SigPhi · Georges Sorel

Réflexions sur la violence

Page 10 of 35

Notre situation ressemble un peu à celle des physiciens qui se livrent à de grands calculs en partant de théories qui ne sont pas destinées à durer éternellement. On a aujourd’hui abandonné tout espoir de soumettre, d’une manière rigoureuse, la nature à la science; le spectacle des révolutions scientifiques modernes n’est même pas encourageant pour les savants, et a pu conduire assez naturellement beaucoup de gens à proclamer la faillite de la science, — et cependant il faudrait être fou pour faire diriger l’industrie par des sorciers, des médiums ou des thaumaturges. Si le philosophe ne cherche pas d’application, il se place au point de vue de l’historien futur des sciences et alors il conteste le caractère absolu des thèses scientifiques contemporaines; mais il est aussi ignorant que le physicien actuel dès qu’il s’agit de savoir comment il faudrait corriger les explications que donne celui-ci.

Il n’y a plus aujourd’hui de philosophes sérieux qui acceptent la position sceptique; leur grand but est de montrer, au contraire, la légitimité d’une science qui cependant ne sait pas les choses et qui se borne à définir des rapports utilisables. C’est parce que la sociologie est entre les mains de gens impropres à toute intelligence philosophique qu’on peut nous reprocher — au nom de la petite science — de nous contenter de procédés qui sont fondés sur la loi de l’action, telle que nous la révèlent tous les grands mouvements historiques.

Faire de la science, c’est d’abord savoir quelles sont les forces qui existent dans le monde, et c’est se mettre en état de les utiliser en raisonnant d’après l’expérience. C’est pourquoi je dis qu’en acceptant l’idée de grève générale et tout en sachant que c’est un mythe, nous opérons exactement comme le physicien moderne qui a pleine confiance dans sa science, tout en sachant que l’avenir la considérera comme surannée. C’est nous qui avons vraiment l’esprit scientifique, tandis que nos critiques ne sont pas au courant ni de la science ni de la philosophie modernes; — et cette constatation nous suffit pour avoir l’esprit tranquille.

CHAPITRE V La grève générale politique I. — Emploi des syndicats par les politiciens. — Pression sur les parlements. — Grèves générales de Belgique et de Russie.

II. — Différences des deux courants d’idées correspondant aux deux conceptions de la grève générale: lutte de classe; Etat; élite pensante.

III. — Jalousie entretenue par les politiciens. — La guerre comme source d’héroïsme et comme pillage. — Dictature du prolétariat et ses antécédents historiques.

IV. — La force et la violence. — Idées de Marx sur la force. — Nécessité d’une théorie nouvelle pour la violence prolétarienne.

I Les politiciens sont des gens avisés, dont les appétits voraces aiguisent singulièrement la perspicacité, et chez lesquels la chasse aux bonnes places développe des ruses d’apaches. Ils ont horreur des organisations purement prolétariennes, et les discréditent autant qu’ils le peuvent; ils en nient souvent même l’efficacité, dans l’espoir de détourner les ouvriers de groupements qui seraient, disent-ils, sans avenir. Mais quand ils s’aperçoivent que leurs haines sont impuissantes, que les objurgations n’empêchent pas le fonctionnement des organismes détestés et que ceux-ci sont devenus forts, alors ils cherchent à faire tourner à leur profit les puissances qui se sont manifestées dans le prolétariat.

Les coopératives ont été longtemps dénoncées comme n’ayant aucune utilité pour les ouvriers; depuis qu’elles prospèrent, plus d’un politicien fait les yeux doux à leur caisse et voudrait obtenir que le parti vécût sur les revenus de la boulangerie et de l’épicerie, comme les consistoires israélites, dans beaucoup de pays, vivent sur les redevances de la boucherie juive.

Les syndicats peuvent être fort utilement employés à faire de la propagande électorale; il faut, pour les utiliser avec fruit, une certaine adresse, mais les politiciens ne manquent pas de légèreté de main. Guérard, le secrétaire du syndicat des chemins de fer, fut autrefois un des révolutionnaires les plus fougueux de France; il a compris, à la longue, qu’il était plus facile de faire de la politique que de préparer la grève générale; il est aujourd’hui l’un des hommes de confiance de la direction du travail et, en 1902, il se donna beaucoup de mal pour assurer l’élection de Millerand. Dans la circonscription où se présentait le ministre socialiste, se trouve une très grande gare, et sans l’appui de Guérard, Millerand serait probablement resté sur le carreau. Dans le Socialiste du 14 septembre 1902, un guesdiste dénonçait cette conduite qui lui semblait doublement scandaleuse: parce que le congrès des travailleurs des chemins de fer avait décidé que le syndicat ne ferait pas de politique et parce qu’un ancien député guesdiste se portait contre Millerand. L’auteur de l’article redoutait que « les groupes corporatifs ne fassent fausse route et n’en arrivent, sous prétexte d’utiliser la politique, à devenir les instruments d’une politique ». Il voyait parfaitement juste; dans les marchés conclus entre les représentants des syndicats et les politiciens, le plus clair profit sera toujours pour ceux-ci.

Plus d’une fois, les politiciens sont intervenus dans des grèves, dans le désir de ruiner le prestige de leurs adversaires et de capter la confiance des travailleurs. Les grèves du bassin de Longwy, en 1905, eurent pour point de départ des efforts tentés par une fédération républi- caine qui voulait organiser des syndicats qui fussent capables de servir sa politique contre celle des patrons; les affaires ne tournèrent pas au gré des promoteurs du mouvement, qui n’étaient pas assez familiers avec ce genre d’opérations. Quelques politiciens socialistes sont, au contraire, d’une habileté consommée pour combiner les instincts de révolte en une force électorale. L’idée devait donc venir à quelques personnes d’utiliser dans un but politique de grands mouvements des masses populaires.

L’histoire de l’Angleterre a montré, plus d’une fois, un gouvernement reculant, lorsque de très nombreuses manifestations se produisaient contre ses projets, alors même qu’il aurait été assez fort pour repousser, par la force, tout attentat dirigé contre les institutions. Il semble que ce soit un principe admis du régime parlementaire, que la majorité ne saurait s’obstiner à suivre des plans qui soulèvent contre eux des manifestations atteignant un trop fort degré. C’est une des applications du système de compromis sur lequel est fondé ce régime; aucune loi n’est valable quand elle est regardée par une minorité comme étant assez oppressive pour motiver une résistance violente. Les grandes démonstrations tumultueuses font voir que l’on n’est pas bien loin d’avoir atteint le moment où pourrait éclater la révolte armée; devant de telles démonstrations les gouvernements respectueux des bonnes traditions cèdent.

Entre la simple promenade menaçante et l’émeute, pourrait prendre place la grève générale politique, qui serait susceptible d’un très grand nombre de variétés: elle peut être de courte durée et pacifique, ayant pour but de montrer au gouvernement qu’il fait fausse route et qu’il y a des forces capables de lui résister; elle peut être aussi le premier acte d’une série d’émeutes sanglantes.

Depuis quelques années, les socialistes parlementaires ont moins confiance dans une rapide conquête des pouvoirs publics et ils reconnaissent que leur autorité dans les chambres n’est pas destinée à s’accroître indéfiniment. Lorsqu’il n’y a pas de circonstances exceptionnelles qui peuvent forcer un gouvernement à acheter leur appui par de grandes concessions, leur puissance parlementaire est assez réduite. Il serait donc fort utile pour eux de pouvoir exercer sur les majorités récalcitrantes une pression du dehors, qui aurait l’air de menacer les conservateurs d’un soulèvement redoutable.

S’il existait des fédérations ouvrières riches, bien centralisées et capables d’imposer à leurs membres une sévère discipline, les députés socialistes ne seraient pas très embarrassés pour imposer parfois leur direction à leurs collègues. Il leur suffirait de profiter d’une occasion favorable à un mouvement de révolte, pour arrêter une branche d’industrie pendant quelques jours. On a, plus d’une fois, proposé de mettre ainsi le gouvernement au pied du mur par un arrêt dans l’exploitation des mines ou dans la marche des chemins de fer. Pour qu’une pareille tactique pût produire tous ses effets, il faudrait que la grève pût éclater à l’improviste sur le mot d’ordre lancé par le parti et qu’elle s’arrêtât au moment où celui-ci aurait signé un pacte avec le gouvernement. C’est pourquoi les politiciens sont si partisans d’une centralisation des syndicats et parlent si souvent de discipline. On comprend assez bien qu’il s’agit d’une discipline subordonnant le prolétariat à leur commandement. Des associations très décentralisées et groupées en bourses du travail leur offriraient moins de garanties; aussi regardent-ils volontiers comme des anarchistes tous les gens qui ne sont point partisans d’une solide concentration du prolétariat autour des chefs du parti.

La grève générale politique offre cet immense avantage qu’elle ne met pas en grand péril les vies précieuses des politiciens; elle constitue une amélioration de l’insurrection morale dont usa la Montagne, au mois de mai 1793, pour forcer la Convention à expulser de son sein les Girondins; Jaurès, qui a peur d’effrayer sa clientèle de financiers (comme les Montagnards avaient peur d’effrayer les départements), admire fort un mouvement qui ne serait pas compromis par des violences qui auraient affligé l’humanité; aussi n’est-il pas un ennemi irréconciliable de la grève générale politique.

Des événements récents ont donné une force très grande à l’idée de la grève générale politique. Les Belges obtinrent la réforme de la constitution par une démonstration que l’on a décorée, peut-être un peu ambitieusement, du nom de grève générale. Il paraît que les choses n’avaient pas eu l’allure tragique qu’on leur a quelquefois prêtée: le ministère était bien aise de forcer la Chambre à adopter un projet de loi électorale que la majorité réprouvait; beaucoup de patrons libéraux étaient fort opposés à cette majorité ultra-cléricale; ce qui se produisit alors fut ainsi tout le contraire d’une grève générale prolétarienne, puisque les ouvriers servirent les fins de l’État et de capitalistes. Depuis ces temps déjà lointains, on a tenté une autre poussée sur le pouvoir central, en vue de l’établissement d’un mode de suffrage plus démocratique; cette tentative échoua d’une manière complète; cette fois, le ministère n’était plus implicitement d’accord avec les promoteurs pour faire adopter une nouvelle loi électorale. Beaucoup de Belges restèrent fort ébahis de leur insuccès et ne purent comprendre que le roi n’eût pas renvoyé ses ministres pour faire plaisir aux socialistes; il avait autrefois imposé à des ministres cléricaux leur démission en présence de manifestations libérales; décidément ce roi ne comprenait rien à ses devoirs et, comme on le dit alors, il n’était qu’un roi de carton.

L’expérience belge n’est pas sans intérêt, parce qu’elle nous conduit à bien comprendre l’extrême opposition qui existe entre la grève générale prolétarienne et celle des politiciens. La Belgique est un des pays où le mouvement syndical est le plus faible; toute l’organisation du socialisme est fondée sur la boulangerie, l’épicerie et la mercerie, exploitées par des comités du parti; l’ouvrier, habitué de longue date à une discipline cléricale, est toujours un inférieur qui se croit obligé de suivre la direction des gens qui lui vendent les produits dont il a besoin, avec un léger rabais, et qui l’abreuvent de harangues, soit catholiques, soit socialistes. Non seulement nous trouvons l’épicerie érigée en sacerdoce, mais encore c’est de Belgique que nous vint la fameuse théorie des services publics, contre laquelle Guesde écrivit en 1883 une si violente brochure et que Deville appelait, à la même époque, une contrefaçon belge du collectivisme. Tout le socialisme belge tend au développement de l’industrie d’État, à la constitution d’une classe de travailleurs-fonctionnaires, qui serait solidement disciplinée sous la main de fer de chefs que la démocratie accepterait. Il est tout naturel que dans un tel pays la grève générale soit conçue sous la forme politique; le soulèvement populaire doit avoir, dans de telles conditions, pour but de faire passer le pouvoir d’un groupe de politiciens à un autre groupe de politiciens, — le peuple restant toujours la bonne bête qui porte le bât.

Les troubles tout récents de Russie ont contribué à populariser l’idée de grève générale dans les milieux des professionnels de la politique. Beaucoup de personnes ont été surprises des résultats que les grands arrêts concertés du travail ont produits; mais on ne sait pas très bien comment les choses se sont passées et quelles conséquences ont eues ces troubles. Des gens qui connaissent le pays estiment que Witte avait des relations avec beaucoup de révolutionnaires et qu’il a été fort heureux de terrifier le tsar pour pouvoir enfin éloigner ses ennemis et obtenir des institutions qui, à son jugement, devaient rendre difficile le retour de l’ancien régime. On doit être frappé de ce que, pendant assez longtemps, le gouvernement a été comme paralysé et que l’anarchie était à son comble dans l’administration, tandis que le jour où Witte a cru nécessaire à ses intérêts personnels d’agir avec vigueur, la répression a été rapide; ce jour est arrivé (comme l’avaient prévu quelques personnes), lorsque les financiers eurent besoin de faire remonter le crédit de la Russie. Il ne semble pas vraisemblable que les soulèvements antérieurs eussent eu jamais la puissance irrésistible qu’on leur a attribuée; le Petit Parisien, qui est l’un des journaux français qui avaient affermé l’entretien de la gloire de Witte, disait que la grande grève d’octobre 1905 se termina par suite de la misère des ouvriers; d’après lui, on l’avait même prolongée d’un jour, dans l’espoir que les Polonais prendraient part au mouvement et obtiendraient des concessions comme en avaient obtenu les Finlandais; puis il félicitait les Polonais d’avoir été assez sages pour ne pas bouger et ne pas donner un prétexte à une intervention allemande (Petit Parisien, 7 novembre 1905).

Il ne faut donc pas trop se laisser éblouir par certains récits, et Ch. Bonnier avait raison de faire des réserves dans le Socialiste du 18 novembre 1905 au sujet des événements de Russie; il avait toujours été un irréductible adversaire de la grève générale et il notait qu’il n’y avait pas un seul point commun entre ce qui s’était produit en Russie et ce qu’imaginent « les purs syndicalistes en France. » Là-bas, la grève aurait été seulement, selon lui, le couronnement d’une œuvre très complexe, un moyen employé avec beaucoup d’autres, qui avait réussi en raison des circonstances exceptionnellement favorables au milieu desquelles elle s’était produite.

Voilà bien un caractère très propre à distinguer deux genres de mouvements que l’on désigne par le même nom. Nous avons étudié une grève générale prolétarienne qui est un tout indivisé; maintenant nous avons à considérer une grève générale politique, qui combine des incidents de révolte économique avec beaucoup d’autres éléments qui dépendent de systèmes étrangers. Dans le premier cas, on ne doit considérer à part aucun détail; dans le second, tout dépend de l’art avec lequel des détails hétérogènes sont combinés. Il faut maintenant considérer isolément les parties, en mesurer l’importance et savoir les harmoniser. Il semble qu’un pareil travail devrait être regardé comme purement utopique (ou même tout à fait absurde) par les gens qui sont habitués à opposer tant d’objections pratiques à la grève générale prolétarienne; mais si le prolétariat abandonné à lui-même n’est bon à rien, les politiciens sont bons à tout. N’est-ce pas un dogme de la démocratie que rien n’est au-dessus du génie des démagogues pour vaincre les résistances qui leur sont opposées?

Je ne m’arrêterai pas à discuter les chances de réussite de cette tactique et je laisse aux boursicotiers qui lisent l’Humanité le soin de chercher les moyens d’empêcher la grève générale politique de tomber dans l’anarchie. Je vais m’occuper seulement de chercher à mettre en pleine lumière la grande différence qui existe entre les deux conceptions de grève générale.

II II Nous avons vu que la grève générale syndicaliste est une construction qui renferme tout le socialisme prolétarien; on y trouve non seulement tous ses éléments réels, mais encore ils sont groupés de la même manière que dans les luttes sociales et leurs mouvements sont bien ceux qui correspondent à leur essence. Nous ne pourrions pas opposer à cette construction un autre ensemble d’images aussi parfait pour représenter le socialisme des politiciens; cependant, en faisant de la grève générale politique le noyau des tactiques des socialistes à la fois révolutionnaires et parlementaires, il devient possible de se rendre un compte exact de ce qui sépare ceux-ci des syndicalistes.

A. — On reconnaît immédiatement que la grève générale politique ne suppose point qu’il y a une lutte de classe concentrée sur un champ de bataille où le prolétariat attaque la bourgeoisie; la division de la société en deux armées antagonistes disparaît; car ce genre de révolte peut se produire avec n’importe quelle structure sociale. Dans le passé, beaucoup de révolutions furent le résultat de coalitions entre groupes mécontents; les écrivains socialistes ont souvent montré que les classes pauvres se firent massacrer, plus d’une fois, sans autre profit que d’assurer le pouvoir à des maîtres qui avaient su utiliser, à leur avantage et avec beaucoup d’astuce, un mécontentement passager du peuple contre les autorités anciennes.

Il semble bien que les libéraux russes eussent espéré voir se réaliser quelque chose d’analogue en 1905; ils étaient heureux de tant de soulèvements paysans et ouvriers; on assure même qu’ils avaient été fort satisfaits d’apprendre les défaites de l’armée de Mandchourie; ils croyaient que le gouvernement effrayé finirait par avoir recours à leurs lumières; comme parmi eux il y a quantité de sociologues, la petite science aurait remporté ainsi un fort beau succès; mais il est probable que le peuple n’aurait eu qu’à se brosser le ventre.

Je suppose que les capitalistes actionnaires de l’Humanité ne sont d’aussi ardents admirateurs de certaines grèves qu’en raison des mêmes raisonnements; ils estiment que le prolétariat est bien commode pour déblayer le terrain et ils croient savoir, par l’expérience de l’histoire, qu’il sera toujours possible à un gouvernement socialiste de mettre à la raison les révoltés. Ne conserve-t-on pas d’ailleurs soigneusement les lois faites contre les anarchistes dans une heure d’affolement? On les stigmatise de temps en temps du nom de lois scélérates; mais elles peuvent servir à protéger les capitalistes-socialistes.

B. — 1 Il ne serait plus vrai de dire que toute l’organisation du prolétariat soit contenue dans le syndicalisme révolutionnaire. Puisque la grève générale syndicaliste ne serait plus toute la révolution, il faut des organismes à côté des syndicats; de plus, comme la grève ne saurait être qu’un détail savamment combiné avec beaucoup d’autres incidents qu’il faut savoir déchaîner à l’heure propice, les syndicats devraient recevoir l’impulsion des comités politiques, ou tout au moins marcher en parfait accord avec ces comités qui représentent l’intelligence supérieure du mouvement socialiste. En Italie, Ferri a symbolisé cet accord d’une manière assez drôle en disant que le socialisme a besoin de deux jambes; cette figure a été empruntée à Lessing qui ne se doutait guère qu’elle pût devenir un principe de sociologie. Dans la deuxième scène de Minna de Barnhelm, l’aubergiste dit à Just qu’on ne peut rester sur un verre d’eau-de-vie, de même qu’on ne va pas bien avec une jambe; il ajoute encore que les bonnes choses sont tierces et qu’une corde à quatre tours n’en est que plus solide. J’ignore si la sociologie a tiré quelque parti de ces derniers aphorismes, qui valent bien celui dont Ferri abuse.

2 Si la grève générale syndicaliste évoque l’idée d’une ère de haut progrès économique, la grève générale politique évoque plutôt celle d’une dégénérescence. L’expérience montre que les classes en voie de décadence se laissent prendre plus facilement aux harangues fallacieuses des politiciens que les classes en voie de progrès, en sorte que la perspicacité politique des hommes semble être en rapport étroit avec les conditions qui règlent leur existence. Les classes prospères peuvent commettre souvent de très grosses imprudences, parce qu’elles ont trop confiance dans leur force, qu’elles regardent l’avenir avec trop de hardiesse et qu’elles sont dominées, pour un instant, par quelques délires de gloire. Les classes affaiblies se tournent régulièrement vers les gens qui leur promettent la protection de l’état, sans chercher à comprendre comment cette protection pourrait mettre d’accord leurs intérêts discordants; elles entrent volontiers dans toute coalition qui a pour but de conquérir les faveurs gouvernementales; elles accordent toute leur admiration aux charlatans qui parlent avec aplomb. Le socialisme a beaucoup de précautions à prendre pour ne pas tomber au rang de ce qu’Engels nommait un antisémitisme à grandes phrases et les conseils d’Engels n’ont pas été toujours suivis sur ce point.

La grève générale politique suppose que des groupes sociaux, très divers, aient une égale foi dans la force magique de l’état; cette foi ne manque jamais chez les groupes en décadence et elle permet aux bavards de se donner pour des gens ayant une compétence universelle. Elle trouverait de très utiles auxiliaires dans la niaiserie des philanthropes; et cette niaiserie est toujours un fruit de la dégénérescence des classes riches. Elle réussirait d’autant mieux qu’elle aurait devant elle des capitalistes lâches et découragés.

3° L’on ne saurait plus maintenant se désintéresser des plans relatifs à la société future; ces plans que le marxisme tournait en ridicule et que la grève générale syndicaliste écartait, deviennent un élément essentiel du nouveau système. La grève générale politique ne saurait être proclamée que le jour où l’on aurait acquis la certitude qu’on a sous la main des cadres complets pour régler l’organisation future. C’est ce que Jaurès a voulu faire entendre dans ses articles de 1901, quand il a dit que la société moderne « reculera devant une entreprise aussi indéterminée et aussi creuse que la (grève syndicaliste) comme on recule devant le vide ».

Il ne manque pas de jeunes avocassons sans avenir qui ont rempli de gros cahiers avec leurs projets détaillés d’organisation sociale. Si nous n’avons pas encore le bréviaire de la révolution que Lucien Herr avait annoncé en 1900, nous savons tout au moins qu’il y a déjà des règlements tout préparés pour assurer le service de la comptabilité dans la société collectiviste et Tarbouriech a même étudié des modèles de paperasses à recommander à la bureaucratie future. Jaurès ne cesse de faire appel aux lumières qui sont obligées à rester sous le boisseau capitaliste, et il ne doute pas que la révolution dépend bien moins des conditions auxquelles pensait Marx que des élucubrations de génies méconnus.

C. — j’ai appelé l’attention sur ce qu’a d’effrayant la révolution conçue à la manière de Marx et des syndicalistes, et j’ai dit qu’il importe beaucoup de lui conserver son caractère de transformation absolue et irréformable, parce qu’il contribue puissamment à donner au socialisme sa haute valeur éducative. Cette gravité de l’œuvre poursuivie par le prolétariat ne saurait convenir à la clientèle jouisseuse de nos politiciens; ceux-ci veulent rassurer la bourgeoisie et lui promettent de ne pas laisser le peuple s’abandonner à ses instincts anarchiques.

Ils lui expliquent qu’on ne songe nullement à supprimer la grande machine de l’État, en sorte que les socialistes sages désirent deux choses: s’emparer de cette machine pour en perfectionner les rouages et les faire fonctionner au mieux des intérêts de leurs amis, — et rendre plus stable le gouvernement, ce qui sera fort avantageux pour tous les hommes d’affaires. Tocqueville avait observé que, depuis le commencement du xix siècle, les institutions administratives de la France ayant très peu changé, les révolutions n’ont plus produit de très grands bouleversements. Les financiers socialistes n’ont pas lu Tocqueville, mais ils comprennent, d’instinct, que la conservation d’un État bien centralisé, bien autoritaire, bien démocratique, offre d’immenses ressources pour eux et les met à l’abri de la révolution prolétarienne. Les transformations que pourront réaliser leurs amis, les socialistes parlementaires, seront toujours assez limitées, et il sera toujours possible, grâce à l’État, de corriger les imprudences commises.

La grève générale des syndicalistes éloigne du socialisme les financiers en quête d’aventures; la grève politique leur sourit assez, parce qu’elle serait faite dans des circonstances propices au pouvoir des politiciens — et par suite aux opérations de leurs alliés de la finance.

Marx suppose, tout comme les syndicalistes, que la révolution sera absolue et irréformable, parce qu’elle aura pour effet de remettre les forces productives aux mains d’hommes libres, c’est-à-dire d’hommes qui soient capables de se conduire dans l’atelier créé par le capitalisme, sans avoir besoin de maîtres. Cette conception ne saurait nullement convenir aux financiers et aux politiciens qu’ils soutiennent; car les uns et les autres ne sont propres qu’à exercer la noble profession de maîtres. Aussi, dans toutes les études que l’on fait sur le socialisme sage, est-on amené à reconnaître que celui-ci suppose la société divisée en deux groupes: l’un forme une élite organisée en parti politique, qui se donne pour mission de penser à la place d’une masse non pensante, et qui se croit admirable parce qu’elle veut bien lui faire part de ses lumières supérieures; — l’autre est l’ensemble des producteurs. L’élite politicienne n’a pas d’autre profession que celle d’employer son intelligence et elle trouve très conforme aux principes de la justice immanente (dont elle est propriétaire), que le prolétariat travaille à la nourrir et à lui faire une vie qui ne rappelle pas trop celle des ascètes.

Cette division est si évidente qu’on ne songe généralement pas à la dissimuler: les officiels du socialisme parlent constamment du parti comme d’un organisme possédant une vie propre. Au congrès socialiste international de 1900, on a mis en garde le Parti contre le danger que pouvait lui faire courir une politique capable de trop le séparer du prolétariat; il faut qu’il inspire confiance aux masses, s’il veut les avoir derrière lui au jour du grand combat. Le grand reproche que Marx adressait à ses adversaires de l’alliance était justement cette séparation des dirigeants et des dirigés qui avait pour effet de restaurer l’État et qui est aujourd’hui si marquée en Allemagne… et ailleurs.

III A. — Nous allons maintenant entrer plus avant dans l’analyse des idées qui se rattachent à la grève politique et tout d’abord examiner ce que devient la notion de classe.

1° Les classes ne pourront plus être définies par la place que leurs membres occupent dans la production capitaliste; on revient à l’ancienne distinction des groupes riches et des groupes pauvres; c’est de cette manière que les classes apparurent aux anciens socialistes, qui cherchaient le moyen de réformer les iniquités de la distribution actuelle des richesses. Les catholiques sociaux se placent sur le même terrain et veulent améliorer le sort des pauvres, non seulement par la charité, mais par une foule d’institutions propres à atténuer les douleurs causées par l’économie capitaliste. Il paraît qu’encore aujourd’hui c’est à ce point de vue que les choses sont considérées dans le monde qui admire Jaurès comme un prophète; on m’a raconté que celui-ci a cherché à convertir Buisson au socialisme en faisant appel à son bon cœur et que ces deux augures eurent une discussion fort cocasse sur la manière de corriger les fautes de la société.

La masse croit qu’elle souffre parce qu’elle subit une inique conséquence d’un passé qui était plein de violences, d’ignorance et de méchanceté; elle a confiance dans le génie de ses chefs pour la rendre moins malheureuse; à une hiérarchie malfaisante, elle croit que la démocratie substituerait, si elle était libre, une hiérarchie bienfaisante. — Les chefs qui entretiennent leurs hommes dans cette douce illusion voient le monde à un tout autre point de vue; l’organisation sociale actuelle les révolte dans la mesure où elle crée des obstacles à leur ambition; ils sont moins révoltés par l’existence des classes que par l’impossibilité où ils sont d’atteindre les positions acquises par leurs aînés; le jour où ils ont suffisamment pénétré dans les sanctuaires de l’État, dans les salons, dans les lieux de plaisir, ils cessent généralement d’être révolutionnaires et parlent savamment de l’évolution.

2° Le sentiment de révolte que l’on rencontre dans les classes pauvres se colorera dès lors d’une atroce jalousie. Nos journaux démocratiques entretiennent cette passion avec beaucoup d’art, dans la pensée que c’est le meilleur moyen d’abrutir leur clientèle et de se l’attacher; ils exploitent les scandales qui surgissent dans la société riche; ils entraînent leurs lecteurs à éprouver un plaisir sauvage dès qu’ils voient la honte pénétrer au foyer des grands de la terre. Avec une impudence qui ne laisse pas que d’étonner parfois, ils prétendent servir ainsi la cause de la morale superfine qui leur tiendrait autant à cœur, à ce qu’ils disent, que le bien-être des classes pauvres, et que leur liberté! Mais il est probable que leurs intérêts sont les seuls mobiles de leurs actions.

La jalousie est un sentiment qui semble être surtout propre aux êtres passifs; les chefs ont des sentiments actifs, et la jalousie se transforme chez eux en une soif d’arriver, coûte que coûte, aux positions les plus enviées, en employant tous les moyens qui permettent d’écarter les gens qui gênent leur marche en avant. Dans la politique il n’y a pas plus de scrupules que dans les sports: l’expérience apprend tous les jours avec quelle audace les concurrents dans les courses de tout genre corrigent les hasards défavorables.

3° La masse commandée n’a qu’une notion très vague et prodigieusement naïve des moyens qui pourraient servir à améliorer son sort; les démagogues lui font croire facilement que le meilleur moyen consiste à employer la force de l’état pour embêter les riches; on passe ainsi de la jalousie à la vengeance, et on sait que la vengeance est un sentiment d’une puissance extraordinaire, surtout chez les êtres faibles. L’histoire des cités grecques et des républiques italiennes du moyen âge est pleine de lois fiscales qui étaient fort oppressives pour les riches et qui n’ont pas médiocrement contribué à la ruine de ces gouvernements. Au xv siècle, Aenéas Sylvius (le futur pape Pie II) notait avec étonnement l’extraordinaire prospérité des villes commerçantes d’Allemagne et la grande liberté dont y jouissaient les bourgeois, qui en Italie, étaient persécutés. Si on regardait de près la politique sociale contemporaine, on trouverait qu’elle est, elle aussi, empreinte des idées de jalousie et de vengeance; beaucoup de réglementations ont plutôt pour but de donner des moyens d’embêter les patrons que d’améliorer la situation des ouvriers; quand les cléricaux sont les plus faibles dans un pays, ils ne manquent jamais de recommander des mesures de sévère réglementation pour se venger de patrons francs-maçons.