D'IBN KHALDOUN. 57 fondamentaux de l'art du gouvernement, le vrai caractère des évé- nements/ les différences offertes par les nations, les pays et les temps en ce qui regarde les mœurs, les usages, la conduite, les opinions, les sentiments religieux et toutes les circonstances qui influent sur la société. Il doit savoir ce qui, de tout cela,: subsiste encore, afin de pouvoir comparer Je présent avec le passé, distin- guer les points dans lesquels ils s'accordent ou se contredisent, montrer les raisons de ces analogies et de ces dissemblances, ex- pliquer l'origine des dynasties et des religions, indiquer les époques où elles ont paru, les causes qui ont présidé à leur naissance, les faits qui ont provoqué leur existence, la position et l'histoire de. ceux qui ont contribué à les établir. En un mot, il doit. connaître à fond les causes de chaque événement, et les sources de. chaque renseigne- ment. Alors il pourra comparer les narrations qu'on lui a transmises avec les principes et les règles qu'il tient à sa disposition; si un fait s'accorde avec ces règles et répond à tout ce qu'elles exigent, il peut P. 44. le considérer comme authentique; sinon il doit le regarder comme apocryphe et le rejeter. * • • * *?s K î. ^. ^?
C'est en supposant l'emploi de cette attention scrupuleuse par les historiens, que les anciens ont accordé à leurs travaux la plus haute estime. Plusieurs savants, tels que Taberi; El-Bokhari, et leur prédé- cesseur Ibn Ishàc, ont adopté cette marche \ tandis que d'autres,' en * grand nombre, n'y ont pas même songé; aussi ces derniers, dans leurs écrits, ne font que déceler leur ignorance du secret que tout historiographe doit connaître. Les esprits vulgaires et ceux à qui il manque des connaissances solides ont du mépris pour les ouvrages historiques; ils ne veulent pas en apprendre le contenu, ni en faire le sujet de leurs études, ni mettre quelque empressement à se les procurer; (car, dans ces traités, on voit, pour ainsi dire, que) le trou- peau bien entretenu est confondu avec celui auquel on n'avait donné aucun soin, que les noyaux sont mêlés avec les coques et que le mensonge est incorporé avec la vérité: Le terme de toute chose est en Dieu. (Coran, sour. xxxi, vers. 2 i.) w > Prolégomènes. 8 58 PROLÉGOMÈNES Les ouvrages historiques recèlent un autre genre d'erreurs pro- venant de la négligence des auteurs; qui ne tiennent aucun compte des changements que la différence des temps et des époques amène dans l'état des nations et des peuples. C'est là une véritable maladie, qui peut rester longtemps inconnue, atténdu qu'elle ne se manifeste qu'au bout d'une suite de siècles, et qu'elle n'est entrevue que par un très-petit nombre d'hommes. En effet, l'état du monde et des peuples; leurs usages; leurs opinions ne subsistent pas d'une manière uniforme et dans une position invariable: c'est, au contraire, une suite de vicissitudes qui persiste pendant la succession des- temps, une transition continuelle, d'un état dans un autre. Les changements qui ont lieu pour les individus, les temps, de courte durée et les villes ont lieu également pour les grands pays, les provinces, les longues périodes de temps et les empires, selon la règle suivie par Dieu à l'égard de ses serviteurs. (Coran, sour. xl, vers. 85.)
Jadis, dans le monde, ont habité les Perses de la première race, les Assyriens, les Nabatéens, les Tobbâ, les, enfants d'Israël et les Coptes. Ces nations ont eu chacune des caractères qui leur étaient propres en ce qui regarde leurs dynasties, leurs empires, leurs mo- des de gouvernement, leurs arts, leurs langues, leurs idiomes, leurs relations de tout genre avec* leurs contemporains, et la manière dont P. 45. chacune établit la civilisation dans son pays 1. Les traces qui sub- sistent encore de leur existence nous offrent la preuve de. cette vé- rité. Après elles, sont venus les Perses de la seconde race, les Ro- mains et les Grecs, les Arabes et les Francs; les circonstances qui caractérisaient les âges précédents ont subi des changements, et les usages anciens ont fait place à d'autres, les uns analogues à ceux qui venaient de disparaître, les autres entièrement différents. Plus tard, l'islamisme apparut au monde et amena le règne des Arabes descen- dus de Moder; une nouvelle révolution eut encore lieu dans toutes les circonstances dont nous parlons. Alors s'introduisirent des usages dont on retrouve encore une grande partie, usages que les pères ont 1 La leçon des manuscrits est ^Uv^t.. ■•-'«.
D'IBN KHALDOUN. 59 transmis à leurs enfants. La domination des Arabes passa à son tour; lés jours de leur prospérité s'écoulèrent, et les anciennes générations qui avaient fondé la gloire de leur nation et la puissance de leur em- pire cessèrent d'exister. L'autorité devint le partage de peuples étrangers, tels que les Turcs dans l'Orient, les Berbers dans l'Occi- dent, les Francs dans le Nord. La chute (de la puissance arabe), ayant entraîné celle de plusieurs autres peuples, amena un nouvel état de choses et fit disparaître certains usages dont oh;a oublié maintenant le caractère et l'existence. Selon l'opinion générale, la cause qui pro- duit ces changements dans les mœurs et les coutumes, c'est l'em- pressement de chaque nation à imiter les habitudes de son prince, ainsi que le dit cette maxime proverbiale: « Les hommes suivent la religion de leur roi. » Lorsqu'un prince ou un chef puissant s'empare de l'autorité souveraine, il ne manque jamais d'adopter presque tous les usages de son prédécesseur, sans toutefois renoncer à ceux de sa propre nation; de là il résulte que les coutumes de la nouvelle mo- narchie diffèrent, en quelques points; de celles delà nation qu'elle a remplacée. Qu'un nouveau changement survienne, la dynastie qui s'élève ensuite fait aussi un mélange des usages établis avec ceux qui lui sont personnels, d'où il résulte une altération dés coutumes prér cédentes, et surtout de celles de la première dynastie. Ce change-' ment va toujours en augmentant et aboutit à une dissemblance en- tière. Ainsi, tant que des peuples et des nations se succéderont dans P. 46. l'exercice de la souveraineté et dans, la possession de l'empire, leur manière d'être et leurs mœurs subiront toujours de nouvelles mo- difications. > r« 4 « ■ On sait que l'homme est naturellement porté à fonder des juge- ments sur des analogies et des ressemblances. Ge procédé, n'est pas à l'abri de l'erreur, et^ lorsque Tétourderie et le défaut de réflexion 1 s'y joignent, il écarte ceux qui l'emploient du but qu'ils se iproposent, et lès détourne de ce qui fait l'objet de leurs recherches. Celui qui 1 A la place de ^ les* manuscrits portent ^ &U*itj,: qui est la bonne leçon., p 3.
60 PROLÉGOMÈNES entend raconter les événements des temps passés et qui ne se doute pas des modifications ni des* changements survenus dans la société humaine, établit, au premier abord, un rapprochement entre ces faits et les choses qu'il a apprises ou dont il a été témoin. Or comme ces deux termes de comparaison peuvent offrir. des différences considéra- bles, on s'expose à commettre de graves méprises.. & Il faut ranger dans ce genre, d'erreurs ce que les historiens racon- tent au sujet d'El-Haddjadj. Son père, disent-ils, était maître d'école. Or, de nos jours, l'enseignement est un métier 1 que l'on exerce pour vivre et qui ne convient en aucune façon aux personnes dont la famille exerce une grande influence. Le maître d'école est un être, • sans conséquence; iLoccupe dans la. société une position inférieure et ne fait aucune figure dans le -monde. Beaucoup de gens pauvres, qui exercent des arts où des métiers pour gagner leur" vie, s'ima- ginent qu'à l'exemple d'El-Haddjadj ils pourront atteindre aux plus hautes destinées, bien qu'ils n'en soient pas dignes; et ils se figu- rent qu'un tel changement ne serait pas impossible.. Cédant aux suggestions de l'ambition, ils cherchent à monter aux honneurs; mais la corde qu'ils tiennent entre les mains se casse, et ils tombent dans un précipice.où la mort et la ruine les attendent. Ils ne comprennent pas combien* de pareilles prétentions sont absurdes chez des gens de leur espèce, des malheureux qui doivent exercer un art ou un métier pour soutenir leur existence. IL n'en était pas ainsi sous les deux premières dynasties de l'islamisme: à cette épo- que, l'enseignement ne passait- nullement pour un métier; il consis- tait à communiquer aux autres les ordres qu'on avait entendus de la bouche du législateur, et à leur apprendre les principes religieux dont ils n'avaient point de connaissance, et cela se faisait à titre de communication gratuite. Aussi les hommes de haute naissance et les p. 4 7. puissants chefs de tribu qui avaient combattu pour établir la religion étaient ceux- qui enseignaient le Coran et les lois émanées du Pro- phète; c'était de leur part une simple communication de doctrines, et 1 Pour £>L^JI, lisez £>UwJ!. c D'IBN KHALDOUN. 61 nullement l'exercice d'un enseignement mercenaire, car il s'agissait du livre sacré que Dieu avait envoyé à leur Prophète, et dont lès prescriptions devaient être la règle de leur conduite. L'islamisme, pour lequel, ik avaient combattu jusqu'à la mort 1, était leur re- ligion, et ils se faisaient gloire de Je posséder seuls entre tous les peuples; donc ils s'empressèrent d'enseigner ses doctrines et de les faire comprendre à leur nation. Dans l'accomplissement de cette tâche, ils ne se laissèrent pas arrêter par les reproches de f orgueil ou par les remontrances de l'amour-propre v la preuve en est que- le Prophète, en congédiant les députations des tribus arabes, les fai- sait accompagner par les principaux d'entre ses compagnons, char- gés d'enseigner, à ces peuples les préceptes de la loi religieuse qu'il avait apportés aux hommes. Ces missions furent confiées par lui à ses dix. principaux compagnons, puis à d'autres d'un rang inférieur. Lorsque l'islamisme fut solidement établi et que les racines de la re- ligion se furent affermies, les peuples les plus éloignés le reçurent des mains de ses adhérents; mais, après un laps de temps, cette doctrine subit des modifications: on avait tiré des textes sacrés des maximes pour les appliquer à la solution des nombreux cas qui se présentaient sans cesse devant les tribunaux, de sorte qu'on sentit la nécessité d'un code qui mettrait la justice à l'abri des erreurs. La connaissance de la loi, devenue alors une acquisition importante, exigea un enseigne- ment régulier, lequel prit bientôt place au nombre des arts et des professions, ainsi que nous l'expliquerons dans le chapitre consacré à la science et à l'enseignement. Les chefs des grandes tribus, de r vant s'occuper à maintenir la puissance de l'empire et l'autorité du souverain, abandonnèrent la science (de la loi) à ceux qui voulaient bien s'y adonner; aussi l'enseignement devint une de ces professions dont l'exercice fait vivre. Les gens riches et les grands personnages de l'Etat dédaignèrent de s'y livrer; il passa entre les mains de quel- ques hommes sans considération, tomba au rang de simple métier et P. 48. resta exposé au dédain des nobles et des courtisans. El-Haddjadj était 1 Pour f^Jjcs», lisez [jtaij.. * ■ - » 62 PROLÉGOMÈNES' fils de Youçof, Tua des principaux. membres de la tribu de Thakîf; Tout le monde sait que ces chefs portèrent au plus haut degré l'es- prit de corps et de famille, sentiment naturel aux Arabes^ et que, sous le rapport de la noblesse, ils rivalisaient avec les.Côreïch. L'en-r seignement du Coran n'était point alors ce qu'il est aujourd'hui; un métier qui fait vivre; il n'avait éprouvé aucun changement depuis l'origine de l'islamisme. *r..
Dans cette classe d'erreurs il * faut ranger les idées que se font certaines gens, lorsque, feuilletant les livres d'histoire, ils appren- nent qu'autrefois lés cadis se mettaiènt à la tête des armées et exer- çaient le. commandement • dans les expéditions militaires. Aveuglés par l'ambition, ils aspirent à un rang pareil, parce qu'ils s'imaginent que l'office de cadi est encore aujourd'hui ce qu'il était dans ces temps-là. Ils pensent toujours au chambellan Ibn Abi Amer 1, qui exerça l'autorité suprême au nom du khalife Hicham, et ils n'oublient pas Ibn Abbad 2, de Séville, l'un des chefs qui se partagèrent les pro- vinces de l'Espagne (musulmane) 3. Ayant entendu raconter que ces deux personnages avaient pour pères des cadis, ils s'imaginent que les cadis de cette époque étaient comme -ceux de- nos jours, et ne se, doutent pas que, dans l'emploi de cadi, il est survenu des usages très*opposés à ceux des temps anciens; fait dont nous donnerons l'explication dans Ie> chapitre qui -traite de cette charge. Ibn Abi Amer et Ibn Abbad appartenaient à ces tribus arabes qui avaient sou- tenu la puissance des Omeïades en Espagne, et qui en étaient les partisans les plus dévoués. On sait que chacun.de ces personnages tenait un rang élevé dans sa tribu; et ce n'est point par suite de la charge de cadi, telle qu'elle est aujourd'hui, qu'ils sont parvenus à un haut commandement et à la souveraineté. Autrefois l'office de cadi était confié à des hommes influents et appartenant, soit aux 1 Le célèbre El-Mansour. (Voy. ci-après intitulé Scriptorum loci de Abbadidis, 8 Voyez, sur l'histoire des Abbadides, 3 Ces événements eurent lieu après la rois de Séville, l'ouvrage de M. R. Dozy, chute des Omeïades. > * D'IBN KHALDOUN. 63 tribus qui étaient au service de l'empire, soit au corps des clients attachés à la maison du souverain* Les cadis remplissaient alors f les mêmes fonctions que, de nos jours, on confie aux vizirs dans le Maghreb: ils sortaient à la.tète des armées pour faire les campagnes d'été, et ils avaient la direction des affaires les plus importantes, affaires qui ne, se confient qu'à des hommes auxquels la puissance de leur famille donne les moyens d'exécution. Ceux' qui entendent parler de ces faits tombent souvent dans Terreur, parce qu'ils assi- milent un ordre de choses à un autre qui en diffère.
Ge genre de méprise est très-commun de nos jours, surtout parmi 1 les (musulmans) espagnols peu éclairés. Cela tient, à l'extinction de tout esprit de corps chez eux, changement amené, il y a plusieurs siècles, par la ruine de la puissance arabe dans ce pays et par la chute de la dynastie qu'elle y avait fondée. Délivrés de la domina- tion des Berbers 2, peuples chez lesquels a- toujours existé un vif sentiment de nationalité, ces Arabes ont perdu l'esprit de Corps et d'assistance mutuelle qui mène à. la puissance, et ne conservent que leurs généalogies. Tombés au rang des peuples soumis qui ne se prêtent aucun secours les uns aux autres, subjugués par la force, abreuvés d'humiliations, ils s'imaginent qu'avec de la naissance et un emploi dans le gouvernement, on parvient facilement à conquérir un royaume et à gouverner les hommes. Vous trouverez, chez eux; jus- qu'aux hommes de métier et aux simples artisans qui rêvent le pou- voir et qui cherchent à le saisir. Celui qui a vu de près l'état des tribus dans le Maghreb, l'esprit de corps qui les anime, les empires qu'elles ont fondés et la manière dont ces peuples et ces tribus établis- sent leur domination, ne se laisse guère tomber dans de pareilles erreurs et se trompe rarement dans l'appréciation de ces matières. i 1 Avant le mot JW, il faut insérer la préposition qa; „ * C'est-à-dire, les Almoravides et leurs successeurs, les Almoliades. Ceux-ci appar- tenaient aux Iribus masmoudiennes qui habitaient la chaîne de l'Atlas marocain; les premiers faisaient partie des Lemtouna et d'autres tribus berbères qui habitaient le grand désert, entre le Sénégal etTen- 64 PROLÉGOMÈNES Il en est de même de la marche suivie par les historiens, lorsqu'ils traitent d'une dynastie et de la suite de ses rois. Ils ont soin d'indi- quer le nom du prince, sa généalogie, le nom de sa mère, celui de son père, ceux de ses femmes 1, son titre, l'inscription gravée sur son sceau, le nom dë son cadi, celui de son chambellan (hadjeb) et celui de son vizir. Dans tout cela, ils se piquent de suivre l'exemple donné par les historiens de la dynastie omeïade et de celle des Abbacides; mais ils n'ont pas compris le but que ces écrivains avaient en vue. Dans ces temps, déjà anciens, les chroniqueurs destinaient leurs livres à l'usage de la famille régnante. Les jeunes princes désiraient connaître l'histoire de leurs aïeux et les événements de leur. règne, afin de marcher sur leurs traces et de se régler sur leurs exemples; ils sentaient surtout la nécessité de gagner les personnages qui oc- cuperaient de grandes placés quand le trône viendrait à vaquer 2, et de conférer des charges et des. emplois aux créatures 5 de la maison royale et à' ses anciens serviteurs. Or les cadis comptaient alors au nombre des soutiens 4: de l'empire et prenaient rang parmi les vizirs, ainsi que nous l'avons dit. Les historiens se trouvèrent donc obligés de fournir ce genre de renseignements. Mais, lorsque les empires sont séparés par dés distances considérables ou par de grands in- tervalles de temps, les lecteurs ne cherchent que l'histoire des souverains eux-mêmes, les moyens, d'établir une comparaison entre les dynasties sous le rapport de leur puissance et de leurs conquêtes, et l'indication des peuples qui leur avaient résisté ou qui avaient suc- combé dans la lutte. Quel avantage y a-t-il donc, pour l'historien, de rapporter les noms des enfants d'un ancien souverain, les noms de ses femmes, l'inscription gravée sur son anneau, son titre hono- rifique, les noms de son cadi, de son vizir et de son chambellan, • * 1 Lisez **Luj.
* Littéralement, « ceux qui restent après 1 eur règne, » -,. 3 Le mot çiLiws, que nous avons rendu par créatures, est employé par notre auteur pour désigner les protégés de la dy- nastie régnante, des gens qu'elle a tirés du néant pour se les attacher. * Pour *.K*as-, lisez iu^ofr.
D'IBN KHALDOUN. 65 surtout lorsqu'on ne connaît ni l'origine; ni la généalogie, ni les actions par lesquelles ces personnages se sont distingués?
En suivant cette marche, les historiens ont cédé à l'esprit d'imita- tion, sans remarquer les motifs qui portèrent les aneiéns écrivains à l'adopter; ils ne se sont pas même donné la peine d'apprendre le vé- ritable but de l'histoire. Je conviens que l'on doit faire mention de certains vizirs qui ont laissé de grands souvenirs et dont la renom- mée 1 a éclipsé celle de leurs souverains; tels sont, par exemple, El- Haddjadj, les fils d'El-Mohelleb, les Barmekides, les fils de Sehel Ibn Noubakht 2, Kafour, ministre des Ikhchîdites, Ibn Abi Amer 3, et autres. On ne blâmera pas l'auteur qui veut nous donner une es- quisse de leur histoire, accompagnée de quelques indications rela- tives aux diverses circonstances de leur viei car ils s'étaient placés au niveau de souverains. ■ / f. ^ * Nous terminerons ce chapitre par une observation qui peut avoir son utilité. L'histoire est proprement le récit des faits qui ont rapport à une époque ou à un peuple; mais l'historien doit d'abord nous donner des notions générales sur chaque pays, sur chaque peuple et sur chaque siècle, s'il veut appuyer sur une base solide les ma- P. 5i. tières dont il traite, et rendre intelligibles les renseignements qu'il va fournir. On avait déjà adopté ce système dans la composition de cer- tains ouvrages, le Moroudj ed-Deheb, par exemple, dans lequel l'au- teur, Masoudi, a dépeint l'état où se trouvaient les peuples et les pays de l'Orient et de l'Occident à l'époque où il écrivait, c'est-à-dire en l'an 33o (94.1-940 de J. C). Ce traité nous fait connaître leurs croyances, leurs mœurs, la nature des contrées qu'ils habitaient, leurs montagnes, leurs mers, leurs royaumes, leurs dynasties, les ramifi- cations de la race arabe et celles des nations étrangères; aussi est-il un modèle 4 sur lequel les autres historiens se règlent, un ouvrage 1 Sehel avait deux fils, El-Fadl et El- Ire de Hicham, dixième souverain de la Hacen, qui furent, tous les deux; vizirs du dynastie omeïade d'Espagne.
khalife abbacide El-Mamoun. 4 Pour L#l, lisez LUf.
Prolégomènes. 9 ' - 66 PROLÉGOMÈNES fondamental sur lequel ils s'appuient pour prouver la vérité d'une bonne partie de leurs renseignements. Ensuite Vint El-Bekri 1, qui suivit une marche analogue pour ce qui concerne exclusivement les routes et les royaumes; car il laissa de côté toutes les circons- tances qui ne se rattachaient pas à ce sujet. Cette omission s'explique quand on se rappelle qu'à l'époque où il écrivait les divers peuples du monde avaient peu changé de, pays, et que leur manière d'être Savait pas éprouvé de grandes modifications. Mais aujourd'hui, je veux dire à la fin du vnî e siècle 2,- la situation du Maghreb a subi une révolution profonde, ainsi que nous le voyons, et a été totalement bouleversée: des nations berbères, habitant ce pays depuis les temps les plus reculés, ont été remplacées par des tribus arabes qui, dans le v e vsiècle, avaient envahi cette" contrée, et qui; par leur grand nombre et par leur force, avaient subjugué les populations, enlevé une grande partie de* leur territoire et partagé avec elles la jouis- sancedes pays dont elles conservaient encore la possession 3. Ajou- tons à cela que, vers le milieu de ce vni e siècle, une pesté terrible vint fondre sur les peuples de l'Orient et de l'Occident 4; elle mal- traita cruellement les nations, emporta une grande partie de cette génération, entraîna et détruisit les plus beaux résultats de la civili- sation. Elle se montra lorsque les empires étaient dans une époque de p, 52. décadence et approchaient du terme de leur existence; elle brisa leurs forces, amortit leur vigueur, affaiblit leur puissance, au point qu'ils étaient menacés d'une destruction complète. La culture des terres s'arrêta, faute d'hommes; les * villes 'furent dépeuplées, les édifices tombèrent en ruine, les chemins s'effacèrent, les monuments dispa- rurent; les maisons, les villages, restèrent sans habitants; les nations 1 Abou Obeïd el-Bekrï," célèbre géo- * Le ix° siècle deThégire commença en graphe et natif d'Espagne, mourut en 4 septembre i3o,7deJ.C.
1094 de J. C. (Voy. pour plus de détails 3 La bonne leçon est ^ Jù Ui.
les Recherches sur V Histoire de l Espagne * 11 s'agit de la grande peste noire qui cée en têle de ma traduction de l'ouvrage de J. C. Au nombre de ses victimes furent d'El-Bekri intitulé Description de. V Afrique le- père et la mère de notre auteur. ' * septentrionale.)
D'IBN KHALDOUN. 67 et les tribus perdirent leurs forces, et tout le pays cultivé changea d'aspect, ^ -.. y t Je dois supposer que les contrées de l'Orient ont. été atteintes des mômes maux qui frappèrent l'Occident; ce fléau a dû y exercer ses ra-r vages en proportion de l'étendue des pays et du nombre de la popu- lation. Il me semble que la voix.de la nature, ayant alors ordonné au monde de s'abaisser et de s'humilier, le monde s'était empressé d'obéir: Dieu est l'héritier de la terre et de ce quelle porte..,*.
Lorsque l'univers éprouve un bouleversement complet, on. dirait qu'il va changer de nature, afin de subir une nouvelle création et de s'organiser de nouveau. Donc il faut aujourd'hui un historien qui puisse constater l'état du monde, des pays et des peuples, indiquer les changements qui se sont opérés dans les -usages et.les croyances'^ et prendre le chemin que Masoudi avait suivi en traitant des affaires de son temps. Ainsi que cet auteur, un tel historien servirait d'exemple et de guide aux annalistes futurs. \ s * • » #. l -, n. i Dans cet ouvrage, je fournirai ces renseignements, autant que mon séjour dans le Maghreb me permettra de le faire. J'en parlerai directe-; ment, ou bien je les indiquerai, par occasion, dans le corps du récit; car mon intention est de me borner à l'histoire du Maghreb, de ses tribus, de ses nations, de ses royaumes et de ses dynasties. Je ne veux pas m'occuper des autres pays, attendu qu'il me manque les connaissances nécessaires en ce qui regarde l'Orient et ses peuples; car des renseignements transmis de vive voix ne nie suffiraient pas?. P. 53. Masoudi a pu envisager ce sujet dans toute son étendue, parce que, dans ses fréquents voyages, il avait parcouru un grand nombre de pays, ainsi qu'il le déclare lui-même dans son livre. Mais il faut ajouter qu'il parle d'une manière trop concise des affaires du Maghreb. // existe un être plus savant que tous les érudits (Coran, sour. xu, vers. 76); c'est à Dieu qu'il faut rapporter toute science* L'homme est faible, 1 Après avoir terminé l'histoire du son histoire de l'Orient. Il publia une nou- Maghreb et des Berbers, l'auteur, com- velle édition de son ouvrage après avoir vécu posa ses Prolégomènes; ensuite il rédigea en Egypte plusieurs années et visiléla Syrie, 68 PROLÉGOMÈNES impuissant, et, tant par devoir que par nécessité, il doit faire l'aveu de son incapacité. Celui qui a Dieu pour soutien verra les routes s'a- planir devant lui, et un succès complet couronner ses efforts et ses recherches; Nous allons, avec laide de Dieu, entreprendre de réali- ser le plan de notre ouvrage. Dieu est le directeur, le secourable; c'est en lui que l'on doit mettre sa confiance!
Il nous reste à faire quelques observations préliminaires concer- nant la manière dont nous avons exprimé le son de certaines lettres qui n'appartiennent point à la langue arabe, et que nous devons re- présenter dans cet ouvrage. v" % % ^ f* Il faut savoir que, dans/la prononciation, les lettres, ainsi qu'il sera expliqué ci-après, expriment les variétés des sons qui sortent du larynx et se produisent par le brisement qu'éprouve la voix en frappant la luette, les extrémités de la langue, ainsi que le gosier, le palais ou les dents, et aussi par le battement des lèvres: la variété des sons tient à ces diverses manières de les modifier. Les lettres ar- ticulées offrent à l'oreille des différences sensibles et servent à former des paroles qui indiquent des idées. Les sons énoncés par un peuple ne sont pas toujours identiques avec ceux d'un autre: une nation a des lettres qui manquent chez sa voisine/ Celles que les Arabes em- ploient sont au nombre de vingt-huit, comme chacun sait; mais nous p. 54. trouvons chez les Hébreux des lettres qui n'existent pas dans notre langue, et celle-ci, à son tour, en présente qui sont étrangères à la langue des Hébreux* Il en est v de même des Francs, des Turcs, des Berbers et d'autres peuples étrangers. Or, en écrivant l'Arabe, on est convenu de représenter le son des lettres au moyen de signes écrits qui se distinguent par leur forme. C'est ainsi qu'ont été inventés les ca- ractères elif, ba, djîm^ra, ta, etc. jusqu'à la dernière, des vingt-huit lèttres. Mais, lorsque les Arabes rencontrent une lettre (articulée) qui ne fait pas partie des lettrés de leur langue, ils ne lui donnent aucun représentatif écrit, et s'abstiennent de l'indiquer. Quelquefois cependant il se. trouve des écrivains qui, pour figurer un son de cette nature, lé représentent par le signe de la lettre qui, dans notre bouche,