Les hommes qui ont reçu une éducation primaire ont, en général, la superstition du livre, et ils attribuent facilement du génie aux gens qui occupent beaucoup l’attention du monde lettré; ils s’imaginent qu’ils auraient énormément à apprendre des auteurs dont le nom est souvent cité avec éloge dans les journaux; ils écoutent avec un singulier respect les commentaires que les lauréats des concours viennent leur apporter. Combattre ces préjugés n’est pas chose facile; mais c’est faire œuvre très utile; nous regardons cette besogne comme tout à fait capitale et nous pouvons la mener à bonne fin sans prendre jamais la direction du monde ouvrier. Il ne faut pas qu’il arrive au prolétariat ce qui est arrivé aux Germains qui conquirent l’Empire romain: ils eurent honte de leur barbarie et se mirent à l’école des rhéteurs de la décadence latine: ils n’eurent pas à se louer d’avoir voulu se civiliser!
Dans le cours de ma carrière, j’ai abordé beaucoup de sujets qui ne semblaient guère devoir entrer dans la spécialité d’un écrivain socialiste. Je me suis proposé de montrer à mes lecteurs que la science dont la bourgeoisie vante, avec tant de constance, les merveilleux résultats, n’est pas aussi certaine que l’assurent ceux qui vivent de son exploitation, et que, souvent, l’observation des phénomènes du monde socialiste pourrait fournir aux philosophes des lumières qui ne se trouvent pas dans les travaux des érudits. Je ne crois donc pas faire une œuvre vaine; car je contribue à ruiner le prestige de la culture bourgeoise, prestige qui s’oppose jusqu’ici à ce que le principe de la lutte de classe prenne tout son développement.
Dans le dernier chapitre de mon livre, j’ai dit que l’art est une anticipation du travail tel qu’il doit être pratiqué dans un régime de très haute production. Cette observation a été, semble-t-il, fort mal comprise par quelques-uns de mes critiques, qui ont cru que je voulais proposer comme solution du socialisme une éducation esthétique du prolétariat, qui se mettrait à l’école des artistes modernes. Cela eût été un singulier paradoxe de ma part, car l’art que nous possédons aujourd’hui est un résidu que nous a laissé une société aristocratique, résidu qui a été encore fortement corrompu par la bourgeoisie. Suivant les meilleurs esprits, il serait grandement à désirer que l’art contemporain pût se renouveler par un contact plus intime avec les artisans; l’art académique a dévoré les plus beaux génies, sans arriver à produire ce que nous ont donné les générations artisanes. J’avais en vue tout autre chose qu’une telle imitation quand je parlais d’anticipation; je voulais montrer comment on trouve dans l’art (pratiqué par ses meilleurs représentants et surtout aux meilleures époques) des analogies permettant de comprendre quelles seraient les qualités du travailleur de l’avenir. Je songeais, d’ailleurs, si peu à demander aux écoles des Beaux-Arts un enseignement approprié au prolétariat, que je fonde la morale des producteurs non pas sur une éducation esthétique transmise par la bourgeoisie, mais sur les sentiments que développent les luttes engagées par les travailleurs contre leurs maîtres.
Ces observations nous conduisent à reconnaître l’énorme différence qui existe entre la nouvelle école et l’anarchisme qui a fleuri il y a une vingtaine d’années à Paris. La bourgeoisie avait bien moins d’admiration pour ses littérateurs et ses artistes que n’en avaient les anarchistes de ce temps-là; leur enthousiasme pour les célébrités d’un jour dépassait souvent celui qu’ont pu avoir des disciples pour les plus grand maîtres du passé; aussi ne faut-il pas s’étonner si, par une juste compensation, les romanciers et les peintres, ainsi adulés, montraient pour les anarchistes une sympathie qui a étonné souvent les personnes qui ignoraient à quel point l’amour-propre est considérable dans le monde esthétique.
Cet anarchisme était donc intellectuellement tout bourgeois, et les guesdistes ne manquaient jamais de lui reprocher ce caractère; ils disaient que leurs adversaires, tout en se proclamant ennemis irréconciliables du passé, étaient de serviles élèves de ce passé maudit; ils observaient d’ailleurs que les plus éloquentes dissertations sur la révolte ne pouvaient rien produire, et qu’on ne change pas le cours de l’histoire avec de la littérature. Les anarchistes répondaient en montrant que leurs adversaires étaient dans une voie qui ne pouvait conduire à la révolution annoncée; en prenant part aux débats politiques, les socialistes devaient, disaient-ils, devenir des réformateurs plus ou moins radicaux et perdre le sens de leurs formules révolutionnaires. L’expérience n’a pas tardé à montrer que les anarchistes avaient raison à ce point de vue, et qu’en entrant dans des institutions bourgeoises, les révolutionnaires se transformaient, en prenant l’esprit de ces institutions; tous les députés disent que rien ne ressemble tant à un représentant de la bourgeoisie qu’un représentant du prolétariat.
Beaucoup d’anarchistes finirent par se lasser de lire toujours les mêmes malédictions grandiloquentes lancées contre le régime capitaliste, et ils se mirent à chercher une voie qui les conduisît à des actes vraiment révolutionnaires; ils entrèrent dans les syndicats qui, grâce aux grèves violentes, réalisaient, tant bien que mal, cette guerre sociale dont ils avaient si souvent entendu parler. Les historiens verront un jour, dans cette entrée des anarchistes dans les syndicats, l’un des plus grands événements qui se soient produits de notre temps; et alors le nom de mon pauvre ami Fernand Pelloutier sera connu comme il mérite de l’être.
Les écrivains anarchistes qui demeurèrent fidèles à leur ancienne littérature révolutionnaire, ne semblent pas avoir vu de très bon œil le passage de leurs amis dans les syndicats; leur attitude nous montre que les anarchistes devenus syndicalistes eurent une véritable originalité et n’appliquèrent pas des théories qui avaient été fabriquées dans des cénacles philosophiques. Ils apprirent surtout aux ouvriers qu’il ne fallait pas rougir des actes violents. Jusque-là on avait essayé, dans le monde socialiste, d’atténuer ou d’excuser les violences des grévistes; les nouveaux syndiqués regardèrent ces violences comme des manifestations normales de la lutte, et il en résulta que les tendances vers le trade-unionisme furent abandonnées. Ce fut leur tempérament révolutionnaire qui les conduisit à cette conception; car on commettrait une grosse erreur en supposant que ces anciens anarchistes apportèrent dans les associations ouvrières les idées relatives à la propagande par le fait.
Le syndicalisme révolutionnaire n’est donc pas, comme beaucoup de personnes le croient, la première forme confuse du mouvement ouvrier, qui devra se débarrasser, à la longue, de cette erreur de jeunesse; il a été, au contraire, le produit d’une amélioration opérée par des hommes qui sont venus enrayer une déviation vers des conceptions bourgeoises. On pourrait donc le comparer à la réforme qui voulut empêcher le christianisme de subir l’influence des humanistes; comme la réforme, le syndicalisme révolutionnaire pourrait avorter, s’il venait à perdre, comme celle-ci a perdu, le sens de son originalité; c’est ce qui donne un si grand intérêt aux recherches sur la violence prolétarienne.
15 juillet 1907.
AVANT-PROPOS DE LA PREMIÈRE PUBLICATION Les réflexions que je soumets aux lecteurs du Mouvement socialiste, au sujet de la violence, ont été inspirées par quelques observations très simples, relatives à des faits très évidents, qui jouent un rôle de plus en plus marqué dans l’histoire des classes contemporaines.
Depuis longtemps, j’ai été frappé de voir que le déroulement normal des grèves comporte un important cortège de violences; quelques savants sociologues cherchent à se dissimuler un phénomène que remarque toute personne qui consent à regarder ce qui se passe autour d’elle. Le syndicalisme révolutionnaire entretient l’esprit gréviste dans les masses et ne prospère que là où se sont produites des grèves notables, menées avec violence. Le socialisme tend à apparaître, de plus en plus, comme une théorie du syndicalisme révolutionnaire, — ou, encore, comme une philosophie de l’histoire moderne en tant que celle-ci est sous l’influence de ce syndicalisme. Il résulte de ces données incontestables que, pour raisonner sérieusement sur le socialisme, il faut avant tout se préoccuper de chercher quel est le rôle qui appartient à la violence dans les rapports sociaux actuels.
Je ne crois pas que cette question ait été encore abordée avec le soin qu’elle comporte; j’espère que ces réflexions conduiront quelques penseurs à examiner de près les problèmes relatifs à la violence prolétarienne; je ne saurais trop recommander ces études à la nouvelle école qui, s’inspirant des principes de Marx plus que des formules enseignées par les propriétaires officiels du marxisme, est en train de rendre aux doctrines socialistes un sentiment de la réalité et un sérieux qui leur faisaient vraiment par trop défaut depuis quelques années. Puisque la nouvelle école s’intitule marxiste, syndicaliste et révolutionnaire, elle ne doit avoir rien tant à cœur que de connaître l’exacte portée historique des mouvements spontanés qui se produisent dans les masses ouvrières et qui peuvent assurer au devenir social une direction conforme aux conceptions de son maître.
Le socialisme est une philosophie de l’histoire des institutions contemporaines, et Marx a toujours raisonné en philosophe de l’histoire quand des polémiques personnelles ne l’ont pas entraîné à écrire en dehors des lois de son système.
Le socialiste imagine donc qu’il a été transporté dans un avenir très lointain, en sorte qu’il puisse considérer les événements actuels comme des éléments d’un long développement écoulé et qu’il puisse leur attribuer la couleur qu’ils seront susceptibles d’avoir pour un philosophe futur. Un tel procédé suppose certainement qu’une part très large soit faite aux hypothèses; mais il n’y a point de philosophie sociale, point de considération sur l’évolution et même point d’action importante dans le présent, sans certaines hypothèses sur l’avenir. Cette étude a pour objet d’approfondir la connaissance des mœurs et non de discuter sur les mérites ou les fautes des personnages marquants; il faut chercher comment se groupent les sentiments qui dominent dans les masses; les raisonnements que peuvent faire les moralistes sur les motifs des actions accomplies par les hommes de premier plan et les analyses psychologiques des caractères sont donc fort secondaires ou même tout à fait négligeables.
Il semble cependant qu’il soit plus difficile de raisonner de cette manière quand il s’agit d’actes de violence que dans les autres circonstances. Cela tient à ce que nous avons été habitués à regarder le complot comme étant le type de la violence ou comme une anticipation d’une révolution; nous sommes ainsi amenés à nous demander si certains actes criminels ne pourraient pas devenir héroïques, ou du moins méritoires, en raison des conséquences que leurs auteurs espéraient en voir sortir pour le bonheur de leurs concitoyens. L’attentat individuel a rendu des services assez grands à la démocratie pour que celle-ci ait sacré grands hommes des gens qui, au péril de leur vie, ont essayé de la débarrasser de ses ennemis; elle l’a fait d’autant plus volontiers que ces grands hommes n’étaient plus là quand arriva l’heure de partager les dépouilles de la victoire; et l’on sait que les morts obtiennent plus facilement l’admiration que les vivants.
Chaque fois donc qu’il se produit un attentat, les docteurs ès sciences éthico-sociales qui pullulent dans le journalisme se livrent à de hautes considérations pour savoir si l’acte criminel peut être excusé, parfois même justifié, au point de vue d’une très haute justice. Toute la casuistique, tant de fois reprochée aux jésuites, fait alors irruption dans la presse démocratique.
Il ne me paraît pas inutile de signaler ici une note qui a paru dans l’Humanité du 18 février 1905, sur l’assassinat du grand-duc Serge; l’auteur n’est pas, en effet, un de ces vulgaires blocards dont l’intelligence est à peine supérieure à celle des négritos; c’est une lumière de l’Université française: Lucien Herr est du nombre des hommes qui doivent savoir ce qu’ils entendent dire. Le titre: Les justes représailles, nous avertit que la question va être traitée du point de vue d’une grande morale; c’est le jugement du monde qui va être prononcé. L’auteur recherche scrupuleusement les responsabilités, calcule l’équivalence qui doit exister entre le crime et l’expiation, remonte aux fautes primitives qui ont engendré en Russie une suite de violences; tout cela, c’est de la philosophie de l’histoire suivant les plus purs principes du maquis corse: c’est une psychologie de la vendetta. Enlevé par le lyrisme de son sujet, Lucien Herr conclut en style de prophète: « Et la bataille se poursuivra ainsi, dans les souffrances et dans le sang, abominable et odieuse, jusqu’au jour inéluctable, au jour prochain où le trône lui-même, le trône meurtrier, le trône amonceleur de crimes, s’écroulera dans la fosse aujourd’hui creusée. » Cette prophétie ne s’est pas réalisée; mais c’est le vrai caractère des grandes prophéties de ne jamais se réaliser: le trône meurtrier est beaucoup plus solide que la caisse de l’Humanité. Et d’ailleurs, après tout, qu’est-ce que tout cela nous apprend?
L’historien n’a pas à délivrer des prix de vertu, à proposer des projets de statues, à établir un catéchisme quelconque; son rôle est de comprendre ce qu’il y a de moins individuel dans les événements; les questions qui intéressent les chroniqueurs et passionnent les romanciers sont celles qu’il laisse le plus volontiers de côté. Il ne s’agit pas ici de justifier les violents, mais de savoir quel rôle appartient à la violence des masses ouvrières dans le socialisme contemporain.
Il me semble que beaucoup de socialistes se posent très mal la question de la violence; j’en ai pour preuve un article publié dans le Socialiste du 21 octobre 1905, par Rappoport: l’auteur, qui a écrit un livre sur la philosophie de l’histoire, aurait dû, semble-t-il, raisonner en examinant la portée lointaine des événements; tout au contraire, il les considère sous leur aspect le plus immédiat, le plus mesquin et, par suite, le moins historique. D’après lui, le syndicalisme tend nécessairement à l’opportunisme; comme cette loi ne semble pas se vérifier en France, il ajoute: « Si dans quelques pays latins, il a des allures révolutionnaires, c’est de la pure apparence. Il y crie plus haut, mais c’est toujours pour demander des réformes dans les cadres de la société actuelle. C’est un réformisme à coups de poing, mais c’est toujours du réformisme. » Ainsi, il y aurait deux réformismes: l’un, patronné par le Musée social, la Direction du travail et Jaurès, qui opère à l’aide d’objurgations à la justice éternelle, de maximes et de demi-mensonges; l’autre qui opère à coups de poing; celui-ci serait seul à la portée des gens grossiers qui n’ont pas été encore touchés par la grâce de la haute économie sociale. Les braves gens, les démocrates dévoués à la cause des Droits de l’homme et des devoirs du délateur, les blocards sociologues estiment que la violence disparaîtra lorsque l’éducation populaire sera plus avancée; ils recommandent donc de multiplier les cours et conférences; ils espèrent noyer le syndicalisme révolutionnaire dans la salive de messieurs les professeurs. Il est assez singulier qu’un révolutionnaire, tel que Rappoport, tombe d’accord avec les braves gens et leurs acolytes sur l’appréciation du sens du syndicalisme; cela ne peut s’expliquer que si l’on admet que les problèmes relatifs à la violence sont demeurés jusqu’ici très obscurs pour les plus instruits des socialistes.
Il ne faut pas examiner les effets de la violence en partant des résultats immédiats qu’elle peut produire, mais de ses conséquences lointaines. Il ne faut pas se demander si elle peut avoir pour les ouvriers actuels plus ou moins d’avantages directs qu’une diplomatie adroite, mais se demander ce qui résulte de l’introduction de la violence dans les relations du prolétariat avec la société. Nous ne comparons pas deux méthodes de réformisme, mais nous voulons savoir ce qu’est la violence actuelle par rapport à la révolution sociale future.
Plusieurs ne manqueront pas de me reprocher de n’avoir donné aucune indication utile propre à éclairer la tactique: pas de formules, pas de recettes! Mais alors à quoi bon écrire? Des gens perspicaces diront que ces études s’adressent à des hommes qui vivent en dehors des réalités journalières, du vrai mouvement, c’est-à-dire en dehors des bureaux de rédaction, des parlottes de politiciens ou des antichambres des financiers socialistes. Ceux qui sont devenus savants en se frottant de sociologie belge m’accuseront d’avoir l’esprit plutôt tourné vers la métaphysique que vers la science. Ce sont des opinions qui ne me touchent guère, attendu que j’ai toujours eu pour habitude de ne tenir aucun compte des manières de voir des personnes qui mettent le comble de la sagesse dans la commune niaiserie et qui admirent surtout les hommes qui parlent ou écrivent sans penser.
Marx aussi fut accusé, par les hauts seigneurs du positivisme, d’avoir fait, dans le Capital, de l’économie politique métaphysique; on s’étonnait « qu’il se fût borné à une simple analyse critique des éléments donnés, au lieu de formuler des recettes. ». Ce reproche ne semble pas l’avoir beaucoup ému; dans la préface de son livre, il avait d’ailleurs averti le lecteur qu’il ne déterminerait la position sociale d’aucun pays et qu’il se bornerait à rechercher les lois de la production capitaliste, « les tendances qui se manifestent avec une nécessité de fer ».
Il n’est pas nécessaire d’avoir une très grande connaissance de l’histoire pour s’apercevoir que le mystère du mouvement historique n’est intelligible que pour les hommes qui sont placés loin des agitations superficielles: les chroniqueurs et les acteurs du drame ne voient point ce qui sera regardé plus tard comme fondamental; en sorte que l’on pourrait formuler cette règle d’aspect paradoxal: « Il faut être en dehors pour voir le dedans. » Quand on applique ces principes aux événements contemporains, on risque de passer pour métaphysicien, mais cela n’a point d’importance, car nous ne sommes pas à Bruxelles, savez-vous, sais-tu, pour une fois. Quand on ne veut pas se contenter des aperçus informes formés par le sens commun, il faut bien suivre des procédés tout opposés à ceux des sociologues, qui fondent leur réputation, auprès des sots, grâce à un bavardage insipide et confus; il faut se placer résolument en dehors des applications immédiates et n’avoir en vue que d’élaborer les notions; il faut laisser de côté toutes les préoccupations chères aux politiciens. J’espère que l’on reconnaîtra que je n’ai pas manqué à cette règle.
À défaut d’autres qualités, ces réflexions possèdent un mérite qu’on ne leur discutera pas; il est évident qu’elles sont inspirées par un amour passionné pour la vérité. L’amour de la vérité devient une qualité assez rare; les blocards la méprisent profondément; les socialistes officiels la regardent comme ayant des tendances anarchiques; les politiciens et les larbins des politiciens n’ont pas assez d’injures pour les misérables qui préfèrent la vérité aux faveurs du pouvoir. Mais il y a encore des honnêtes gens en France, et c’est uniquement pour eux que j’ai toujours écrit.
Plus j’ai acquis d’expérience et plus j’ai reconnu que la passion pour la vérité vaut mieux que les plus savantes méthodologies pour étudier les questions historiques; elle permet de briser les enveloppes conventionnelles; de pénétrer jusqu’au fond des choses et de saisir la réalité. Il n’y a point de grand historien qui n’ait été tout emporté par cette passion; et, quand on y regarde de près, on voit que c’est elle qui a permis tant d’heureuses intuitions.
⁂ ⁂ Je n’ai pas eu la prétention de présenter ici tout ce qu’il y aurait à dire sur la violence, et encore moins de faire une théorie systématique sur la violence. J’ai seulement réuni et révisé une série d’articles qui avaient paru dans une revue italienne, Il Divenire Sociale, qui soutient le bon combat au delà des Alpes contre les exploiteurs de la crédulité populaire. Ces articles avaient été écrits sans plan d’ensemble; je n’ai pas essayé de les refaire, parce que je ne savais comment m’y prendre pour donner une allure didactique à un tel exposé; il m’a semblé même qu’il valait mieux leur conserver leur rédaction débraillée, parce qu’elle serait peut-être plus apte à évoquer des idées. Il faut toujours craindre, quand on aborde des sujets mal connus, de délimiter trop rigoureusement des cadres; on serait ainsi exposé à fermer la porte à beaucoup de faits nouveaux que des circonstances imprévues ne cessent de faire jaillir. Que de fois les théoriciens du socialisme n’ont-ils pas été déroutés par l’histoire contemporaine? Ils avaient construit de magnifiques formules, bien frappées, bien symétriques; mais elles ne pouvaient s’accorder avec les faits; plutôt que d’abandonner leurs thèses, ils préféraient déclarer que les faits les plus graves étaient de simples anomalies, que la science doit écarter pour comprendre vraiment l’ensemble!
CHAPITRE PREMIER Lutte de classe et violence I. — Luttes des groupes pauvres contre les groupes riches. — Opposition de la démocratie à la division en classes. — Moyens d’acheter la paix sociale. — Esprit corporatif.
II. — Illusions relatives à la disparition de la violence. — Mécanisme des conciliations et encouragements que celles-ci donnent aux grévistes. — Influence de la peur sur la législation sociale et ses conséquences.
I Tout le monde se plaint de ce que les discussions relatives au socialisme soient généralement fort obscures; cette obscurité tient, pour une grande partie, à ce que les écrivains socialistes actuels emploient une terminologie qui ne correspond plus généralement à leurs idées. Les plus notables d’entre les gens qui s’intitulent réformistes, ne veulent point paraître abandonner certaines phrases qui ont si longtemps servi d’étiquette pour caractériser la littérature socialiste. Lorsque Bernstein, s’apercevant de l’énorme contradiction qui existait entre le langage de la social démocratie et la vraie nature de son activité, engagea ses camarades allemands à avoir le courage de paraître ce qu’ils étaient en réalité, et à reviser une doctrine devenue mensongère, il y eut un cri universel d’indignation contre l’audacieux; et les réformistes ne furent pas les moins acharnés à défendre les formules anciennes; je me rappelle avoir entendu de notables socialistes français dire qu’ils trouvaient plus facile d’accepter la tactique de Millerand que les thèses de Bernstein.
Cette idolâtrie des mots joue un grand rôle dans l’histoire de toutes les idéologies; la conservation d’un langage marxiste par des gens devenus complètement étrangers à la pensée de Marx, constitue un grand malheur pour le socialisme. Le terme « lutte de classe » est, par exemple, employé de la manière la plus abusive; tant qu’on ne sera point parvenu à lui rendre un sens parfaitement précis, il faudra renoncer à donner du socialisme une exposition raisonnable.
A. — Aux yeux du plus grand nombre, la lutte des classes est le principe de la tactique socialiste. Cela veut dire que le parti socialiste fonde ses succès électoraux sur les hostilités d’intérêts qui existent à l’état aigu entre certains groupes, et qu’au besoin il se chargerait de les rendre plus aiguës; les candidats demanderont à la classe la plus nombreuse et la plus pauvre de se regarder comme formant une corporation et ils s’offriront à devenir les avocats de cette corporation; grâce à l’influence que peuvent leur donner leurs titres de représentants, ils travailleront à améliorer le sort des déshérités. Nous ne sommes pas fort éloignés ainsi de ce qui se passait dans les cités grecques: les socialistes parlementaires ressemblent beaucoup aux démagogues qui réclamaient constamment l’abolition des dettes, le partage des terres, qui imposaient aux riches toutes les charges publiques, qui inventaient des complots pour pouvoir faire confisquer les grandes fortunes. « Dans les démocraties où la foule peut faire souverainement la loi, dit Aristote, les démagogues, par leurs attaques continuelles contre les riches, divisent toujours la cité en deux camps… Les oligarques devraient renoncer à prêter des serments comme ceux qu’ils prêtent aujourd’hui; car voici le serment que de nos jours ils ont fait dans quelques États: Je serai l’ennemi constant du peuple et je lui ferai tout le mal que je pourrai lui faire ». Voilà certes une lutte entre deux classes aussi nettement caractérisée que possible; mais il me semble absurde d’admettre que ce fût de cette manière que Marx entendît la lutte dont il faisait l’essence du socialisme.
Je crois que les auteurs de la loi française du 11 août 1848 avaient la tête pleine de ces souvenirs classiques lorsqu’ils édictèrent une peine contre ceux qui, par des discours ou des articles de journaux, cherchent « à troubler la paix publique, en excitant le mépris ou la haine des citoyens les uns contre les autres ». On sortait de la terrible insurrection du mois de juin et on était persuadé que la victoire des ouvriers parisiens aurait amené, sinon une mise en pratique du communisme, du moins de formidables réquisitions imposées aux riches en faveur des pauvres; on espérait mettre un terme aux guerres civiles en rendant plus difficile la propagation de doctrines de haine, capables de soulever les prolétaires contre les bourgeois.
Aujourd’hui les socialistes parlementaires ne songent plus à l’insurrection; s’ils en parlent encore parfois, c’est pour se donner un air d’importance; ils enseignent que le bulletin de vote a remplacé le fusil; mais le moyen de conquérir le pouvoir peut avoir changé sans que les sentiments soient modifiés. La littérature électorale semble inspirée des plus pures doctrines démagogiques: le socialisme s’adresse à tous les mécontents sans se préoccuper de savoir quelle place ils occupent dans le monde de la production; dans une société aussi complexe que la nôtre et aussi sujette aux bouleversements d’ordre économique, il y a un nombre énorme de mécontents dans toutes les classes; — aussi trouve-t-on souvent des socialistes là où l’on s’attendrait le moins à en rencontrer. Le socialisme parlementaire parle autant de langages qu’il a d’espèces de clientèles. Il s’adresse aux ouvriers, aux petits patrons, aux paysans; en dépit d’Engels, il s’occupe des fermiers; tantôt il est patriote, tantôt il déclame contre l’armée. Aucune contradiction ne l’arrête, — l’expérience ayant démontré que l’on peut, au cours d’une campagne électorale, grouper des forces qui devraient être normalement antagonistes d’après les conceptions marxistes. D’ailleurs un député ne peut-il pas rendre des services à des électeurs de toute situation économique?
Le terme « prolétaire » finit par devenir synonyme d’opprimé; et il y a des opprimés dans toutes les classes: les socialistes allemands ont pris un extrême intérêt aux aventures de la princesse de Cobourg. Un de nos réformistes les plus distingués, Henri Turot, longtemps rédacteur de la Petite République et conseiller municipal de Paris, a écrit un livre sur les « prolétaires de l’amour »; il désigne ainsi les prostituées de bas étage. Si quelque jour l’on donne le droit de suffrage aux femmes, il sera, sans doute, chargé de dresser le cahier des revendications de ce prolétariat spécial.
B. — La démocratie contemporaine se trouve, en France, un peu désorientée par la tactique de la lutte des classes; c’est ce qui explique pourquoi le socialisme parlementaire ne se fond point dans l’ensemble des partis d’extrême gauche.