SigPhi · Flora Tristan

Pérégrinations d'une paria

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Le lendemain de mon arrivée, il me survint quelques désagréments avec le consul de France, M. Barrère, voici l’affaire: lors de mon départ d’Aréquipa, les Français résidants dans cette ville, profitant de l’occasion, adressèrent une demande collective à M. Barrère, afin qu’il investît M. Le Bris de pouvoirs spéciaux, pour que celui-ci pût protéger leurs intérêts gravement compromis par les derniers événements politiques. M. Morinière était venu me prier, au nom des pétitionnaires, d’exposer de vive voix au consul les motifs puissants qui les avaient portés à lui adresser cette demande; et, de son côté, M. Le Bris m’avait chargée de lui expliquer ce qu’il désirait dans cette conjoncture. Je comprenais très bien la position de tous, et leur avais promis de m’acquitter, auprès du consul, de ma double mission. Dès le matin, je lui envoyai la lettre de mes compatriotes, et lui écrivis deux mots pour l’informer que j’étais chargée de lui faire connaître verbalement la position cruelle dans laquelle se trouvaient les Français d’Aréquipa: j’ajoutai que l’affaire d’Aréquipa était pressée, et que, retenue chez moi pour cause d’indisposition, s’il voulait m’honorer de sa visite, il me mettrait à même de lui exposer immédiatement ce qu’il lui importait de savoir. Ce sont les mots textuels de ma lettre. On aura peut-être peine à croire que M. Barrère la trouva offensante pour sa dignité consulaire; c’est cependant ce qui arriva. Il demanda qui j’étais et où j’avais été élevée, pour ignorer les convenances au point de penser que c’était à lui, consul, d’aller me faire une visite. Deux ou trois personnes de mes amis vinrent me dire qu’il n’était bruit que de la lettre hautaine que j’avais écrite au consul, lequel en était très scandalisé. Je lus à tout le monde le brouillon de ma lettre, qu’heureusement j’avais gardé; et personne ne comprit plus rien à la grande colère de M. Barrère. J’expliquai le motif de mon empressement à communiquer au consul ce dont j’étais chargée, et chacun approuva la démarche toute simple que j’avais faite. Il faut croire qu’on lui fit sentir combien sa conduite était inconvenante, particulièrement envers une femme; car, le lendemain au soir, il m’envoya son neveu pour s’excuser auprès de moi de ne pas être venu me voir, sa santé ne le lui ayant pas permis; le neveu se présenta comme le secrétaire de son oncle, et me demanda, en cette qualité, de lui communiquer ce que j’avais à dire au consul; mais ce jeune homme me parut si peu capable de comprendre la moindre chose, que je ne me souciai d’entrer avec lui dans aucun détail et le congédiai, en lui disant que j’écrirais à M. le consul ce que j’eusse préféré lui dire de vive voix.

Voilà les hommes chargés, à l’étranger, de veiller aux intérêts français. M. Barrère, vieillard goutteux, capricieux et irritable à l’excès, n’est nullement au niveau de l’importance des fonctions qui lui sont confiées; le zèle, la surveillance, l’activité qu’elles exigent sont au dessus de ses forces; et il n’a aucune des connaissances spéciales nécessaires pour en remplir les devoirs. Non seulement c’était une bêtise absurde à M. Barrère de s’offenser de la lettre dans laquelle je lui demandais de me venir voir, ayant des communications à lui faire de la part du commerce français d’Aréquipa, mais encore, dans ces circonstances, ses fonctions de consul lui imposaient l’obligation de venir prendre des informations auprès de moi, aussitôt qu’il m’a su arrivée. Il y avait un mois qu’on était à Lima sans nouvelles d’Aréquipa, le consul de France ne devait-il pas se montrer empressé de savoir si, par les résultats de la bataille de Cangallo, les intérêts et la sûreté de ses compatriotes n’avaient pas été compromis? Les renseignements qu’il avait reçus par la correspondance que lui avait apportée notre bâtiment ne pouvaient le dispenser de recueillir des informations verbales; toutes les lettres étaient ouvertes à Islay, et personne ne se hasardait à écrire l’exacte vérité. Le consul d’Angleterre comprenait autrement ses devoirs; il ne crut pas compromettre sa dignité en allant jusqu’au Callao s’informer, auprès de M. Smith, des événements d’Aréquipa. Il n’est pas une nation dont les intérêts commerciaux soient plus mal défendus, par ses agents, que ne le sont les intérêts du commerce français par les consuls que nomme le ministère des affaires étrangères. C’est un fait dont on peut acquérir la certitude sans sortir de France, dans les villes manufacturières et les divers ports de mer du royaume, à Marseille, Lyon, Bordeaux, Rouen, le Havre. Avant M. Barrère, le consul français au Pérou, était M. Chaumet-Desfossés, homme extrêmement instruit, écrivain spirituel, charmant en société; en outre, gastronome distingué, qui soignait, avec la plus grande attention, les détails culinaires, et donnait un superbe dîner le jour de la fête du roi; néanmoins, avec tous ces talents, M. Chaumet-Desfossés était l’homme le moins propre aux fonctions consulaires. Je ne pense pas qu’il se fût offensé de ma lettre; mais, si l’on doit croire la voix générale, pendant les six ans qu’il fut consul, le savant ne s’occupa que de recherches scientifiques; le pays n’offrant pas, à cet égard, un champ très vaste, il se mit à apprendre le chinois et l’arabe. M. Chaumet-Desfossés était entièrement étranger aux intérêts commerciaux de son pays et à la conduite des affaires commerciales. M. Chabrié et les autres capitaines de navire étaient indignés de la manière dont il s’acquittait de ses fonctions. Quand ils allaient chez lui pour les formalités relatives, soit à l’arrivée, soit à l’expédition de leurs navires, le consul ouvrait le petit guichet qu’il avait fait faire à sa porte. — Que voulez-vous? disait-il. — Monsieur, c’est relativement au manifeste de ma cargaison que j’aurais besoin de vous parler. — Je n’ai pas le temps, répondait le consul, en fermant le guichet. — Mais, monsieur, nous n’attendons que votre signature pour lever l’ancre. — Repassez, je n’ai pas le temps, répondait-il du dedans sans rouvrir son guichet. Au Chili, celui qui précéda M. de Verninac fut tué en duel par un capitaine de navire, qui en avait été insulté; le capitaine pressait l’expédition de son navire, auquel les retards apportés par le consul occasionnaient un dommage considérable. Le consul, mal mené par le capitaine, crut aussi sa dignité compromise; le duel s’ensuivit.

Lorsque le gouvernement français acquiesça à l’indépendance des États de l’Amérique espagnole, on fit grand bruit, dans les journaux de Paris, des consuls que le ministère y envoya; ils allaient, par des traités, ouvrir de nouveaux débouchés à nos productions; mais la première condition pour bien remplir une mission, c’est de connaître les intérêts dont le soin nous est commis. Il eût été facile à ces consuls de profiter de la haine de l’Amérique du sud contre les anciennes métropoles espagnoles et portugaises pour faire admettre les vins de France sous des droits moindres que ceux imposés aux vins de la Péninsule; ils eussent pu prévoir les relations qui ne devaient pas tarder à s’établir entre la Chine et les côtes ouest de l’Amérique, et obtenir que nous fussions, pour nos soieries, mieux traités que les Chinois, dont actuellement les soieries importées par navires du nord Amérique et d’Europe ruinent les nôtres, par le bas prix auquel on les vend. Les agents français couvrirent leur ignorance des intérêts matériels de leur pays, en stipulant que les marchandises françaises seraient traitées comme celles des nations les plus favorisées, et crurent avoir fait des chefs-d’œuvre. En effet, la production a lieu en France à meilleur marché que chez aucune autre nation, et nos marchandises n’ont besoin de rencontrer des avantages nulle part! Laissez donc vos grandes villes manufacturières et maritimes désigner leurs agents à l’extérieur: elles n’enverraient pas vraisemblablement des savants, des archéologues, des hommes titrés; mais les gens dont elles feraient choix entendraient un peu mieux leurs intérêts que les apprentis diplomates sortis du ministère des affaires étrangères.

Je n’eus pas, pendant mon séjour à Lima, à disputer pour mon héritage: j’en avais été dépouillée; c’était à n’y plus revenir. Je n’assistai pas à de grands bouleversements semblables à ceux dont j’avais été témoin à Aréquipa. Je ne fus donc pas agitée par de violentes émotions, et mes observations se portèrent uniquement sur les localités et les personnes qu’elles offraient à mes regards, Je commencerai par faire connaître à mon lecteur madame Denuelle et sa maison; il parcourra ensuite la ville avec moi, puis je l’entretiendrai des femmes, des Français résidants, etc.

Madame Denuelle habite Lima depuis 1826; elle y a établi un hôtel garni qui est le plus beau et le mieux tenu de tous ceux que renferme la ville. Elle y avait annexé, depuis deux ans, un magasin dans lequel elle vendait toutes espèces de marchandises; car, ainsi que j’ai déjà eu l’occasion de le remarquer, le commerce, dans ce pays, n’est pas encore classé et subdivisé en spécialités, et tout le monde s’en mêle. De plus, c’est elle qui a fait rouler les premières voitures entre Lima et le Callao, pour le transport des voyageurs; cette entreprise lui appartient. Dans le fond de la maison est la salle à manger; la table est de quarante couverts. A côté se trouve un très beau salon, auquel est attenante une salle de billard: ces deux pièces prennent jour sur un petit jardin. L’ameublement de toutes les salles est aussi riche que commode; on y rencontre l’élégance française et le confort anglais. Le service de la table est très beau; on y est avec le même luxe qu’à Londres et à Brunet hôtel. Les appartements qu’elle loue aux étrangers sont aussi très bien tenus; bons lits, beau linge, rien ne manque; les domestiques sont Français ou Anglais, en sorte que tout se fait avec beaucoup de vivacité et de propreté. Voilà ce qui concerne la maison. Quant à l’hôtesse, oh! c’est là le résumé d’une longue histoire! de quarante années de la vie d’une femme agitée par des fortunes diverses, pendant lesquelles elle a eu l’occasion de tout connaître, de tout épuiser!

Madame Denuelle, tenant aujourd’hui un hôtel garni à Lima, n’est autre que la belle, la magnifique, la séduisante mademoiselle Aubé, qui débuta à l’Opéra, dans le rôle de la Vestale. Sa voix, fraîche, sonore, étendue, obtint, dans ce rôle, le succès le plus brillant; ce furent des piétinements convulsifs, des applaudissements étourdissants à la première, seconde et troisième apparition de mademoiselle Aubé. Trois fois couronnée aux acclamations de l’enthousiasme public, la débutante, parvenue au faîte des grandeurs théâtrales, contracte un engagement de 15,000 fr. par an avec le directeur. Dans l’ivresse de sa joie, elle convie toutes ses connaissances à un banquet splendide. Ah! ce fut là un jour de gloire et de bonheur! que d’adorateurs n’eut-elle pas? le son de sa voix vibrait dans tous les cœurs; et l’on s’attendait que, dans tous les rôles, mademoiselle Aubé serait aussi sublime, exciterait les mêmes transports, ferait éprouver de semblables ravissements que dans la Vestale. Que d’envies un succès aussi éclatant n’avait pas soulevées! que d’embûches préparées à la nouvelle reine! Son nom est sur l’affiche; la foule afflue au théâtre. Mademoiselle Aubé jouait dans un nouveau rôle; elle paraît… Mais quelle soudaine métamorphose s’est opérée dans le public; elle n’est accueillie que par les applaudissements de quelques amis; dès la première scène, sa voix, son maintien, son jeu soulèvent des murmures; elle chante son grand air, et la foule reste muette; pas un battement de mains ne vient l’encourager; elle entend même des observations malveillantes. La malheureuse rentre dans la coulisse; la tête en feu, les artères gonflées, comme prêtes à se rompre. Sa bouche est sèche; elle boit pour l’humecter, repasse son rôle qu’elle craint ne pas savoir assez; le public l’attend; il faut reparaître en scène: dans cette soirée, tout lui est fatal; son costume ne lui sied pas; il la fait paraître plus grande et plus maigre qu’elle ne l’est; toutes les lorgnettes sont braquées sur elle; ceux-mêmes qui, trois fois, l’avaient trouvée si belle s’écrient: Elle est laide! L’actrice n’entend pas ces mots; mais le rapport magnétique qui existe entre l’acteur et le public lui fait comprendre qu’on les a dits; elle reste atterrée; les larmes la suffoquent; un tremblement agite ses membres; elle voit tout le péril de sa position, et sa terreur en redouble; cependant il faut chanter… Prenant de la force dans son désespoir, elle chante; mais sa voix tremble et rend des sons faux. Aussitôt un houra s’élève de toutes parts, et des sifflets achèvent de bouleverser la malheureuse artiste; elle sent une sueur froide sur tout son corps, n’entend plus l’orchestre; ses regards épouvantés s’arrêtent sur ces milliers de têtes, dont les rires la bafouent, dont les paroles l’outragent; elle reste immobile, désirant que le plancher manque sous ses pieds, afin d’être engloutie et à jamais délivrée de ces rires d’enfer, de ces cris de démon. Le brouhaha va en augmentant; l’infortunée n’entend plus rien; un nuage se place devant ses yeux, lui cache les lumières; son sang se refoule vers le cœur; ses jambes se dérobent sous elle; faisant un dernier effort, elle s’élance dans la coulisse et y tombe comme morte. Madame Denuelle m’a raconté plusieurs fois sa mésaventure; l’impression en avait été si cruelle, le souvenir s’en était gravé si profondément dans sa mémoire, qu’assaillie, au cap Horn, par une violente tempête, lorsque tous à bord, en proie au désespoir, voyaient la mort dans chaque vague, elle dit au capitaine: « Oh! ce n’est pas d’aujourd’hui que je connais la tempête; vous êtes là comme j’étais sur mes planches… » Cet événement tua l’avenir de madame Denuelle; il lui fut impossible de reparaître à l’Opéra; et, après avoir été engagée au premier théâtre lyrique du monde, son amour-propre d’artiste la porta à refuser tous les engagements qui lui furent proposés pour les théâtres de Lyon, Bordeaux, Marseille; elle préféra s’expatrier. Elle fut longtemps à la Cour de Louis Bonaparte, en Hollande, et en Westphalie, avec Jérôme. À la chute de l’empereur, elle se trouva sans emploi, joua sur les théâtres de Dublin et de Londres. Depuis 1815 jusqu’en 1825, sa vie ne présenta plus qu’un tissu d’événements, dont plusieurs lui furent funestes… Elle perdit entièrement sa voix et devint trop grosse pour pouvoir paraître sur le théâtre. Sur ces entrefaites, elle s’était mariée avec M. Denuelle, homme doux, poli et très bien élevé. Après avoir essayé de tout pour faire fortune sans réussir à rien, elle se décida à aller au Pérou, espérant que là le sort lui serait moins défavorable. Elle y arriva avec très peu d’argent; et, ainsi que madame Aubrit de Valparaiso, ce fut encore à Chabrié qu’elle dut de pouvoir s’établir: son hôtel avait prospéré au delà de ses espérances; lorsque je la connus, elle cherchait à le vendre, désirant revenir en Europe, où elle pourrait vivre à l’aise, avec environ 10,000 livres de rente qu’elle a réalisées. Avec un autre caractère, elle pourrait être très heureuse à Lima. Il n’en est pas ainsi.

Madame Denuelle est douée d’un esprit vif, intelligent; son cœur, médiocrement sensible, ne s’émeut que dans les grandes occasions. Son éducation, entièrement voltairienne, les rebuffades qu’elle a eues à souffrir dans sa profession, et les trente années de déceptions, de malheurs qu’elle a subies, n’ont pas peu contribué à l’endurcir. Elle n’a jamais eu d’enfants, en sorte qu’aucun sentiment tendre, aucune douce émotion n’est venue jeter quelques fleurs dans cette vie aride, toute d’égoïsme et d’insouciance. Madame Denuelle est généralement détestée à Lima; ses sarcasmes ont froissé tout le monde; pas une personne qui n’ait été atteinte; toutes ont été ridiculisées par ses plaisanteries.

Cette femme a réellement un talent très remarquable pour faire la charge des ridicules, des manies, de la démarche même des individus. Elle se contourne le nez, les yeux, boite, louche, bégaie, prend les tics, tout cela avec tant de vérité et de comique, que c’est à pouffer de rire. Comme on doit bien le présumer, l’exercice d’un semblable talent lui a fait d’implacables ennemis. Beaucoup de personnes font un long détour, afin d’éviter de passer devant la boutique de madame Denuelle, tant on redoute d’être pris par elle pour le sujet d’une de ses caricatures. Elle raconte avec autant de gaîté que d’esprit; et sa conversation, extrêmement variée, est des plus amusantes. On l’accuse d’être despote dans sa maison, de traiter très mal son mari, d’être âpre, vilaine même avec ses locataires. Ces reproches sont fondés; toutefois, pour être juste, il ne faudrait pas taire ses bonnes qualités, et on ne lui en accorde aucune; elle en a, cependant. L’ordre, l’économie avec lesquels elle dirige sa maison; sa vie sédentaire, laborieuse, sont des traits qui ne devraient pas être omis pour que le portrait fût ressemblant; qualités d’autant plus remarquables qu’elles se rencontrent chez une femme dont la vie a été aussi dissipée. Mais les hommes ne tiennent compte aux autres que des qualités dont ils profitent.

Madame Denuelle avait alors cinquante-six ans; elle ne paraissait pas en avoir plus de quarante. J’ai toujours pensé qu’elle se faisait plus vieille par coquetterie. C’est une femme de cinq pieds trois pouces, grosse en proportion, d’une belle carnation, ayant les cheveux très noirs, toutes ses dents, l’œil vif, hardi et méchant, les lèvres minces, le nez retroussé et la physionomie dure, d’une expression sardonique et arrogante. Elle est toujours mise simplement et avec une extrême propreté.

Madame Denuelle me prit en grande amitié. Comme je la connaissais d’après ce que m’en avaient dit MM. Chabrié, David et Briet, et pour en avoir entendu parler à d’autres, je me posai vis à vis d’elle, de manière à lui faire sentir que j’attendais d’elle plus d’égards que d’intimité. Tous mes chers compatriotes et même des Liméniens venaient me prévenir très officieusement de me tenir sur mes gardes, si je ne voulais que madame Denuelle me menât à son gré; mon sourire à ces propos manifestait assez que je n’avais pas peur de cette influence. J’en obtins effectivement moi-même une telle sur notre hôtesse, qu’elle n’osa jamais me faire une question, malgré son extrême curiosité. Jamais elle ne m’a appelée autrement que mademoiselle Tristan, lorsque plusieurs des messieurs de son hôtel et son mari même m’appelaient souvent mademoiselle Flora; elle me raconta toute sa vie, toutes ses douleurs, et je suis peut-être la seule personne au monde à laquelle elle a eu le courage d’avouer qu’elle n’avait jamais été heureuse. Quoiqu’elle soit, ainsi qu’on le dit, d’une grande sécheresse de cœur, je me plais à attester ici que je connais deux ou trois traits de sa vie d’un sublime dévouement, et qui prouvent que son ame n’a pas toujours été inaccessible aux sentiments généreux.

Les Français sont beaucoup plus nombreux à Lima qu’à Aréquipa. La plupart s’occupent de commerce; ils y ont quatre fortes maisons et une vingtaine d’autres en seconde ligne; de plus, il existe un mouvement continuel de capitaines, de subrécargues et de passagers français allant et venant.

Je le dis à regret: il y a encore moins d’accord à Lima, entre nos compatriotes, qu’à Aréquipa; tous se détestent, se calomnient et se nuisent autant qu’ils le peuvent. En tête des maisons françaises, je citerai celles de MM. Gautreau, de Nantes; Dalidou, Martenet, Larichardière, de Bordeaux; Baroillet, de Bayonne, etc., etc. Il y a une foule d’autres Français, commerçants, artistes, maîtres de toute espèce, artisans, etc. Il y a également beaucoup de Françaises marchandes de modes, couturières, maîtresses de pension, sages-femmes; tout ce monde cherche à faire fortune, et y réussit plus ou moins bien.

En huit jours, madame Denuelle me mit au courant de tout ce qui se faisait dans la ville. Elle me fit connaître, par ses récits, la majeure partie des personnes, aussi bien que si je les eusse étudiées pendant dix ans. Jamais je n’ai mené une vie plus variée, plus amusante, mais dont, toutefois, je n’aurais pas aimé la continuité: à peine si j’avais un moment pour écrire mon journal; aussitôt que j’étais seule, madame Denuelle montait à ma chambre, et sa conversation intarissable était aussi instructive que divertissante.

Je déjeûnais et dinais avec les pensionnaires; la maison réunissait une très bonne société: des officiers des marines anglaise, américaine ou française, des négociants et des gens du pays. Pendant tout le temps que durait le repas, je m’amusais beaucoup: comme j’ai l’ouïe très fine, la malicieuse madame Denuelle, à côté de laquelle j’étais placée, me disait à voix basse les choses les plus drôles, les plus risibles sur toutes les personnes présentes, et cela, tout en faisant, avec grace, les honneurs de sa table, sans que sa figure trahît en rien les paroles qu’elle me soufflait. Après le dîner, elle me racontait des histoires ou copiait les individus, et réussissait toujours à me faire rire jusqu’aux larmes. Ce qui m’avait gagné ses bonnes grâces, c’est que je savais l’écouter; je n’y avais pas grand mérite, puisque je me plaisais à l’entendre; mais quel trésor pour une actrice, après dix années d’exil, de rencontrer une personne que son jeu amuse, que ses récits intéressent. Cependant j’avais peu de temps à donner à mademoiselle Aubé. Le matin, je parcourais la ville; j’allais souvent dîner dans des maisons où j’étais invitée; et les visites, les promenades, le spectacle, les réunions, les causeries intimes avec mes nouveaux amis prenaient toutes mes soirées.

VIII. LIMA ET SES MŒURS.

Ma tante Manuela me fut d’un grand secours; elle me fit connaître la ville et la haute société; elle me témoignait beaucoup d’amitié; ce n’était pas ce sentiment que font naître des rapports sympathiques; je ne pense pas qu’il en existât entre nous. Toute belle qu’elle est, ses yeux n’expriment pas la franchise et ne regardent jamais en face. Elle me recherchait par cet intérêt que devait naturellement inspirer une parente étrangère, née à trois mille lieues, dont on ignorait l’existence, et qui surgit tout à coup. Je trouvais en elle des ressources immenses pour m’instruire dans tout ce que je désirais savoir. Le caractère de son esprit ressemble à celui de madame Denuelle; elle possède une grande intelligence, et le sarcasme est toujours sur ses lèvres. Ce fut elle, en grande partie, qui me servit de cicerone; sa beauté, le nom de mon oncle et mon titre d’étrangère nous faisaient ouvrir toutes les portes avec empressement. Je passais des journées entières avec elle; j’étais toujours charmée de son esprit, mais peinée de l’insensibilité de son cœur. Lima est encore une ville toute sensuelle; les mœurs en ont été formées sous l’influence d’autres institutions: l’esprit et la beauté s’y disputent l’empire: c’est comme à Paris sous la régence ou Louis XV. Les sentiments généreux, les vertus privées ne sauraient naître lorsqu’ils ne mènent à rien; et l’instruction primaire n’est pas assez répandue pour que les hautes classes aient beaucoup à redouter de la liberté de la presse.

Je vis, chez ma tante, la réunion des hommes la plus distinguée du pays; le président Orbegoso, le général anglais Miller, le colonel français Soigne, tous les deux au service de la république, Salaberry, la Fuente, etc., etc. Je n’y rencontrai que deux femmes; les autres délaissaient ma tante, en alléguant l’extrême légèreté de sa conduite; ces vertueuses dames dissimulaient adroitement, sous ce prétexte, l’aversion qu’elles éprouvaient à s’offrir en parallèle avec une beauté telle que Manuela, auprès de laquelle toutes cessaient d’être belles. Les soirées, chez ma tante, se passaient d’une manière très agréable. Dieu s’est plu à la combler de ses dons; sa voix, ravissante de suavité, de mélodie, développe les sons avec une méthode admirable. Un Italien, qui résida à Lima pendant quatre ans, émerveillé de ce divin instrument, s’était dévoué avec enthousiasme à le cultiver, et bientôt Manuela avait dépassé son maître. Elle nous chantait, en italien, les plus beaux passages des opéras de Rossini; et, quand elle était fatiguée, on parlait politique. Ma tante, comme toutes les femmes de Lima, s’occupe beaucoup de politique; et, dans sa société, je fus à même de me faire une opinion sur l’esprit, le mérite des hommes qui se trouvaient à la tête du gouvernement. Orbegoso et les officiers dont il était entouré me parurent d’une nullité complète. Je revis là aussi le fameux prêtre Luna Pizarro; il est, selon moi, au dessous de sa réputation, et loin d’avoir autant de capacité que Baldivia. Ce vieillard est, par sa virulence, le Marat du Pérou; du reste, je n’ai rencontré en lui aucune portée de vues; il nous montrait la passion du démolisseur, mais non les plans de l’architecte. L’ambition privée est le mobile de tous ces personnages; le but du vieux prêtre était de remplacer l’évêque d’Aréquipa; il s’était fait factieux pour l’atteindre; il aurait été plat courtisan si c’eût été un moyen de réussir; malheureusement, le peuple est trop abruti pour qu’il sorte de son sein de véritables tribuns, et pour juger les hommes qui conduisent ses affaires.

Lima, qui, actuellement, contient près de quatre-vingt mille habitants, fut bâtie par Pizarro en 1535: je ne sais d’où lui vient son nom. Cette ville renferme de très beaux monuments, une grande quantité d’églises, de couvents d’hommes et de femmes. Les maisons sont bâties d’une manière régulière, les rues bien alignées, longues et larges; l’eau court en deux filets dans presque toutes, un de chaque côté; quelques unes seulement n’ont qu’un ruisseau dans le milieu; les maisons sont construites en briques, en terre et en bois; peintes en diverses couleurs claires, en bleu, gris, rose, jaune, etc., elles n’ont qu’un étage et leurs toits sont plats; les murs dépassant le plafond, elles font l’effet de maisons inachevées. Quelques uns de ces toits servent de terrasses sur lesquelles on met des pots de fleurs; mais il en est peu qui aient assez de solidité pour cet usage. Il ne pleut jamais; si accidentellement cela arrivait, au bout de quatre heures de pluie, les maisons ne seraient plus que des tas de boue. Leur intérieur est assez bien distribué; le salon, la salle à manger forment la première cour; dans le fond, se trouvent la cuisine et le logement des esclaves, qui entourent une seconde cour; les chambres à coucher sont au dessus du rez-de-chaussée, toutes meublées avec un grand luxe, selon le rang et la fortune de ceux qui les habitent.

La cathédrale est magnifique, la boiserie du chœur d’un travail exquis; les balustrades qui entourent le grand hôtel sont en argent, et cet autel est lui-même extrêmement riche; les petites chapelles latérales sont charmantes; chaque chanoine a la sienne. Cette église est bâtie en pierre, et si solidement, qu’elle a résisté aux plus forts tremblements de terre sans être en rien endommagée. Les deux tours, la façade, le perron sont admirables et d’un grandiose rare dans notre vieille Europe, et auquel on ne s’attendrait pas dans une ville du Nouveau-Monde. La cathédrale occupe tout le côté Est de la grande place; en face est l’hôtel-de-ville. Cette place est le Palais-Royal de Lima; sur deux de ses côtés règnent des galeries à arceaux, le long desquelles se trouvent les plus belles boutiques en tous genres; et au centre est une superbe fontaine. À toute heure du jour, elle offre un grand mouvement; le matin, ce sont les porteurs d’eau, les militaires, les processions, etc. Le soir, beaucoup de monde se promène sur cette place; on y rencontre des marchands ambulants vendant des glaces, des fruits, des gâteaux, et des baladins y divertissent le public par leurs jeux et leurs danses.

Parmi les couvents d’hommes, le plus remarquable est celui de Saint-François. Son église est la plus riche, la plus coquette, la plus bizarre de toutes celles que j’ai vues. Lorsque les femmes désirent visiter les couvents de moines ou de nonnes, elles emploient un singulier moyen; elles se disent enceintes; les bons pères, professant un saint respect pour les envies des femmes grosses, leur ouvrent alors toutes les portes. Quand nous fûmes à Saint-François, les moines nous plaisantèrent de la manière la plus indécente. Nous montions aux tours; et, comme je grimpais avec beaucoup de vivacité, le prieur, me voyant mince et agile, me demanda si moi aussi j’étais enceinte. Étourdie par cette question inattendue, je restai tout interdite; mon embarras provoqua alors, de la part de ces moines, des rires, des propos si inconvenants, que Manuela, qui n’est pas timide, ne savait plus quelle contenance tenir. Je sortis de ce couvent toute scandalisée; lorsque je m’en plaignis, on me répondit: Oh! c’est leur habitude; ces moines sont très gais; ils passent pour être les plus aimables de tous. Et c’est encore à de pareils hommes que ce peuple accorde sa confiance! Mais, à Lima, ce qui n’est pas corrompu sort de l’usage.

J’allai aussi visiter un couvent de femmes, celui de l’Incarnation: on ne sent rien de religieux dans l’intérieur de ce monastère; la règle conventuelle ne se montre nulle part. C’est une maison où tout se passe comme dans une autre: il y a vingt-neuf religieuses; chacune d’elles a son logement, dans lequel elle fait sa cuisine, travaille, élève des enfants, parle, chante, en un mot, agit comme bon lui semble. Nous en vîmes même qui n’avaient pas le costume de leur ordre. Elles prennent des pensionnaires qui vont et viennent; et la porte du couvent est continuellement ouverte. C’est un genre de vie dont on ne comprend plus le but; on serait même tenté de croire que ces femmes se sont réfugiées dans cette enceinte pour être plus indépendantes qu’elles ne l’eussent été dans le monde. J’y trouvai une Française jeune et jolie femme, de vingt-six ans, avec sa petite fille de cinq ans; elle vivait là, par raison d’économie, pendant que son mari voyageait pour son commerce au centre Amérique. Je ne vis pas la supérieure qu’on nous dit être malade; ces religieuses, d’une espèce nouvelle, me parurent passablement commères; leur couvent était sale, mal tenu, différent en toutes choses de Santa-Rosa et Santa-Cathalina: n’y trouvant rien qui méritât mon attention, je montai sur la tour pour voir la ville à vol d’oiseau. Cette superbe cité, lorsque l’œil plane sur elle, a l’aspect le plus misérable; ses maisons, non couvertes, font l’effet de ruines, et la terre grise dont elles sont construites a une teinte si sale, si triste, qu’on les prendrait pour les huttes d’une peuplade sauvage; tandis que les monastères, les nombreuses et gigantesques églises, construits en belle pierre, d’une élévation hardie, d’une solidité qui semble défier le temps, contrastent d’une manière choquante avec cette multitude de masures. On sent instinctivement que le même défaut d’harmonie doit exister dans l’organisation de ce peuple, et que l’époque arrivera où les maisons des citoyens seront plus belles et les édifices religieux moins somptueux. Mon horizon était des plus variés; la campagne qui entoure la ville est très pittoresque. Dans le lointain, apparaissent le Callao avec ses deux châteaux-forts et l’île Saint-Laurent; les Andes couvertes de neiges et l’océan Pacifique encadrent le tableau. Quel panorama grandiose! Mon attente fut tellement déçue dans ma visite à ce couvent, que je ne fus pas tentée d’en voir d’autres. J’y étais allée dans l’espoir d’éprouver ces émotions religieuses que font naître l’abnégation et le dévouement inspirés par une foi quelconque: je n’y avais rencontré qu’un exemple de plus du déclin de cette foi et de la décrépitude des réunions conventuelles.