SigPhi · Georges Sorel

Réflexions sur la violence

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Grâce au nouveau principe, on arriva bien vite à reconnaître que toutes les affirmations dans le cercle desquelles on avait prétendu enfermer le socialisme, sont d’une déplorable insuffisance ou qu’elles sont souvent plus dangereuses qu’utiles. C’est le respect superstitieux voué par la social-démocratie à la scolastique de ses doctrines qui a rendu stériles tous les efforts tentés en Allemagne en vue de perfectionner le marxisme.

Lorsque la nouvelle école eut acquis une pleine intelligence de la grève générale et qu’elle eut ainsi atteint la profonde intuition du mouvement ouvrier, elle découvrit que toutes les thèses socialistes possédaient une clarté qui leur avait manqué jusque-là, dès qu’on les interprétait en évoquant à leur aide cette grande construction; elle s’aperçut que l’appareil lourd et fragile que l’on avait fabriqué en Allemagne pour expliquer les doctrines de Marx, était à rejeter si l’on voulait suivre exactement les transformations contemporaines de l’idée prolétarienne; elle découvrit que la notion de la grève générale mettait en mesure d’explorer avec fruit tout le vaste domaine du marxisme, qui était resté jusque-là à peu près inconnu aux pontifes qui prétendaient régenter le socialisme. Ainsi les principes fondamentaux du marxisme ne seraient parfaitement intelligibles que si l’on s’aide du tableau de la grève générale, et, d’autre part, on peut penser que ce tableau ne prend toute sa signification que pour ceux qui sont nourris de la doctrine de Marx.

A. — Tout d’abord, je vais parler de la lutte de classe, qui est le point de départ de toute réflexion socialiste et qui a tant besoin d’être élucidée depuis que des sophistes s’efforcent d’en donner une idée fausse.

1 Marx parle de la société comme si elle était coupée en deux groupes foncièrement antagonistes; cette thèse dichotomique a été souvent combattue au nom de l’observation et il est certain qu’il faut un certain effort de l’esprit pour la trouver vérifiée dans les phénomènes de la vie commune.

La marche de l’atelier capitaliste fournit une première approximation et le travail aux pièces joue un rôle essentiel dans la formation de l’idée de classe; il met, en effet, en lumière une opposition très nette d’intérêts se manifestant sur le prix des objets: les travailleurs se sentent dominés par les patrons d’une manière analogue à celle dont se sentent dominés les paysans par les marchands et les prêteurs d’argent urbains; l’histoire montre qu’il n’y a guère d’opposition économique plus clairement sentie que celle-ci; campagnes et villes forment deux pays ennemis depuis qu’il y a une civilisation. Le travail aux pièces montre aussi que dans le monde des salariés il y a un groupe d’hommes ayant la confiance du patron et qui n’appartiennent pas au monde du prolétariat. La grève apporte une clarté nouvelle; elle sépare, mieux que les circonstances journalières de la vie, les intérêts et les manières de penser des deux groupes de salariés; il devient alors clair que le groupe administratif aurait une tendance naturelle à constituer une petite aristocratie; c’est pour ces gens que le socialisme d’État serait avantageux, parce qu’ils s’élèveraient d’un cran dans la hiérarchie sociale.

Mais toutes les oppositions prennent un caractère de netteté extraordinaire quand on suppose les conflits grossis jusqu’au point de la grève générale; alors toutes les parties de la structure économico-juridique, en tant que celle-ci est regardée du point de vue de la lutte de classe, sont portées à leur perfection; la société est bien divisée en deux camps, et seulement en deux, sur un champ de bataille. Aucune explication philosophique des faits observés dans la pratique ne pourrait fournir d’aussi vives lumières que le tableau si simple que l’évocation de la grève générale met devant les yeux.

2 On ne saurait concevoir la disparition du commandement capitaliste si l’on ne supposait l’existence d’un ardent sentiment de révolte qui ne cesse de dominer l’âme ouvrière; mais l’expérience montre que, très souvent, les révoltes d’un jour sont bien loin d’avoir le ton qui est véritablement spécifique du socialisme; les colères les plus violentes ont dépendu, plus d’une fois, de passions qui pouvaient trouver satisfaction dans le monde bourgeois; on voit beaucoup de révolutionnaires abandonner leur ancienne intransigeance lorsqu’ils rencontrent une voie favorable. — Ce ne sont pas seulement les satisfactions d’ordre matériel qui produisent ces fréquentes et scandaleuses conversions; l’amour-propre est, encore plus que l’argent, le grand moteur du passage de la révolte à la bourgeoisie. — Cela serait peu de chose s’il ne s’agissait que de personnages exceptionnels; mais on a souvent soutenu que la psychologie des masses ouvrières est si facilement adaptable à l’ordre capitaliste que la paix sociale serait rapidement obtenue pour peu que les patrons voulussent bien y mettre un peu du leur.

G. Le Bon prétend qu’on se trompe beaucoup lorsqu’on croit aux instincts révolutionnaires des foules, que leurs tendances sont conservatrices, que toute la puissance du socialisme provient de l’état mental, passablement détraqué, de la bourgeoisie; il est persuadé que les masses iront toujours à un César. Il y a beaucoup de vrai dans ces jugements qui sont fondés sur une connaissance très étendue des civilisations; mais il faut ajouter un correctif aux thèses de G. Le Bon; ces thèses ne valent que pour des sociétés dans lesquelles manque la notion de lutte de classe.

L’observation montre que cette notion se maintient avec une force indestructible dans tous les milieux qui sont atteints par l’idée de grève générale: plus de paix sociale possible, plus de routine résignée, plus d’enthousiasme pour des maîtres bienfaisants ou glorieux, le jour où les plus minimes incidents de la vie journalière deviennent des symptômes de l’état de lutte entre les classes, où tout conflit est un incident de guerre sociale, où toute grève engendre la perspective d’une catastrophe totale. L’idée de grève générale est à ce point motrice qu’elle entraîne dans le sillage révolutionnaire tout ce qu’elle touche. Grâce à elle, le socialisme reste toujours jeune, les tentatives faites pour réaliser la paix sociale semblent enfantines, les désertions de camarades qui s’embourgeoisent, loin de décourager les masses, les excitent davantage à la révolte; en un mot, la scission n’est jamais en danger de disparaître.

3 Les succès qu’obtiennent les politiciens dans leurs tentatives destinées à faire sentir ce qu’ils nomment l’influence prolétarienne dans les institutions bourgeoises, constituent un très grand obstacle au maintien de la notion de lutte de classe. Le monde a toujours vécu de transactions entre les partis et l’ordre a toujours été provisoire; il n’y a pas de changement, si considérable qu’il soit, qui puisse être regardé comme impossible dans un temps comme le nôtre, qui a vu tant de nouveautés s’introduire d’une manière imprévue. C’est par des compromis successifs que s’est réalisé le progrès moderne; pourquoi ne pas poursuivre les fins du socialisme par des procédés qui ont si bien réussi? On peut imaginer beaucoup de moyens propres à donner satisfaction aux désirs les plus pressants des classes malheureuses. Pendant longtemps ces projets d’amélioration furent inspirés par un esprit conservateur, féodal ou catholique; on voulait, disait-on, arracher les masses à l’influence des démagogues. Ceux-ci, menacés dans leurs situations, moins par leurs anciens ennemis que par les politiciens socialistes, imaginent aujourd’hui des projets pourvus de couleurs progressives, démocratiques, libre-penseuses. On commence enfin à nous menacer de compromis socialistes!

On ne prend pas toujours garde à ce que beaucoup d’organisations politiques, de systèmes d’administration et de régimes financiers peuvent se concilier avec la domination d’une bourgeoisie. Il ne faut pas toujours attacher grande valeur à des attaques violentes formulées contre la bourgeoisie; elles peuvent être motivées par le désir de réformer le capitalisme et de le perfectionner. Il semble qu’il y ait aujourd’hui pas mal de gens qui sacrifieraient volontiers l’héritage, comme les saint-simoniens, tout en étant fort loin de désirer la disparition du régime capitaliste.

La grève générale supprime toutes les conséquences ces idéologiques de toute politique sociale possible; ses partisans regardent les réformes, même les plus populaires, comme ayant un caractère bourgeois; rien ne peut atténuer pour eux l’opposition fondamentale de la lutte de classe. Plus la politique des réformes sociales deviendra prépondérante, plus le socialisme éprouvera le besoin d’opposer au tableau du progrès qu’elle s’efforce de réaliser, le tableau de la catastrophe totale que la grève générale fournit d’une manière vraiment parfaite.

B. — Examinons maintenant divers aspects très essentiels de la révolution marxiste en les rapprochant de la grève générale.

1 Marx dit que le prolétariat se présentera, au jour de la révolution, discipliné, uni, organisé par le mécanisme même de la production. Cette formule si concentrée ne serait pas bien claire si nous ne la rapprochions du contexte; d’après Marx, la classe ouvrière sent peser sur elle un régime dans lequel « s’accroît la misère, l’oppression, l’esclavage, la dégradation, l’exploitation » et contre lequel elle organise une résistance toujours croissante, jusqu’au jour où toute la structure sociale s’effondre. Maintes fois on a contesté l’exactitude de cette description fameuse, qui semble beaucoup mieux convenir aux temps du Manifeste (1847) qu’aux temps du Capital (1867); mais cette objection ne doit pas nous arrêter et elle doit être écartée au moyen de la théorie des mythes. Les divers termes que Marx emploie pour dépeindre la préparation au combat décisif, ne doivent pas être pris pour des constatations matérielles, directes et déterminées dans le temps; c’est l’ensemble seul qui doit nous frapper et cet ensemble est parfaitement clair: Marx entend nous faire comprendre que toute la préparation du prolétariat dépend uniquement de l’organisation d’une résistance obstinée, croissante et passionnée contre l’ordre de choses existant.

Cette thèse est d’une importance suprême pour la saine intelligence du marxisme; mais elle a été souvent contestée, sinon en théorie, du moins en pratique; on a soutenu que le prolétariat devait se préparer à son rôle futur par d’autres voies que par celles du syndicalisme révolutionnaire. C’est ainsi que les docteurs de la coopération soutiennent qu’il faut accorder à leur recette une place notable dans l’œuvre d’affranchissement; les démocrates disent qu’il est essentiel de supprimer tous les préjugés qui proviennent de l’ancienne influence catholique, etc. Beaucoup de révolutionnaires croient que, si utile que puisse être le syndicalisme, il ne saurait suffire à organiser une société qui a besoin d’une philosophie, d’un droit nouveau, etc; comme la division du travail est une loi fondamentale du monde, le socialisme ne doit pas rougir de s’adresser aux spécialistes qui ne manquent point en matière de philosophie et de droit. Jaurès ne cesse de répéter ces balivernes. Cet élargissement du socialisme est contraire à la théorie marxiste aussi bien qu’à la conception de la grève générale; mais il est évident que la grève générale commande la pensée d’une manière infiniment plus claire que toutes les formules.

2 J’ai appelé l’attention sur le danger que présentent pour l’avenir d’une civilisation les révolutions qui se produisent dans une ère de déchéance économique; tous les marxistes ne semblent pas s’être bien rendu compte de la pensée de Marx sur ce point. Celui-ci croyait que la grande catastrophe serait précédée d’une crise économique énorme; mais il ne faut pas confondre les crises dont Marx s’occupe, avec une déchéance; les crises lui apparaissaient comme le résultat d’une aventure trop hasardeuse de la production qui a créé des forces productives hors de proportion avec les moyens régulateurs dont dispose automatiquement le capitalisme de l’époque. Une telle aventure suppose que l’on a vu l’avenir ouvert aux plus puissantes entreprises et que la notion du progrès économique a été tout à fait prépondérante à une telle époque. Pour que les classes moyennes dont les conditions d’existence passable correspondent encore à l’ère capitaliste, puissent se joindre au prolétariat, il faut que la production future soit capable de leur apparaître aussi brillante qu’apparut autrefois la conquête de l’Amérique aux paysans anglais qui quittèrent la vieille Europe pour se lancer dans une vie d’aventures.

La grève générale conduit aux mêmes considérations. Les ouvriers sont habitués à voir réussir leurs révoltes contre les nécessités imposées par le capitalisme durant les époques de prospérité, en sorte qu’on peut dire que le seul fait d’identifier révolution et grève générale éloigne toute pensée de concevoir qu’une transformation essentielle du monde puisse résulter de la décadence économique. Les ouvriers se rendent également bien compte que les paysans et les artisans ne marcheront avec eux que si l’avenir paraît tellement beau que l’industrie soit en état d’améliorer non seulement le sort de ses producteurs, mais encore celui de tout le monde.

Il est très important de mettre toujours en relief ce caractère de haute prospérité que doit posséder l’industrie pour permettre la réalisation du socialisme; car l’expérience nous montre que c’est en cherchant à combattre le progrès du capitalisme et à sauver les moyens d’existence des classes en voie de décadence que les prophètes de la paix sociale cherchent surtout à capter la faveur populaire. Il faut présenter, d’une manière saisissante, les liens qui rattachent la révolution au progrès constant et rapide de l’industrie.

3 On ne saurait trop insister sur ce fait que le marxisme condamne toute hypothèse construite par les utopistes sur l’avenir. Le professeur Brentano, de Munich, a raconté qu’en 1869 Marx écrivait à son ami Beesly, qui avait publié un article sur l’avenir de la classe ouvrière, qu’il l’avait tenu jusque-là pour le seul Anglais révolutionnaire et qu’il le tenait désormais pour un réactionnaire, — car, disait-il, « qui compose un programme pour l’avenir est un réactionnaire ». Il estimait que le prolétariat n’avait point à suivre les leçons de doctes inventeurs de solutions sociales, mais à prendre, tout simplement, la suite du capitalisme. Pas besoin de programmes d’avenir; les programmes sont réalisés déjà dans l’atelier. L’idée de la continuité technologique domine toute la pensée marxiste.

La pratique des grèves nous conduit à une conception identique à celle de Marx. Les ouvriers qui cessent de travailler, ne viennent pas présenter aux patrons des projets de meilleure organisation du travail et ne leur offrent pas leur concours pour mieux diriger les affaires; en un mot, l’utopie n’a aucune place dans les conflits économiques. Jaurès et ses amis sentent fort bien qu’il y a là une terrible présomption contre leurs conceptions relatives à la manière de réaliser le socialisme: ils voudraient que dans la pratique des grèves s’introduisissent déjà des fragments de programmes industriels fabriqués par les doctes sociologues et acceptés par les ouvriers; ils voudraient voir se produire ce qu’ils appellent le parlementarisme industriel, qui comporterait, tout comme le parlementarisme politique, des masses conduites et des rhéteurs qui leur imposent une direction. Ce serait l’apprentissage de leur socialisme qui devrait commencer dès maintenant.

Avec la grève générale, toutes ces belles choses disparaissent; la révolution apparaît comme une pure et simple révolte et nulle place n’est réservée aux sociologues, aux gens du monde amis des réformes sociales, aux Intellectuels qui ont embrassé la profession de penser pour le prolétariat.

C. — Le socialisme a toujours effrayé, en raison de l’inconnu énorme qu’il renferme; on sent qu’une transformation de ce genre ne permettrait pas un retour en arrière. Les utopistes ont employé tout leur art littéraire à essayer d’endormir les âmes par des tableaux si enchanteurs que toute crainte fût bannie; mais plus ils accumulaient de belles promesses, plus les gens sérieux soupçonnaient des pièges, — en quoi ils n’avaient pas complètement tort, car les utopistes eussent mené le monde à des désastres et à la tyrannie, si on les avait écoutés.

Marx avait, au plus haut degré, l’idée que la révolution sociale dont il parlait constituerait une transformation irréformable et qu’elle marquerait une séparation absolue entre deux ères de l’histoire; il est revenu souvent sur ces points et Engels a essayé de faire comprendre, sous des images parfois grandioses, comment l’affranchissement économique serait le point de départ d’une ère n’ayant aucun rapport avec les temps antérieurs. Rejetant toute utopie, ces deux fondateurs renonçaient aux ressources que leurs prédécesseurs avaient possédées pour rendre moins redoutable la perspective d’une grande révolution; mais si fortes fussent les expressions qu’ils employaient, les effets qu’elles produisent sont encore bien inférieurs à ceux qui résultent de l’évocation de la grève générale. Avec cette construction il devient impossible de ne pas voir qu’une sorte de flot irrésistible passera sur l’ancienne civilisation.

Il y a là quelque chose de vraiment effrayant; mais je crois qu’il est très essentiel de maintenir très apparent ce caractère du socialisme, si l’on veut que celui-ci possède toute sa valeur éducative. Il faut que les socialistes soient persuadés que l’œuvre à laquelle ils se consacrent est une œuvre grave, redoutable et sublime; c’est à cette condition seulement qu’ils pourront accepter les innombrables sacrifices que leur demande une propagande qui ne peut procurer ni honneurs, ni profits, ni même satisfactions immédiates. Quand l’idée de la grève générale n’aurait pour résultat que de rendre plus héroïque la notion socialiste, elle devrait, déjà par cela seul, être regardée comme ayant une valeur inappréciable.

Les rapprochements que je viens de faire entre le marxisme et la grève générale pourraient être encore étendus et approfondis; si on les a négligés jusqu’ici, c’est que nous sommes beaucoup plus frappés par la forme des choses que par le fond; il semblait difficile à nombre de personnes de bien saisir le parallélisme qui existe entre une philosophie issue de l’hégélianisme et des constructions faites par des hommes qui ne possèdent point de culture supérieure. Marx avait pris en Allemagne le goût des formules très concentrées, et ces formules convenaient trop bien aux conditions au milieu desquelles il travaillait, pour qu’il n’en fît pas un grand usage. Il n’avait pas sous les yeux de grandes et nombreuses expériences lui permettant de connaître dans le détail les moyens que le prolétariat peut employer pour se préparer à la révolution. Cette absence de connaissances expérimentales a beaucoup pesé sur la pensée de Marx; il évitait d’employer des formules trop concrètes qui auraient eu l’inconvénient de donner une consécration à des institutions existantes, qui lui semblaient médiocres; il était donc heureux de pouvoir trouver dans les usages des écoles allemandes une habitude de langage abstrait, qui lui permît d’éviter toute discussion sur le détail.

Il n’y a peut-être pas de meilleure preuve à donner pour démontrer le génie de Marx, que la remarquable concordance qui se trouve exister entre ses vues et la doctrine que le syndicalisme révolutionnaire construit aujourd’hui lentement, avec peine, en se tenant toujours sur le terrain de la pratique des grèves.

III L’idée de grève générale aura longtemps encore beaucoup de peine à s’acclimater dans les milieux qui ne sont pas spécialement dominés par la pratique des grèves. Il me semble très utile de chercher ici quelles sont les raisons qui expliquent les répugnances que l’on rencontre chez des gens intelligents et de bonne foi, que trouble la nouveauté du point de vue syndicaliste. Tous les adhérents de la nouvelle école savent qu’il leur a fallu de sérieux efforts pour combattre les préjugés de leur éducation, pour écarter les associations d’idées qui montaient automatiquement à leur pensée, pour raisonner suivant des modes qui ne correspondissent point à ceux qu’on leur avait enseignés.

Au cours du xix siècle, a existé une incroyable naïveté scientifique, qui est la suite des illusions qui avaient fait délirer la fin du xviii. Parce que l’astronomie parvenait à calculer les tables de la lune, on a cru que le but de toute science était de prévoir avec exactitude l’avenir; parce que Le Verrier avait pu indiquer la position probable de la planète Neptune — qu’on n’avait jamais vue et qui rendait compte des perturbations des planètes observables, — on a cru que la science était capable de corriger la société et d’indiquer les mesures à prendre pour faire disparaître ce que le monde actuel renferme de déplaisant. On peut dire que ce fut la conception bourgeoise de la science: elle correspond bien à la manière de penser de capitalistes qui, étrangers à la technique perfectionnée des ateliers, dirigent cependant l’industrie et trouvent toujours d’ingénieux inventeurs pour les tirer d’embarras. La science est pour la bourgeoisie un moulin qui produit des solutions pour tous les problèmes qu’on se pose: la science n’est plus considérée comme une manière perfectionnée de connaître, mais seulement comme une recette pour se procurer certains avantages.

J’ai dit que Marx rejetait toute tentative ayant pour objet la détermination des conditions d’une société future; on ne saurait trop insister sur ce point, car nous voyons ainsi que Marx se plaçait en dehors de la science bourgeoise. La doctrine de la grève générale nie aussi cette science et les savants ne manquent pas d’accuser la nouvelle école d’avoir seulement des idées négatives; quant à eux, ils se proposent le noble but de construire le bonheur universel. Il ne me semble pas que les chefs de la socialdémocratie aient été toujours fort marxistes sur ce point; il y a quelques années, Kautsky écrivait la préface d’une utopie passablement burlesque.

Je crois que, parmi les motifs qui ont amené Bernstein à se séparer de ses anciens amis, il faut compter l’horreur qu’il éprouvait pour les utopies de ceux-ci. Si Bernstein avait vécu en France et avait connu notre syndicalisme révolutionnaire, il aurait vite aperçu que celui-ci est dans la véritable voie marxiste; mais ni en Angleterre, ni en Allemagne, il ne trouvait un mouvement ouvrier pouvant le guider; voulant rester attaché aux réalités, comme l’avait été Marx, il crut qu’il valait mieux faire de la politique sociale, en poursuivant des fins pratiques, que de s’endormir au son de belles phrases sur le bonheur de l’humanité future.

Les adorateurs de la science vaine et fausse dont il est question ici, ne se mettaient guère en peine de l’objection qu’on eût pu leur adresser au sujet de l’impuissance de leurs moyens de détermination. Leur conception de la science, étant dérivée de l’astronomie, supposerait que toute chose est susceptible d’être rapportée à une loi mathématique. Évidemment il n’y a pas de lois de ce genre en sociologie; mais l’homme est toujours sensible aux analogies qui se rapportent aux formes d’expression: on pensait qu’on avait déjà atteint un haut degré de perfection, et qu’on faisait déjà de la science lorsqu’on avait pu présenter une doctrine d’une manière simple, claire, déductive, en partant de principes contre lesquels le bon sens ne se révolte pas, et qui peuvent être regardés comme confirmés par quelques expériences communes. Cette prétendue science est toute de bavardage.

Les utopistes excellèrent dans l’art d’exposer suivant ces préjugés; il leur semblait que leurs inventions fussent d’autant plus convaincantes que l’exposition était plus conforme aux exigences d’un livre scolaire. Je crois qu’on devrait renverser leur thèse et dire qu’il faut avoir d’autant plus de défiance, quand on se trouve devant des projets de réforme sociale, que les difficultés semblent résolues d’une manière en apparence plus satisfaisante.

Je voudrais examiner ici, très sommairement, quelques-unes des illusions auxquelles a donné lieu ce qu’on peut nommer la petite science, qui croit atteindre la vérité en atteignant la clarté d’exposition. Cette petite science a beaucoup contribué à créer la crise du marxisme, et nous entendons, tous les jours, reprocher à la nouvelle école de se complaire dans les obscurités que l’on avait déjà tant reprochées à Marx, tandis que les socialistes français et les sociologues belges…!

Pour donner une idée vraiment exacte de l’erreur des faux savants, contre lesquels la nouvelle école combat, le mieux est de jeter un coup d’œil sur des ensembles et de faire un rapide voyage à travers les produits de l’esprit, en commençant par les plus hauts.

A. — 1 Les positivistes, qui représentent, à un degré éminent, la médiocrité, l’orgueil et le pédantisme, avaient décrété que la philosophie devait disparaître devant leur science; mais la philosophie n’est point morte et elle s’est réveillée, avec éclat, grâce à Bergson, qui loin de vouloir tout ramener à la science, a revendiqué pour le philosophe le droit de procéder d’une manière tout opposée à celle qu’emploie le savant. On peut dire que la métaphysique a reconquis le terrain perdu en montrant à l’homme l’illusion des prétendues solutions scientifiques et en ramenant l’esprit vers la région mystérieuse que la petite science abhorre. Le positivisme est encore admiré par quelques Belges, les employés de l’Office du travail et le général André: ce sont gens qui comptent pour peu de chose dans le monde où l’on pense.

2 Il ne semble point que les religions soient sur le point de disparaître. Le protestantisme libéral meurt parce qu’il a voulu, à tout prix, rabattre la théologie chrétienne sur le plan des expositions parfaitement claires et rationalistes. A. Comte avait fabriqué une caricature du catholicisme, dans laquelle il n’avait conservé que la défroque administrative, policière et hiérarchique de cette Église; sa tentative n’a eu de succès qu’auprès des gens qui aiment à rire de la simplicité de leurs dupes. Le catholicisme a repris, au cours du xix siècle, une vigueur extraordinaire, parce qu’il n’a rien voulu abandonner; il a renforcé même ses mystères, et, chose curieuse, il gagne du terrain dans les milieux cultivés, qui se moquent du rationalisme jadis à la mode dans l’Université.

3 Nous considérons aujourd’hui comme une parfaite cuistrerie l’ancienne prétention qu’eurent nos pères de créer une science de l’art ou encore de décrire l’œuvre d’art d’une manière si adéquate, que le lecteur pût prendre dans le livre une exacte appréciation esthétique du tableau ou de la statue. Les efforts que Taine a faits dans le premier but sont fort intéressants, mais seulement pour l’histoire des écoles. Sa méthode ne nous fournit aucune indication utile sur les œuvres elles-mêmes. Quant aux descriptions, elles ne valent quelque chose que si les œuvres sont très peu esthétiques et si elles appartiennent à ce qu’on nomme parfois la peinture littéraire.

La moindre photographie nous apprend cent fois plus sur le Parthénon qu’un volume consacré à vanter les merveilles de ce monument; il me semble que la fameuse Prière sur l’acropole, que l’on a si souvent vantée comme un des beaux morceaux de Renan, est un assez remarquable exemple de rhétorique, et qu’elle est bien plus propre à nous rendre inintelligible l’art grec qu’à nous faire admirer le Parthénon. Malgré tout son enthousiasme (parfois cocasse et exprimé en charabia) pour Diderot, Joseph Reinach est obligé de reconnaître que son héros manquait du sentiment artistique dans ses fameux Salons, parce que Diderot appréciait surtout les tableaux quand ils sont propres à provoquer des dissertations littéraires. Brunetière a pu dire que les Salons de Diderot sont la corruption de la critique, parce que les œuvres d’art y sont discutées comme pourraient l’être des livres.

L’impuissance du discours provient de ce que l’art vit surtout de mystères, de nuances, d’indéterminé; plus le discours est méthodique et parfait, plus il est de nature à supprimer tout ce qui distingue un chef-d’œuvre; il le ramène aux proportions du produit académique.

Ce premier examen des trois plus hauts produits de l’esprit nous conduit à penser qu’il y a, dans tout ensemble complexe, à distinguer une région claire et une région obscure, et que celle-ci est peut-être la plus importante. L’erreur des médiocres consiste à admettre que cette deuxième partie doit disparaître par le progrès des lumières et que tout finira par se placer sur les plans de la petite science. Cette erreur est particulièrement choquante pour l’art, et surtout peut-être pour la peinture moderne qui exprime, de plus en plus, des combinaisons de nuances qu’on aurait refusé jadis de prendre en considération à cause de leur peu de stabilité, et par suite de la difficulté de les exprimer par le discours.