Les compagnons, les hommes saints qui vinrent après eux, et les personnes qui les ont pris pour modèles, se sont distingués par plusieurs traits de ce genre. Les soufis, il est vrai, disent que cette faculté (intuitive) se présente très-rarement pendant la durée d'une p. mission prophétique, puisque les aspirants de leur ordre ne peuvent pas se conserver dans leur état (d'exaltation) tant qu'ils se trouvent auprès (du tombeau) du Prophète. Us vont jusqu'à dire que l'aspi- rant, aussitôt arrivé à Médine, la ville du Prophète, perd le degré de spiritualisme qu'il avait atteint et ne le retrouve qu'après être sorti de là. Paisse le Très-Haut nous diriger par sa grâce et nous conduire jusqu'à la vérité!
A côté des aspirants au grade de soufi on peut ranger les idiots, gens dont l'esprit est troublé et qui ressemblent plutôt à des pos- sédés qu'à des êtres raisonnables. Malgré leur infirmité, ils arrivent quelquefois aux mêmes stations (d'extase) que les ouélis (ou favoris de Dieu), et aux mêmes états (d'exaltation spirituelle) que les hommes les plus saints 4. Cela est évident pour tout individu capable de les comprendre; c'est-à-dire, pour quiconque a goûté (des jouissances spirituelles); et cependant aucun devoir (religieux) ne leur est imposé. Lorsqu'ils parlent du monde invisible, ils racontent quelquefois des 1 Voyez Taberistanensis Annales t.* II, * Voy. le Motvatta, ms. de la Bibl. imp.
3 Pour tjjf?,, lisez jj^c.
4 En arabe siddiktn. Le compilateur du Dictionary of the technical terms used in the sciences of the Musulmans, définit ainsi le tasdîc, station de sainteté dans laquelle se trouvent les soufis de celle classe: « C'est un degré de sainteté plus élevé que ce- lui de ouéli, mais inférieur à celui de prophète, auquel il louche immédiate^ ment; l'homme qui dépasse ce degré se trouve aussitôt dans celui de prophétisme: 230 PROLÉGOMÈNES choses surprenantes, parce qu'aucune considération ne les retient. Aussi peuvent-ils donner carrière à leur langue et fournir des ren- seignements merveilleux, o Quelques légistes ont refusé d'admettre que les idiots puissent atteindre à aucun état (extatique), parce qu'à leur égard, disent-ils, le devoir a cessé d'être une obligation, et la faveur de Dieu ne peut s'acquérir que par la pratique de la dévotion. Cette opinion est cer- tainement erronée, puisque la faculté dont il s'agit est une de ces grâces que Dieu accorde à qui il veut (Coran, sour. v, vers. 5g), et, pour obtenir sa faveur, l'emploi de la dévotion ou de tout autre moyen n'est pas nécessaire. En effet, l'âme humaine est impérissable, et Dieu peut donner à tout homme des marques spéciales de sa bonté. Chez les idiots l'âme intelligente n'a pas cessé d'exister; elle n'a pas subi d'altération fâcheuse comme cela est arrivé aux insensés; rien ne leur manque excepté la raison 1, seule faculté par laquelle l'homme est soumis aux obligations du devoir. La raison, qualité distinctive de l'âme, se compose de connaissances dont l'homme ne saurait se passer et qui le mettent en état d'avoir des vues justes, d'apprendre les moyens d'assurer son existence et de se faire une position convenable dans le monde. Nous sommes donc porté à croire que l'homme capable de penser à ses moyens d'existence n'a aucun prétexte pour se soustraire aux obligations de la religion, ^'il veut obtenir un bon accueil dans l'autre vie. La personne à qui cette qualité manque n'est pas, pour cela, dépourvue d'âme ni privée de P. 202. la conscience de son individualité; pour elle, l'individualité existe, mais elle ne possède pas la raison, faculté qui impose des devoirs et qui consiste en la connaissance des moyens qu'il faut employer pour subsister. Ce que nous venons d'exposer n'offre rien d'absurde, car Dieu, lorsqu'il choisit un de ses serviteurs afin de lui communiquer la connaissance (la félicité parfaite), ne tient aucun compte de la manière dont cet homme a rempli ses devoirs.
1 Dans lout ce paragraphe, l'auteur emploie le terme Jj£a (intelligence) pour désigner la raison.
D'IBN KHALDOUN. 231 Ayant établi ce principe, je dois avertir le lecteur qu'on est ex- posé à confondre les idiots avec les insensés, gens dont d'âme rai- sonnable s'est gâtée et qui sont dgvenus semblables à des animaux brutes. Il y a cependant quelques signes à l'aide desquels on peut les distinguer. D abord, on trouve chez les idiots un penchant inva- riable vers la méditation et la dévotion, bien qu'ils ne s'y livrent pas de la manière prescrite par la loi; ce qui provient, avons-nous dil, de la circonstance que, pour eux, il n'y point d'obligations. Chez les insensés, au contraire, nous ne trouvons aucun indice de ce pen- chant. En second lieu, les idiots sont fous par leur constitution na- turelle et depuis l'époque de leur naissance, tandis que chez les in- sensés la folie est survenue plus tard et à la suite d'accidents naturels qui ont affecté le corps. Quand cela leur arrive, une altération fâ- cheuse se produit dans leur âme raisonnable et ils agissent sans but et sans suite. En troisième lieu, les idiots fréquentent les hommes et leur sont tantôt utiles, tantôt nuisibles; ils n'en attendent pas la per- mission, parce qu'aucun devoir ne leur est imposé; les insensés, au contraire, n'aiment pas la société des hommes. Le sujet que nous ve- nons de traiter conduit à un autre dont nous allons parler. Dieu est celui qui dirige vers la vêrilè.
Quelques personnes prétendent qu'il existe ici-bas des moyens à l'aide desquels 1 ame peut obtenir des perceptions du monde spiri- tuel, bien qu'elle ne soit pas détachée de l'influence des sens. Tels sont les astrologues. Ils déclarent que les étoiles fournissent des in- dications; que, par leurs diverses positions dans la sphère céleste, elles amènent nécessairement certains résultats; qu'elles exercent une influence sur les éléments, et que, par leurs aspects réciproques, elles combinent leurs natures dans un mélange qui réagit sur l'atmos- phère. Ces gens-là ne peuvent rien savoir du monde invisible; ils ne font que des conjectures et des suppositions basées sur l'idée que les astres exercent des influences. Us enseignent qu'à force de tâtonne- P-*o3. inents l'observateur peut reconnaître dans l'atmosphère un mélange de ces influences, et indiquer comment il se distribue à toutes les 232 PROLEGOMENES individualités qui existent dans le monde. Telle est la doctrine de Ptolémée. Plus tard, nous aurons l'occasion d'exposer la vanité de cette science; elle est, tout au plus, un ramas de conjectures et de suppositions, aussi ne se rattache-t-elle, en aucune manière, au genre de connaissances dont nous venons de parler.
Nous pouvons ranger dans la même catégorie certains hommes du bas peuple qui, pour découvrir les choses cachées et connaître l'ave- nir, ont inventé un art qu'ils nomment aligner sur le sable (géomancie), voulant indiquer ainsi la matière sur laquelle ils font leurs opérations. Voici en quoi consiste la géomancie: des points, posés sur quatre rangs, forment des figures qui diffèrent les unes des autres selon que les points dans chaque rang sont les uns doubles et les autres simples, ou bien tous doubles ou tous simples. On a donc seize figures: l'une dont tous les points sont simples, une autre dont tous sont doubles. Un point simple placé (au lieu d'un double) dans chacun des quatre rangs fournit quatre figures de plus. Le point simple employé deux fois dans chaque combinaison donne six figures. Em- ployé trois fois, il donne naissance à quatre figures. On a ainsi seize figures, dont chacune a reçu un nom particulier 1, et on les partage en deux classes, celle de bonheur et celle de malheur, ainsi que les as- trologues ont fait pour les astres. On prétend que chaque figure a une mansion qui lui correspond dans le monde naturel, aussi devons-nous supposer que ces mansions sont les douze signes dû zodiaque et les quatre points cardinaux. Outre sa mansion, chaque figure a une signi- fication, bonne ou mauvaise 2; elle désigne aussi, d'une manière spé- ciale, une certaine partie du monde des éléments. D'après ces principes, on a établi un art, calqué sur celui de l'astrologie judiciaire, mais qui en. diffère sous un certain point de vue. Dans l'astrologie, 1 J'aurais pu donner ces figures et leurs tières trouveront, dans les indications four- noms, mais M. îe docteur Perron les a nies par ce savant orientaliste, tout ce qui déjà fait connaître dans sa traduction du est nécessaire pour éclaircir la description Voyage an Darfour; voy. p. 363 et suiv. donnée par Ibn Khaldoun. note. Les personnes curieuses de ces ma- * Pour U^k^, il faut lire Lb^Ii^.
D'IBN KHALDOUN. 233 tout jugement, selon Ptolémée, s'appuie sur des indications fournies par la nature, tandis que, dans la géomancie, les indications n'existent que par convention 1. | [En effet, Ptolémée s'est borné à traiter de nativités et de maria- p « ges, qu'il regarde comme provenant des influences exercées sur le inonde des éléments par les astres' et par les positions des sphères. Les astrologues venus après lui s'occupèrent à découvrir les pensées (sécrètes du destin) 2 à l'égard des choses sur lesquelles on les inter- rogeait; ils désignèrent la mansion de la sphère à laquelle on devait rapporter chaque question, et ils indiquèrent les jugements que Ton pouvait tirer de chaque mansion 3. Chez eux, les mansions étaient les mêmes que chez Ptolémée. Or les pensées (secrètes dont il s'agit) n'appartiennent pas au monde des éléments, mais à l'âme (de l'uni- vers); aussi les influences stellaires, les positions des sphères n'en four- nissent aucune indication. Si encore les questions dont il s'agit ren- traient dans le domaine de l'astrologie, de sorte qu'on pût tâcher de les résoudre par des indications stellaires et par des positions de la sphère (cela suffirait à justifier les prétentions des astrologues); mais elles sont tout à fait en dehors de la classe des matières que l'astrologie devait naturellement traiter. < Les gens qui s'occupaient de la géomancie vinrent plus tard. Se détournant ( de l'observation) des étoiles et des positions (des sphères 1 Le texte arabe des deux paragraphes qui suivent ne se trouve que dans un seuî manuscrit, et il renferme évidemment plusieurs fautes. Iî remplace îe passage suivant, que nous lisons dans les autres manuscrits et dans l'édition de Boulac: jt! Oj^y*}» c'est-à-dire, «mais cela n'est fondé que sur de simples présomptions et des notions hasardées, dont aucune ne peut servir d'argument.».
Prolégomènes.
pluriel de^r* (pensée), paraît être employé par les astrologues et îe devins pour dési- gner la pensée secrète du destin. Les manus- crits de la Bibliothèque impériale, sup- plément arabe, n°" usa, 1093, 1118, traitent de l'art de consulter îe sort, ^jL*â)t g-lyJ. Ils renfermentdes tables au moyen desquelles on obtient une réponse à chaque question relative aux choses qui préoccupent l'esprit. L'expression jjL^Jf ç\jJ<L»\ équivaut à s Pour i^J\ dJi, je lis oj~JI dJLï.
3o 234 PROLÉGOMÈNES planétaires) pour ne pas se donner la peine de prendre la hauteur des astres 1 au moyen d'instruments astronomiques, et de calculer les positions moyennes (des corps célestes), ils inventèrent des figures de géomancie et leur assignèrent seize mansions, celles de la sphère et les quatre points cardinaux. Ils les rangèrent par classes, l'une heureuse, l'autre malheureuse, la troisième mélangée de bien et de mal, ainsi que cela s'était fait pour les planètes. De tous les aspects, ils ne gardèrent que le sextil, et lui attribuèrent les diverses indications que les astrologues, dans la résolution des problèmes, attribuent aux astres. Mais 2, ainsi que nous favons dit, aucune indication réelle ne peut s'obtenir des étoiles, ni de (ce genre de) 3 géomancie. Dans les grandes villes on trouve beaucoup de fainéants qui pratiquent la géomancie pour gagner leur vie; ils ont même rédigé sur ce sujet plusieurs traités renfermant les principes fondamentaux de leur art. Parmi ces écrivains nous remarquons Ez-Zenati 4. Quelques géoman- ciens ont cru obtenir, par l'emploi de leur art, la perception de ce qui P. 205. se passe dans le monde invisible. Ils essayent de préoccuper les sens en regardant avec attention les figures qu'ils ont tracées, et d'obtenir ainsi cette disposition (à la perception spirituelle) qui, chez d'autres personnes, est une faculté innée. Plus tard nous reviendrons là-dessus. Parmi les gens du métier, ceux-ci occupent le rang le plus respectable. ] Tous les géomanciens prétendent que leur art tient, par ses racines, aux manifestations du prophétisme qui eurent lieu dans les temps 1 Pour ^.Uj^Îj ôUUIL La*£*t, il faut probablement lire^î oLiLutL loU«âX«î * A la place de y$, je lis y \ $\. Ce paragraphe ne se trouve que dans un seul manuscrit, dont le texte offre assez souvent des leçons peu satisfaisantes; les unes sont évidemment fautives et les autres très-sus- pectes.
* Ici l'auteur entend parler de cette espèce de géomancie dans laquelle l'opérateur dresse un thème céleste sur lequel il tire un horoscope. Le lecteur verra pins loin qulbn Khaldoun ne refuse pas à une autre classe de géomanciens la faculté de regarder dans le monde spi- rituel.
4 Cet auteur est inconnu à Haddji Kha- lifa, le bibliographe. C'est peut-être le même qui composa un traité De modis co>i- cubitus variis > dont les exemplaires ne sont pas rares en Algérie.
anciens. Quelques-uns en attribuent 1 l'invention à Idrîs (Énoch) ou à Daniel, ainsi que cela a eu lieu pour tous les arts. D'autres assurent que la géomancie a été autorisée paria loi divine, et, pour prouver leur assertion, ils citent cette parole du Prophète: Fuit propheta 2 qui delineabat, et ille cujus lineatio congruit, ita est*. Celte tradition n'in- dique, en aucune façon, que l'art de tirer des lignes sur le sable (la géomancie) soit autorisé par la loi, bien que plusieurs de ces gens prétendent le contraire. Elle signifie qu'un certain prophète traçait des lignes, et qu'en les traçant il recevait des révélations. Il n'est pas impossible que, parmi les prophètes, quelques-uns aient eu cette habitude.
[En effet, ils 4 ne se ressemblaient pas tous en ce qui regarde la manière dont ils reçoivent la révélation divine. Dieu lui-même a dit (dans le Coran, sourate 2, verset 254): Ceux-là sont des prophètes; nous avons avantagé les uns plus que les autres. Aux uns les révélations arrivaient et l'ange leur parlait tout d'abord sans qu'ils eussent es- sayé d'y prédisposer leur âme 5. Les autres cherchaient des révéla- tions lorsqu'ils s'occupaient des affaires d'autrui; invités par leurs compatriotes à leur donner des éclaircissements sur un point obscur, sur un devoir d'obligation ou sur d'autres questions de cette nature, ils tournaient leur esprit vers le Seigneur, afin d'obtenir de lui la solu- tion de la difficulté. En distinguant ainsi deux espèces (de prophètes), nous avons laissé apercevoir qu'il en existait une autre 6. En effet, si des révélations arrivent à une personne qui ne s'était nullement dis- 1 Pour Uy^ÂJ t lisez ^^y^. écrire. Notre auteur ne s'est pas préoccupé s Pour viv, lisez \sy- de l'équivoque.
s J'ai mis cette tradition eu latin pour 4 Les trois paragraphes qui suivent ne la rendre mot à mot. Elle est tellement se trouvent que dans un seul manuscrit vague et obscure qu'à peine peut-on y et appartiennent à la dernière rédaction, entendre quelque chose; mais elle doit 6 Pour elîôJj t&jïïy lisez ^^-'t signifier: il y avait des prophètes qui,.tiOjJ écrivaient des prédictions; celui dont les 6 C est-à-dire ceux de la première es- écrits se trouvent conformes aux événe- pèce recevaient des révélations sans les meuts est un de ces prophètes. — Le verbe avoir recherchées; ceux delà seconde classe iaJ* signifie également tracer des lignes et les recherchaient sans s'y être prédisposés; 336 PROLÉGOMÈNES posée à les recevoir, et nous avons déjà signalé cette classe de pro- phètes, elles peuvent arriver également à des gens qui s'y étaient préparés. Il se trouvait, dit-on, parmi les Israélites un prophète qui, .206. pour se préparer, à recevoir les révélations célestes, écoutait de la musique exécutée par des voix très -belles et très- douces. Bien que l'authenticité de cette tradition ne soit pas suffisamment constatée, elle n'en a pas moins un certain air de vérité. Au reste, le Tout- Puissant accorde à ses prophètes et à ses envoyés les distinctions qu'il lui plaît 1.]
On nous a raconté qu'un souji, parvenu à un haut degré de sain- teté, suivait le même plan. Pour se soustraire à l'influence des sens, il écoutait des musiciens qui chantaient, et, par ce moyen, il dé- gageait son âme des entraves corporelles etla'mettait en état de re- cevoir des communications divines. La station qu'il occupait dans le spiritualisme était au-dessous de celle des prophètes; mais rien ne nous empêche de reconnaître que c'était une station fort respectable. - [Après avoir soumis ces observations au lecteur, nous lui rappelle- rons ce que nous avons dit au sujet de la géomancie. Les hommes qui pratiquent cet art tracent des lignes sur le sable, et ils tiennent leurs regards fixés sur ces traits, afin de préoccuper les sens et de découvrir les secrets du monde invisible. Il leur survient alors une faculté réelle au moyen de laquelle ils aperçoivent les' mystères qui se comprennent par le sens intérieur. Mais, pour y parvenir, ils doivent s'arracher complètement à l'influence des sens, éviter les percep- tions qui sont spéciales à la nature humaine, et viser à celles du monde spirituel. Nous avons déjà expliqué la différence qui, existe entre ces deux genres d'impressions. L'opération dont nous venons de parler s'emploie aussi dans la divination, où elle consiste à fixer ses ceux de la troisième se prédisposaient à les nuscrit, celui que j'ai désigné dans mes recevoir. Les mois y \ sont de trop» notes par la lettre A.
ou bien il y a quelque chose d'omis. Nous ^ 1 Le paragraphe qui suit est une noie n'avons pas le moyen de contrôler le texte marginale du manuscrit A. Dans l'édition des paragraphes mis entre des parenthèses; imprimée de l'arabe, il se trouve inséré ils ne se trouvent que dans un seul ma- dans le texte.
D'IBN KHALDOUN. 237 regards sur des os, des liquides ou des miroirs. Elle diffère tout à fait de celle qui est pratiquée par certains devins et géomanciens, qui mettent en œuvre des moyens artificiels et tâchent de connaître le monde invisible en faisant des suppositions et des conjectures. Ne s'étant pas détachés de l'influence des perceptions corporelles, ils par- courent au hasard le champ des hypothèses. Quelques prophètes, vou- lant disposer leur esprit à entendre la parole de l'ange, ont eu peut- être l'habitude de tracer des caractères pendant leur état d'excitation prophétique; d'autres* individus qui n'appartenaient pas à la classe des prophètes ont voulu les imiter, dans l'espoir d'atteindre à la per- ception spirituelle et de sortir du domaine des sens. Les perceptions que ceux-ci peuvent acquérir ne sont que spirituelles, tandis que celles dont jouissent les prophètes leur sont apportées par un ange comme une révélation de Dieu. Quant aux divers degrés de perceptivité auxquels les géomanciens peuvent s'élever, par des tentatives fondées sur des hypothèses et des conjectures, à Dieu ne plaise qu'un pro- phète y ait passé! Un prophète n'essaye jamais de pénétrer dans le P. 2 monde invisible; jamais il n'en parle avec l'intention de satisfaire (la curiosité de) qui que ce soit. Dans la tradition déjà mentionnée 1,] les mots et illecujus lineatio congruit, ita est, signifient qu'en fait de lignes ou d'écriture, celle-ci est la bonne, parce qu'elle a pour appui les révélations communiquées à un prophète qui avait J'habitude de les recevoir pendant qu'il traçait des lignes. [Ou bien 2, ces mots peuvent indiquer que ce prophète avait atteint une haute supériorité eh se servant 3 de lignes tracées sur le sable; mais, alors même, il n'y aurait aucun rapport entre son art et celui des géomanciens 4. L'opération qu'il pratiquait a dû s'accorder avec l'état de son âme, laquelle était déjà disposée à recevoir des révélations; aussi les recevait-il par suite de cette disposition.] Si, pour obtenir (des perceptions du monde 1 Fin du paragraphe fourni par le ma- * Ceci est encore un passage qui ne se nuscrit qui a servi de prototype à celte trouve que dans ce même manuscrit, édition. Je suis porté à admettre Vautlien- 3 Pour ^Lfc f, lisez iUc'î.
ticité de ces additions. * Littéral. « entre lui et elle. « 238 PROLÉGOMÈNES spirituel), on se bornait uniquement à tracer des lignes, sans être appuyé par le concours d'une révélation, on arriverait à un résultat sans valeur. Tel est, selon nous, le sens de la tradition. [Elle ne ren- ferme rien qui puisse donner à entendre que la géomancie fût d'ins- titution divine, ou que la pratique de cet art dans le but de con- naître le monde spirituel, ainsi que cela a lieu dans les grandes villes, soit autorisée par la loi de Dieu. Les géomanciens qui inclinent vers l'opinion contraire s'appuient sur le principe que les actions d'un prophète, étant réglées par la loi, doivent servir d'exemple aux autres hommes. Selon eux, la géomancie est autorisée par la loi en consé- quence de la maxime que les règles prescrites à nos prédécesseurs sont obligatoires pour nous. Cette conclusion n'est pas juste; les règles prescrites par Dieu ne regardent que ses apôtres, chargés eux-mêmes de régler la conduite des peuples. D'ailleurs, rien dans la tradition n'autorise une pareille conclusion; cette parole de Mohammed indique seulement que certains prophètes s'étaient trouvés dans un certain état; or il est permis de supposer que cet état ne leur était pas pres- crit par la loi. Donc l'exemple de ces prophètes ne peut servir de règle ni générale, ni spéciale; aucun peuple n'est tenu à le suivre, pas même le leur. Du reste, la tradition dont il s'agit indique que cet état était particulier à certains prophètes, donc il ne pouvait pas se transmettre à tous les autres hommes. Ici se termine l'examen de la ques- tion qui nous occupait. Dieu, par son inspiration, conduit vers la vérité.]
Les géomanciens qui ont la prétention de découvrir les secrets du monde invisible prennent du papier, ou du sable, ou bien de P. 208. la farine, et tracent dessus quatre rangs de points (marqués au ha- sard et sans compter). Cette opération répétée quatre fois donne seize rangs de points. Ensuite ils suppriment les points deux par deux, et mettent à part le point simple ou le point double qui reste à la fin dé chaque rang 1. Ils obtiennent ainsi quatre figures, qu'ils mettent une 1 On place ensuite ces points sur une même ligne, les uns sous les autres, sans les changer de rang.
D'IBN KHALDOUN. 239 à côté de l'autre sur une même ligne. De celles-ci ils tirent encore quatre figures (nouvelles), en confrontant les points de chaque rang avec ceux qui lui correspondent darfs les figures voisines et en tenant compte des points simples et doubles l. Ils peuvent alors mettre en ligne huit figures. Chaque couple de figures fournit une autre figure, qui se place au-dessous d'elles; on l'obtient en confrontant les points simples de chaque ligne de ces figures avec les points correspondants qui se trouvent dans les autres. De là proviennent quatre nouvelles figures, qui se placent au-dessous des précédentes. Ces quatre figures en pro- duisent encore deux, que l'on place de la même manière. De celles-ci on en obtient une quinzième, qui, étant mise en rapport avec la première de toutes, fournit une autre figure, qui complète le nombre de seize. Alors 2 on examine ce qu'on vient de tracer, on tient compte de chaque figure selon qu'elle présage bonheur ou malheur, et l'on pro- nonce des jugements d'après l'essence de la figure, son aspect, son influence, son tempérament, l'objet quelle indique parmi les di- verses espèces d'êtres, etc. Ces jugements se forment d'une manière assez étrange.
La pratique de la géomancie s'est répandue dans tout le monde ci- vilisé; elle forme le sujet de plusieurs livres, et a procuré une grande réputation A divers personnages des temps anciens et modernes. Il est cependant facile de voir combien cette manière déjuger est arbitraire et fantastique. Le lecteur doit toujours avoir en vue cette vérité, qu'aucun moyen artificiel ne saurait procurer la connaissance des mystères appartenant au monde invisible. Personne ne peut les dé- couvrir excepté quelques hommes privilégiés, qui, par une disposition innée, ont la faculté de se transporter hors du monde sensible et p. 2 d'entrer dans le monde spirituel.
1 Voici la règle de cette opération: un résultat différent. Elle porte que deux points point simple étant sur la même ligne ho- semblables donnent un point double, et rizontale avec un point simple ou un point deuxpointsdissemblabîes, un point simple, double donne un point simple; deux Le docteur Perron Jvoy. ci-devant, p. a 3a) points doubles donnent un point double. On n'indique qu'une seule manière d'opérer, emploie aussi une autre règle qui fournit un * Pour ^, lisez ^.
.•240 PROLÉGOMÈNES Le mode d'opération suivi par ces géomanciens leur a fait donner, par les astrologues, le nom de zohériens (serviteurs.de la planète Vénus), parce qu'il y a une grande analogie entre leurs procédés et la manière de reconnaître les indications par lesquelles, dit-on, cette planète guide vers la connaissance des choses cachées celui qui prend les nativités pour base de ses opérations. Les gens qui cultivent la géo- mancie ou tout autre art de la même nature, ceux qui inspectent des points, des os ou quelque autre objet, afin d'enlever l'âme à l'influence des sens extérieurs, et lui faire jeter un coup d'œil rapide 1 sur le monde des êtres spirituels, ces hommes peuvent se ranger dans la classe de ceux qui prétendent découvrir les choses cachées eu jetant des cailloux, en examinant les cœurs des animaux et en fixant leurs regards sur des miroirs. Quoi qu'il en soit, les gens qui se servent de pareils procédés avec l'intention de connaître les secrets du monde invisible ne font et ne disent rien qui vaille.
La disposition innée qui permet à certaines personnes d'aperce- voir les choses du inonde invisible se fait reconnaître de cette ma- nière: lorsqu'elles tournent leur esprit vers la découverte des événe- ments futurs, on remarque qu'au moment de sortir de leur état ordinaire, elles éprouvent, pour ainsi dire, une contraction. et une re- laxation (des nerfs), et qu'elles commencent alors à se dégager de l'in- fluence des sens. Ces symptômes varient de force, selon que la fa- culté est plus, ou moins développée dans l'individu. Les personnes chez qui cette agitation ne se montre pas sont incapables d'avoir même la moindre perception du monde spirituel, et, si elles prati- quent leur art, c'est pour donner plus de crédit à leurs mensonges.
Il y a une classe d'hommes qui, par l'emploi d'un système de règles, cherchent à découvrir ce qui est caché: ce système n'a au- cune analogie avec le premier dont nous avons parlé, et qui se rap- porte aux perceptions spirituelles de l'âme; il ne ressemble pas non plus à l'art de former des conjectures en étudiant les influences que Ptolémée prétend* appartenir aux astres; on ne peut pas même l'assi- 1 Pour A, lisez iiàA.
miler au système de conjectures et d'hypothèses qui plaît tant aux sachants. Cest tout simplement un recueil de tromperies dont ils p. 2 se servent pour capter les esprits faibles; aussi n'en aurais-jc point parlé si je n'avais pas voulu indiquer ce que les auteurs ont dit à ce sujet, et satisfaire la curiosité.des personnages haut placés.