sent reconnaître aux égards dont il honore les savants, les hommes saints, les descendants du Prophète, les personnes respectables, les négociants des diverses classes et les étrangers, dont il traite chacun selon ses mérites. C'est donc par un sentiment naturel que les fa- milles et les tribus animées de cet esprit s'empressent d'honorer les gens qui les égalent en noblesse ou qui rivalisent avec elles par la puissance de leur famille et par l'étendue de leur renommée. Ces té- P. 262. moignages de respect s'accordent, en général, par le désir de s'illus- trer, ou par la crainte d'offenser la famille de la personne qu'on vient d'accueillir, ou bien dans l'espoir de recevoir d'elle un traitement aussi bienveillant dans une autre occasion.
302 PROLÉGOMÈNES Quant aux personnes qui n'ont pas une puissante famille pour se faire respecter, et desquelles on ne peut espérer aucun avantage pour soi, elles doivent évidemment tout traitement honorable à l'amour- propre de la famille qui les accueille: elle veut se faire une belle ré- putation, montrer qu'elle possède les qualités les plus parfaites et se rapprocher davantage (de son but), la domination universelle. Avoir des égards pour ses égaux et ses compétiteurs est un devoir pour celui qui veut régler les rapports qui existent entre les autres tribus et la sienne 1. Honorer les étrangers cp'on reçoit et qui se distinguent par leur mérite et par leurs talents indique qu'on possède tout ce qu'il faut 2 pour régner sur une grande nation. Un chef puissant traite avec bonté les hommes distingués par la sainteté de leur vie, parce qu'il veut montrer son respect pour la religion; il reçoit avec honneur les savants docteurs, parce qu'il a besoin d'apprendre de leur bouche les prescriptions de la loi; il fait un bon accueil aux négociants pour les encourager et pour faire jouir le peuple des avan- tages que procure le commerce; il protège les étrangers par géné- rosité, ou parce qu'il a des motifs pour les attirer; enfin il traite tous les hommes selon les règles de l'équité, c'est-à-dire, avec justice. La tribu qui, par esprit de corps, agit de la sorte, se montre digne d'exercer une domination étendue, cest-à-dire, l'autorité souveraine.
Dieu a permis que les nobles qualités des tribus se manifestassent par ces signes extérieurs; aussi, quand il veut enlever à un peuple la puis- sance et l'empire, il commence par lui faire perdre l'envie d'honorer les personnes appartenant aux classes que nous venons de signaler. Toutes les fois qu'on verra un peuple répudier cette noble habitude, on peut être assuré que ses bonnes qualités commencent à dispa- raître et l'on doit s'attendre à la chute de son empire. « Quand Dieu veut du mal à un peuple, rien ne pourra l'empêcher. » [Coran, sour. xin, vers. 12.)
1 Pour £Lo\ lisez *JLô*. — * Pour IX lisez JlX D'IBN KHALDOUN.
Les peuples les moins civilisés fonl les conquêtes les plus étendues. P.
Nous avons déjà dit que les nations à demi sauvages ont tout ce qu'il faut pour conquérir et pour dominer. Ces peuples parviennent à soumettre les autres, parce qu'ils sont assez forts pour leur faire ia guerre et que le reste des hommes les regarde comme des bêtes féroces. Tels sont les Arabes, les Zénata et les gens qui mènent le môme genre de vie, savoir, les Kurdes, les Turcomans et les tribus voilées (les Almoravides) de la grande famille sanhadjienne. Ces races peu civilisées, ne possédant pas un territoire où elles puissent vivre dans l'abondance, n'ont rien qui les attache à leur pays natal; aussi toutes les contrées, toutes les régions leur paraissent également bon- nes. Ne se contentant pas de commander chez elles et de dominer sur les peuples voisins, elles franchissent les limites de leur territoire, afin d'envahir les pays lointains et d'en subjuguer les habitants. Que le lecteur se rappelle l'anecdote du khalife Omar. Aussitôt qu'il fut pro- clamé chef des musulmans, il se leva pour haranguer l'assemblée et pousser les vrais croyants à entreprendre la conquête de l'Irac. « Le Hidjaz, leur disait-il, n'est pas un lieu d'habitation; il ne convient qu'à la nourriture des troupeaux; sans eux, on ne saurait y vivre. Al- lons, vous autres qui, les derniers, avez émigré de la Mecque, pour- quoi restez-vous si loin de ce que Dieu vous a promis? Parcourez donc la terre; Dieu a déclaré, dans son livre, qu'elle serait votre héritage. 11 a dit: » Je le ferai afin d'élever votre religion au-dessus de toutes les autres, et cela malgré les infidèles. » [Coran, sour. ix, vers. 33.) Voyez encore les anciens Arabes, tels que les Tobba (du Yémen) et les Himyérites; une fois, dit-on, ils passèrent du Yémen en Mauritanie et, une autre fois, en Irac et dans l'Inde. Hors de la race arabe, on ne trouve aucun peuple qui ait jamais fait de pareilles courses. Remarquez encore les peuples voilés (les Almoravides); P. voulant fonder un grand empire, ils envahirent la Mauritanie et étendirent leur domination depuis le premier climat jusqu'au cin- quième; d'un côté, ils voyaient leurs lieux de parcours toucher au 304 r PROLÉGOMÈNES pays des Noirs; de l'autre, ils tenaient sous leurs ordres les royaumes (musulmans) de l'Espagne. Entre ecs deux limites tout leur obéis- sait. Voilà ce dont les peuples à demi sauvages sont capables; ils fondent des royaumes qui ont une étendue énorme, et ils font sentir - leur autorité jusqu'à une grande distance du pays qui était le berceau de leur puissance. Cest Dieu qui a réglé la succession des nuits et des jours. (Coran, sour. lxxiii, vers. 20.)
Toutes les fois que l'autorité souveraine échappe des mains d'un peuple, elle passe à un autre peuple de la même race, pourvu que celui-ci ait conservé son espril de corps.
Un peuple qui a soumis d'autres peuples, et qui a fondé un empire parla force des araies, doit avoir des chefs pour le gouverner et pour soutenir le trône. Cet avantage ne saurait appartenir à tous, vu que le grand nombre des concurrents donne lieu à des rivalités sans bornes et à des jalousies qui empêchent bien des ambitieux d'arriver au pouvoir. Le chef désigné pour administrer l'Etat, s'étant ensuite abandonné aux plaisirs, se plonge dans le luxe; il traite ses compatriotes comme des esclaves et les oblige à épuiser leurs forces dans le service du gou- vernement. Les familles qui se voient exclues du pouvoir et qui n'ont obtenu aucune part 1 au commandement demeurent sous la protec- tion de la dynastie régnante, à laquelle, du reste, elles se rattachent par les liens du sang. Se tenant loin des séductions du luxe, elles se garantissent contre la décrépitude; mais la famille qui règne subit l'in- fluence du temps, perd sa vigueur et tombe dans la caducité; les a65. soins qu'elle doit donner à l'empire brisent ses forces; elle devient le jouet de la fortune 2, parce qu'elle s'était énervée dans les plaisirs et avait épuisé ses forces dans les jouissances du luxe. Voilà le terme de sa domination administrative et de son progrès dans la civilisation de la vie sédentaire, mode d'existence naturel à l'espèce humaine.
Ainsi que le ver à soie, elle file son cocon 3 pour y mourir, frappée d'un revers de fortune.
D'IBN KHALDOUN. 305 Les familles exclues du commandement conservent pendant ce temps l'esprit de corps et gardent intacte la supériorité dont elles ont toujours donné des preuves. Ayant la conscience de leurs propres forces, elles visent au pouvoir, dont elles avaient été tenues éloignées par des parents plus puissants; mais elles sentent trop leur infériorité pour engager avec eux une lutte prématurée. Si elles s'emparent enfin de l'autorité suprême, elles subissent le même sort que leurs prédé- cesseurs, après avoir tenu, comme eux, leurs parents éloignés du pouvoir. La souveraineté continue toutefois à rester dans la famille régnante, jusqu'à ce que cette famille ait perdu toutes ses forces, ou qu'il n'y ait plus de collatéraux pour la remplacer, a Telle est la voie de Dieu en ce qui regarde la vie de ce monde; car la vie future, ton Seigneur la réserve aux pieux. » (Coran, sour. xliii, vers. 34.) Voyez ce qui s'est passé chez les anciens peuples: la dynastie des Adites succombe, et leurs frères, les Thémoudiens, la remplacent au pou- voir. Ceux-ci ont pour successeurs leurs frères, les Amalécites. Les Hi- myérites, frères de ceux-ci, héritent ensuite de la souveraineté. Des Hi- myérites, l'autorité passe à leurs frères, les Tobbâ; puis aux Dhou 1, puis à la race modérite (qui venait d'embrasser l'islamisme). En Perse, les choses se passèrent de la même manière. Après la chute des Gaïa- niens, le pouvoir se transmit aux Sassanides et resta entre leurs mains jusqu'à ce que Dieu eût permis que cette dynastie fût renversée par l'islamisme. D'un autre côté, l'empire des Grecs tombe au pouvoir de leurs frères, les Romains. Chez les Berbers de la Mauritanie, les mêmes faits se reproduisent: après la chute de leurs premières'dy- P. 266. nasties, celle des Maghraoua (à Tlemcen) 2 et celle des Ketama (à Cairouan), l'autorité passa aux Sanhadja (Zîrides), puis aux peuples voilés (les Almora vides), puis aux Masmouda (les Almohades), puis aux peuples zenatiens, qui florissent encore (les Abd-el-Ouadites de Tlemcen et les Merinîdes du Maroc). Telle est la règle que Dieu ob- 1 Dhou était un titre porté par plusieurs * Voyez Y Histoire des Berbers, t. 111, princes himyérites. (Voyez V Essai de p. a^etsuiv. M. Caussin de Perceval, dans l'index.)
Prolégomènes. 3q 306 PROLÉGOMÈNES serve à l'égard de ses créatures et de ses serviteurs. Tous ces chan- gements dépendent de l'esprit de corps qui anime chaque peuple et dont l'intensité varie selon les races. La souveraineté s'use dans le luxe, et c'est le luxe qui la renverse. Nous aurons plus tard l'occa- sion de fournir la démonstration de ce principe. Une dynastie suc- combe et laisse sa place à une autre famille qui lui tient par les liens du sang et par le même esprit de corps; une famille qui, au moyen de ce sentiment patriotique, a déjà établi son ascendant et imposé à tous les autres partis la soumission et l'obéissanee. (Lors de la chute d'une dynastie) son esprit de corps reparaît dans la race qui s'en rap- proche le plus par les liens du sang; plus cette parenté est intime, plus l'esprit de corps est fort, et vice versa. Mais, si une grande révo- lution vient à remplacer une religion par une autre, ou à anéantir la civilisation, ou à produire tel autre effet que Dieu aura voulu; en ce cas, l'autorité souveraine échappe à la race dominante pour devenir l'apanage du peuple que les plans du Seigneur ont désigné. Ainsi les tribus descendues de Moder ont subjugué les nations, renversé les trônes et enlevé l'autorité aux autres peuples, après que Dieu les eut reténues dans l'inaction pendant des siècles.
Le peuple vaincu lâche toujours d'imiter le vainqueur par la tenue, la manière de s'habiller, les opinions et les usages*.
Les hommes 1 regardent toujours comme un être supérieur celui qui les a subjugués et qui les domine. Inspirés d'une crainte révéren- eielle envers lui, ils le voient entouré de toutes les perfections, ou P. 267. bien ils les lui attribuent, pour ne pas admettre que leur asservisse- ment ait été effectué par des moyens ordinaires. Si cette illusion se prolonge, elle devient pour eux une certitude. Alors ils adoptent les usages du maître et tâchent de lui ressembler sous tous les rap- ports. C'est par esprit d'imitation qu'ils agissent ainsi, ou bien parce qu'ils s'imaginent que le peuple vainqueur doit sa supériorité non pas à sa puissance ni à son esprit de corps, mais aux usages et aux 1 Littéral, « l'âme. » D'IBN KHALDOUN. 307 pratiques par lesquels il se distingue. Cette manière de se dissimuler sa propre infériorité a pour motif le sentiment que nous venons de signaler. Aussi peut-on remarquer que partout les peuples vaincus tâchent de ressembler à leurs maîtres par l'habillement, les équi- pages, les armes et tous les usages de la vie. Voyez comme les enfants se modèlent sur leurs pères, et cela parce qu'ils les regardent comme des êtres sans défaut. Voyez, dans toutes les contrées de la terre, comme les populations se plaisent à porter l'habillement militaire, tant elles apprécient la supériorité des milices et des troupes du sul- tan. De même tout peuple qui demeure dans le voisinage d'un autre, et qui en a senti la prééminence, acquiert cette habitude d'imitation à un haut degré. De nos jours cela se voit (chez les musulmans) de l'Andalousie, par suite de leurs rapports avec les Galices (les chré- tiens de Léon et de Castille); ils leur ressemblent par la manière de s'habiller et de se parer; ils ont même adopté la plupart de leurs usages, au point d'orner les parois de leurs maisons et dé leurs palais avec des tableaux. Dans ces faits le philosophe ne saurait méconnaître un indice de supériorité. Au reste, Dieu ordonne ce qui lui plaît! Ces phénomènes démontrent la vérité de la maxime popu- laire, que chaque peuple suit la religion de son roi. En effet, le roi domine sur ses sujets, et ceux-ci le prennent pour un modèle tellement parfait 1 qu'ils s'efforcent à l'imiter en tout. C'est ainsi que les enfants tâchent de ressembler à leurs pères et les écoliers à leurs P. 268. maîtres. Dieu est l'être savant et sage!
Un peuple vaincu et soumis dépérit rapidement.
Lorsqu'un peuple s'est laissé dépouiller de son indépendance, il passe dans un état d'abattement qui le rend le serviteur du vain- queur, l'instrument de ses volontés, l'esclave qu'il doit nourrir. Alors il perd graduellement l'espoir d'une meilleure fortune. Or la propaga- tion de l'espèce et l'accroissement de la population dépendent de la force et de l'activité que l'espérance communique à toutes les facultés 1 Pour ->UxcV, lisez ^IjucV.
308 PROLÉGOMÈNES du corps. Quand les âmes, s'engourdissent dans l'asservissement, et perdent l'espérance et jusqu'aux motifs d'espérer, l'esprit national s'éteint sous la domination de l'étranger, la civilisation recule, l'acti- vité qui porte aux travaux lucratifs cesse tout à fait, le peuple, brisé par l'oppression, n'a plus la force de se défendre et devient l'esclave de chaque conquérant, la proie de chaque ambitieux. Voilà le sort qu'il doit subir, soit qu'il ait fondé un empire et atteint ainsi au ternie de son progrès, soit qu'il n'ait rien accompli encore. L'état de servi- tude amène, si je ne nie trompe, un autre résultat: l'homme est maître de sa personne, grâce au pouvoir que Dieu lui a délégué; s'il se laisse enlever son autorité et détourner du but élevé qui lui est posé, il s'abandonne tellement à l'insouciance et à la paresse, qu'il ne recherche pas même les moyens de satisfaire aux exigences de la faim et de la soif. C'est là un fait dont les exemples ne manquent dans aucune classe de l'espèce humaine. Un changement semblable a lieu, dit-on, chez les animaux 1 carnassiers: ils ne s'accouplent point dans la captivité. Le peuple asservi continue ainsi à perdre son éner- 269. gie et à dépérir jusqu'à ce qu'il disparaisse du monde. Au reste l'exis- tence éternelle n'appartient qu'à Dieu seul. Considérez, par exemple, la race persane, dont la nombreuse population avait rempli un pays immense 2. Lorsque la Perse eut perdu ses armées en combattant les Arabes, elle conservait encore une population énorme. On rapporte que Saad (Ibn Abi Oueccas, le général musulman), ayant ordonné le dénombrement du peuple qui habitait au delà d'El-Médaïn 3, apprit qu'il y avait cent trente-sept mille individus, dont trente-sept mille étaient chefs de famille. Or la race persane, ayant été vaincue par les Arabes et forcée de subir leur domination, ne se conserva que peu de temps; elle finit par disparaître sans laisser une trace de son exis- tence 4. On ne saurait attribuer son anéantissement à la tyrannie du parle Tïgre. — 4 II est à peine nécessaire de relever tout ce qu'il y a d'inexact dans cette assertion.
3 11 s'agit probablement de Nehr-Chehr, faubourg d'El-Medaïn, dont il est séparé D'IBN KHALDOUN. 309 nouveau gouvernement ni à l'oppression dont on l'aurait accablée; on sait assez combien l'administration musulmane est équitable. La véritable cause se trouvait dans la nature même de l'homme; privé de son indépendance et forcé de subir la volonté d'un maître (il perd toute son énergie). Il est vrai que la plupart des nègres s'habituent facilement à la servitude; mais cette disposition résulte, ainsi que nous l'avons dit ailleurs 1, d'une infériorité d'organisation qui les rap- proche des animaux brutes. D'autres hommes ont pu consentir à entrer dans un élat de servitude, mais cela a été avec l'espoir d'atteindre aux honneurs, aux richesses et à la puissance. Tels furent les Turcs (au service des khalifes abbacides et fatemides) de l'Orient; tels furent aussi les Galiciens et les Français qui prirent du service sous les gouver- nements musulmans de l'Espagne. Voyant que les souverains de ces pays leur témoignaient habituellement une préférence marquée, ils ne dédaignèrent pas de s'en faire les serviteurs et les esclaves, et cela dans l'espoir d'arriver à la puissance et aux honneurs, par la faveur du gouvernement.
Les Arabes ne peuvent établir leur domination que dans les pays de plaines.
Le naturel farouche des Arabes en a fait une race de pillards. et de brigands. Toutes les fois qu'ils peuvent enlever un butin sans courir un danger ou soutenir une lutte, ils n'hésitent pas à s'en em- parer et à rentrer au plus vite dans la partie du désert où ils font paître leurs troupeaux. Jamais ils ne marchent contre un ennemi pour le combattre ouvertement, à moins que le soin de leur propre défense P ne les y oblige. Si, pendant leurs expéditions, ils rencontrent des emplacements fortifiés, des localités d'un abord difficile, ils s'en dé- tournent pour rentrer dans le plat pays. Les tribus (berbères) se tien- nent à l'abri d'insultes, sur leurs montagnes escarpées, et défient l'es- prit dévastateur qui anime les Arabes. En effet ceux-ci n'oseraient pas les y attaquer; ils auraient à gravir des collines abruptes, à s'engager dans des chemins presque impraticables et à s'exposer aux plus 1 Voy. ci-devant, p. 169.
310 PROLÉGOMÈNES 310 PROLÉGOMÈNES grands dangers. Il en est autrement dans les plaines; s'il n'y a pas de troupes pour les garder, et si le gouvernement établi montre de la faiblesse, elles deviennent la proie des Arabes, la curée dont ils se repaissent. Ces nomades y renouvellent leurs incursions, et, comme ils peuvent en parcourir toute l'étendue très-facilement, ils s'y livrent au pillage et aux actes de dévastation, jusqu'à ce que les habitants se résignent à les accepter pour maîtres. La possession de ces malheu- reuses contrées passe ensuite d'une tribu à une autre; tout s'y désor- ganise, et la civilisation en disparaît tout à fait. Dieu seul a du pou- voir sur ses créatures.
Tout pays conquis par les Arabes est bientôt ruiné.
Les habitudes et les usages de la vie nomade ont fait des Arabes un peuple rude* et farouche. La grossièreté des mœurs est devenue pour eux une seconde nature, un état dans lequel ils se complaisent, parce qu'il leur assure la liberté et l'indépendance. Une telle disposi- tion s'oppose au progrès de la civilisation. Se transporter de lieu en lieu, parcourir les déserts, voilà, depuis les temps les plus reculés, leur principale occupation. Autant la vie sédentaire est favorable au progrès de la civilisation, autant la vie nomade lui est contraire. Si les Arabes ont besoin de pierres pour servir d'appuis à leurs mar- mites, ils dégradent les bâtiments afin de se les procurer; s'il leur faut du bois pour en faire des piquets ou des soutiens de tente, ils clé- p. 271. truisentles toits des maisons pour en avoir. Par la nature même de leur vie, ils sont hostiles à tout ce qui est édifice; or, construire des édifices, c'est faire le premier pas dans la civilisation. Tels sont les Arabes nomades en "générai; ajoutons que, par leur disposition naturelle, ils sont toujours prêts à enlever de force le bien d'autrui, à chercher les richesses les armes à la main 1 et à piller sans mesure et sans retenue. Toutes les fois qu'ils jettent leurs regards sur un beau troupeau, sur un objet d'ameublement, sur un ustensile quel- conque, ils l'enlèvent de force. Si, par la conquête d'une province Littéral. « à l'ombre de leurs lances. » D'IBN KHALDOUN. 311 ou par la fondation d'une dynastie, ils se sont mis en état d'assouvir leur rapacité, ils méprisent tous les règlements qui servent à protéger les propriétés et les richesses des habitants. Sous leur domination, la ruine envahit tout. Ils imposent aux gens de métier et aux artisans des corvées pour lesquelles ils ne jugent pas convenable d'offrir une rétribution. Or l'exercice des, arts et des métiers est la véritable source de richesses, ainsi que nous le démontrerons plus tard. Si les professions manuelles rencontrent des entraves et cessent d'être pro- fitables, on perd l'espoir du gain et Ton renonce au travail; Tordre établi se dérange et la civilisation recule. Ajoutons que les Arabes négligent tous les soins du gouvernement; ils ne cherchent pas à em- pêcher les crimes; ils ne veillent pas à la sûreté publique; leur unique souci c'est de tirer de leurs sujets de l'argent, soit par la violence, soit par des avanies. Pourvu qu'ils parviennent à ce but, nul autre souci ne les occupe. Régulariser l'administration de l'Etat, pourvoir au bien-être du peuple soumis, et contenir les malfaiteurs sont des oc- cupations auxquelles ils ne pensent même pas. Se conformant à l'usage qui a toujours existe chez eux, ils remplacent les peines cor- porelles par des amendes, afin d'en tirer profit et d'accroître rieurs revenus. Or de simples amendes ne suffisent pas pour empêcher les crimes et pour réprimer les tentatives des malfaiteurs; au contraire, elles encouragent les gens mal intentionnés, qui regardent une p. peine pécuniaire 1 comme peu de chose, pourvu qu'ils accomplissent leurs projets criminels; aussi les sujets d'une tribu arabe restent à peu près sans gouvernement, et un tel état de choses détruit égale- ment la population d'un pays et sa prospérité. Nous avons dit, vers * le commencement de cette section, que le gouvernement monar- chique convient d'une manière spéciale à la nature de l'espèce hu- * maine; sans lui, la société et même les individus n'ont qu'une exis- tence bien précaire. Ajoutons encore que les nomades sont avides du pouvoir et qu'à peine en trouvera-t-on parmi eux un seul qui consen- 312 PROLÉGOMÈNES tirait à remettre l'autorité entre les mains d'un autre; un Arabe, exer- çant un commandement ne le céderait ni à son pcre, ni à son frère, ni au chef de sa famille. S'il y consentait, ce serait à contre-cœur et par égard pour les convenances; aussi trouve-t-on chez les Arabes beaucoup de chefs et de gens revêtus d'une certaine autorité. Tous ces personnages s'occupent, les uns après les autres, à pressurer la race conquise et à la tyranniser. Cela suffit pour ruiner la civilisation. Le khalife Àbd-el-Mélek (Ibn Merouan) demanda un jour à un Arabe du désert en quel état il avait laissé El-Haddjadj, pensant qu'il en- tendrait Féloge de cet officier, dont l'excellente administration avait maintenu la prospérité de la province qu'il gouvernait. Le Bédouin lui répondit en ces termes: « Quand je le quittai, il faisait du tort à lui seul l. » Voyez tous les pays que les Arabes ont conquis depuis les siècles les plus reculés: Ja civilisation en a disparu, ainsi que la population; le sol même paraît avoir changé de nature. Dans le Yémen, tous les centres de la population sont abandonnés, à l'ex- ception de quelques grandes villes; dans Tlrac arabe, il en est de même; toutes les belles cultures dont les Perses l'avaient couvert ont cessé d'exister. De nos jours, la Syrie est ruinée; l'Ifrîkiya 2 et le Maghreb 3 souffrent encore des dévastations commises par les Arabes. Au cinquième siècle de l'hégire, les Beni-Hilal et les Soleïm y firent irruption, et, pendant trois siècles et demi, ils ont continué à s'acharner sur ces pays 4; aussi la dévastation et la solitude y ré- gnent encore. Avant cette invasion, toute la région qui s'étend de- puis le pays des Noirs jusqu'à la Méditerranée était bien habitée: les' p. 2 7 3. traces d'une ancienne civilisation, les débris de monuments 5 et d'édi- fices, les ruines de villes et de villages 6 sont là pour l'attester. Dieu