SigPhi · Flora Tristan

Pérégrinations d'une paria

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— Ah! ah! ricanait M. David, voilà M. Miota avec ses susceptibilités péruviennes! Mais, cher monsieur, vous sentez bien que, lorsque je parle ainsi des Péruviens, j’en excepte d’abord vous, votre famille et toutes les familles honorables; je parle des Péruviens voleurs, coquins, bandits; j’espère que vous ne nierez pas qu’il n’y en ait dans votre pays comme il y en a en France, en Angleterre, partout enfin; car, là où il y a deux hommes, l’un cherche à duper l’autre.

— Monsieur, comme c’est en termes généraux que vous parlez des Péruviens, vous attaquez tous mes compatriotes.

— Mais, mon cher monsieur Miota, vous ne les connaissez pas vos bons compatriotes; vous avez quitté votre pays à l’âge de seize ans. Je ne nie pas qu’il y ait là, comme ailleurs, des familles très respectables, telles que la vôtre, celle de mademoiselle Tristan et plusieurs autres; mais, je vous le répète, la plupart des habitants sont des voleurs.

— Savez-vous bien, monsieur David, que, si nous devions vous en croire, nous nous considérerions ici comme autant de voleurs, de gueux, de scélérats, et que ce ne serait pas très rassurant pour l’association que nous avons formée ensemble?

— Pour Dieu, Briet, ne fais donc pas attention à ce que dit David; ne vois-tu pas que son plaisir, après s’être bichonné et avoir fumé des masses de cigares, son plus grand plaisir est de crier contre les hommes? et comme l’ami David, avec tout son esprit, est à mon sens fort bête, il est constamment en contradiction avec son principe… Eh! mon cher, quand on déteste les hommes, on vit dans les bois avec les animaux et non comme vous, qui ne pouvez rester un instant sans société.

C’était sur ce ton que presque toutes les conversations du déjeuner avaient lieu. À peine étais-je levée que M. Miota venait me faire ses plaintes: il tâchait de me faire partager son indignation en me montrant que M. David m’insultait dans la nation péruvienne. Je le calmais de mon mieux et lui faisais promettre qu’il ne répondrait pas un mot à M. David. Cesario, d’un caractère orgueilleux, violent, était furieux; il montait la tête de son oncle, ainsi que celle de Fernando, formait des projets de vengeance contre M. David, et il fallait toute mon influence sur lui pour empêcher cet enfant de faire des scènes.

Je causais moins souvent avec M. Briet; cependant, quand cela arrivait, il se laissait aller à me dire que jamais plus il ne ferait d’association, et que de sa vie il ne mettrait les pieds à bord d’un navire dont le capitaine oublierait, en ne se faisant pas respecter, le premier devoir de son commandement.

Quand arrivaient trois heures, M. David revenait dans ma cabane me demander quels étaient les deux plats de conserve que je choisissais pour dîner. Pendant tout le cours du voyage, il n’a pas manqué un jour à cette déférence, mais le malin avait un tel savoir-faire qu’il me faisait toujours choisir les plats qui lui convenaient, sans s’inquiéter s’ils convenaient aux autres. Je profitais de cette visite pour le gronder sur sa conduite du matin.

— Chère demoiselle, pardonnez-le-moi aujourd’hui. Je vous promets que désormais je jurerai beaucoup moins. Sur ma parole, je croyais que vous dormiez: vous savez que je ne jure jamais devant vous.

— Mais, mon cher David, pourquoi accumulez-vous tant de jurements? un seul vaut autant mille. Et que signifie cette longue kyrielle d’épithètes que vous débitez? Si le mousse les méritait toutes, savez-vous que ce serait un être extraordinaire? Au nom du ciel!! par considération pour nous, contentez-vous d’un seul jurement et d’une seule épithète. Ne criez pas pendant une heure, car tout ce que vous lui dites ne le rend pas plus propre, et cela nous réveille, nous fait mal.

— Mademoiselle, je me permettrai de vous dire que c’est vous, qui perdez ce mousse. Ce maraud se sent soutenu par vous et par Chabrié, qui fait tout ce que vous voulez; aussi vous voyez comme tout va ici.

— Je trouve, monsieur, que tout ici va aussi bien qu’il est possible à bord d’un petit bâtiment incommode comme est le nôtre. Vous êtes dur envers un enfant toujours malade, d’une constitution faible et qui cependant sert neuf personnes, avec peu d’intelligence, il est vrai, mais avec une grande somme de bonne volonté.

— Avec votre système d’indulgence, on trouve tout bien; pourtant j’avoue que je ne l’adopte pas; sans la crainte, on ne peut se faire obéir, et ce polisson de mousse… — Et vos épithètes contre les Péruviens! croyez-vous que M. Miota et moi devons être bien satisfaits d’entendre traiter ainsi notre nation?

— Mais, mademoiselle, vous êtes Française.

— Je suis née en France, mais je suis du pays de mon père. C’est le hasard qui fait que nous naissions dans un lieu plutôt que dans un autre. Regardez mes traits et dites-moi à quelle nation j’appartiens.

— Ah! coquette! vous me faites cette question pour que je vous fasse un compliment sur vos beaux yeux et vos beaux cheveux andalous.

— Monsieur David, vous devez savoir actuellement, mieux que personne, que je suis peu sensible aux complimens; vous cherchez à échapper à mes justes remontrances. Je vous le répète pour la vingtième fois, M. Miota est vivement blessé de la manière dont vous parlez des Péruviens devant lui.

— Vous ne pouvez croire, mademoiselle, que mon intention ait jamais été d’insulter M. Miota, et vous bien moins encore. Quand vous et lui connaîtrez les Péruviens, vous direz: David avait raison… Chère demoiselle, vous savez combien je vous honore; j’ai entendu beaucoup d’éloges sur votre famille; votre oncle Pio est un homme très respectable, dit-on, mais je vous assure qu’en masse les Péruviens sont les plus vils coquins qu’on puisse imaginer.

— S’il en est ainsi monsieur, comment êtes-vous resté dix ans dans ce pays, et pourquoi y retournez-vous?

— Mais il y a de l’ingratitude à parler mal de gens qui vous ont fait faire votre fortune.

— Eh! le beau mérite qu’ils ont eu! Je leur ai vendu mes marchandises au prix du cours: s’ils les ont achetées, c’est qu’ils en avaient besoin. Je ne vois pas du tout pour quelle raison je devrais leur avoir de la reconnaissance.

M. David, ne voyant que l’intérêt pour mobile des hommes, ne pouvait guère être accessible à la reconnaissance. Il me semble cependant que nous devons conserver de la bienveillance pour le pays où nous avons rencontré protection pour notre personne, nos biens et notre travail. Si M. David avait été conséquent avec ses principes, il n’aurait pas accusé la probité des Péruviens, et s’il avait eu de la philanthropie, il aurait déploré leur ignorance.

Venait le dîner: chacun avait fait un bout de toilette, et la conversation, pendant ce repas, prenait un tout autre caractère que celle du déjeuner. Gais ou tristes selon le vent, quand nous étions en bonne route, et le roulis pas trop fort, la conversation devenait amusante et pleine de traits.

M. Chabrié sortait de sa chambre en se frottant les mains: — Allons! allons! mes amis, patience, notre temps de misère touche à sa fin. Mademoiselle Flora, nous sommes en bonne route, et nous filons huit nœuds; vous pouvez venir vous mettre à table, sans crainte que votre soupe se renverse sur vous: la mer est douce comme une jeune fille aux yeux bleus. Allons, M. Miota, un peu de courage! dans huit jours nous serons à Valparaiso; oh! quel bonheur! Messieurs, faisons donc quelques projets de gourmandise, afin que cela nous aide à avaler ce bœuf salé, et les haricots que maître David nous fait mettre chaque jour sur la table… Mademoiselle Flora, que mangerez-vous le premier jour de notre arrivée à Valparaiso?

— Du café à la crème, des oranges et des glaces.

— Peste, vous allez joliment vous rengraisser avec cette nourriture-là!… Et vous, M. Miota.

— Moi, des artichauts à la poivrade, de la salade et des œufs à la neige.

— Bravo! Je vous prédis qu’avec ce régime, M. Miota, vous conserverez longtemps votre figure de Christ. Quel singulier goût vous avez, vous autres Péruviens! Et toi, Briet?

— Moi, je me régalerai de bon beurre frais et d’un pot de bonne bière.

— Ce Briet a beau aller en Californie, il reste toujours Bas-Breton. Et vous, David?

— Moi, je me ferai servir un bon gigot, une belle dinde, des rognons au vin de Champagne, une fricassée de poulet aux oignons, puis quelques plats de légumes frais, et des crèmes, des fruits… — En vérité, David, on croirait qu’on vous a fait jeûner ici pendant trois mois, à la manière dont vous projetez de vous empiffrer… Pour moi je me contenterai d’une tête de veau, d’une bonne perdrix aux choux et de quelques petites pommes d’api.

Au dessert, la conversation s’engageait soit sur la politique, les voyages ou les localités qui étaient l’objet des affections spéciales de ces messieurs.

M. Chabrié était républicain, M. David carliste et M. Briet bonapartiste.

M. David, avec son ton pédant et tranchant, mettait M. Chabrié en fureur en ridiculisant son parti: il adressait à M. Briet les propos les plus bouffons sur son empereur mort.

— Eh bien oui, M. David, disait M. Briet, je maintiens que l’empereur est plus vivant que votre vieux robin des bois. L’esprit de Napoléon vit parmi les Français; tandis que vos trois rois jésuites, père, fils et petit-fils, qui chassent en Allemagne, sont coulés et enfoncés pour toujours.

— Briet, tu te trompes, reprenait M. Chabrié; depuis 1816 que tu manques de France, tu ignores les changements qui se sont opérés dans les esprits. La jeunesse, maintenant, n’accepterait plus un empereur, ni rien qui lui ressemblât. Elle ne considère Napoléon, malgré toute sa gloire, que comme un tyran qui opprima la république telle que l’avait établie la constitution de l’an III. Le peuple de 1830 veut la liberté… — Ah! est-il étonnant, ce Chabrié avec sa liberté, disait M. David; il en a plein la bouche quand il prononce le mot chéri liberté. Chabrié, voulez-vous votre bonnet phrygien? il ferait un bien joli effet par-dessus votre calotte de soie noire et avec votre grosse veste de tricot.

Chabrié. — Monsieur David, ce ne sont pas les plates plaisanteries que répètent depuis quarante ans les vieilles douairières du faubourg Saint-Germain, qui empêcheront la nation de marcher. Lorsque l’opinion se formait dans les salons de Versailles, je conçois l’importance que devaient avoir alors les quolibets qu’adoptaient les grands seigneurs et les prostituées de la cour. Mais ce bon temps est passé. Les fils des anciens courtisans rient entre eux des bons mots de leurs pères, sans que personne autre y fasse attention.

David. — Je conçois qu’en effet les raisonnements des banquiers et des épiciers sur la politique sont beaucoup plus amusants… Les phrases de vos journalistes, de vos orateurs de tribune sont d’un niais à faire pouffer de rire. Paul-Louis Courier avait raison: c’est véritablement un gouvernement récréatif.

Briet. — Ah! du temps de l’empereur, tous ces bavards n’existaient pas.

Chabrié. — Je ne suis pas plus que vous partisan du gouvernement qui nous régit. Il n’y aura de bonheur pour nous que lorsque nous serons en république.

Briet. — Nous ne serons heureux que lorsque nous aurons pour maître un empereur qui sache se faire obéir comme le grand Napoléon.

David. — Briet, si vous parliez toujours aussi juste, je serais plus souvent de votre avis.

Chabrié. — Mais quel est donc votre système de gouvernement?

M. David, qui aime assez à voir venir son antagoniste, répondait par la même question: — Quel est le vôtre, Chabrié?

M. Chabrié entrait alors dans un grand détail sur l’organisation de sa république; mais, comme je ne suis pas publiciste, j’avoue que je prêtais peu d’attention à cette partie de sa conversation. Son système consistait, autant que je pus le saisir, à faire nommer à tous les emplois par le peuple, et à rendre tous les individus habiles à les remplir. Il terminait en disant: — Je m’attends, monsieur David, que vous allez dire que mon organisation républicaine est calquée sur celle des États-Unis; mais les résultats qu’elle a eus dans ce pays ne devraient-ils pas nous engager à l’adopter pour notre patrie?

David. — Comment est-il possible, mon cher Chabrié, que vous donniez dans ces rêveries? Ne voyez-vous pas que les dix millions de population des États-Unis occupent un espace de terrain plus étendu que les trente millions de la population française; que, conséquemment, en France, la propriété a plus d’importance et l’individu moins. Ensuite, le beau pays à habiter, ma foi, que vos États-Unis! L’ouvrier y est d’une insolence révoltante; on ne peut, en quelque sorte, s’y faire servir; la volonté d’une populace sans frein fait loi, à tel point que l’individu qui lui déplaît n’est pas en sûreté. Là on voit incendier les églises catholiques en vertu de la liberté des cultes, assommer les gens de couleur au nom de l’égalité devant la loi, et tenir trois millions de nègres dans l’esclavage par respect pour la liberté individuelle. En vérité, mon cher Chabrié, vous devriez mieux choisir vos modèles. J’habiterais la Turquie plutôt que vos pays de liberté.

Chabrié. — Oh! Je vois que vous préférez les pays où le peuple est souple, où l’homme qui possède est tout et le prolétaire rien, parce que vous appartenez à la première de ces deux classes et que vous aimez qu’on vous fasse des courbettes; mais la question est de savoir si le plus grand nombre s’en trouve mieux. Quant à moi, je ne comprendrai jamais qu’il y ait justice à sacrifier le bien-être de vingt-huit millions de prolétaires pour le plus grand bonheur de trois à quatre millions de propriétaires.

David. — Qu’entendez-vous par justice?

Chabrié. — Je suis étonné de votre question. La justice, telle que je l’entends, est cette règle que Dieu a mise dans nos âmes, et que le sauvage, pas plus que l’homme civilisé, ne peut méconnaître.

David. — Mon ami, on entend partout, par juste ou injuste, ce qui est conforme ou contraire à la loi du pays ou à la volonté de celui qui fait la loi. Le meilleur gouvernement est, pour moi, celui qui m’offre le plus d’avantages.

Chabrié. – C’est la réponse d’un athée et d’un égoïste.

David. – C’est aussi parce que nous sommes, en France plus égoïstes que dans tout autre pays, et que, ne croyant pas aux dogmes religieux, la religion n’est pour nous d’aucun frein, que vos plans de gouvernement, rêvés par d’autres avant vous, n’ont pu et ne pourront jamais réussir.

Briet. – Le meilleur gouvernement est celui qu’avait organisé l’empereur. La France peut être heureuse après les humiliations qu’elle a subies et avec les limites qu’on lui a faites. La gloire est nécessaire à son bonheur.

Chabrié. – Ne vois-tu pas, Briet, que, sous le gouvernement d’un seul, le despotisme s’accroît avec l’étendue du territoire? Puisque tu as habité la Chine, tu dois avoir vu l’exemple de ce que j’avance.

Briet. – Mais la Chine n’est pas mal gouvernée: les mandarins y sont obéis comme les commandants à bord de nos vaisseaux de guerre. Le pays est bien cultivé; il y a des canaux dans toutes les directions, et les Chinois font, en industrie, des choses que nous aurions bien de la peine à imiter.

Chabrié. – Briet, nous ne sommes pas Chinois, et nous ne supporterions pas d’être gouvernés comme eux… Il paraît, David, que vous ne croyez pas aux progrès; mais, en définitive, quel gouvernement désireriez-vous pour la France?

David. — Je ne crois pas en effet aux progrès dans le sens que vous l’entendez, mais bien à celui des vices de notre nature. Il en est des nations comme des hommes; en vieillissant, les préceptes de morale ont moins d’influence sur elles; et voilà pourquoi les peuples sont amenés, à mesure qu’ils vieillissent, à renforcer l’autorité. Le gouvernement qui conviendrait à la France est celui que le temps y avait fondé, et qui n’a point croulé parce que ses institutions étaient vermoulues (comme les gens de votre opinion le répètent sans cesse), mais qui a été démoli, parce que ceux qui obtenaient le plus d’avantages de ce gouvernement ont eu l’inconcevable égarement d’en abandonner la garde et de favoriser les démolisseurs.

Chabrié. – Si vous n’étiez athée, David, vous verriez le doigt de Dieu dans ce grand évènement.

David. — Dieu est pour les gros bataillons. Dieu abandonne les faibles et les imbéciles.

Chabrié. — Vous croyez donc que toutes nos anciennes institutions étaient bonnes, quoiqu’elles soient tombées; mais, actuellement, que voudriez-vous mettre en place de ce qui existe?

David. — Si Napoléon eût été légitime, il eût résolu le problème.

Chabrié. — Vous voudriez donc du gouvernement impérial?

David. — Je veux dire que si Napoléon n’avait pas été lié par ses antécédents, si, pour maitriser les révolutionnaires, il n’avait été forcé de donner carrière à son ambition en faisant des guerres perpétuelles, que si, enfin, il eût été donné à un usurpateur de le faire, il eût rétabli en entier les anciennes institutions dont les siennes, sous des noms différents, se rapprochaient, pour le fond, tous les jours davantage. Il n’eût pas eu l’insigne folie de Louis XVIII qui, trouvant que la pièce finissait trop tôt, a voulu la recommencer, et, sans être instruit par le sort de son malheureux frère, a exhumé la souveraineté du peuple pour la mettre en présence de celle qu’il venait de recouvrer.

Chabrié. — Mais, au fait, quel gouvernement voudriez-vous actuellement?

David. — Je viens de vous le dire: je désirerais qu’on revînt, avec les améliorations éprouvées par l’expérience, à l’ancienne forme de gouvernement. Je désirerais que des intendants administrassent les provinces, sous le contrôle des assemblées provinciales, qui seraient nommées par les grands propriétaires et les corporations; que le gouvernement fût décentralisé, et que chaque province restât maîtresse, par l’organe de son assemblée, de régler ses propres affaires. Je voudrais que toutes les places dans l’armée et dans l’administration fussent accordées à la propriété. Je voudrais enfin qu’on en finit avec le gouvernement bavard, et qu’on renvoyât chez eux nos très chers députés, ainsi que cette arlequinade de Chambre des pairs.

Chabrié. — Vous ne voudriez pas de la liberté de la presse?

David. — Si, mais pour les cartes de visite seulement.

Chabrié. — Et qui voudriez-vous pour roi? le duc de Bordeaux ou Louis-Philippe?

David. — Je crois que le principe de la légitimité, consacré dans la personne de Henri V, serait une garantie de tranquillité présente et future.

Briet. — Oui, une garantie de tranquillité comme le fut Louis XVIII, s’enfuyant à Gand à l’approche du grand Napoléon, qui, avec huit cents hommes seulement, avait entrepris de l’expulser! une garantie de tranquillité comme l’a été Charles X, que cinquante mille hommes n’ont pu maintenir sur le trône en présence du peuple insurgé, et qui, maintenant, chasse dans les forêts d’Allemagne avec le héros du Trocadero et le Henri V de M. David.

David. — Habitarunt dii quoque sylvas.

Chabrié. — La caque sent toujours le hareng; ce diable de David est toujours pédagogue; il ne peut oublier qu’il a été maître de langues, et ne saurait perdre l’habitude de cracher du latin à tout propos.

Briet. — Si c’est quelque chose de bon, vous devriez le traduire pour nous autres, pauvres hères, qui n’avons pas eu les moyens d’aller au collège Bonaparte. N’est-ce pas à ce collège que vous avez appris votre brin de latin?

Chabrié. — Et gratis, encore! Pourquoi donc, David, votre père ne s’est-il pas fait donner un titre de baron sous l’usurpateur?

David. — Parce qu’il n’en avait pas besoin.

Chabrié. — Cependant il avait bien besoin, pour rouler carrosse, de la place que l’empereur lui donna. Je suis étonné qu’il n’ait pas profité de l’occasion pour faire ajouter quelque chose à son nom, afin qu’au moins, à la poste, on pût le distinguer de perruquier du coin.

Briet. — Mais M. David ne s’appelait-il pas M. de la Cabusière, et ses frères, de Thiais?

Chabrié. — Mon Dieu! oui, Briet; et si l’innocente fantaisie t’en prend, il ne t’en coûtera pas cher pour la satisfaire: tu n’auras qu’à employer le même procédé. Tu achèteras, en Bretagne, seulement un demi-arpent de bois: tu le baptiseras d’un nom sonore et tu l’uniras, par la noble particule de, au nom honorable que ton père t’a laissé.

Briet. — Que gagnerai-je à cela?

Chabrié. — Ce que tu gagneras! Mais est-il simple ce Briet! Tu gagneras ce qu’y gagne David; tu seras un imbécile de plus dont nous nous moquerons.

David. — Chabrié, si j’ai tort de parler latin à ceux qui parlent tout au plus français, je doute que vous agissiez plus sagement en répondant à mes raisons par de grosses sottises.

Chabrié. — Et quel est le saint qui aurait la patience de répondre autrement à la vanité et à l’absurdité que vous nous étalez? Il faut être bête comme un roi légitime détrôné pour venir nous vanter le vieux cafard et la mère dévergondée de votre Henri V. Il faut être extravagant pour venir signer, du ridicule nom de la Cabusière, une lettre dans laquelle il n’est question que de gros de Naples, de stoffs ou de blondes. Ils doivent bien rire, vos marchands, quand ils reçoivent de pareilles épîtres! Maintenant que notre société a reçu un caractère public, je vous déclare, David, que je ne veux pas que vous signiez nos lettres de commerce de votre grand diable de nom féodal. Je ne veux pas que le ridicule en retombe sur moi.

David. — Chabrié, vous êtes tellement brutal, qu’on ne peut parler de rien avec vous.

Chabrié. — J’ai le courage d’être franc avec mes amis, parce que je voudrais les voir se corriger de leurs défauts; mais vous avez trop d’amour-propre pour convenir des vôtres, et vous appelez la franchise de la brutalité. Ensuite, si je vous les signale, vos absurdes défauts, c’est que d’autres peuvent s’en apercevoir également, et que je ne veux pas être ridiculisé dans la personne de mon associé. Il est encore temps de vous en défaire; ils n’ont pas pris racine en vous, car, au fond, vous êtes moins sot que vos grandes et puissantes cousines du faubourg Saint-Germain auraient voulu vous voir.

La moitié du monde rit de l’autre moitié: cet adage est vrai; mais, comme chacun de nous a ses travers, personne ne peut avoir le droit de s’offenser de ceux d’autrui, et la franchise, pour produire de bons effets, ne doit avoir ni aigreur, ni violence. M. David devait nécessairement se sentir blessé d’une franchise qui s’exprimait avec cette virulence. M. Chabrié avait plus l’air de vouloir le braver que de chercher à le corriger de sa vanité en lui en montrant le ridicule.

Quant au résultat des discussions, le pauvre David, malgré son imperturbable aplomb, ayant à lutter contre ces deux marins, était toujours battu. Chabrié, par ses fougueuses sorties, Briet, par l’âcre vérité de ses observations, terrassaient M. de la Cabusière, et triomphaient de ses mots à effet, de son latin et de tout l’appareil de ses phrases pédantes ou sophistiques. Quand il se voyait dans une position désespérée, il changeait, avec une admirable dextérité, le cours des idées de ses deux interlocuteurs. Il amenait Briet sur ses voyages et Chabrié sur Lorient. Briet était le seul qui pût parler de la Chine; il avait séjourné quelque temps dans cet immense empire et comme personne autre à bord n’y était allé, il n’avait pas de contradicteurs; on l’écoutait, et l’irritation se calmait. La conversation sur Lorient était plus orageuse. M. Chabrié avait le défaut d’être un homme de localité. Sa vie de voyages n’avait en rien diminué son amour exclusif pour sa ville natale; à ses yeux, rien n’était bon et bien qu’à Lorient: il citait son Lorient à tout propos.

— Vous allez nous prouver, disait M. David, que Lorient vaut mieux que Paris, n’est-ce pas?

— Oui, je vous le prouverai! D’abord on y mange mieux, ensuite les femmes y sont plus jolies; elles dansent avec plus de grâce; enfin ce n’est qu’à Lorient que je chante réellement bien, parce que là, seulement, on sait m’accompagner avec méthode.

— Pauvre bonhomme, êtes-vous farce avec votre Lorient!

— Et votre Paris! il est propre! un coquin de pays où l’on ne met pas de sel dans le pain, ni d’épices dans les sauces; où tous les hommes se traitent d’amis à la première visite, et où les femmes ne connaissent d’autre amour que celui des modes et des spectacles!

— Pour cela, je vous l’accorde; mais, à part le sel et les épices dont votre cuisine de Lorient est empoisonnée, quelles sont donc les grandes différences dans les mœurs? Je ne pense pas qu’on y trouve plus de femmes aimantes et d’amis sincères qu’à Paris!

— David, si vous connaissiez la société de Lorient, vous ne parleriez pas ainsi.

— Eh, mon ami, j’y suis resté vingt jours, et ce temps m’a suffi pour connaître la manière d’être de votre ville. Vos femmes m’ont paru moins légères que les Parisiennes; en revanche, elles sont froides, égoïstes, maniérées à l’excès et sans grâce, quoique vous vouliez en voir dans leur danse. Quant aux hommes, ils m’ont paru très brusques, ce qu’on appelle mauvais coucheurs, et pas plus francs que les Parisiens.

Ces discussions sur Lorient et Paris étaient interminables entre M. Chabrié et son ami. M. Briet y restait indifférent; il n’aimait pas le séjour des petites villes et son projet était de se retirer à la campagne. Quant à moi, je me mêlais rarement aux conversations générales: ma position m’obligeait à une réserve de tous les instants et je ne me doutais guère, en partant, de la tâche pénible que je m’imposais en prenant le titre de demoiselle. En effet, il me fallait oublier tout mon passé, mes huit ans de mariage, l’existence de mes enfants, enfin le rôle de dame qui est tout à fait différent de celui de demoiselle. Ayant une extrême franchise, beaucoup de naïveté, souvent entraînée, par la chaleur de l’imagination, dans une conversation animée; parlant alors avec une telle vitesse que je laisse échapper ma pensée à mesure qu’elle naît et n’en vois le sens complet qu’après l’avoir exprimée, je redoutais cette vivacité de mon organisation et n’osais parler. Je craignais qu’oubliant ma position je ne parlasse, par mégarde, de ma fille; qu’amenée par les écarts imprévus de conversations dans lesquelles tous les sujets étaient agités, je vinsse à ne plus contenir mon indignation contre les lois qui, en France, régissent le mariage. J’appréhendais enfin de me trahir; cette crainte me mettait dans des transes perpétuelles, me faisait comprimer l’élan de ma pensée, me tenait silencieuse, et je ne répondais que brièvement aux interpellations.

Mon tempérament sanguin augmentait l’embarras de ma situation, et j’ai souvent regretté que notre volonté ne pût s’exercer sur l’ouïe comme sur la voix. À la moindre parole, à l’inflexion qui lui était donnée, à un regard même, je rougissais à un tel point, que j’attirais l’attention de tous ces messieurs. J’étais au supplice, je craignais que ma pensée intime ne se fût dévoilée ou ne fût mal interprétée. M. Chabrié, seul, comprenait parfois ces rougeurs subites: il faisait tout ce qu’il pouvait pour me les éviter; mais la malice et les taquineries de M. David, la franchise sans frein de M. Briet, les questions un peu indiscrètes de M. Miota, tout cela me torturait de la manière la plus pénible.

Je viens d’exposer la vie que nous passions sur le Mexicain; cette vie de bord, ordinairement d’une si fatigante monotonie, était variée par la diversité de nos caractères, de nos positions sociales, et par nos efforts pour en supporter l’ennui. Nous célébrions le dimanche en mangeant, à dîner, de la pâtisserie, des conserves de fruits; en buvant du Champagne ou du Bordeaux. À l’issue de ce dîner, M. Chabrié chantait soit des morceaux d’opéra ou des romances. Ces messieurs étaient remplis d’attention, et me faisaient de fréquentes lectures. Quand M. Miota se portait bien, il venait lire dans ma cabane les auteurs de l’école à laquelle il appartenait, Voltaire, Byron. M. David me lisait le Voyage du Jeune Anacharsis, Chateaubriand ou les fables de La Fontaine: M. Chabrié et moi nous lisions Lamartine, Victor Hugo, Walter Scott et surtout Bernardin de Saint-Pierre.

En partant de Bordeaux on avait dit: dans quatre-vingts ou quatre-vingt-dix jours nous serons à Valparaiso, et cependant M. Briet écrivait sur le journal du bord: « Le cent vingtième jour, en mauvaise route; » alors le découragement commença à se mettre parmi nous; on craignit de manquer d’eau; tout le monde fut mis à la ration: un petit cadenas ferma le tonneau en consommation, afin qu’on ne pût y puiser qu’en présence de l’officier de quart. Cela fit naître de continuelles disputes: les matelots volaient de l’eau quand ils le pouvaient; le cuisinier buvait celle qu’on lui donnait pour la cuisine, et nous servait la soupe tellement épaisse, qu’on ne pouvait la manger. Don José perdait sa philosophie à mesure que les petits cigaritos diminuaient. M. Miota n’avait plus rien à lire: son impatience et son ennui étaient au comble. Chacun, en un mot, souffrait de la douleur qui lui était la plus sensible. Le vrai matelot, Leborgne, ne cessait de répéter que, tant qu’il resterait un cochon à bord, on aurait des vents contraires.

MM. Chabrié et Briet étaient, comme marins, horriblement fatigués de la longueur du voyage; mais la peine morale qu’ils en éprouvaient surpassait de beaucoup toute fatigue. Les trois associés ne pouvaient raisonnablement espérer que les deux navires destinés pour le même port, en compagnie desquels nous avions quitté la rivière de Bordeaux, eussent été contrariés dans leur voyage, comme nous l’avions été. Ils concevaient les plus vives inquiétudes pour la vente de leurs marchandises, par la certitude de n’arriver à Valparaiso qu’après que les deux concurrents auraient gorgé les magasins du pays de marchandises semblables à celles dont le Mexicain était chargé. Hommes d’honneur et prévoyant le mauvais succès de leur voyage, la crainte de ne pouvoir remplir les engagements qu’ils avaient contractés les torturait. Leur anxiété dura jusqu’à notre arrivée: des négociants peuvent seuls se faire une juste idée du tourment qu’ils éprouvèrent. M. David jurait contre le vent et se désespérait: M. Briet me disait avec tristesse: « Je ne conçois pas comment j’ai pu m’exposer encore aux chances hasardeuses de la mer, moi qui ai si peu d’ambition; mais, de retour en France, je ne retrouvai plus un seul ami, je n’avais auprès de moi personne qui me fit cette question: « Pourquoi repartez-vous? » et par défaut de plan arrêté, par désœuvrement, par habitude, comme cela arrive aux marins, je m’embarquai. » M. Chabrié, seul des trois associés, supportait avec courage le malheur dont il était menacé. Il mettait les choses au pis, payait les fabricants avec tout ce qu’il possédait, et, s’il n’avait pas assez, comptait, pour achever de se libérer, sur son activité, qui était infatigable, sur sa profession de marin et sa connaissance des affaires commerciales.

Je me désespérais à la pensée que mon ami, si malheureux jusqu’alors dans ses entreprises et ses affections, pouvait encore être ruiné par les résultats de ce voyage. À chaque moment je demandais de quel côté soufflait le vent, et la réponse du matelot, l’expression de M. Briet ou celle de M. David me pénétraient de la plus vive douleur.

Je pus me convaincre, dans cette circonstance, jusqu’à quel degré M. Chabrié portait la délicatesse de ses sentiments. J’ai dit comment j’avais accepté son amour, autant pour ne pas le désespérer que pour m’assurer sa puissante protection. Depuis ce moment il faisait sans cesse des projets brillants d’espérance, persuadé qu’il était de trouver le bonheur dans notre union. J’écoutais d’abord ces plans de félicité sans songer à entrer dans leur réalisation; puis, graduellement, son amour me pénétra d’une telle admiration, que je me fis à l’idée de l’épouser, en restant avec lui en Californie. J’entends des gens confortablement établis dans leur ménage, où ils vivent heureux et honorés, se récrier sur les conséquences de la bigamie, et appeler le mépris et la honte sur l’individu qui s’en rend coupable. Mais qui fait le crime, si ce n’est l’absurde loi qui établit l’indissolubilité du mariage? Sommes-nous donc tous semblables dans nos affections, nos penchants, lorsque nos personnes sont si diverses, pour que les promesses du cœur, volontaires ou forcées, soient assimilées aux contrats qui ont la propriété pour objet? Dieu, qui a mis dans le sein de ses créatures des sympathies et des antipathies, en a-t-il condamné aucune à l’esclavage ou à la stérilité? L’esclave fugitif est-il criminel à ses yeux? le devient-il lorsqu’il suit les impressions de son cœur, la loi de la création?…