1 Abd Allah lbn el-Mocaffà, l'auteur de Siradj eUMolouh, est une sorte de manuel la traduction arabe des fables de Bidpaï, "* - à l'usage des souverains, et renferme un fut employé dans les bureaux du gouvër- grand nombre d'anecdotes plus ou moins nement abbacide comme secrétaire rédac- instructives, que l'auteur a distribuées en teur. H fut mis à mort, vers l'an i3q, soixante-deux chapitres. M. Dozy en a (756-757 de'J.'C), par l'ordre du kha: donné quelques-unes dans la seconde édilifc EUMansour. tion de ses Recherches sur l'histoire et h * Abou Bekr Mohammed et-Tortouchi littérature de l'Espagne durant le moyen naquit à Torlose en Espagne, vers l'an âge, t. Il, p. 254 et suiv. On trouvera 45 1 ( 1059 d* J. C). Il voyagea en Orient, une note de M. QuaLremère sur Tortouchi fit le pèlerinage et mourut à Alexandrie, dans le Journal asiatique de 1861, cahier D'IBN KHALDOUN. 83 obscurités dont le sujet était entouré. Son ouvrage île sert qu'à nous transmettre les idées des autres et ne forme qu'une suite d'exhor- tations semblables à des sermons. L'auteur a, pour ainsi dire, rôdé autour dù but sans pouvoir le découvrir; il n'a pas bien compris ce qu'il voulait faire, et il n'a traité aucune question d'une manière complcte. v<: v s * *■ * ' Quant à moi, ce fut une inspiration céleste qui me conduisit vers cette entreprise, en me faisant rencontrer une science qui me rendit le dépositaire de ses secrets et son -interprète le plus fidèle 1. Si j'ai pu traiter à fond les questions qui s'y rattachent, si j'ai su reconnaître les divers aspects et les tendances de cette science et la distinguer ainsi des autres, cela a été l'effet de la faveur et de la direc- tion divines. Si, dans l'énumératiôn de ses caractères distinctifs, quel- que chose m'a échappé, si quelque question se trouve confondue avec une autre, lë lecteur critique saura-bien rectifier mon erreur; mais j'aurai toujours le mérite de lui avoir frayé la route et indiqué le chemin; et Dieu dirige par sa lumière' ceux qu'il lui plaît*. , Nous allons maintenant exposer dans ce premier livre tout ce qui arrive au genre humain dans son état social: les divers caractères de la civilisation, la souveraineté, les manières de s'enrichir, les sciences, les arts, et cela' par des méthodes démonstratives qui feront voir comment on doit procéder à la vérification des connaissances répan- dues dans les hautes et les basses classes de la société, et qui servi- ront à dissipër bien des illusions, à fixer bien des incertitudes/ 4 se trouvent chez Djolieïna. » Dans les ma- nuscrits des Prolégomènes, les mots jj*» ùj£ ont été altérés de toutes les manières par les copistes. Dans l'édition de Boulac, le mot ^.w est remplacé par le mot ^^-j» ce qui n'offre aucun sens.
* Coran, sour. xxiv, vers. 35. On y lit: ©^j-X-J « vérs sa lumière, » à la place de o^^âj «par sa lumière. » j, 1 L'auteur a dû écrire: e^Xj ^» oyAÂ. i>^> UIjo>j a qui nous apprit l'âge de son chameau et qui nous lit le Djo- heïna de son histoire, » La première de ces expressions est expliquée dans le com- mentaire des Séances de Hariri, édition de M. de Sacy, page aP. Par la seconde, l'auteur veut rappeler le proverbe: oJ^c a les nouvelles certaines 84.PROLÉGOMÈNES p. 6 7. - L'homme se distingue de: tous les êtrès vivants par des attributs qui lui sont propres; dans ce nombre on doit ranger, v i° Les sciences et les arts: ils sont le produit de la réflexion, faculté qui distingue l'homme dés animaux,' et l'élève au-dessus de toutes les créatures. — ■ V *;.
2° Le besoin d'une autorité qui puisse réprimer ses écarts, d'un gouvernement,qui ait le pouvoir de. le contenir. De tous les ani- maux, l'homme est le seul qui ne. saurait exister; sans cela. Si, comme on l'assure,.on, trouve quelque chose dè semblable parmi les abeilles et les sauterelles, c'est, chez ces insectes, le résultat de l'instinct, non de la réflexion ni de la méditation.
3° L'industrie et le travail, qui fournissent les divers moyens dè vivre. En effet, Dieu ayant soumis les hommes à' la nécessité, de se nourrir afin de conserver leur vie et de maintenir leur existence, il les dirige lui-même vers la recherche de ce qui leur est nécessaire. Le Dieu très-haut a dit: Dieu a donné à tous les êtres unemature spé- ciale, pais il les a dirigés. (Coran, sôur. xx, vers. 62.) - u « 4° La sociabilité, c'est-à-dire le sentiment qui porte les hommes à demeurer ensemble, soit dans des villes, soit sous des tentes/ Ils y sont conduits par leur penchant pour la société et par l'exigence de leurs besoins, car la nature les porte à s'entr aider dans la re- cherche de la subsistance, ainsi que nous l'expliquerons plus loin.
5° et 6° L'état social. II a deux aspects: la vie nomade et la vie à demeure fixe. La première est celle qui a lieu dans les plaines, sur les montagnes, ainsi que sous les tentes des nomades qui parcourent les pâturages situés dans les déserts ou sur les limites de la région sahlonneusé. La seconde est celle qui se passe dans les cités, les vil- lages, les villes et les hameaux 1; l'homme s'y tient afin de pourvoir à sa sûreté et d'être protégé- par des murailles. Dans toutes ces cir- constances, l'état social subit des modifications essentielles en ce 1 est le pluriel de «y^, dichra, rie, pour désigner un village situédans un de même que o^î^* esl le pluriel de pays de montagnes.
extase. Le mol dichra s emploie, en Algé* * k D'IBN KHALDOUN. 85 qui regarde la réunion des individus en société. Il est donc néces- saire que ce premier livre, avec les matières qu'il traite, soit divisé en six sections: i° Sur la société en général, sur les variétés de la race humaine p. 68. et sur les pays quelle occupe; 2° Sur la civilisation chez les nomades, sur les tribus et les peuples à demi sauvages; 3° Sur le gouvernement dynastique, le khalifat, la royauté, et les dignités qui existent nécessairement dans un empire; 4° Sur les caractères dé la civilisation* qui résulte de la vie à de- meure fixe, sur (le rôle que jouent) les villes et les provinces; 5° Sur les métiers, les divers moyens de se procurer la subsistance et de faire fortune; \? ' •.
6° Sur les sciences, les moyens de les acquérir et de s'ins- truire: * J'ai placé la vie nomade avant la vie à demeure fixe, parce que (dans l'ordre du temps) elle a précédé toutes les formes que celle-ci avait pu prendre. On trouvera plus loin la démonstration de ce prin- cipe. Le même motif m'a fait placer la royauté avant les villes et les provinces. Le rang que j'ai assigné aux moyens de se procurer la subsistance se comprend, lorsqu'on sait quils constituent un état de choses absolument nécessaire et exigé par la nature, tandis que l'étude des sciences est le résultat de la civilisation perfectionnée t ou de celle qui a produit des besoins factices. Or ce qui est nécessaire par sa nature doit passer avant ce qui est de luxe. J'ai rangé dans un même., chapitre les métiers et les moyens pour l'homme, de gagner sa vie, parce que les premiers ont certains rapports avec les seconds, surtout quand on les envisage tous comme produits de la civilisation. Ceci est. un point sur lequel je reviendrai plus tard.,, 86 PROLÉGOMÈNES PREMIÈRE SECTION.
SUR LA CIVILISATlOiN EN GENERAL. PLUSIEURS DISCOURS PRELIMINAIRES.
Ce discours préliminaire servira à démontrer que la réunion des hommes en société est une chose nécessaire. C'est: ce que, les philo- sophes ont exprirhé par cette maxime: > L'homme rde sa nature % est citadin. « Ils veulent dire, par ces mots, que l'homme ne saurait se 69. passer de société, terme, que, dans leur langage, ils remplacent par celui de cité. Le mot civilisation 1 exprime la même* idée.. Voici la preuve de leur maxime 1 Dieu le tout-puissant a créé l'homme et lui a donné une forme qui ne peut exister sans nourriture. 11 a voulu que l'homme fût conduit à chercher cette nourriture par une impulsion innée et par le pouvoir qu'il lui a donné de se la procurer. Mais la force d'un individu isolé serait insuffisante- pour obtenir la quantité d'aliments dont il ça besoin, et ne saurait lui procurer.ee qu'il faut pour soutenir sa vie. Admettons, par la supposition la plus modérée, que l'homme obtienne assez de hlè pour se nourrir pendant un jour; il ne pourrait s'en servir, qu'à la suite de plusieurs manipu- lations, le grain devant subir la mouture, le pétrissage et la cuisson. Chacune de ces opérations exige des ustensiles, des instruments, qui ne sauraient être confectionnés sans le.concours de divers.arts, tels que ceux du forgeron, du menuisier et du potier; Supposons même que l'homme mange le grain en nature, sans lui faire subir aucune préparation; eh bien! pour s'èn procurer il doit se livrer à des travaux encore plus nombreux, tels que l'ensemencement, la moisson et le foulage, qui fait sortir le blé de l'épi qui le renferme. Chacune de ces 1 En arabe, o[>-^» omran. Ce mot civilisation,» en un mot ce qui garnit, signifie «un lieu habité, la culture, la un pays, population d'un pays, sa prospérité, la D'IBN KHALDOUN. 87 opérations, exige encore des. instruments et des procédés d'art beau- coup plus nombreux que ceux qui, dans le premier cas, doivent être mis en usage. Or il est impossible qu'un seul individu puisse exécuter cela en totalité, où même en partie. Il lui faut absolument les forces d'un grand nombre de ses semblables afin de y se procurer la nourri- ture qui est nécessaire pour lui et pour eux, et cette aide mutuelle as- sure ainsi la subsistance d'un nombre d'individus beaucoup plus con- sidérable. H en est de même pour la défense de la vie:' chaque. homme a besoin d'êtrè soutenu par des individus' de son espèce.;En effet, Dieu le très-haut, lorsqu'il organisa les animaux et leur distribua des forces, assigna à un grand nombre, d'entre eux une part supérieure à P. celle de l'homme. Le cheval, par exemple, est beaucoup plus fort que l'homme; il en. est de même de l'âne et du taureau. Quant au lion et à l'éléphant, leur force surpasse prodigieusement celle de l'homme.
Comme il est dans la nature des animaux d'être toujours en guerre les uns avec lés autres, Dieu a fourni à chacun Un membre destiné spécialement à repousser ses ennemis. Quant à l'homme, il lui a donné, au lieu de cela, l'intelligence et la main. La main, soumise à l'intelligence, est toujo.urs'prête 'à travailler aux arts; et les arts four- nissent à l'homme les instruments qui remplacent, pour lui, les membres départis aux autres animaux pour leur défense. Ainsi les lances suppléent aux cornes, destinées à frapper; les épées remplacent les griffes, qui servent àfaire des blessures; les boucliers tiennent lieu de peaux dures et épaisses, sans parler d'autres objets dont on peut voir rénumération dans le. traité de Galien sur l'usage des membres 1. Un homme isolé ne saurait résister à la force d'un seul animal, surtout de la* classe des carnassiers,' et il serait absolument incapable de le repousser. D'un autre côté, il n'a pas assez de moyeiis pour fabriquer les diverses armes offensives, tant elles sont nom- breuses, et tant il faut d'art et d'ustensiles pour les confectionner Dans toutes ces circonstances, l'homme doit nécessairement recourir 1 Le lîspi xpelas rûv èv âvdp&Trov crû- baïch et Honeîn, sous le règne du khalife pan [Lopltov fut traduit en arabe par Ho- abbacide El-Mamoun.
88 PROLÉGOMÈNES à Taide de ses semblables, et tant que leur concours lui manque, il ne saurait se procurer la nourriture ni soutenir sa vie. Dieu l'a ainsi décidé, ayant imposé à l'homme la nécessité de manger afin de vivre. Les hommes né sauraient- non' plus 'se défendre s'ils étaient dépourvus d'armes; ils deviendraient la proie des betes féroces; une p. 7 1 - mort prématurée mettrait un ternie à leur existence, et l'espèce hu- maine serait anéantie» Tant qu'existera chez les hommes la dispo- sition de s'entr'aider, la nourriture et les armes ne leur manqueront pas: c'est le moyen par lequel Dieu accomplit sa volonté èn ce qui regarde la conservation et la durée de la race. humaine: Lés hommes sont donc obligés de vivre en société; sans elle, ils ne pourraient pas assurer leur existence ni accomplir la volonté de Dieu, qui les a placés dans le monde pour le peupler et pour être ses lieutenants 1. Voilà ce qui constitue la civilisation, objet de la science qui nous occupe.
Dans ce qui précède nous Savons établi, pour: ainsi dire, que la civilisation est réellement l'objet de la branche de science que nous allons traiter. Cela n'est cependant pas une obligation pour celui qui traite d'une branche des connaissances quelconque, attendu que, d'après les règles de la logique, celui qui traite d'une science n'est pas tenu d'établir que ce qu'il pose comme étant l'objet de cette science l'est en effet 2. La chose n'est cependant pas défendue, et elle vilisation pour l'objet de ses études. L'au- teur aurait pu ajouter qu'on n'est pas même tenu à définir l'objet d'une science. Aristôte a dit: tOn appelle encore prin- cipes propres, dont on admet aussi l'exis- tence sans démonstration, les choses dans lesquelles la science trouve les propriétés essentielles qu elle étudie. Ainsi l'arith- métique admet sans démonstration les unités, et la géométrie les points et les lignes -, car elles admettent, sans démons- tration, et l'existence et la définition de ces eboses. »( Derniers Analytiques, Hv.T, ch. x, trâd. de M. Barthélémy Saint-Hilaire.)
* D'après les logiciens arabes, l'objet (maudouâ, viroxG((xevov) d'une science est la chose dont les accidents qui affectent son essence fournissent la matière d'un traité spécial. L'objet delà géométrie, c'est la quantité; celui de la médecine, c'est le corps humain; celui de l'astronomie, ce sont les corps célestes. Or le géomètre, le médecin, l'astronome, ne sont pas obli- gés à démontrer que la quantité, le corps humain, les corps célestes, sont les objets de leurs sciences respectives. Il en est de même de l'historien quand il prend la ci- D'IBN KHALDOUN. 89 entre dans la classe des actes purement facultatifs. Dieu est celai qui seconde les hommes par sa grâce.
La réunion des hommes en société étant accomplie, ainsi que nous l'avons indique, et l'espèce humaine ayant peuplé le monde f un nouveau besoin se fait sentir, celui d'un ■ contrôle puissant qui les protège les uns contre les autres; car l'homme, en tant qu'animal, est porté par sa nature à l'hostilité et à la violence. Les armes dont il se sert pour repousser les attaques des animaux brutes ne suffisent pas à le défendre contre ses semblables, attendu qu'ils ont tous ces armes à leur disposition. Il faut donc absolument un autre moyen qui puisse empêcher ces agressions mutuelles. On ne saurait trou- ver ce modérateur parmi les autres espèces d'animaux, parce que ceux-ci sont loin d'avoir autant de perceptions et d'inspirations que l'homme; aussi faut-il que le modérateur appartienne à l'espèce humaine et qu'il ait une main assez ferme, une puissance et une autorité assez fortes pour empêcher les uns d'attaquer les autres. Voilà ce qui constitue la souveraineté. On voit, d'après ces observa- P. 72. tiohs, que la souveraineté est une institution particulière à l'homme, conforme à sa nature, et dont il ne saurait se passer. On la retrouve, s'il faut en croire les philosophes, chez certaines espèces d'animaux tels que les abeilles et les sauterelles, parmi lesquelles on a re- connu l'existence d'une autorité supérieure, de l'obéissance et de l'attachement à un chef appartenant à leur espèce, mais qui se distingue par la forme et la grandeur du corps. Mais, chez les êtres qui diffèrent de l'homme, la chose existe par suite de leur organisation primitive et de la direction divine, et ne provient pas d'un effet de la réflexion ni par l'intention de se procurer une administration ré- gulière. Dieu a donné à tous les êtres une nature spéciale, puis il les a dirigés. (Coran, sour. xx, vers. 5 2.)
Les philosophes enchérissent sur cet argument, lorsqu'ils veulent établir, au moyen de preuves fournies uniquement par la raison, l'existence de la faculté prophétique, et démontrer qu'elle appar- tient à l'homme, comme inhérent à sa nature. Ils poussent cet argu- Prolégomfcnes. 1 2 90 PROLÉGOMÈNES ment jusqu'à sa dernière limite, en démontrant qu'il faut aux hommes une autorité capable de les contrôler, que cette autorité ne saurait exister qu'en vertu d'une loi émanant de Dieu, et conférée à un indi- vidu de l'espèce humaine favorisé spécialement de la direction divine, et que l'homme ainsi distingué a le droit d'exiger de tous les autres la soumission et la foi à sa parole, jusqu'à ce que l'autorité qu'il doit exercer parmi eux et sur eux ne trouve plus d'opposition.
Cette conclusion n'est pas régulièrement déduite, ainsi qu'il est facile de le voir; car, avant le prophélisme, l'existence de l'espèce humaine était déjà assurée. Elle se maintenait par l'influence d'une autorité supérieure, qui, tenant sa puissance d'elle-même ou d'un parti qui la soutenait, avait les moyens de contraindre les hommes à lui obéir et à marcher dans la voie qu'elle leur avait tracée.
Les hommes qui possèdent des livres révélés, et ceux qui suivent les enseignements des prophètes sont peu nombreux, en comparaison des païens. Ceux-ci n'ont pas de révélation écrite; ils forment la plus grande partie de la population du monde, et cependant ils ont eu P« 7 3 « leurs dynasties, ils ont laissé des monuments de leur puissance et, à plus forte raison, ont existé. Encore de nos jours ils possèdent des empires dans les régions reculées du nord et du midi; leur état n'est donc pas celui des hommes laissés à eux-mêmes et n'ayant aucun chef pour les contenir, état qui, du reste, ne saurait exister. On voit par là combien on a tort de vouloir prouver la nécessité de la fa- culté prophétique par des preuves fournies par la raison. Les fonc- tions d'un prophète se bornent à prescrire des lois, ainsi que les an- ciens (docteurs de l'islamisme) l'ont reconnu. Un concours efficace, une bonne direction ne se trouvent qu'auprès de Dieu.
SECOND DISCOURS PRÉLIMINAIRE, Traitant de la partie habitée de la lerre, des principales mers, des grands fleuves cl des climats.
Dans les livres des philosophes qui ont pris l'univers pour le sujet de leurs études, on lit que la terre a une forme sphérique, qu'elle D'IBN KHALDOUN. 91 est plongée dans l'Océan, sur lequel elle semble flotter comme un grain de raisin sur l'eau, et que la mer s'est retirée de quelques côtés de la terre, parce que Dieu voulait former des animaux qui devaient vivre sur le sol laissé à découvert, et y mettre comme population la race humaine, pour lui servir de lieutenant à l'égard des autres ani- maux. D'après cela, quelques personnes ont pensé, mais à tort, que l'eau était placée sous la terre. Le véritable dessous de la terre c'est le point central de sa sphère, vers lequel tout se dirige par suite de sa pesanteur. Les autres côtés de la terre, avec la mer qui les en- toure, forment le dessus. Donc si l'on dit, en parlant d'une portion de la (terre), qu'elle est placée en dessous, cela veut dire que cette portion l'est ainsi par rapport à une autre (partie du monde) 1.
La partie de la terre que l'eau a laissée â découvert occupe la moitié de la surface du globe. Cette partie, qui est d une forme circu- P. 74. laire, est entourée de tous les côtés par l'élément humide, c'est-à-dire par une mer que l'on nomme l'Environnante. On la désigne aussi par le mot Leblaïa 2, dont le second / se prononce d'une manière empha- tique. On l'appelle aussi Okîanos (Ùhsolvos), qui est un mot étranger, ainsi que le précédent. Enfin on la nomme mer Verte, ou mer Noire. La terre, laissée à découvert pour servir d'habitation, renferme des lieux déserts, et la portion inhabitée est plus grande que celle où se trouvent des populations. Ces déserts, sont plus nombreux au midi qu'an nord. La région habitée s'étend davantage vers le nord et offre la forme d'une surface convexe. Du côté du midi, elle touche à l'équa- teur, et du côté du nord à un cercle de la sphère, au delà duquel se trouvent les montagnes qui la séparent de l'élément humide et au mi- 1 Le manuscrit D porte J^^ff c>-^ V Atlantique. Ce dernier mot étant changé l'édition de Boulac offre la même leçon, en *JsibJ, puis ponctué d'une manière et remplace aX& par «O^, ce qui confirme inexacte, aura produit 3c mot Leblaïa.
1 Pour juXJl,il faut lire, avec les ma- septentrionale, page 2^9, donne au mont nuscrits et l'édition de Boulac, *~>^LJ. Atlas le nom de o*JM, Adlant: le nom Ce mot est peut-être une altération de à'Ailâs était donc connu des Arabes.
'créXayos, ou bien il représente oo>iW,.
92 PROLÉGOMÈNES lieu desquelles s'élève la barrière de Gog et Magog 1. Ces montagnes s'étendent obliquement vers l'orient;' de ce côté, ainsi que du côté de l'occident, elles ont pour limites l'élément humide et elles coupent deux segments le cercle qui entoure la terre habitable 2.
La partie découverte de la terre occupe, dit-on, à peu près la moitié du globe; la partie habitée n'en occupe que le quart et se divise en sept climats. L'équateur s'étend de l'occident à l'orient et partage la terre en deux moitiés. Il traverse la partie la plus allon- gée de la terre et forme le plus grand des cercles qui entourent le •globe, de même que le zodiaque et la ligne équinoxiale sont les plus grands cercles de la sphère céleste.
Le zodiaque se partage en trois cent soixante degrés; un degré de la surface terrestre a une longueur de vingt-cinq parasanges; la pa- P, 75. rasange se compose de douze mille coudées, formant trois milles, car le mille a quatre -mille coudées de longueur; la coudée se par- tage en vingt-quatre doigts; le doigt a pour mesure six grains d'orge alignés les uns à côté des autres, dos contre ventre.
La ligne équinoxiale est dans le même plan que l'équateur; entre elle et chacun des deux pôles il y a quatre-vingt-dix degrés. La partie habitée du monde s'étend depuis l'équateur jusqu'au soixante-qua- trième degré de latitude septentrionale. Au delà tout est désert et sans habitants, à cause de l'extrême froid et de la glace. La partie de la terre située au sud de l'équateur est aussi entièrement déserte 3; mais c'est par l'effet de la chaleur. Plus loin nous expliquerons toutes ces matières.
Les auteurs qui ont décrit la partie habitée du monde, ses limites, ce qu'il renferme de villes, de centres de population, de montagnes, de fleuves, de déserts et de sables, Ptolémée, par exemple, dans son 1 Voy. lagionge et Magiouge dans la Géographie d 'Aboul'féda, par M. Reinaud, la descriplion du sixième climat» * 8 Ceci est en contradiction avec ce que 8 Voy. la copie du planisphère d'idrîci l'auteur dit plus loin, qui se trouve dans la traduction de la D'IBN KHALDOUN. 93 Traité de géographie, et, après lui (Idrîci), l'auteur du livre de Roger, ont partagé cet espace en sept portions, qu'ils nomment les sept cli- mats. A chaque climat ils assignent des limites imaginaires qui s'étendent de l'est à l'ouest. Tous les climats ont la" même largeur, mais ils diffèrent sous le rapport de la longueur: le premier est plus long que le second; celui-ci est plus long que le troisième, et ainsi de suite. Le septième est le plus court de tous, en conséquence de la forme circulaire de cette portion du globe que les eaux ont laissée à découvert. Les géographes divisent chaque climat en dix parties, qui se suivent d'occident en orient, et qui forment cha- cune le sujet d'un chapitre dans lequel se trouvent exposés ce qui les distingue et le caractère des peuples qui les habitent. Les mêmes auteurs font mention d'une branche de l'océan Environnant, la- quelle se trouve daûs le quatrième climat et part du côté de l'oc- cident; on la connaît sous le nom de la mer Romaine (la Méditerra- née). Elle commence par un détroit qui, entre Tanger et Tarifa, n'a P. 76 qu'une largeur d'environ douze milles, et qui s'appelle Ez-Zocac (le Passage étroit). De là elle s'étend vers l'orient et acquiert graduelle- ment une largeur de six cents milles. Elle se termine à l'extrémité orientale de la quatrième partie du quatrième climat, à onze mille cent soixante parasanges du lieu où elle' commence x. Là, sur ses bords, est le littoral de la Syrie; au midi, elle baigne les côtes du Maghreb, à partir de Tanger; ensuite elle longe successivement l'ifrîkiya et le territoire de Barca (la Cyrénaïque), jusqu'à Alexandrie. Au nord, elle a pour limites les côtes de l'Empire byzantin, puis celles de Venise, puis le pays de Rome, ensuite les côtes de la France et celles de l'Espagne jusqu'à Tarifa, lieu situé sur^ le détroit, vis-à-vis de Tanger. Cette mer porte le nom de mer Romaine et de mer Syrienne; elle renferme un grand nombre d'îles, dont les plus grandes, telles que la Crète, Chypre, la Sicile, Majorque, la Sar- 1 Les anciens géographes donnèrent G. Delisle fut le premier à découvrir Ter- une longeur excessive à la Méditerranée, reur; il réduisit de trois cents lieues le et les Arabes adoptèrent leurs mesures. chiffre généralement admis, 94 PROLÉGOMÈNES 94 PROLÉGOMÈNES daigne et Dénia 1, sont habitées. Suivant les mêmes géographes, deux autres mers sortent de celle-ci, en traversant chacune un détroit, et se dirigent vers le nord. Le premier détroit est auprès de Constantinople; à l'endroit où il communique avec la mer (Médi- terranée), on pourrait lancer une flèche d'un bord à l'autre. Après s'être avancé l'espace de trois journées de navigation (dans la mer de Marmara), ce détroit arrive à Constantinople; ensuite il prend une largeur de quatre milles, seprolongc l'espace de soixante [sic) milles et reçoit le nom de canal de Constantinople. Sortant par une ouver- ture qui a six milles de largeur, cette mer forme la mer de Nitoch 2, qui, à partir de cet endroit, s'étend vers l'orient, baigne la province d'Héraclée et s'arrête au pays des Khazars 3, à treize cents milles de son origine. Des deux côtés, sur les bords de cette mer, habilent des peuples grecs, des>Turcs, des Bordjan (Bulgares) et des Russes, p. 77. La seconde mer qui sort de la mer Romaine à travers un détroit s'appelle la mer de Venise. Elle commence à la hauteur du pays de la Grèce, en se dirigeant vers le nord. Arrivée à Sant-Andjel (monte San Angelo),,e\le se détourne vers l'occident pour atteindre le terri- toire de Venise ét se termine, près d'Ankaliya (le pays d'Aquilée), à onze cents milles 4 de son point de départ. Sur ses deux rives habitent des Vénitiens, des Grecs et d'autres peuples. Cette mer porte le nom de canal de Venise. *-> • Selon les mêmes àuteurs; une vaste mer (l'océan Indien) se dé- tache de l'océan Environnant, du côté de l'orient, à treize degrés au nord de l'équateur, et s'incline un peu vers le sud, jusqu'à ce qu'elle atteigne le premier climat. Elle y pénètre en se dirigeant vers l'occident, jusqu'à 1» cinquième partie de ce climat; elle baigne ' 1 Dénia n'est pas une île, maïs, en l'an * ( j^é » Nitoch, est une altération du 4o5 (ioi4-ioi5 de J. C), après la chute., mot j^Lâj, Bontoch; c'est-à dire Pontus.
de la dynastie omeïade, cette ville de l'An- 3 Voy. la traduction de la Géographie dalousie formait, avec les Baléares, une d'Aboulféda, par M.Heinaud, p. a88.
souveraineté indépendante, que l'on ap- * Si l'auteur avait écrit quatre cent vingt pelait le royaume de Dénia. u milles, il aurait été plus près de la vérité.
D'IBN KIIALDOUN.
95 l'Abyssinie, le pays des Zendj (Zanguebar), et s'arrête à Bab-el- Mandeb, localité de cette dernière contrée, et située à quatre mille cinq cents parasanges de l'endroit où cette mer commence. On la désigne par les noms de mer de Chine /mer de l'Inde, mer Abyssinienne. Sur ses bords, du côté du midi, sont les contrées des Zendj et des Berbera 1, dont Amro'lcaïs fait mention dans ses poésies 2. Il ne faut pas confondre ce dernier peuple avec les Berbers, race organisée en tribus, qui habite le Maghreb. Ensuite cette mer passe successive- ment auprès de la ville de Macdachou (Magadoxo), du pays de So- fala, de la contrée des Ouac-Ouac 3 et d'autres peuples, au delà des- quels il n'existe que des déserts et de vastes solitudes. Sur cette mer, près de son origine, du côté du nord, est la Chine, puis l'Inde, puis le Sind, puis le littoral du Yémen, où se trouvent les Ahkaf 4, Zebîd et autres lieux; ensuite vient le pays des Zendj, placé à l'extrémité de cette mer, puis la contrée des Bedja 5.
Selon les mêmes écrivains, deux autres mers sortent de la mer Abyssinienne. L'une commence à l'extrémité de cet océan, près du Bab-el-Mandeb; elle est d'abord fort étroite, puis elle va en sélargis- sanl, et se dirige vers le nord, avec une légère inclinaison vers l'ouest. Elle s'arrête à la ville de Colzom (Clysma ou Suez), située dans la cinquième partie du second climat, et se termine ainsi à quatorze cents milles de son lieu de départ. On la nomme la mer de Colzom et la mer d'Es-Souîs (Suez). De son extrémité jusqu'à la ville de Fostat 1 Pays située au sud. du golfe d'Aden. Dans le texte arabe lisez \jtj* % avec lous les manuscrits.
* Voici le vers: Sur des chevaux aux queues écourtées, habi- tués aux marches de nuit, chevaux de Berbera. (Voy. Divan d'Amro'lcaïs, p. r*v, ligne i3.)
8 Iles dont les arbres produisaient, dit- on, des fruits qui ressemblaient à des têtes humaines et qui poussaient des cris de ouac-ouac. On croit pouvoir identifier ces îles avec les Seychelles.
4 El- Ahkaf signifie, en arabe, les col- lines de sable. Ce mot désigne ici le vaste désert qui occupe la partie sud-est delà presqu'île arabique.
6 M. Quatremère a démontré que les Bedja étaient le même peuple que les an- ciens Blemmyes. (Voyez ses Mémoires sur V Egypte, t. Il, p. 127.)
96 PROLÉGOMÈNES^ (le Vieux-Caire), en Egypte, on compte trois journées de marche. Sur ses bords, du côté de l'orient, se voient les côtes du Yémen, puis le Hidjaz, Djidda, Médian, Alla, et Faran, qui se trouve à son extré- mité. Du côté de l'occident sont les rivages du Saïd (la Haute-Egypte), Aïdab, Souaken, Zeilâ, puis le pays des Bedja, qui touche à l'endroit où cette mer commence. Son extrémité, près de Colzom, se trouve vis-à-vis d'El-Arîch, située sur la mer Romaine. La distance qui sé- pare ces deux points est d'environ six journées de marche. Plusieurs souverains, avant et depuis l'islamisme, ont essayé de percer cet isthme, sans pouvoir y parvenir.
La seconde mer qui se détache de la mer Abyssinienne porte le nom d'El-Khalîdj-el-Akhdar (le Canal vert 1 ), et commence entre la contrée du Sind et les Ahkaf du Yémen. Elle se dirige vers le nord, en tournant un peu vers l'ouest, jusqu'à ce qu'elle se termine à Obolla, l'une des villes maritimes du canton de Basra, située dans la sixième partie du second climat. Là cette mer se trouve à quatre cent quarante parasanges de son point de départ. On lui donne le nom de mer de Fars (la Perse). Du côté de l'orient, elle parcourt le littoral du Sind, du Mekran, du Kerman, de Fars et d'ObolIa, où elle s'arrête. Du côté de l'occident elle longe les côtes de Bahreïn, dû Yemama, d'Oman, d'Es-Chiher 2 et des Ahkaf, pays situé près du point où elle commence. La presqu'île des Arabes, située entre la mer de Fars et celle de Colzom, est comme une pé- ninsule qui s'avance dans la mer. Elle est limitée, au midi, par la p. 79- mer des Abyssins; à l'occident, par celle de Colzom, et, à l'orient, par la mer dé Fars. Elle confine à cette partie de l'Irac qui sépare Basra de la Syrie et qui s'étend l'espace de quinze cents milles. Là se trouvent les villes de Koufa, de Cadeciya, de Baghdad, d'Ei- wan-Kisra (Çtésiphon) et d'El-Hîra. Au delà habitent les Turcs, les Khazars et autres peuples étrangers. La presqu'île Arabique ren- ferme, du côté de l'occident, la contrée de Hidjaz; du côté de x C'est le golfe Persique. note de la p. 124 de la traduction de la