SigPhi · Georges Sorel

Réflexions sur la violence

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C’est bien là chez P. de Rousiers une opinion réfléchie, car il revient encore, ailleurs, sur cette question: « Je sais, dit-il, que la loi de Lynch est généralement considérée en France comme un symptôme de barbarie…; mais si les honnêtes gens d’Europe pensent ainsi, les honnêtes gens d’Amérique pensent tout autrement. » Il approuve hautement le comité de vigilance de la Nouvelle-Orléans qui en 1890 pendit, « à la grande satisfaction de tous les honnêtes gens », des maffiosi acquittés par le jury.

Il ne semble pas qu’au temps où la vendetta fonctionnait régulièrement en Corse, pour compléter ou corriger l’action d’une justice trop boiteuse, la population eût une moindre moralité qu’aujourd’hui. Avant la conquête française, la Kabylie ne connaissait pas d’autre mode de répression que la vengeance privée et les Kabyles n’étaient pas de mauvaises gens.

On concédera aux partisans de la douceur que la violence peut gêner le progrès économique et même qu’elle peut être dangereuse pour la moralité, lorsqu’elle dépasse une certaine limite. Cette concession ne peut point être opposée à la doctrine exposée ici, parce que je considère la violence seulement au point de vue de ses conséquences idéologiques. Il est certain, en effet, que pour amener les travailleurs à regarder les conflits économiques comme des images affaiblies de la grande bataille qui décidera de l’avenir, il n’est point nécessaire qu’il y ait un grand développement de la brutalité et que le sang soit versé à flots. Si une classe capitaliste est énergique, elle affirme constamment sa volonté de se défendre; son attitude franchement et loyalement réactionnaire contribue, au moins autant que la violence prolétarienne, à marquer la scission des classes qui est la base de tout le socialisme.

Nous pouvons utiliser ici la grande expérience historique fournie par les persécutions que le christianisme eut à subir durant les premiers siècles. Les auteurs modernes ont été si frappés par le langage des Pères de l’Église et par les détails donnés dans les Actes des martyrs, qu’ils se sont représenté généralement les chrétiens comme des proscrits dont le sang ne cessait de couler avec abondance. La scission fut extraordinairement marquée entre le monde païen et le monde chrétien; sans cette scission, jamais celui-ci n’aurait pu acquérir sa pleine personnalité; mais cette scission a pu se maintenir sans que les choses se soient passées comme on le pensait autrefois.

Personne ne croit plus que les chrétiens se réfugiaient dans des carrières souterraines pour échapper aux perquisitions de la police; les catacombes furent creusées, à très grands frais, par des communautés disposant d’importantes ressources, sous des terrains qui appartenaient, en général, à de puissantes familles, protectrices du nouveau culte. Personne ne met plus en doute qu’avant la fin du premier siècle, le christianisme avait des adhérents au sein de l’aristocratie romaine; « dans la très ancienne catacombe de Priscille, on a retrouvé la sépulture de famille où fut enterrée, du i au iv siècle, la lignée chrétienne des Acilii. » Il semble qu’il faille abandonner aussi l’opinion ancienne relative au grand nombre de martyrs.

Renan admettait encore que la littérature des martyrs devait être prise au sérieux: " « Les détails des Actes des martyrs, disait-il, peuvent être faux pour la plus grande partie; l’effroyable tableau qu’ils déroulent devant nous n’en fut pas moins une réalité. On s’est souvent fait de trompeuses images de cette lutte terrible…; on n’en a pas exagéré la gravité. » Les recherches de Harnack conduisent à une tout autre conclusion; il n’y aurait aucune mesure entre le langage des auteurs chrétiens et l’importance matérielle des persécutions; il y aurait eu très peu de martyrs avant le milieu du iii siècle. Tertullien est l’écrivain qui a le plus fortement marqué l’horreur que la nouvelle religion éprouvait pour ses persécuteurs, et cependant voici ce que Harnack dit: « Un regard jeté à l’aide des ouvrages de Tertullien sur Carthage et l’Afrique du nord, montre qu’avant l’an 180 il n’y eut dans ces régions aucun martyr et que depuis lors, jusqu’à la mort de Tertullien (après 220), elles n’en comptèrent, même en y joignant la Numidie et les Mauritanies, guère plus de deux douzaines. » Il faut songer qu’à cette époque il y avait en Afrique un assez grand nombre de montanistes qui exaltaient beaucoup la gloire du martyre et n’admettaient point que l’on eût le droit de fuir la persécution.

P. Allard a combattu la thèse de Harnack par des arguments qui me semblent assez faibles; il ne parvient point à comprendre l’énorme distance qui peut exister entre l’idéologie des persécutés et la réalité. « Les chrétiens, dit le professeur allemand, pouvaient se plaindre d’être comme des troupeaux poursuivis, et pourtant cela n’avait pas lieu d’ordinaire; ils pouvaient se considérer comme des modèles d’héroïsme, et cependant étaient rarement mis à l’épreuve; » et j’appelle l’attention sur cette fin de la phrase: « Ils pouvaient se placer au-dessus des grandeurs du monde et, en fait, s’accommodaient toujours plus à lui. » Il y a quelque chose de paradoxal, au premier abord, dans la situation de l’Église, qui avait des fidèles dans les hautes classes, obligés de vivre en faisant beaucoup de concessions aux usages, et qui cependant, pouvait maintenir une idéologie de la scission. Les inscriptions de la catacombe de Priscille nous montrent « la perpétuité de la foi dans une série de générations d’Acilii, dans lesquelles se rencontrent non seulement des consuls et des magistrats de l’ordre le plus élevé, mais encore des prêtres, des prêtresses, même des enfants, membres des illustres collèges idolâtriques, réservés par privilège aux patriciens et à leurs fils ». Si l’idéologie chrétienne avait été rigoureusement déterminée par les faits matériels, un tel paradoxe eût été impossible.

La statistique des persécutions ne joue donc pas ici un grand rôle; des circonstances notables, qui se produisaient au cours des scènes de martyre, avaient beaucoup plus d’importance que la fréquence des supplices. C’est en raison de faits assez rares, mais très héroïques, que l’idéologie s’est construite: les martyrs n’avaient pas besoin d’être nombreux pour prouver, par l’épreuve, la vérité absolue de la nouvelle religion et l’erreur absolue de l’ancienne, pour établir ainsi qu’il y avait deux voies incompatibles entre elles, pour faire comprendre que le règne du mal aurait un terme. « On peut, dit Harnack, malgré le petit nombre des martyrs, estimer à sa juste valeur le courage qu’il fallait pour devenir chrétien et vivre en chrétien; on doit avant tout louer la conviction du martyr qu’un mot ou un geste pouvait rendre indemne et qui préférait la mort à l’impunité. » Les contemporains, qui voyaient dans le martyre une épreuve judiciaire constituant un témoignage en l’honneur du Christ, tiraient de ces faits de tout autres conclusions que celles que peut en tirer un historien moderne qui raisonne avec des préoccupations modernes; jamais idéologie n’a pu être aussi éloignée des faits que celle-là.

L’administration romaine était extrêmement dure pour tout homme qui lui semblait susceptible de troubler la tranquillité publique et surtout pour tout accusé qui bravait sa majesté. En frappant, de temps à autre, quelques chrétiens qui lui étaient dénoncés (pour des raisons demeurées généralement inconnaissables aux modernes), elle ne croyait pas faire un acte qui fût destiné à occuper jamais la postérité; il semble que le grand public n’y prenait pas beaucoup garde lui-même; c’est ce qui explique pourquoi les persécutions ne laissèrent presque pas de traces dans la littérature païenne. Les païens n’avaient pas de raison pour attacher au martyre l’extraordinaire importance que lui attribuaient les fidèles et les gens qui leur étaient déjà sympathiques.

Cette idéologie ne se serait certainement pas formée d’une manière aussi paradoxale, si on n’avait cru fermement aux catastrophes décrites par les nombreuses apocalypses qui furent composées à la fin du i siècle et au commencement du iie; on était persuadé que le monde allait être livré complètement au règne du mal et que le Christ viendrait ensuite donner la victoire définitive à ses élus. Tout incident de persécution empruntait à la mythologie de l’Antéchrist quelque chose de son caractère effroyablement dramatique; au lieu d’être apprécié en raison de son importance matérielle, comme un malheur frappant quelques individus, une leçon pour la communauté ou une entrave temporaire apportée à la propagande, il était un élément de la guerre engagée par Satan, prince de ce monde, qui allait bientôt révéler son Antéchrist. Ainsi la scission découlait, à la fois, des persécutions et d’une attente fiévreuse d’une bataille décisive. Lorsque le christianisme fut suffisamment développé, la littérature des apocalypses cessa d’être beaucoup cultivée, encore que l’idée qui en faisait le fond continuât à exercer son influence; les actes des martyrs furent rédigés de manière à provoquer les sentiments qu’engendraient les apocalypses; on peut dire qu’ils les remplacèrent: parfois on trouve consignée, dans la littérature des persécutions, d’une manière aussi claire que dans les apocalypses, l’horreur que les fidèles éprouvaient pour les ministres de Satan qui les poursuivaient.

Nous pouvons donc concevoir que le socialisme soit parfaitement révolutionnaire, encore qu’il n’y ait que des conflits courts et peu nombreux, pourvu que ceux-ci aient une force suffisante pour pouvoir s’allier à l’idée de la grève générale: tous les événements apparaîtront alors sous une forme amplifiée et, les notions catastrophiques se maintenant, la scission sera parfaite. Ainsi se trouve écartée l’objection que l’on adresse souvent aux révolutionnaires: la civilisation n’est point menacée de succomber sous les conséquences d’un développement de la brutalité, puisque l’idée de grève générale permet d’alimenter la notion de lutte de classe au moyen d’incidents qui paraîtraient médiocres aux historiens bourgeois.

Lorsque les classes gouvernantes, n’osant plus gouverner, ont honte de leur situation privilégiée, s’acharnent à faire des avances à leurs ennemis et proclament leur horreur pour toute scission dans la société, il devient beaucoup plus difficile de maintenir dans le prolétariat cette idée de scission sans laquelle il serait impossible au socialisme de remplir son rôle historique. Tant mieux, déclarent les braves gens; nous pouvons donc espérer que l’avenir du monde ne sera pas livré aux gens grossiers qui ne respectent pas même l’État, qui se moquent des hautes idéologies bourgeoises et qui n’ont pas plus d’admiration pour les professionnels de la pensée élevée que pour les curés. Faisons donc tous les jours davantage pour les déshérités, disent ces messieurs; montrons-nous plus chrétiens ou plus philanthropes ou plus démocrates (suivant le tempérament de chacun); unissons-nous pour l’accomplissement du devoir social,et nous aurons ainsi raison de ces affreux socialistes qui croient possible de ruiner le prestige des Intellectuels, après que les Intellectuels ont ruiné celui de l’Église. En fait ces combinaisons savantes et morales ont échoué; la raison n’en est pas difficile à voir.

Le beau raisonnement de ces messieurs, des pontifes du devoir social, suppose que la violence ne pourra plus augmenter, ou même qu’elle diminuera au fur et à mesure que les Intellectuels feront plus de politesses, de platitudes et de grimaces en l’honneur de l’union des classes. Malheureusement pour ces grands penseurs, les choses se passent tout autrement; il se trouve que la violence ne cesse de s’accroître au fur et à mesure qu’elle devrait diminuer d’après les principes de la haute sociologie. Il y a, en effet, de misérables socialistes qui profitent de la lâcheté bourgeoise pour entraîner les masses dans un mouvement qui, tous les jours, devient moins semblable à celui qui devrait résulter des sacrifices consentis par la bourgeoisie en vue d’obtenir la paix. Pour un peu, les sociologues déclareraient que les socialistes trichent et emploient des procédés déloyaux, tant les faits répondent mal à leurs prévisions.

Il était cependant facile de comprendre que les socialistes ne se laisseraient pas vaincre sans avoir employé toutes les ressources que pouvait leur fournir la situation. Des gens qui ont voué leur vie à une cause qu’ils identifient à la rénovation du monde, ne pouvaient hésiter à user de toutes les armes pour développer d’autant plus l’esprit de lutte de classe que l’on faisait plus d’efforts pour le faire disparaître. Les rapports sociaux existants se prêtent à une infinité d’incidents de violence et l’on n’a pas manqué d’engager les travailleurs à ne pas reculer devant la brutalité quand celle-ci peut leur rendre service. Les bourgeois philanthropes faisant fête aux syndiqués qui voulaient bien consentir à venir discuter avec eux, dans l’espoir que ces ouvriers, fiers de leurs fréquentations aristocratiques, donneraient des conseils pacifiques à leurs camarades, des soupçons de trahison devaient naître assez rapidement contre les partisans des réformes sociales. Enfin, et c’est le fait le plus remarquable de cette histoire, l’antipatriotisme devient un élément essentiel du programme syndicaliste.

L’introduction de l’antipatriotisme dans le mouvement ouvrier est d’autant plus remarquable qu’elle s’est produite au moment où le gouvernement était en train de faire passer dans la pratique les théories solidaristes. Léon Bourgeois a beau faire ses grâces les plus aimables au prolétariat; vraiment il l’assure que la société capitaliste est une grande famille et que le pauvre a une créance sur la richesse générale; il peut soutenir que toute la législation contemporaine s’oriente vers les applications de la solidarité; le prolétariat lui répond en niant, de la manière la plus grossière, le pacte social, par la négation du devoir patriotique. Au moment où il semblait que l’on ait trouvé le moyen de supprimer la lutte de classe, voilà donc qu’elle renaît sous une forme particulièrement déplaisante.

Ainsi tous les braves gens arrivent à des résultats qui sont en pleine contradiction avec leurs efforts; c’est à désespérer de la sociologie! S’ils avaient le sens commun et s’ils avaient vraiment le désir de protéger la société contre un accroissement de la brutalité, ils n’acculeraient pas les socialistes à la nécessité de la tactique qui s’impose aujourd’hui à eux; ils resteraient tranquilles au lieu de se dévouer pour le devoir social; ils béniraient les propagandistes de la grève générale qui, en fait, travaillent à rendre le maintien du socialisme compatible avec le moins de brutalité possible. Mais les braves gens n’ont pas le sens commun; et il faudra qu’ils subissent encore bien des horions, bien des humiliations et bien des pertes d’argent avant qu’ils se décident à laisser le socialisme suivre sa voie.

II Nous allons maintenant approfondir davantage nos recherches et nous demander sur quels motifs se fonde la profonde aversion que montrent les moralistes quand ils se trouvent en face des actes de violence; une énumération très sommaire des quelques changements très curieux, qui sont survenus dans les mœurs des classes ouvrières, est d’abord indispensable.

A. — J’observe, en premier lieu, que rien n’est plus remarquable que le changement qui s’est produit dans la manière d’élever les enfants; jadis, on croyait que la férule était l’outil le plus nécessaire pour le maître d’école; aujourd’hui, les peines corporelles ont disparu de notre enseignement public. Je crois que la concurrence que celui-ci avait à soutenir contre l’enseignement congréganiste a eu une très grande part dans ce progrès; les Frères appliquaient, avec une rigueur extrême, les vieux principes de la pédagogie cléricale; et on sait que celle-ci a toujours comporté beaucoup de coups et de peines excessives, en vue de dompter le démon qui suggère à l’enfant beaucoup de mauvaises habitudes. L’administration fut assez intelligente pour opposer à cette éducation barbare une éducation plus douce qui lui concilia beaucoup de sympathies; il ne me paraît pas douteux que la dureté des châtiments cléricaux n’ait été pour beaucoup dans le déchaînement des haines actuelles contre lesquelles se débat si péniblement l’Église. En 1901, j’écrivais: « Si [l’Église] était bien inspirée, elle supprimerait complètement les œuvres consacrées à l’enfance; elle supprimerait écoles et ouvroirs; elle ferait ainsi disparaître la source principale où s’alimente l’anticléricalisme; — loin de vouloir entrer dans cette voie, elle paraît vouloir développer, de plus en plus, ces établissements, et ainsi elle assure encore de beaux jours à la haine du peuple contre le clergé. » — ce qui s’est produit depuis 1901 dépasse encore mes prévisions.

Jadis existaient des habitudes de très grande brutalité dans les usines et surtout dans celles où il fallait employer des hommes d’une force supérieure auxquels on donnait le nom de « grosses culottes »; ils avaient fini par se faire charger de l’embauchage, parce que « tout individu embauché par d’autres était sujet à une infinité de misères et d’insultes »; celui qui voulait entrer dans leur atelier devait leur payer à boire et le lendemain il fallait régaler les camarades. « Le fameux quand est-ce marche; chacun y prend son allumette… Le quand est-ce est le condensateur des économies; dans un atelier où l’on a l’habitude du quand est-ce, il faut y passer ou gare à vous. » Denis Poulot, auquel j’emprunte ces détails, observe que les machines ont supprimé le prestige des grosses culottes, qui n’étaient plus guère qu’un souvenir au moment où il écrivait en 1870.

Les mœurs des compagnonnages furent longtemps fort remarquables par leur brutalité; avant 1840, il y avait constamment des bagarres, souvent sanglantes, entre groupes de rites différents; Martin Saint-Léon a donné, dans son livre sur le compagnonnage, des extraits de chansons vraiment barbares; les réceptions étaient pleines d’épreuves très dures; les jeunes gens étaient traités comme de vrais parias dans les Devoirs de Jacques et de Soubise: « On a vu, raconte Perdiguier, des compagnons (charpentiers) se nommer le Fléau des renards (des aspirants), la Terreur des renards… En province, un renard travaille rarement dans les villes; on le chasse, comme on dit, dans les broussailles ». Beaucoup de scissions survinrent lorsque la tyrannie des compagnons se trouva en opposition avec les habitudes plus libérales qui dominaient la société. Quand les ouvriers n’eurent plus autant besoin d’un protecteur, surtout pour trouver du travail, ils ne consentirent plus aussi facilement à subir des exigences qui avaient jadis paru avoir peu d’importance par rapport aux avantages du compagnonnage. La lutte pour le travail mit plus d’une fois en présence aspirants et compagnons qui voulaient se réserver des privilèges. On pourrait trouver encore d’autres raisons pour expliquer le déclin d’une institution qui, tout en rendant de sérieux services, avait beaucoup contribué à maintenir l’idée de brutalité.

Tout le monde estime que la disparition de ces anciennes brutalités est chose excellente; de cette opinion il était trop facile de passer à l’idée que toute violence est un mal, pour que ce pas ne fût point franchi; et, en effet, la masse des gens, qui sont habitués à ne pas penser, est parvenue à cette conclusion, qui est acceptée aujourd’hui comme un dogme par le troupeau bêlant des moralistes. Ils ne se sont pas demandé ce qu’il y a de répréhensible dans la brutalité.

Quand on ne veut pas se contenter de la niaiserie vulgaire, on s’aperçoit que nos idées sur la disparition de la violence dépendent bien plus d’une transformation très importante qui s’est produite dans le monde criminel que de principes éthiques. C’est ce que je vais essayer de montrer.

B. — Les savants de la bourgeoisie n’aiment pas à s’occuper des classes dangereuses; c’est une des raisons pour lesquelles toutes leurs dissertations sur l’histoire des mœurs demeurent toujours superficielles; il n’est pas très difficile de reconnaître que c’est la connaissance de ces classes qui permet seule de pénétrer dans les mystères de la pensée morale des peuples.

Les anciennes classes dangereuses pratiquaient le délit le plus simple, celui qui était le mieux à leur disposition, celui qui est aujourd’hui relégué dans les groupes de jeunes voyous sans expérience et sans jugement. Les délits de brutalité nous semblent être aujourd’hui quelque chose d’anormal à tel point que si la brutalité a été énorme, nous nous demandons souvent si le coupable jouit bien de son bon sens. Cette transformation ne tient évidemment pas à ce que les criminels se sont moralisés, mais à ce qu’ils ont changé leur manière de procéder, en raison des conditions nouvelles de l’économie, comme nous le verrons plus loin. Ce changement a eu la plus grande influence sur la pensée populaire.

Nous savons tous que les associations de malfaiteurs parviennent à maintenir dans leur sein une excellente discipline, grâce à la brutalité; quand nous voyons maltraiter un enfant, nous supposons instinctivement que ses parents ont des mœurs de criminels; les procédés qu’employaient les anciens maîtres d’école et que les maisons ecclésiastiques s’obstinent à conserver, sont ceux des vagabonds qui volent des enfants et qui dressent leurs victimes pour en faire des acrobates adroits ou des mendiants intéressants. Tout ce qui rappelle les mœurs des anciennes classes dangereuses nous est souverainement odieux.

La férocité ancienne tend à être remplacée par la ruse et beaucoup de sociologues estiment que c’est là un progrès sérieux; quelques philosophes qui n’ont pas l’habitude de suivre les opinions du troupeau, ne voient pas très bien en quoi cela constitue le progrès au point de vue de la morale: « Si l’on est choqué de la cruauté, de la brutalité des temps passés, dit Hartmann, il ne faut pas oublier que la droiture, la sincérité, le vif sentiment de la justice, le pieux respect devant la sainteté des mœurs caractérisent les anciens peuples; tandis que nous voyons régner aujourd’hui le mensonge, la fausseté, la perfidie, l’esprit de chicane, le mépris de la propriété, le dédain de la probité instinctive et des mœurs légitimes, dont le prix souvent n’est plus compris. Le vol, le mensonge, la fraude augmentent malgré la répression des lois dans une proportion plus rapide que ne diminuent les délits grossiers et violents comme le pillage, le meurtre, le viol, etc. L’égoïsme le plus bas brise sans pudeur les liens sacrés de la famille et de l’amitié, partout où il se trouve en opposition avec eux. » Aujourd’hui, d’ordinaire, on estime que les pertes d’argent sont des accidents que l’on est exposé à rencontrer à tout pas que l’on fait et qui sont facilement réparables, tandis que les accidents corporels ne le sont pas facilement; on estime donc qu’un délit de ruse est infiniment moins grave qu’un délit de brutalité; les criminels profitent de cette transformation qui s’est produite dans les jugements; quant aux raisons, elles sont très faciles à trouver.

Notre code pénal avait été rédigé dans un temps où l’on se représentait le citoyen sous les traits d’un propriétaire rural, uniquement préoccupé de gérer son domaine en bon père de famille et de ménager à ses enfants une situation honorable; les grandes fortunes réalisées dans les affaires, par la politique, par la spéculation étaient rares et considérées comme de vraies monstruosités; la défense de l’épargne des classes moyennes était un des grands soucis du législateur. Le régime antérieur avait été encore plus terrible dans la répression des fraudes, puisque la déclaration royale du 5 août 1725 punissait de mort le banqueroutier frauduleux; on ne peut rien imaginer qui soit plus éloigné de nos mœurs actuelles? Nous sommes aujourd'hui disposés à croire que des délits de ce genre ne peuvent être généralement commis que grâce à une imprudence des victimes et qu’ils ne méritent que par exception des peines afflictives; et encore nous contentons-nous de peines légères.

Dans une société riche, occupée de grandes affaires, où chacun est très éveillé pour la défense de ses intérêts, comme est la société américaine, les délits de ruse n’ont point les mêmes conséquences que dans une société qui est obligée de s’imposer une rigoureuse parcimonie; il est, en effet, très rare que ces délits puissent apporter un trouble profond et durable dans l’économie; c’est ainsi que les Américains supportent, sans trop se plaindre, les excès de leurs politiciens et de leurs financiers. P De Rousiers compare l’américain à un capitaine de navire qui, pendant une navigation difficile, n’a pas le temps de surveiller son cuisinier qui le vole. « Quand on vient dire aux Américains que leurs politiciens les volent, ils vous répondent d’ordinaire: parbleu, je le sais bien! Tant que les affaires marchent, tant que les politiciens ne se trouvent pas en travers de la route, ils échappent, sans trop de peine, aux châtiments qu’ils méritent. » Depuis que l’on gagne facilement de l’argent en Europe, des idées analogues à celles d’Amérique se sont répandues parmi nous. De grands brasseurs d’affaires ont pu échapper à la répression, parce qu’ils avaient été assez habiles, aux heures de leurs succès, pour se créer de nombreuses amitiés dans tous les mondes; on a fini par trouver qu’il serait bien injuste de condamner des négociants banqueroutiers et des notaires qui se retiraient ruinés après de médiocres catastrophes, alors que les princes de l’escroquerie financière continuaient à mener joyeuse vie. Peu à peu la nouvelle économie a créé une nouvelle indulgence extraordinaire pour tous les délits de ruse dans les pays de haut capitalisme.

Dans les pays où subsiste encore aujourd’hui l’ancienne économie familiale, parcimonieuse et ennemie de la spéculation, l’appréciation relative des actes de brutalité et des actes de ruse n’a pas suivi la même évolution qu’en Amérique, qu’en Angleterre, qu’en France; c’est ainsi que l’Allemagne a conservé beaucoup d’usages de l’ancien temps et qu’elle ne ressent point la même horreur que nous pour les punitions brutales; celles-ci ne lui semblent point, comme à nous, propres aux classes les plus dangereuses.

Il n’a pas manqué de philosophes pour protester contre un tel adoucissement des jugements; d’après ce que nous avons rapporté plus haut de Hartmann, nous devons nous attendre à le rencontrer parmi les protestataires: « Nous sommes déjà, dit-il, près du temps où le vol et le mensonge que la loi condamne, seront méprisés comme des fautes vulgaires, comme une maladresse grossière, par les adroits filous qui savent respecter le texte de la loi, tout en violant le droit d’autrui. J’aurais assurément mieux aimé, pour mon compte, vivre parmi les anciens Germains, au risque d’être tué à l’occasion, que d’être obligé, dans nos cités modernes, de tenir chaque homme comme un escroc ou un coquin, tant que je n’ai pas de preuves évidentes de sa probité. » Hartmann ne tient pas compte de l’économie; il raisonne à son point de vue tout personnel et ne regarde point ce qui se passe autour de lui; personne ne voudrait aujourd’hui être exposé à être tué par les anciens Germains; une escroquerie ou un vol ne sont que des dommages très facilement réparables.

C. — Pour aller, enfin, tout à fait au fond de la pensée contemporaine, il faut examiner de quelle manière le public apprécie les relations qui existent entre l’État et les associations criminelles; de telles relations ont toujours existé; ces sociétés, après avoir pratiqué la violence, ont fini par pratiquer la ruse, ou, tout au moins, leurs violences sont devenues assez exceptionnelles.

On trouverait aujourd’hui étrange que des magistrats se missent à la tête de bandes armées, comme cela avait lieu à Rome durant les dernières années de la république. Au cours du procès Zola, les antisémites recrutèrent des troupes de manifestants soldés, qui étaient chargés d’exprimer les indignations patriotiques; le gouvernement de Méline protégeait ces manœuvres qui eurent, pendant quelques mois, un assez grand succès et qui contribuèrent beaucoup à empêcher une loyale revision de la condamnation de Dreyfus.

Je ne crois pas me tromper en disant que cette tactique de partisans de l’Église a été la cause principale de toutes les mesures que nous voyons prendre contre le catholicisme depuis 1901: la bourgeoisie libérale n’aurait jamais accepté ces mesures si elle n’avait été encore sous l’influence de la peur qu’elle avait ressentie durant l’affaire Dreyfus; — le grand argument que Clemenceau a employé pour exciter ses troupes au combat contre l’Église, était celui de la peur: il ne cessait de dénoncer le péril que la faction romaine faisait courir à la République: les lois sur les congrégations, sur l’enseignement, sur le régime des Églises ont été faites en vue d’empêcher le parti catholique de reprendre les allures belliqueuses qu’il avait eues et qu’Anatole France rapprochait si souvent de celles de la Ligue: ce sont des lois de peur. Beaucoup de conservateurs ont si bien senti cela qu’ils ont vu, avec déplaisir, les résistances opposées récemment aux inventaires des églises; ils ont estimé que l’emploi des bandes d’apaches pieux devait avoir pour résultat de rendre la classe moyenne plus hostile à leur cause; on n’a pas été peu surpris de voir Brunetière, qui avait été un des admirateurs des apaches antidreyfusards, conseiller la soumission; c’est que l’expérience l’avait éclairé sur les conséquences de la violence.

Les associations qui opèrent par la ruse ne provoquent point de telles réactions dans le public; au temps de la république cléricale, la société de Saint-Vincent-de-Paul était une belle officine de surveillance sur les fonctionnaires de tout ordre et de tout grade; il ne faut donc pas s’étonner si la franc-maçonnerie a pu rendre au gouvernement radical des services identiques à ceux que la philanthropie catholique avait rendus aux gouvernements antérieurs. L’histoire des affaires récentes de délation a montré, d’une manière très claire, quel était définitivement le point de vue du pays.

Lorsque les nationalistes furent en possession des dossiers constitués par les dignitaires des Loges sur les officiers, ils crurent que leurs adversaires étaient perdus; la panique qui régna durant quelques jours dans le camp radical, parut donner raison à leurs prévisions; mais bientôt la démocratie n’eut plus que moqueries pour ce qu’elle nomma « la petite vertu » des gens qui dénonçaient à l’opinion les procédés du général André et de ses complices. Henry Bérenger montra, en ces jours difficiles, qu’il connaissait à merveille la moralité de ses contemporains; il n’hésita pas à approuver ce qu’il appelait « la surveillance légitime exercée par des organisations d’avant-garde sur les castes dirigeantes »; il dénonça la lâcheté du gouvernement qui avait « laissé outrager comme délateurs [ceux] qui ont assumé la rude tâche de faire face à la caste militaire et à l’Église romaine, de les enquêter, de les dénoncer » (Action, 31 octobre 1904); il couvrit d’injures les rares dreyfusards qui osèrent manifester de l’indignation; l’attitude de Joseph Reinach lui parut particulièrement scandaleuse; il lui semblait que celui-ci aurait dû se trouver trop honoré d’être toléré dans la Ligue des Droits de l’homme qui se décidait à mener enfin « le bon combat pour la défense des droits du citoyen, trop longtemps sacrifiée à celle d’un homme » (Action, 22 décembre 1904). Finalement, on vota une loi d’amnistie pour déclarer qu’on ne voulait plus entendre parler toutes ces vétilles.

Il y eut en province quelques résistances; mais furent-elles bien sérieuses? Je me permets d’en douter quand je consulte le dossier publié par Péguy dans le neuvième numéro de la sixième série de ses Cahiers de la quinzaine. Quelques personnages au verbe abondant, sonore et plein de galimatias, se trouvèrent un peu gênés sans doute devant les sourires moqueurs des notables épiciers et des éminents pharmaciens, qui constituent l’élite des sociétés savantes et musicales devant lesquelles ils étaient habitués à pérorer sur la justice, la vérité et la lumière. Ils éprouvèrent le besoin de se donner des allures stoïques.