8 M. de Sacy, dans son Anthologie gram- maticale, fournit trois passages dans les- quels ce mot signifie défi ou sommation de faire une chose surnaturelle. D'après la manière dont ce terme est employé dans les ouvrages théologiques, nous de- vons admettre qu'il a non-seulement cette signification, mais aussi celle de J'annonce préalable d'un miracle, jointe à un défi par lequel le prophète somme- rait les infidèles d'opérer un miracle sem- blable.
4 Le mot ojLvc est employé ici ad- verbialement; il est à l'accusatif, comme équivalent de ëjUc- (J- 6 Littéral, t car elle en est la réalité de l'essentiel (3Îi>Jî \J***). » 6 Les docteurs musulmans désignent par le mot herama (iûol^marque défaveur ) les choses surnaturelles faites par un ouèli (homme saint, favori de Dieu). Pour dé- signer celles qui sont faites par un pro- phète, ils emploient le terme modjiza ( i^jfe», qui surpasse le pouvoir de l'homme). Dans cette traduction, le mot herama est toujours rendu par prodige et le mot mo- djiza, par miracle.
D'IBN KHALDOUN. 191 D'IBN KHALDOUN. 191 et si le tahaddi sy trouve, cela ne provient que d'un simple hasard. Si l'homme qui a opéré un prodige l'a annoncé d'avance, ce prodige 1 servira tout au plus à constater la sainteté de l'individu, mais il ne prouvera pas qu'il soit prophète. Le maître, Abou Ishae 2 et d'autres docteurs qui ont examiné cette question n'admettent pas que, dans un prodige, il puisse y avoir un fait surnaturel. Par cette restriction ils veulent empêcher qu'un prodige accompagné d'une annonce préa- lable (tahaddi) ne conduise à confondre la qualité de ouéli, ou favori de Dieu, avec celle de prophète.
D'après ce que nous avons exposé, le lecteur comprendra la diffé- rence qui existe entre ees deux classes de manifestations, et recon- naîtra que l'annonee préalable d'un prodige opéré par un favori de Dieu n'a pas le même résultat que l'annonce d'un miracle opéré par un prophète. Donc l'opinion du maître, telle qu'on nous Ta trans- mise, ne saurait être authentique 3. Peut-être ce docteur a-t-il seule- ment voulu nier que les choses surnaturelles opérées par les favoris de Dieu soient de la même nature que celles qui émanent des pro- phètes, en se fondant sur le principe qu'à chacune de ees deux classes d'hommes est attribuée une catégorie spéciale de faits surnaturels.
Quant aux Motazélites, ils nient la possibilité d'un prodige opéré par un ouéli; car, disent-ils, les faits extraordinaires (surnaturels) n'ap- partiennent pas à la catégorie des actes de l'homme, vu que tous 1 Le pronom aftixe, étant au féminin, doit se rapporter à * Abou lshac Ibrahim el-Isferaïni, cé- lèbre docteur du rite chafeïte et auteur d'un grand ouvrage sur la théologie dogma- tique, était natif d'Isferaïn, ville du Kho- raçan. Il mourut à Neïsabour, Tan 4i8 de Thégire (1027 ^ e ^ G )• Dans ^ es ouvrages scolastiques, on le désigne par le titre ho- norable d'ostad, c'est-à-dire le maître.
3 Ibn Khaîdoun raisonne mal ici; mais sa conclusion est juste. Il aurait dû s'ex- primer ainsi: «Un prodige accompagné d'un tahaddi ne se distingue d'un mira- cle que par son résultat moral. Or, avant de connaître ce résultat, on pourrait le prendre pour un miracle, parce qu'il en a tous les caractères. Le maître, dit-on, a tranché le nœud de la difficulté en sou- tenant qu'aucun prodige ne renferme un fait surnaturel; mais cette doctrine est absurde, parce que le prodige consiste essentiellement en un fait surnaturel: sans ce fait, il n'y a point de prodige. Aussi est-il impossible de croire que le maître ait jamais avancé une pareille assertion. * 192 PROLÉGOMÈNES ses actes sont ordinaires (habituels); donc l'extraordinaire ne peut pas avoir lieu de sa part. - Il est absurde de croire que quelque chose de ce genre puisse s'opérer par un imposteur dans le but de tromper le monde/ Selon les Aeharites 1, l'essentiel d'un miracle c'est de servir à confirmer la véracité d'un prophète, et à diriger les hommes. Si un miracle arrivait qui n'aurait pas ce caractère, la preuve qu'il devait fournir serait incertaine, et la bonne direction serait faussée. Quant à moi, je dirais, en ce cas, que la confirmation de la véracité du prophète p. 170. serait mensongère, que toutes les vérités reconnues seraient des faus- setés et que les attributs de l'âme seraient renversés. Mais on ne saurait admettre la possibilité d'un fait qui conduirait infaillible- ment à un résultat absurde. Les Motazélites disent que la preuve fournie par un tel miracle serait illusoire, que cette manifestation, au lieu de servir de direction, ne servirait qu'à jeter les hommes dans un égarement déplorable, et qu'une pareille démonstration ne serait pas de Dieu.
Les philosophes 2 enseignent que les faits surnaturels se produisent par l'acte du prophète, quand même ils seraient en dehors du do- maine de la puissance (divine). Ils fondent cette opinion sur le prin- cipe de l'obligation essentielle (par laquelle Dieu est tenu à observer ses propres lois). Les événements, disent-ils, procèdent les uns des autres conformément à des conditions invariables et par une suite de causes secondaires qui se rattachent finalement à l'être nécessaire par son essence, agissant par son essence et non pas par sa volonté 3. Ils enseignent que l'âme douée de la faculté prophétique a des qua- lités qui lui sont spéciales; c'est ainsi que la production des événe- 1 Abou'l-Hacen Alî el-Achari, fondateur Dieu n'est pas libre, parce qu'il est obligé d'une école tbéologique et d'un* rite qui à l'observance de ses propres lois et ne porte son nom, mourut vers l'an 33o saurait s'en écarter, quand même il le (941 de J. C). voudrait. Aussi ne peut-il pas déroger aux * Il s'agit des musulmans versés dans lois de la nature en opérant un miracle, la philosophie des Grecs. Ils se* distinguaient des Aeharites en ad- 5 Selon ces philosophes, la volonté de mettant le principe de la causalité.
D'IBN KHALDOUN. 193 ments surnaturels a lieu par le pouvoir du prophète lui-même, et que les éléments lui obéissent pour servir à la formation des êtres. Le prophète, selon eux, a été formé avec la faculté de pouvoir agir sur les diverses catégories d'êtres, toutes les fois qu'il se tourne vers eux et qu'il veut les combiner. Il tient cette faculté de Dieu. Le prophète, disent-ils, peut faire arriver un événement surnaturel, sans qu'il lait annoncé préalablement (tahaddi), et alors même cette manifestation est un témoignage qui constate la véracité de ses paroles, en ^ce qu'elle démontre qu'il avait le pouvoir d'agir sur les diverses classes de choses existantes; faculté qui, selon eux, est le caractère distinctif de l'âme douée du pouvoir prophétique. Ils n'admettent pourtant pas que le miracle, en ce cas, ait autant de valeur pour constater la véracité ( d'un prophète) qu' (un miracle annoncé d'avance, car celui-ci est équi- valent à) Une déclaration expresse de Dieu; donc la preuve fournie par un tel miracle n'est pas décisive, cette opinion contredit celle des théologiens dogmatiques. Ils enseignent aussi que l'annonce préalable ne fait pas partie du miracle, et qu'elle ne peut pas servir à le distin- guer d'un effet de magie ou d'un prodige opéré par un ouéli. Pour dis- tinguer un miracle d'un acte de magie, disent-ils, on se rappellera que Dieu a formé les prophètes pour faire de bonnes actions et pour éviter les mauvaises; donc les faits surnaturels produits par un prophète ne peuvent pas amener 1 le mal. Avec le magicien, c'est le contraire; tout ce qu'il fait, est nuisible ou tend à nuire. Pour distinguer un miracle d'un prodige opéré par un ouéli, ils enseignent que les actes surnaturels d'un prophète ont un caractère tout particulier, comme, par exemple-, P. de monter au ciel, de passer à travers les corps solides, de rendre la vie aux morts, de s'entretenir avec les anges, de voler dans les airs. Le ouéli, ou favori de Dieu, opère aussi des choses extraordinaires, mais d'un caractère inférieur; il peut faire beaucoup de peu, prédire certains événements, et cœtera; actes qui restent au-dessous de ce que la puissance d'un prophète peut effectuer. Le prophète a le pou- 1 Lisez jllj.
Prolégomènes. 2 5 194 PROLÉGOMÈNES voir d'opérer les mêmes prodiges que les favoris de Dieu, mais ceux- ci ne sauraient faire des miracles comme les prophètes. C'est là un principe que les Soufis ont consigné clans les traités consacrés à leur doctrine et qu'ils ont appris clans leurs états d'extase 1.
Après avoir reproduit ces opinions, nous dirons au lecteur: Sachez bien que le miracle le plus grand, le plus éclatant, le plus péremp- toire, c'est le noble Coran, que notre prophète a reçu du ciel. En effet, la plupart des manifestations surnaturelles n'arrivent pas simul- tanément avec les révélations dont les prophètes reçoivent commu- nication; pour quelles témoignent de la vérité d'une révélation, il est évident qu'elles ne doivent se présenter qu'après; or le Coran est, non-seulement une révélation, ainsi que le Prophète l'a allégué, mais aussi un miracle tout à fait extraordinaire. Ce livre porte en lui-même la preuve de son inspiration et n'a aucun besoin d'une preuve extrinsèque telle que les miracles venant à l'appui d'une ré- vélation divine. Il est lui-même la preuve la plus claire, étant à la fois la preuve et la chose prouvée. Telle est l'idée que le Prophète a exprimée dans ces termes: « Chaque prophète a reçu des signes manifestes qui inspirent 2 la conviction aux hommes; mais ce que j'ai reçu, moi, c'est une révélation. Aussi j'espère qu'au jour de la résurrection j'aurai une suite plus nombreuse qu'aucun autre pro- phète. » Par ces mots il donnait à entendre qu'un miracle aussi évi- dent, aussi convaincant que le Coran, livre qui, par sa nature, est la révélation même, devait porter la conviction dans beaucoup d'esprits, en sorte que le nombre des croyants et des fidèles deviendrait trèsgrand; voilà ce qu'il a voulu désigner par le mot suite ou peuple. Du reste, le Très-Haut en sait plus que nous.
[Ces 3 observations démontrent que, de tous les livres divins, le Coran est le seul dont le texte, paroles et phrases, ait été communi- 1 Le mot o^ly» est le pluriel de o^j. 3 Le paragraphe qui suit ne se retrouve (Voyez Notices et Extraits, t. XII, p. 366, que dans un seul de nos manuscrits. Pour 377.) le distinguer nousTavons placé entre des * Littéral. « dont les pareils inspirent. » parenthèses.
D'IBN KHALDOUN. 195 que à un prophète par la voie de l'audition. Il en est autrement à l'é- gard du Pentateuque, de l'Evangile et des autres livres divins: les prophètes les reçurent par la voie de la révélation et sous la forme d'idées. Revenus ensuite de leur état d'extase et rentrés dans l'état normal de l'humanité, ils revêtirent ces idées de leurs propres paroles. Aussi le style de leurs écrits n'offre-t-il rien de miraculeux. C'est 'au Coran seul qu'appartient ce caractère. De même que les autres prophètes reçurent leurs livres sous la forme d'idées, le nôtre reçut sous la même forme un grand nombre de communications qui se trou- vent dans les recueils de traditions. Que le texte du Coran lui soit venu par la voie de l'audition, cela est prouvé par cette parole qu'il rapporte dans les mots mêmes de son Seigneur: « N'agite pas ta langue avec trop d'empressement (afin de répéter les, paroles divines); c'est à nous de les rassembler et de les lire. » {Coran, sour. lxxv, vers. 16, 17.) Ces versets lui furent communiqués à cause de son empressement à répéter les passages du Coran qu'il venait d'enten- dre et de sa crainte de les oublier; il s'efforçait de fixer et de garder (hafedh) dans sa mémoire les communications divines qu'il recevait par la voie de l'audition, mais Dieu lui épargna cette peine en lui adressant ces paroles: « C'est nous qui avons fait descendre le mé- morial (le Coran) et c'est nous qui en serons les gardiens. » (Coran, sour. xv, vers. 9.) Cela indique parfaitement la nature de la garde (ou conservation) dont le Coran jouit d'une manière spéciale; elle diffère tout à fait de l'action de garder dans la mémoire, bien que cela ne soit pas l'opinion généralement reçue. Dans le Coran, un grand nombre de versets témoignent que ce livre fut communiqué au Prophète sous la forme d'une lecture (coran) faite à haute voix et dont chaque sourate était un miracle (de style) qui surpassait le pouvoir des hommes. Parmi les miracles les plus grands qui distin- guent notre prophète, on doit compter le Coran et la facilité avec laquelle il rallia tous les Arabes à sa cause. On aurait vainement dépensé tous les trésors du monde afin démettre d'accord les diverses tribus arabes; Dieu seul pouvait le faire et il l'accomplit. Que le lecteur 196 PROLÉGOMÈNES fasse attention à ces remarques, il reconnaîtra, dans ce que nous venons d'indiquer, une preuve évidente de la supériorité de notre prophète sur tous les autres et de la prééminence du rang qu'il occupe parmi eux.]
Maintenant nous allons exposer la véritable nature du prophé- tisme, en nous conformant aux indications fournies par les docteurs les plus exacts 1. Nous expliquerons ensuite la nature de la divination et des songes, puis nous traiterons de ce qui concerne les arra/(les sachants) 2, et d'autres matières qui appartiennent au domaine du monde invisible. En commençant ce discours, nous prions Dieu de nous diriger ainsi que nos lecteurs.
Si nous contemplons ce monde et les créatures qu'il renferme, nous y reconnaîtrons une ordonnance parfaite, un système régulier, une liaison de causes et d'effets, la connexion qui existe entre les diverses catégories d'êtres et la transformation de certains êtres en d'autres: c'est une suite de merveilles qui n'a pas de fin et dont on ne saurait indiquer les limites. * Nous commencerons par le monde sensible et matériel, et nous parlerons d'abord du monde visible, celui des éléments. Les élé- ments s'élèvent graduellement de l'état de terre à celui d'eau, puis à celui d'air, puis à celui de feu, se rattachant ainsi les uns aux autres. Chacun d'eux a une disposition à se transformer en l'élément qui lui est immédiatement supérieur ou inférieur, et quelquefois ce changement a effectivement lieu. L'élément supérieur est plus délié que celui qui se trouve immédiatement au-dessous de lui; le plus léger a pour limite le monde des sphères. L'union des sphères entre elles forme une gradation dont la beauté nous échappe; mais les mouvements que l'on y remarque ont conduit les hommes à décou- 1 Le terme employé par notre auteur est (j£si£ (les vérificateurs). Une autre classe de docteurs se désignait par le terme {j^O^ (les subtiliseurs). Les premiers ré- solvaient des queslions par des preuves démonstratives; les seconds appuyaient leurs preuves sur de nouvelles preuves. (Voyez Dictionary of the technical lerms of ihe musulman sciences, by Sprenger.) * C'est-à-dire les devins, les sorciers.'
D'IBN RHALDOUN. 197 vrir l'étendue et la position de chaque sphère, et à reconnaître qu'au delà il existe des êtres (littéral, «des essences») qui exercent sur les sphères ces influences dont on ^'aperçoit. Regardons ensuite le monde sublunaire 1: nous verrons qu'il renferme, dans une grada- tion admirable, les minéraux d'abord, ensuite les plantes, puis les animaux. La catégorie des minéraux touche, par une de ses extrémi- tés, au commencement de la catégorie des plantes, où se trouvent les mauvaises herbes et les végétaux qui ne portent pas semence. L'extrémité de la catégorie des plantes qui renferme le dattier et la p. i 7 a. vigne est en contact avec la catégorie des animaux où se tiennent les limaçons et les coquillages, êtres qui ne possèdent qu'un seul sens, celui du toucher. En parlant des diverses catégories d'êtres, le mot contact 2 s'emploie pour indiquer que la limite extrême de chaque classe est très-disposée à se confondre avec la limite extrême de la classe voisine. Le monde animal est très-étendu et se compose d'un grand nombre d'espèces. Dans la gradation des créatures, il a pour dernier terme 3 l'homme, être doué de réflexion et de prévoyance. Occupant cette position, -l'homme se trouve placé au-dessus de la ca- tégorie des singes, animaux qui réunissent l'adresse à l'intelligence, mais qui, dans le fait, ne s'élèvent ni à la prévoyance ni à la réflexion. Ces facultés ne se rencontrent qu'au commencement de la catégorie suivante, qui est celle de l'homme. Ce que nous sommes capables d'apercevoir s'arrête à cette limite.
Dans les diverses 4 catégories d'êtres nous remarquons une variété d'effets (produits par des influences extérieures). Le monde sensible subit l'influence du mouvement des sphères et celle des éléments. Le monde sublunaire est influencé par le mouvement de la croissance et de la maturation. Tous ces phénomènes indiquent l'existence d'un agent 5 dont la nature diffère de celle des corps et qui est, par con- 3 Pour c^jf» Hsez (Jiiïly * Pour UitsiU^!, lisez Ui 5 Littéral, «un être qui influe.»
1 Le texte porte ^j&il c est-à- dire, le monde où les êtres créés ont été formés avec de la matière préexistante.
* En arabe, ittisaL 198 PROLÉGOMÈNES séquent, un agent spirituel. Cet agent est en contact avec tous les êtres de ce monde, parce qu'ils forment des catégories dont les unes sont en contact avec les autres. On l'appelle lame perceptive, source du mouvement 1. Au-dessus d'elle doit nécessairement se trouver un être avec lequel elle est en contact et qui lui communique les facultés de la perception et du mouvement. Cet être supérieur a pour qualités essentielles la perception pure, l'intelligence sans mélange. C'est là le monde des anges. De là résulte nécessairement qu'il y a dans l'âme 2 (de l'homme) une prédisposition à se dépouiller de la nature hu- maine pour se revêtir de la nature angélique, afin de se trouver réellement dans la catégorie des anges. Cela arrive quelquefois, pen- dant l'espace d'un clin d'œil, mais l'âme doit d'abord avoir donné une perfection réelle à son essence spirituelle. Nous reviendrons sur ce p. i 7 5. sujet. L'âme est en contact avec les catégories qui avoisinent la sienne, ainsi que cela arrive aux êtres disposés par classes. Pour elle, cet état de contact a deux côtés, l'un supérieur, l'autre inférieur. Par celui-ci elle touche au corps, par l'entremise duquel elle acquiert les perceptions recueillies par les sens, et qui la dispose à devenir une intelligence en acte. Par le côté supérieur elle touche à la caté- gorie des anges et obtient ainsi les connaissances fournies par la science (divine) et celles du monde invisible. En effet, la connaissance des événements existe dans les intelligences angéliques 3 en dehors du temps. Tout cela s'accorde avec l'idée que nous avons déjà exprimée au sujet de Tordre régulier qui règne dans l'univers, ordre qui s'est établi par le contact mutuel des êtres au moyen de leurs natures et de leurs facultés.
L'âme humaine, celle dont nous venons de parler, est invisible, mais ses influences se montrent d'une manière évidente dans le corps. On peut dire que le corps et ses parties, combinées ou isolées, sont des instruments à l'usage de l'âme et de ses facultés. Comme parties note 2.) je lis j&îOUju avec f édition de Boulac et % Pour lj-âsJI, lisez,t*JulI. un des manuscrits de Paris.
D'IBN KHALDOUN.
agissantes on peut indiquer la main, qui sert à saisir; les pieds, qui servent à marcher; la langue, qui sert à parler, et le corps, qui sert à opérer le mouvement général par des efforts alternatifs. De même que les facultés de l'âme perceptive sont disposées dans un ordre régulier et s'élèvent jusqu'à la faculté supérieure, ccst-à-dire jus- qu'à l'âme réfléchissante, nommée aussi Y âme parlante 1, de même les facultés du sens extérieur, dont les instruments sont la vue, l'audition, et cœtera, s'élèvent jusqu'au niveau du (sens) intérieur.
La sensibilité 2, première faculté (de l'intérieur) aperçoit les impres- sions ressenties par la vue, l'ouïe, le tact, et cœtera. Ces perceptions lui arrivent simultanément, sans produire la moindre confusion, ce qui la distingue complètement des sens externes 3. Elle transmet ces impressions à l'imagination; puissance qui reproduit dans l'âme, et avec exactitude, les formes des objets aperçus par les sens, formes P. dépouillées de la matière extrinsèque. L'instrument qui sert aux opérations de ces deux puissances (ou facultés) est le ventricule du cerveau, qui occupe le devant de la tête; la partie antérieure appar- tient à la sensation, et la partie postérieure à l'imagination 4. L'ima- gination s'élève ensuite jusqu'au niveau de la faculté qui sert à former des opinions 5 et au niveau de la faculté retentive (la mémoire). La faculté d'opinion sert à saisir les notions attachées aux individualités, comme, par exemple, l'hostilité de Zeid,Ja franchise d'Amr, la tendresse du père, la voracité du loup. La mémoire «sert à contenir toutes les 1 i&tLJl fjJûiï. C'est le XoytHYf tyhyr} des philosophes grecs. Nous rendrons ce terme par âme raisonnable.
* A la lettre, le sens qui participe aux perceptions dés sens extérieurs; c'est Yatcr- Qrjais xotvyj d'Aristote, le sens commun ou général qui réunit les sensations reçues par les sens extérieurs.
3 Littéral. « du sens externe. » ,* Pour **oJu et ë^â^©, lisez «u>jiLt et 5 Le terme iu^j désigne la faculté au moyen de laquelle on saisit les qualités des objets et Ton se forme des opinions L'opinion, c'est l'acquiescement de l'esprit à une proposition qui n'a pas été démon- trée, acquiescement accompagné ordinai- rement de doute. C'est au moyen de la faculté d'opinion que les bêtes forment des jugements. (Voy. Mélanges de philo- sophie juive et arabe de M. Munk, p. 363.
PROLÉGOMÈNES PROLÉGOMÈNES perceptions qui lui arrivent par l'imagination ou d'autre part; elle est, pour ainsi dire, un magasin qui les conserve jusqu'au moment où Ton a besoin de les retrouver. L'instrument au moyen duquel ces deux facultés opèrent est le ventricule postérieur du cerveau; la partie du devant sert à la première 1, et la partie qui est en arrière sert à la seconde. Toutes ces facultés s'élèvent ensuite jusqu'au niveau de la faculté réflective, qui a pour instrument le ventricule central du cer- veau. De cette faculté proviennent le mouvement de la méditation et la tendance de l'âme à devenir intellect pur. Cela tient l'âme dans une agitation continuelle, état qu'elle recherche d'ailleurs par inclination, afin d'échapper à la force qui la retient (dans le monde sensible) et à la disposition qui la lie à la nature humaine. Elle aspire à devenir une intelligence pure afin de s'assimilfcr à la Compagnie sublime spirituelle 2 et de se placer dans le rang inférieur des êtres spirituels par la faculté d'acquérir des perceptions sans l'entremise des instru- ments corporels. C'est là que tendent tous ses mouvements, tous ses désirs. Une fois dépouillée de la nature humaine qui l'enveloppait, elle passe, au moyen de sa spiritualité, dans la sphère supérieure, celle des anges. Elle y arrive, non pas à cause de ses droits acquis, mais parce que Dieu, en la créant, lui avait donné une tendance na- turelle à y parvenir.
Si l'on envisage lésâmes humaines sous ce point de vue, on recon- naît quelles peuvent se partager en trois classes. La première est, » 77- par sa nature, trop faible pour atteindre à la perception spirituelle; elle 1 Lisez, avec tous les manuscrits el l'é- dilion de Boulac, <JjsMJ t à la place de 1 Les philosophes arabes les plus avan- cés enseignaient qu'un seul être est le pro- duit immédiat de Dieu et en rapport direct avec lui. Cet être, c'est la première intelligence, le premier moteur des étoiles fixes. Le ciel, être incorruptible, simple, tout en acte et mû par une âme, est le plus noble des êtres animes. 11 renferme plu- sieurs orbes dont chacun a son intelli- gence. Les intelligences des sphères sont des anges hiérarchiquement subordonnés. (Voy. Averroès et VAverroïsrne de M. Re- nan, s* édition, p. 1 1 6 et suiv.) C'est cette réunion d'intelligences qu'Ibn Khal- doun veut désigner ici par l'expression la Compagnie sublime (el-Mela 'l-aala).
D'IBN KHALDOUN. 201 D'IBN KHALDOUN. 201 se contente de s'agiter jusqu'à ce qu'elle en arrive à la limite infé- rieure, aux perceptions qui se trouvent dans le domaine des sens et de l'imagination. Elle peut même combiner, d'après un système de règles assez restreint et dans un arrangement particulier 1, les notions réelles (propositions) qu'elle tire de l'opinion 2 et de la mémoire. Par cette opération, elle acquiert des concepts et des notions affirmées 3, seules connaissances que la réflexion peut fournir, tant que cette faculté reste dans les limites du corps. Toutes ces connaissances appartiennent à la puissance imaginative et restent dans des bornes très-étroites. En effet, l'âme (chez les gens de cette classe) peut s'é- lever de son point de départ jusqu'au commencement de la catégo- rie supérieure/ mais elle.n'a pas la force de franchir cette limite. Si, avec cela, ses elforts sont mal dirigés, elle n'accomplit rien qui vaille. Voilà le terme auquel la perception humaine peut générale- ment atteindre, tant qu'elle subit l'influence du corps; c est là que les savants s'arrêtent, sans pouvoir aller plus loin.
* Les âmes de la seconde classe se laissent porter parle mouvement réfléchissant et par une disposition naturelle vers l'intellect spirituel et vers les perceptions qu'on peut acquérir sans avoir besoin de l'instrumentalité du corps. Pour ces âmes, le champ de la percep- tion s'étend bien au delà du commencement (du monde spirituel), point où s'arrête la puissance perceptive des âmes appartenant à la classe précédente. Parvenues dans cette région, elles parcourent le champ de la contemplation intérieure, où tout est une^ extase, dont le commencement et la fin sont simultanés. C'est jusque-là que s'étend 1 11 s'agit ici du syllogisme.
5 Pour j^jiï, lisez 3 En arabe aJuo^JI^ *j>jj~oz}\ Selon les logiciens, loutes nos connais- sances peuvent se ranger en deux classes, dont Tune se compose de simples appré- hensions on concepts, et l'autre, d'affir- mations ou jugements. Le concept, c'est, par exemple, Dieu, l'homme, éternel; l'af- Proi^gomènes.
formation, c'est Dieu est éternel, l'homme ri est pas éternel. «Le concept, disent-ils, c'est l'exislence de l'image d'une chose dans l'entendement, et l'affirmation, c'est un concept joint à un jugement. » yy+oxi] «vsi^ j^o-j. Les concepts, ce sont les simples idées, et les affirmations, les pro- positions.
26 202 PROLÉGOMÈNES la puissance perceptive des favoris de Dieu (oue/i), de ces gens à qui Dieu a donné la science infuse 1 et les connaissances divines. Les personnes prédestinées au bonheur éternel jouissent de cette percep- tion tant qu elles restent dans les limbes 2.
Les âmes de la troisième classe sont créées avec la faculté de pou- voir se dégager tout à fait de la nature humaine, de sa corporéité et de sa spiritualité, afin de s'élever jusqu'à la nature angélique de la sphère supérieure, où elles deviennent effectivement anges, mais seulement pendant un elin d'œil. En ce moment, elles aperçoivent la Compagnie sublime (les anges) dans la sphère qui les renferme, et elles entendent, pendant ce court instant, les paroles de l'âme (uni ver- P. 178. selle) 3 et la voix de la divinité. Telles sont les âmes des prophètes, auxquels Dieu a départi la faculté de se délivrer de la nature hujïiaine pendant un instant de temps. C'est dans cet état qu'ils reçoivent la révélation, Dieu les ayant créés avec un naturel qui les y prédispose. Afin qu ils puissent se dégager des obstacles et des empêchements dont le corps les entoure,» tant qu'ils restent dans la condition hu- maine, Dieu a établi dans leur nature une pureté de mœurs, un sentiment de droiture qui les porte vers la spiritualité; il a im- planté dans leur caractère un esprit de piété qui les retient toujours dans cette voie et les conduit au but de leurs désirs. Par ce genre d'affranchissement (qui délivre l'âme des influences du corps), ces hommes se dirigent à volonté vers le monde spirituel, faveur qu'ils doivent, non pas à leurs mérites acquis ni à des moyens artificiels, mais au caractère inné qu'ils tiennent de leur créateur. En se dé- 1 L'adjectif j>oJ est formé de l'adverbe (joJ, de l'expression a»! qjJ «d'au- près de Dieu. » Dans le langage des mys- tiques, il désigne les grâces qui viennent de Dieu, ses faveurs spontanées. (Voy. No- tices et extraits, t. XII, p. ao3.)
1 Le mot berzekh signifie ce qui sépare deux choses, comme le temps qui s'écoule entre la mort et la résurrection, comme le tombeau qui est situé entre ce monde et l'autre. H désigne aussi une région dans l'espace, car les musulmans disent d'un mort qu'il est entré dans le berzekh. Il signifie, de plus, une barrière. On lit dans le Coran (sour. lv, vers. 20): «Il a séparé les deux mers qui allaient se tou- cher; entre elles estime barrière (berzekh). » 5 Voy. ci-devant, p. 198, note 1.
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