrit avec chaleur, et néanmoins il a su se faire aimer de tous les partis.

Cet homme extraordinaire était le secrétaire, l’ami, le conseiller de la señora Gamarra; depuis trois ans, il occupait, auprès de cette reine, une position d’intimité, objet de l’envie d’une foule de rivaux. Il s’était dévoué à sa cause, écrivait pour faire prévaloir ses plans et repousser les attaques continuelles dirigées contre elle; il combattait sous ses ordres, l’accompagnait dans ses courses aventureuses et ne reculait jamais devant les entreprises audacieuses conçues par le génie de cette femme à l’ambition napoléonienne.

Dès la première visite, je fus liée avec le colonel Escudero; nos caractères sympathisaient; il me manifesta beaucoup de confiance et me mit au courant de tout ce qui s’était passé dans le camp de Gamarra; je compris, par tout ce qu’il me dit, que San-Roman n’avait pas fait moins de bêtises que Nieto.

— Que ce pays est malheureux! me disait Escudero; je ne sais, en vérité, qui pourra faire sortir les Péruviens de la position déplorable dans laquelle les hommes de sang et de rapine les ont placés.

— Comment se fait-il, colonel, que, discernant mieux que personne la cause des calamités au pays, vous n’ayez pas cherché à y porter remède?

— Eh! mademoiselle, c’est l’objet de toutes mes méditations; mais je ne puis que présenter les moyens de faire le bien, et n’ai pas l’autorité nécessaire pour les mettre à exécution. La señora Gamarra, qui est une femme d’un grand mérite, travaille avant tout à consolider le pouvoir dans ses mains; son ambition vient constamment traverser mes plans de bonheur public; et, dévoué à son service, je me vois contraint sans cesse d’agir en opposition avec ma volonté.

— J’avais ouï dire que vous aviez beaucoup d’ascendant sur cette dame.

— Plus qu’aucun autre, sans doute, mais très peu en réalité. Quand, à force de peines et de patience, je parviens à modifier ses idées, c’est un succès dont je m’estime heureux. Cette femme a une volonté de fer, que l’adversité même ne saurait dompter. Toute résistance l’irrite, et elle est toujours disposée à en triompher par la force. Elle eût été une grande reine dans un pays où ses volontés n’auraient rencontré aucun obstacle; mais dans celui-ci où, pour régner, il faut avoir de nombreux partisans, où, pour conserver l’autorité, il ne faut en user que le moins possible, la señora Pencha de Gamarra ne convient pas aussi bien. On ne peut lui faire comprendre que les moyens employés pour conquérir le pouvoir doivent être laissés de côté lorsqu’on l’a obtenu, et qu’avec l’anarchie d’opinions et l’égoïsme qui règnent parmi les Péruviens, après les spoliations dont ils ont été victimes, il faut avoir pour objet spécial la protection des personnes, des propriétés, et se concilier tous les partis en n’épousant aucun d’eux d’une manière exclusive. Ah! mademoiselle Flora, je me repens amèrement de m’être ainsi engouffré. Depuis trois ans que je sers dona Pencha de ma plume et de mon sabre, je n’ai encore pu réussir à lui faire adopter aucun de mes plans. Cela me désespère; et, quoique son caractère hautain et despote me rende malheureux, je le supporterais avec résignation si je pouvais arriver à faire le bien. Cependant cette femme a trop besoin de moi pour que je puisse songer à la quitter; je dois travailler à lui faire ressaisir une autorité non contestée; si je puis y réussir, je jure bien que je jette là le sabre et la plume pour la guitare, et en jouerai pendant trois mois sans soucis d’aucune espèce.

En écoutant Escudero, il me parut évident qu’il était las du joug que lui imposait sa toute puissante maîtresse, et qu’il ne cherchait qu’un prétexte pour s’y soustraire. Il venait me voir tous les jours; nous avions ensemble de longues conversations. J’eus tout le temps d’approfondir cet homme, et je reconnus qu’il était peut-être le seul, au Pérou, qui fût capable de me seconder dans mes projets d’ambition. Je souffrais des malheurs d’un pays que je m’étais habituée à considérer comme le mien; le désir de contribuer au bien avait constamment été la passion de mon ame, et une carrière active, aventureuse toujours dans mes goûts. Je crus voir que, si j’inspirais de l’amour à Escudero, je prendrais sur lui une grande influence. Je fus alors tourmentée de nouveau par l’agitation fébrile de mon esprit; mes combats intérieurs se renouvelèrent; l’idée de m’associer avec cet homme spirituel, audacieux et insouciant souriait à mon imagination; en courant avec lui les chances de la fortune, que m’importe, me disais-je, de ne pas réussir, puisque je n’ai rien à perdre? La voix du devoir eût peut-être été impuissante pour me faire résister à cette tentation, la plus forte que j’aie éprouvée de ma vie, si une autre considération n’était venue à mon secours. Je redoutai cette dépravation morale, que la jouissance du pouvoir fait généralement subir. Je craignis de devenir dure, despote, criminelle même à l’égal de ceux qui en étaient en possession.

Je tremblai de participer à la puissance dans un pays où vivait mon oncle…: mon oncle que j’avais tendrement aimé et que j’aimais encore, mais qui m’avait fait tant de mal!!!… Je ne voulus pas m’exposer à céder à un moment de ressentiment, et je puis dire ici, devant Dieu, que je sacrifiai la position qu’il m’était facile de me faire à la crainte de traiter mon oncle comme un ennemi… Le sacrifice était d’autant plus grand qu’Escudero me plaisait. Il était laid aux yeux de bien du monde, mais pas aux miens. Il pouvait avoir de trente à trente-trois ans, était de moyenne taille, très maigre, avait la peau basanée, les cheveux très noirs, les yeux brillants, langoureux, et les dents comme des perles. Son regard tendre, son sourire mélancolique donnaient à sa physionomie un caractère d’élévation, de poésie, qui m’entraînait. Avec cet homme, il me semblait que rien ne m’eût été impossible. J’ai l’intime conviction que, devenue sa femme, j’aurais été fort heureuse. Dans les tourmentes s’élevant de notre position politique, il m’eût chanté une romance ou joué de la guitare avec autant de liberté d’esprit que lorsqu’il était étudiant à Salamanque. Il me fallut encore, cette fois, toute ma force morale pour ne pas succomber à la séduction de cette perspective… J’eus peur de moi, et je jugeai prudent de me soustraire à ce nouveau danger par la fuite. Je me résolus donc à partir sur-le-champ pour Lima.

Personne ne comprit rien à un départ aussi précipité. En vain me représenta-t-on que la route d’Islay était infestée de déserteurs ne vivant que de pillage, en vain m’exagéra-t-on la peinture des périls que j’allais courir, je ne tins compte d’aucun de ces avertissements; nul danger, à mes yeux, n’égalait celui auquel j’étais exposée en restant à Aréquipa; pour y échapper, j’eusse traversé tous les déserts de la terre. J’alléguais, pour prétexte, qu’il fallait absolument que je partisse, si je voulais arriver en Europe avant la mauvaise saison; et, comme au fond, chez mon oncle, on était bien aise de me voir partir, on n’insista pas davantage.

Un Anglais de ma connaissance, M. Valentin Smith, se rendait à Lima; je lui demandai s’il voulait de moi pour compagne de voyage; il accepta mon offre; nous fîmes marché avec un capitaine italien, qui avait son bâtiment à Islay, et il fut arrêté que nous partirions le 25 avril.

Avant mon départ, j’eus à faire la corvée des visites. Selon l’étiquette, j’aurais dû, comme à mon arrivée, aller chez tout le monde; mais je me bornai aux principales familles avec lesquelles j’étais en bonnes relations, et j’envoyai des cartes aux autres.

Ces visites me mirent à même de juger de l’étendue des maux que la guerre avait causés à cette malheureuse cité. Dans chaque maison, je vis des habits de deuil et couler des larmes. Toutefois, j’estimai pires que les pertes occasionnées par la mort la discorde et la haine que les dissentions civiles avaient fait naître au sein des familles. C’étaient des inimitiés profondes entre parents, entre frères; la liberté ne figurait pour rien dans ces débats politiques: chacun s’était rangé dans le parti du chef duquel il espérait davantage. Les épithètes de gamarriste, d’orbégosite distinguaient les deux camps entre lesquels les familles se divisaient. La méfiance régnait partout, et l’on cherchait mutuellement à se nuire. Ces pauvres Aréquipéniens enviaient mon sort: — Ah! mademoiselle, me disait-on dans chaque maison, que vous êtes heureuse de quitter un pays où les frères s’entr’égorgent; où les exactions des amis nous réduisent à la paille et compromettent notre vie, en nous mettant dans l’impossibilité de satisfaire aux exigences des ennemis!

Lorsque j’allai faire mes adieux à la famille de l’évêque, j’eus un exemple frappant des malheurs auxquels sont exposés les insensés qui placent leur bonheur en dehors d’eux-mêmes. Les Goyenèche n’avaient jamais été heureux sur des tas d’or, et la perte d’une partie de leurs richesses bouleversait leurs facultés intellectuelles. Mademoiselle de Goyenèche, dona Marequita, avait été si vivement affectée par les extorsions commises envers eux tous, par les outrages, les diatribes dirigés contre l’évêque, qu’elle aimait tendrement, que sa santé en avait été profondément atteinte et sa raison aliénée. Ses yeux étaient fixes, hagards; ses gestes brusques; les sons saccadés de sa voix ne s’accordaient pas avec le sens des paroles; sa physionomie avait une expression étrange; c’était une glace fausse, réfléchissant à rebours les objets extérieurs; elle parlait avec une telle volubilité, qu’à peine pouvait-on comprendre ce qu’elle disait; on aurait cru qu’elle rêvait. Je m’aperçus qu’elle méconnaissait les personnes à qui elle parlait: elle nommait mon oncle dona Florita, et moi don Pio ou don Juan; son exaltation était effrayante. Je dis tout bas à mon oncle: Cette pauvre fille est folle. — Il paraît que oui; on me l’avait dit, mais je m’étais refusé à le croire. La folie de l’évêque avait un caractère différent de celle de sa sœur; il paraissait affecté par une autre impression; il ne disait plus un mot, ne faisait pas un mouvement, tenait ses yeux continuellement fixés sur l’anneau qu’il avait au doigt; et lui, ordinairement si gracieux, si prévenant, qui me recevait toujours avec les marques de l’amitié la plus affectueuse, ne bougea pas quand nous entrâmes dans son salon. Il n’eut même pas l’air de nous voir. Sa sœur s’approcha et lui dit: — C’est la señorita Florita qui désire vous faire ses adieux; elle va revoir notre frère don Mariano, de Bordeaux: que voulez-vous qu’elle lui dise? Il fit alors le mouvement d’un homme sortant d’un long sommeil, et dit bien bas, comme s’il eût eu peur d’être entendu: — Mon frère Mariano est heureux, on ne le tuera pas; mais nous, on nous tuera, tuera, tuera!… A ces mots, la folie de Marequita se produisit en discours incohérents; elle parlait, gesticulait, menaçait; cela faisait mal. Don Juan, ayant conservé sa raison, se trouvait la tête forte de la famille. — Voyez, nous dit-il en pleurant, à quel état ils ont réduit mon pauvre frère; sa gaîté, son amabilité ont disparu; il est comme pétrifié par la douleur. Hélas! je crains bien qu’il ne devienne entièrement imbécille… Chaque jour, son état empire; les secousses dont il a été assailli ont été trop fortes pour la douceur de son caractère. Quant à ma sœur, je n’ose la regarder; ses yeux me font peur… Ma femme et moi, nous faisons tout ce que nous pouvons pour l’empêcher de parler, mais cela est impossible; elle parle seule, même la nuit; voyez-la actuellement, elle continue de discourir sans s’apercevoir que nous ne l’écoutons pas; elle est fo…; il ne put achever… En prononçant ces derniers mots, sa voix s’éteignit dans les sanglots. C’était une scène déchirante! Mon oncle se leva et me dit, en français: — Quelle leçon, Florita, pour ceux dont les désirs aspirent à des biens dont le poids excède leurs forces! Cette famille est parvenue à d’immenses richesses, aux titres, aux honneurs, aux dignités; mais elle n’a pas compris qu’il faut savoir perdre une partie de ses avantages pour conserver le reste; le moral s’est affaissé sous les faveurs de la fortune; et, lorsque les revers sont survenus, ils n’ont pu en soutenir l’assaut. L’un va mourir imbécille, l’autre folle.