Peu de gens, en dehors des facultés de droit, sont assez naïfs pour croire que l’état puisse remplir un tel programme: en fait, les parlementaires se décident de manière à satisfaire partiellement les intérêts les plus influents dans les élections, sans soulever de trop vives protestations des gens sacrifiés. Il n’y a pas d’autre règle que l’intérêt vrai ou présumé des électeurs: tous les jours la commission des douanes remanie ses tarifs et elle déclare qu’elle ne cessera de les remanier tant qu’elle ne sera point parvenue à assurer des prix qu’elle considère comme rémunérateurs, aux gens pour lesquels elle a entrepris d’être une providence: elle a l’œil ouvert sur les opérations des importateurs; toute baisse de prix éveille son attention et provoque des recherches destinées à savoir si on ne pourrait pas artificiellement relever les valeurs. La politique sociale se pratique exactement de la même manière: le 27 juin 1905, le rapporteur d’une loi sur la durée du travail dans les mines disait, à la chambre des députés: « Au cas où l’application de la loi donnerait des déceptions aux ouvriers, nous avons pris l’engagement de déposer sans tarder un nouveau projet de loi. » Cet excellent homme parlait exactement comme un rapporteur d’une loi de douane.
Il ne manque pas d’ouvriers qui comprennent parfaitement que tout le fatras de la littérature parlementaire ne sert qu’à dissimuler les véritables motifs qui dirigent les gouvernements. Les protectionnistes réussissent en subventionnant quelques gros chefs de parti ou en entretenant des journaux qui soutiennent la politique de ces chefs de parti; les ouvriers n’ont pas d’argent, mais ils ont à leur disposition un moyen d’action bien plus efficace; ils peuvent faire peur et, depuis quelques années, ils ne se privent pas de cette ressource.
Lors de la discussion de la loi sur le travail des mines, il a été plusieurs fois question des menaces adressées au gouvernement: le 5 février 1902, le président de la commission disait à la chambre que le pouvoir avait prêté « une oreille attentive aux bruits du dehors, [qu’il avait été] inspiré par un sentiment de généreuse bienveillance en laissant arriver jusqu’à lui, quel qu’en fût le ton, les revendications ouvrières et le long cri de souffrance des ouvriers mineurs. » Un peu plus tard, il ajoutait: « Nous avons fait une œuvre de justice sociale,… une œuvre de bonté aussi, en allant à ceux qui peinent et qui souffrent comme des amis uniquement désireux de travailler dans la paix et à des conditions honorables, et que nous ne devons pas, par une intransigeance brutale et trop égoïste, laisser s’abandonner à des entraînements qui, pour ne pas être des révoltes, n’en feraient pas moins des victimes. » Toutes ces phrases embrouillées servaient à dissimuler l’effroyable peur qui étreignait ce député grotesque. Dans la séance du 6 novembre 1904, au sénat, le ministre déclarait que le gouvernement était incapable de céder à des menaces, mais qu’il fallait ouvrir non seulement les oreilles et l’esprit, mais aussi le cœur « aux réclamations respectueuses » (?); — il avait passé quelque peu d’eau sous les ponts depuis le jour où le gouvernement avait promis la loi sous la menace d’une grève générale.
Je pourrais choisir d’autres exemples, pour montrer que le facteur le plus déterminant de la politique sociale est la poltronnerie du gouvernement. Cela s’est manifesté, de la manière la plus ostensible, dans des discussions récentes relatives à la suppression des bureaux de placement et à la loi qui a porté devant les tribunaux civils les appels des décisions rendues par les prud’hommes. Presque tous les chefs des syndicats savent tirer un excellent parti de cette situation et ils enseignent aux ouvriers qu’il ne s’agit pas d’aller demander des faveurs, mais qu’il faut profiter de la lâcheté bourgeoise pour imposer la volonté du prolétariat. Il y a trop de faits venant à l’appui de cette tactique pour qu’elle ne prenne pas racine dans le monde ouvrier.
Une des choses qui me paraissent avoir le plus étonné les travailleurs, au cours de ces dernières années, a été la timidité de la force publique en présence de l’émeute: les magistrats qui ont le droit de requérir l’emploi de la troupe n’osent pas se servir de leur pouvoir jusqu’au bout et les officiers acceptent d’être injuriés et frappés avec une patience qu’on ne leur connaissait pas jadis. Il est devenu évident, par une expérience qui ne cesse de s’affirmer, que la violence ouvrière possède une efficacité extraordinaire dans les grèves: les préfets, redoutant d’être amenés à faire agir la force légale contre la violence insurrectionnelle, pèsent sur les patrons pour les forcer à céder; la sécurité des usines est, maintenant, considérée comme une faveur dont le préfet peut disposer à son gré; en conséquence, il dose l’emploi de sa police pour intimider les deux parties et les amener, plus adroitement, à un accord.
Il n’a pas fallu beaucoup de temps aux chefs des syndicats pour bien saisir cette situation, et il faut reconnaître qu’ils se sont servis de l’arme qu’on mettait entre leurs mains avec un rare bonheur. Ils s’efforcent d’intimider les préfets par des démonstrations populaires qui seraient susceptibles d’amener des conflits graves avec la police et ils préconisent une action tumultuaire comme étant le moyen le plus efficace d’obtenir des concessions. Il est rare qu’au bout de quelque temps l’administration, obsédée et effrayée, n’intervienne pas auprès des chefs d’industrie et ne leur impose pas une transaction, qui devient un encouragement pour les propagandistes de la violence.
Que l’on approuve ou que l’on condamne ce qu’on appelle la méthode directe et révolutionnaire, il est évident qu’elle n’est pas près de disparaître; dans un pays aussi belliqueux que la France, il y a des raisons profondes qui assureraient à cette méthode une sérieuse popularité, alors même que tant d’exemples ne montreraient pas sa prodigieuse efficacité. C’est le grand fait social de l’heure actuelle et il faut chercher à en comprendre la portée.
Je ne puis m’empêcher de noter ici une réflexion que faisait Clemenceau à propos de nos relations avec l’Allemagne, et qui convient tout aussi bien aux conflits sociaux quand ils prennent l’aspect violent (qui semble devoir devenir de plus en plus général au fur et à mesure qu’une bourgeoisie lâche poursuit davantage la chimère de la paix sociale): « Il n’y a pas de meilleur moyen, disait-il, [que la politique de concessions à perpétuité] d’engager la partie adverse à demander toujours davantage. Tout homme ou toute puissance, dont l’action consiste uniquement à céder, ne peut aboutir ainsi qu’à se retrancher de l’existence. Qui vit, résiste; qui ne résiste pas se laisse dépecer par morceaux. » (Aurore, 15 août 1905.)
Une politique sociale fondée sur la lâcheté bourgeoise, qui consiste à toujours céder devant la menace de violences, ne peut manquer d’engendrer l’idée que la bourgeoisie est condamnée à mort et que sa disparition n’est plus qu’une affaire de temps. Chaque conflit qui donne lieu à des violences devient ainsi un combat d’avant-garde, et personne ne saurait prévoir ce qui peut sortir de tels engagements; la grande bataille a beau fuir: en l’espèce, chaque fois qu’on en vient aux mains, c’est la grande bataille napoléonienne (celle qui écrase définitivement les vaincus) que les grévistes espèrent voir commencer; ainsi s’engendre, par la pratique des grèves, la notion d’une révolution catastrophique.
Un bon observateur du mouvement ouvrier contemporain a exprimé les mêmes idées: « Comme leurs ancêtres, [les révolutionnaires français] sont pour la lutte, pour la conquête; ils veulent par la force accomplir de grandes œuvres. Seulement, la guerre de conquête ne les intéresse plus. Au lieu de songer au combat, ils songent maintenant à la grève; au lieu de mettre leur idéal dans la bataille contre les armées de l’Europe, ils le mettent dans la grève générale où s’anéantirait le régime capitaliste. » Les théoriciens de la paix sociale ne veulent pas voir ces faits qui les gênent; ils ont sans doute honte d’avouer leur poltronnerie, de même que le gouvernement a honte d’avouer qu’il fait de la politique sociale sous la menace de troubles. Il est curieux que des gens qui se vantent d’avoir lu Le Play n’aient pas observé que celui-ci avait sur les conditions de la paix sociale une tout autre conception que ses successeurs imbéciles. Il supposait l’existence d’une bourgeoisie grave dans ses mœurs, pénétrée du sentiment de sa dignité et ayant l’énergie nécessaire pour gouverner le pays sans avoir recours à la vieille bureaucratie traditionnelle. À ces hommes qui disposaient de la richesse et du pouvoir, il prétendait enseigner le devoir social envers leurs sujets. Son système supposait une autorité indiscutée; on sait qu’il déplorait comme scandaleuse et dangereuse la licence de la presse telle qu’elle existait sous Napoléon III; ses réflexions à ce sujet font quelque peu sourire ceux qui comparent les journaux de ce temps à ceux d’aujourd’hui. Personne de son temps n’eût compris qu’un grand pays acceptât la paix à tout prix; son point de vue ne différait pas beaucoup là-dessus de celui de Clemenceau. Il n’avait jamais admis que l’on pût avoir la lâcheté et l’hypocrisie de décorer du nom de devoir social la poltronnerie d’une bourgeoisie incapable de se défendre.
La lâcheté bourgeoise ressemble fort à celle du parti libéral anglais qui proclame à tout instant son absolue confiance dans l’arbitrage entre nations: l’arbitrage donne presque toujours des résultats désastreux pour l’Angleterre, mais ces braves gens aiment mieux payer, ou même compromettre l’avenir de leur pays, que d’affronter les horreurs de la guerre. Le parti libéral anglais a toujours le mot justice à la bouche, absolument comme notre bourgeoisie; on pourrait se demander si toute la haute morale des grands penseurs contemporains ne serait pas fondée sur une dégradation du sentiment de l’honneur.
CHAPITRE II La décadence bourgeoise et la violence I. — Parlementaires ayant besoin de faire peur. — Les méthodes de Parnell. — Casuistique: identité fondamentale des groupes de socialisme parlementaire.
II. — Dégénérescence de la bourgeoisie par la paix. — Conceptions de Marx sur la nécessité. — Rôle de la violence pour restaurer les anciens rapports sociaux.
III. — Relation entre la révolution et la prospérité économique. — Révolution française. — Conquête chrétienne. — Invasion des Barbares. — Dangers qui menacent le monde.
I On éprouve beaucoup de peine à comprendre la violence prolétarienne quand on essaie de raisonner au moyen des idées que la philosophie bourgeoise a répandues dans le monde; suivant cette philosophie, la violence serait un reste de la barbarie et elle serait appelée à disparaître sous l’influence du progrès des lumières. Il est donc tout naturel que Jaurès, nourri d’idéologie bourgeoise, ait un profond mépris pour les gens qui vantent la violence prolétarienne; il s’étonne de voir des socialistes instruits marcher d’accord avec les syndicalistes; il se demande par quel prodige de mauvaise foi des hommes qui ont fait leurs preuves comme penseurs, peuvent accumuler des sophismes en vue de donner une apparence raisonnable aux rêveries de personnages grossiers qui ne pensent pas. Cette question tourmente fort les amis de Jaurès, qui traitent volontiers de démagogues les représentants de la nouvelle école, et les accusent de chercher les applaudissements de masses impulsives.
Les socialistes parlementaires ne peuvent comprendre les fins que poursuit la nouvelle école; ils se figurent que tout le socialisme se ramène à la recherche des moyens d’arriver au pouvoir. Les gens de la nouvelle école voudraient-ils, par hasard, faire de la surenchère pour capter la confiance de naïfs électeurs et subtiliser les sièges aux socialistes nantis? L’apologie de la violence pourrait encore avoir un très fâcheux résultat, en dégoûtant les ouvriers de la politique électorale, ce qui tendrait à faire perdre leurs chances aux candidats socialistes, en multipliant les abstentions! Voudrait-on faire revivre les guerres civiles? Cela paraît insensé à nos grands hommes d’État.
La guerre civile est devenue bien difficile depuis la découverte des nouvelles armes à feu et depuis le percement des voies rectilignes dans les métropoles. Les récentes affaires de Russie semblent même avoir montré que les gouvernements peuvent compter, beaucoup plus qu’on ne supposait, sur l’énergie des officiers: presque tous les hommes politiques français avaient prophétisé la chute imminente du tsarisme, au moment des défaites de Mandchourie; mais l’armée russe n’a point manifesté, en présence des émeutes, la mollesse qu’avait eue l’armée française durant nos révolutions; la répression a été, presque partout, rapide, efficace ou même impitoyable. Les discussions qui ont eu lieu au congrès des sociaux-démocrates, réunis à Iéna, montrent que les socialistes parlementaires ne comptent plus du tout sur une lutte armée pour s’emparer de l’État.
Est-ce à dire qu’ils soient complètement ennemis de la violence? Il ne serait pas dans leur intérêt que le peuple fût tout à fait calme; il leur convient qu’il y ait une certaine agitation; mais il faut qu’elle soit contenue en de justes limites et contrôlée par les politiciens. Jaurès fait, quand il juge cela utile pour ses intérêts, des avances à la Confédération du Travail; il recommande parfois à ses pacifiques commis de remplir son journal de phrases révolutionnaires; il est passé maître dans l’art d’utiliser les colères populaires. Une agitation, savamment canalisée, est extrêmement utile aux socialistes parlementaires, qui se vantent, auprès du gouvernement et de la riche bourgeoisie, de savoir modérer la révolution; ils peuvent ainsi faire réussir les affaires financières auxquelles ils s’intéressent, faire obtenir de menues faveurs à beaucoup d’électeurs influents, et faire voter des lois sociales pour se donner de l’importance dans l’opinion des nigauds qui s’imaginent que ces socialistes sont de grands réformateurs du droit. Il faut, pour que cela réussisse, qu’il y ait toujours un peu de mouvement et qu’on puisse faire peur aux bourgeois.
On conçoit qu’il pourrait s’établir une diplomatie régulière entre le parti socialiste et l’État, chaque fois qu’un conflit économique s’élèverait entre ouvriers et patrons: deux pouvoirs régleraient le différend particulier. En Allemagne, le gouvernement entre en négociations avec l’Église chaque fois que les cléricaux gênent l’administration. On a souvent engagé les socialistes à imiter Parnell qui avait su imposer, si souvent, sa volonté à l’Angleterre. La ressemblance avec Parnell est d’autant plus grande que l’autorité de celui-ci ne reposait pas seulement sur le nombre de voix dont il disposait, mais aussi et principalement sur la terreur que tous les Anglais éprouvaient à la seule annonce de mouvements agraires en Irlande. Un peu de violences, contrôlées par un groupe parlementaire, servait fort la politique parnellienne, comme elle sert aussi la politique de Jaurès. Dans un cas comme dans l’autre, un groupe parlementaire vend la tranquillité aux conservateurs, qui n’osent faire régner leur droit.
Cette diplomatie est difficile à conduire et on ne voit pas que les Irlandais, après la mort de Parnell, aient réussi à la continuer avec le même succès que de son temps. En France, elle présente une difficulté toute particulière, parce que, nulle part peut-être, le monde ouvrier n’est plus difficile à diriger: il est assez aisé de soulever des colères populaires, mais il est malaisé de les faire cesser. Tant qu’il n’y aura point de très riches syndicats, fortement centralisés, dont les chefs seront en relations suivies avec les hommes politiques, il ne sera point possible de savoir jusqu’où peut aller la violence. Jaurès voudrait bien qu’il existât de telles sociétés ouvrières, car le jour où le grand public s’apercevrait qu’il n’est pas en mesure de modérer la révolution, son prestige disparaîtrait en un instant.
Tout devient question d’appréciation, de mesure, d’opportunité; il faut beaucoup de finesse, de tact et d’audace calme pour conduire une pareille diplomatie: faire croire aux ouvriers que l’on porte le drapeau de la révolution, à la bourgeoisie qu’on arrête le danger qui la menace, au pays que l’on représente un courant d’opinion irrésistible. La grande masse des électeurs ne comprend rien à ce qui se passe en politique et n’a aucune intelligence de l’histoire économique; elle est du côté qui lui semble renfermer la force; et on obtient d’elle tout ce qu’on veut lorsqu’on peut lui prouver qu’on est assez fort pour faire capituler le gouvernement. Mais il ne faut pas cependant aller trop loin, parce que la bourgeoisie pourrait se réveiller et le pays pourrait se donner à un homme d’état résolument conservateur. Une violence prolétarienne qui échappe à toute appréciation, à toute mesure, à toute opportunité, peut tout mettre en question et ruiner la diplomatie socialiste.
Cette diplomatie se joue à tous les degrés: avec le gouvernement, avec les chefs de groupes dans le parlement, avec les électeurs influents. Les politiciens cherchent à tirer le meilleur parti possible des forces discordantes qui se présentent sur le terrain politique.
Le socialisme parlementaire éprouve un certain embarras du fait que le socialisme s’est affirmé, à l’origine, par des principes absolus, et a fait appel, pendant longtemps, aux mêmes sentiments de révolte que le parti républicain le plus avancé. Ces deux circonstances empêchent de suivre une politique particulariste, comme celle que Charles Bonnier a recommandée souvent: cet écrivain, qui a été longtemps le principal théoricien du parti guesdiste, voudrait que les socialistes suivissent exactement l’exemple de Parnell, qui négociait avec les partis anglais sans jamais s’inféoder à l’un d’eux; on pourrait, de même, s’entendre avec les conservateurs, si ceux-ci s’engageaient à accorder aux prolétaires des conditions meilleures que les radicaux. (Socialiste, 27 août 1905.) Cette politique a paru scandaleuse à beaucoup de personnes. Bonnier a dû atténuer sa thèse: il s’est contenté de demander que l’on agît au mieux des intérêts du prolétariat (17 septembre 1905); mais comment savoir où sont ces intérêts, quand on ne prend plus pour règle unique et absolue le principe de la lutte de classe?
Les socialistes parlementaires croient posséder des lumières spéciales qui leur permettent de tenir compte non seulement des avantages matériels et immédiats recueillis par la classe ouvrière, mais encore des raisons morales qui obligent le socialisme à faire partie de la grande famille républicaine. Leurs congrès s’épuisent à combiner des formules destinées à régler la diplomatie socialiste, à dire quelles alliances sont permises et quelles sont défendues, à concilier le principe abstrait de la lutte de classe (que l’on tient à garder verbalement) avec la réalité de l’accord des politiciens. Une pareille entreprise est une insanité; aussi aboutit-elle à des équivoques, quand elle n’oblige pas les députés à des attitudes d’une déplorable hypocrisie. Il faut, chaque année, remettre les problèmes en discussion, parce que toute diplomatie comporte une souplesse d’allures incompatible avec l’existence de statuts parfaitement clairs.
La casuistique, dont Pascal s’est tant moqué, n’était pas plus subtile et plus absurde que celle que l’on retrouve dans les polémiques entre ce qu’on nomme les écoles socialistes: Escobar aurait eu quelque peine à se reconnaître au milieu des distinctions de Jaurès; la théologie morale des socialistes sérieux n’est pas une des moindres bouffonneries de notre temps.
Toute théologie morale se divise nécessairement en deux tendances: il y a des casuistes pour dire qu’il faut se contenter des opinions ayant une légère probabilité; d’autres veulent qu’on adopte toujours l’avis le plus sévère et le plus sûr. Cette distinction ne pouvait manquer de se rencontrer chez nos socialistes parlementaires. Jaurès tient pour la méthode douce et conciliante, pourvu qu’on trouve moyen de l’accorder, tant bien que mal, avec les principes et qu’elle ait pour elle quelques autorités respectables; c’est un probabiliste dans toute la force du terme, — ou même un laxiste. Vaillant recommande la méthode forte et batailleuse qui, à son avis, s’accorde seule avec la lutte de classe et qui a pour elle l’opinion unanime de tous les anciens maîtres; c’est un tutioriste et une sorte de janséniste.
Jaurès croit, sans doute, agir pour le plus grand bien du socialisme, comme les casuistes relâchés croyaient être les meilleurs et les plus utiles défenseurs de l’église; ils empêchaient, en effet, les chrétiens faibles de tomber dans l’irreligion et les amenaient à pratiquer les sacrements, — exactement comme Jaurès empêche les riches intellectuels, venus au socialisme par le dreyfusisme, de reculer d’horreur devant la lutte de classe et les amène à commanditer les journaux du parti. À ses yeux, Vaillant est un rêveur, qui ne voit pas la réalité du monde, qui se grise avec les chimères d’une insurrection devenue impossible et qui ne comprend point les beaux avantages que peut tirer du suffrage universel un politicien roublard.
Entre ces deux méthodes, il n’y a qu’une différence de degré et non une différence de nature, comme le croient ceux des socialistes parlementaires qui s’intitulent révolutionnaires. Jaurès a, sur ce point, une grande supériorité intellectuelle sur ses adversaires, car il n’a jamais mis en doute l’identité fondamentale des deux méthodes.
Les deux méthodes supposent, toutes les deux, une société bourgeoise entièrement disloquée, des classes riches ayant perdu tout sentiment de leur intérêt de classe, des hommes disposés à suivre, en aveugles, les impulsions de gens qui ont pris à l’entreprise la direction de l’opinion. L’affaire Dreyfus a montré que la bourgeoisie éclairée était dans un étrange état mental: des personnages qui avaient, longtemps et bruyamment, servi le parti conservateur, se sont mis à faire campagne à côté d’anarchistes, ont pris part à de violentes attaques contre l’armée ou se sont même enrôlés définitivement dans le parti socialiste; d’autre part, des journaux qui font profession de défendre les institutions traditionnelles, traînaient dans la boue les magistrats de la cour de cassation. Cet épisode étrange de notre histoire contemporaine a mis en évidence l’état de dislocation des classes.
Jaurès, qui avait été si fort mêlé à toutes les péripéties du dreyfusisme, avait rapidement jugé l’âme de la haute bourgeoisie, dans laquelle il n’avait pu encore pénétrer. Il a vu que cette haute bourgeoisie est d’une ignorance affreuse, d’une niaiserie béate et d’une impuissance politique absolue; il a reconnu qu’avec des gens qui n’entendent rien aux principes de l’économie capitaliste, il est facile de pratiquer une politique d’entente sur la base d’un socialisme extrêmement large; il a apprécié dans quelle mesure il fallait mêler: les flatteries à l’intelligence supérieure des imbéciles qu’il s’agit de séduire, les appels aux sentiments désintéressés des spéculateurs qui se piquent d’avoir inventé l’idéal, les menaces de révolution — pour devenir le maître de gens dépourvus d’idées. L’expérience a montré qu’il avait une très remarquable intuition des forces qui existent, à l’heure actuelle, dans le monde bourgeois. Vaillant, au contraire, connaît très médiocrement ce monde; il croit que la seule arme à employer pour faire marcher la bourgeoisie est la peur; sans doute, la peur est une arme excellente, mais elle pourrait provoquer une résistance obstinée si l’on dépassait une certaine mesure. Vaillant n’a pas, dans l’esprit, les remarquables qualités de souplesse et peut-être même de duplicité paysanne qui brillent chez Jaurès et qui l’ont fait souvent comparer à un merveilleux marchand de bestiaux.
Plus on examine de près l’histoire de ces dernières années, plus on reconnaît que les discussions sur les deux méthodes sont puériles: les partisans des deux méthodes sont également opposés à la violence prolétarienne, parce que celle-ci échappe au contrôle de gens dont la profession est de faire de la politique parlementaire. Le syndicalisme révolutionnaire n’a pas à recevoir l’impulsion des socialistes dits révolutionnaires du parlement.
II II Les deux méthodes du socialisme officiel supposent une même donnée historique. Sur la dégénérescence de l’économie capitaliste se greffe l’idéologie d’une classe bourgeoise timorée, humanitaire et prétendant affranchir sa pensée des conditions de son existence; la race des chefs audacieux qui avaient fait la grandeur de l’industrie moderne disparaît pour faire place à une aristocratie ultra-policée, qui demande à vivre en paix. Cette dégénérescence comble de joie nos socialistes parlementaires. Leur rôle serait nul s’ils avaient devant eux une bourgeoisie qui serait lancée, avec énergie, dans les voies du progrès capitaliste, qui regarderait comme une honte la timidité et qui se flatterait de penser à ses intérêts de classe. Leur puissance est énorme en présence d’une bourgeoisie devenue à peu près aussi bête que la noblesse du xviii siècle. Si l’abrutissement de la haute bourgeoisie continue à progresser d’une manière régulière, à l’allure qu’il a prise depuis quelques années, nos socialistes officiels peuvent raisonnablement espérer atteindre le but de leurs rêves et coucher dans des hôtels somptueux.
Deux accidents sont seuls capables, semble-t-il, d’arrêter ce mouvement: une grande guerre étrangère qui pourrait retremper les énergies et qui, en tout cas, amènerait, sans doute, au pouvoir des hommes ayant la volonté de gouverner; ou une grande extension de la violence prolétarienne qui ferait voir aux bourgeois la réalité révolutionnaire et les dégoûterait des platitudes humanitaires avec lesquelles Jaurès les endort. C’est en vue de ces deux grands dangers que celui-ci déploie toutes ses ressources d’orateur populaire: il faut maintenir la paix européenne à tout prix; il faut mettre une limite aux violences prolétariennes.
Jaurès est persuadé que la France serait parfaitement heureuse le jour où les rédacteurs de son journal et ses commanditaires pourraient puiser librement dans la caisse du Trésor public; c’est le cas de répéter un proverbe célèbre: « Quand Auguste avait bu, la Pologne était ivre. » Un tel gouvernement socialiste ruinerait, sans doute, le pays qui serait administré avec le même souci de l’ordre financier qu’a été administrée l’Humanité; mais qu’importe l’avenir du pays pourvu que le nouveau régime procure du bon temps à quelques professeurs qui s’imaginent avoir inventé le socialisme et à quelques financiers dreyfusards?
Pour que la classe ouvrière pût accepter aussi cette dictature de l’incapacité, il faudrait qu’elle fût devenue aussi bête que la bourgeoisie et qu’elle eût perdu toute énergie révolutionnaire, en même temps que ses maîtres auraient perdu toute énergie capitaliste. Un tel avenir n’est pas impossible et l’on travaille avec ardeur à abrutir les ouvriers dans ce but. La Direction du Travail et le Musée social s’appliquent, de leur mieux, à cette merveilleuse besogne d’éducation idéaliste, que l’on décore des noms les plus pompeux et que l’on présente comme une œuvre de civilisation du prolétariat. Les syndicalistes gênent beaucoup nos idéalistes professionnels et l’expérience montre qu’une grève suffit parfois à ruiner tout le travail d’éducation que les fabricants de paix sociale ont patiemment conduit durant plusieurs années.
Pour bien comprendre les conséquences du régime si singulier au milieu duquel nous vivons, il faut se reporter aux conceptions que se faisait Marx sur le passage du capitalisme au socialisme. Ces conceptions sont bien connues; mais il faut cependant y revenir continuellement, parce qu’elles sont souvent oubliées, ou tout au moins mal appréciées par les écrivains officiels du socialisme; il est nécessaire d’y insister avec force chaque fois que l’on a à raisonner sur la transformation antimarxiste que subit le socialisme contemporain.
Suivant Marx, le capitalisme est entraîné, en raison des lois intimes de sa nature, dans une voie qui conduit le monde actuel aux portes du monde futur, avec l’extrême rigueur que comporte une évolution de la vie organique. Ce mouvement comprend une longue construction capitaliste et il se termine par une rapide destruction qui est l’œuvre du prolétariat. Le capitalisme crée: l’héritage que recevra le socialisme, les hommes qui supprimeront le régime actuel et les moyens de produire cette destruction, — en même temps que s’opère la conservation des résultats acquis. Le capitalisme engendre les nouvelles manières de travailler; il jette la classe ouvrière dans des organisations de révolte par la compression qu’il exerce sur le salaire; il restreint sa propre base politique par la concurrence qui élimine constamment des chefs d’industrie. Ainsi, après avoir résolu le grand problème de l’organisation du travail, en vue duquel les utopistes avaient présenté tant d’hypothèses naïves ou stupides, le capitalisme provoque la naissance de la cause qui le renversera, — ce qui rend inutile tout ce que les utopistes avaient écrit pour amener les gens éclairés à faire des réformes; — et il ruine progressivement l’ordre traditionnel, contre lequel les critiques des idéologues s’étaient montrées d’une si déplorable insuffisance. On pourrait donc dire que le capitalisme joue un rôle analogue à celui que Hartmann attribue à l’Inconscient dans la nature, puisqu’il prépare l’avènement de formes sociales qu’il ne cherche pas à produire. Sans plan d’ensemble, sans aucune idée directrice, sans idéal d’un monde futur, il détermine une évolution parfaitement sûre; il tire du présent tout ce qu’il peut donner pour le développement historique; il fait tout ce qu’il faut pour qu’une ère nouvelle puisse apparaître, d’une manière presque mécanique, et qu’elle puisse rompre tout lien avec l’idéologie des temps actuels, malgré la conservation des acquisitions de l’économie capitaliste.
Les socialistes doivent donc cesser de chercher (à la suite des utopistes) les moyens d’amener la bourgeoisie éclairée à préparer le passage à un droit supérieur; leur seule fonction consiste à s’occuper du prolétariat pour lui expliquer la grandeur du rôle révolutionnaire qui lui incombe. Il faut, par une critique incessante, l’amener à perfectionner ses organisations; il faut lui indiquer comment il peut développer des formations embryonnaires qui apparaissent dans ses sociétés de résistance, en vue d’arriver à construire des institutions qui n’ont point de modèle dans l’histoire de la bourgeoisie, en vue de se former des idées qui dépendent uniquement de sa situation de producteur de grande industrie et qui n’empruntent rien à la pensée bourgeoise, et en vue d’acquérir des mœurs de liberté que la bourgeoisie ne connaît plus aujourd’hui.
Cette doctrine est évidemment en défaut si la bourgeoisie et le prolétariat ne dressent pas, l’une contre l’autre, avec toute la rigueur dont elles sont susceptibles, les puissances dont ils disposent; plus la bourgeoisie sera ardemment capitaliste, plus le prolétariat sera plein d’un esprit de guerre et confiant dans la force révolutionnaire, plus le mouvement sera assuré.