La religion enseignée par un prophète ou par un prédicateur de la vérité est ]a seule base sur laquelle on puisse fonder un grand et puissant empire.
C'est par la conquête que se fondent les empires; pour conquérir, il faut s'appuyer sur un parti animé d'un même esprit de corps et visant à un seul but. Or l'union des cœurs et des volontés ne peut s'opérer que par la puissance divine et pour le maintien de la religion. Dieu lui-même a dit: « Tu dépenserais toutes les richesses de la terre avant de pouvoir réunir les cœurs. » (Coran, sour. vin, vers. 64.) Ce verset fait entendre que les hommes, lorsqu'ils livrent leurs cœurs aux vaines passions et au désir des biens mondains, deviennent jaloux les uns des autres et que la discorde se met entre eux. Si, au con- traire, les cœurs se tournent vers la vérité et rejettent le monde et 1 Pour j^owô, lisez ^vàc. — * Les Alides descendaient de Hachem ainsi que les Abbacides., D'IBN KHALDOUN. 325 ses vanités pour l'amour de Dieu, ils prennent tous une bonne direc- tion; les jalousies disparaissent; la. discorde s'éteint, les hommes s'entr'aident avec dévouement; leur union les rend plus forts; la bonne cause fait un progrès rapide et aboutit à la fondation d'un grand et puissant empire. Plus loin, nous reviendrons là- dessus.
Une dynastie qui commence sa carrière en s'appuyant sur la religion double la force de l'esprit de corps qui aide à son établissement.
La religion, avons-nous dit, est une teinture au moyen de laquelle on fait disparaître les sentiments de jalousie et d'envie qui régnent chez les peuples* animés d'un fort esprit de corps. Elle donne à tous les cœurs la même direction, celle de la vérité. Aussi, lorsque P. *85. un pareil peuple veut s'occuper de ses intérêts, rien ne peut lui ré- sister: il agit avec un ensemble parfait, visant toujours au même but et s'exposant à la mort pour parvenir à ses fins. Les habitants de l'empire dont ce peuple cherche à effectuer la conquêté peuvent être bien plus nombreux que leurs adversaires, mais ils forment plusieurs partis dont chacun travaille follement pour ses intérêts privés et s'abstient, par lâcheté, de porter secours à ses concitoyens. Bien qu'ils surpassent en nombre le peuple qui vient les attaquer, ils ne* sauraient lui résister. Vaincus dans la lutte, ils s'éteignent rapide- ment, suite inévitable de l'amollissement des mœurs et de la dégra- dation. Ce fut ainsi que, dans les premiers temps de l'islamisme, les Arabes effectuèrent leurs grandes conquêtes: l'armée musulmane, forte de trente et quelques mille guerriers, combattit à Cadeciya toutes les forces de la Perse, composées de cent vingt mille hommes; à Yermouk, elle se mesura avec les troupes qu'Héràclius y avait ras- semblées, et dont le nombre, s'il faut en croire El-Ouakedi 1, mon- tait à quatre cent mille hommes. Dans ces deux batailles, rien ne résista aux Arabes; ils mirent l'ennemi en pleine déroute et s'empa- rèrent de ses dépouilles. Voyez encore les mêmes faits se reproduire quand les Lemtouna (les Almoravides) et les Àlmohades fondèrent 326 PROLÉGOMÈNES leurs empires. Il y avait alors dans le Maghreb bien des tribus assez fortes par leur nombre et par leur esprit de corps pour résister aux envahisseurs et même pour les vaincre; mais elles avaient pour adver- saires des peuples dont J'esprit de corps s'était fortifié par une doc- trine religieuse qui, ramenant tous les cœurs vers un même but, leur enseignait à mépriser la mort et les rendait invincibles. On voit par là comment une nation s'affaiblit lorsqu'elle ne subit plus l'influence du sentiment religieux et qu'elle s'appuie uniquement sur son es- prit de corps. Une dynastie maintient 1 dans l'obéissance des peuples aussi forts qu'elle, et même plus forts, pourvu qu'elle les ait vaincus après avoir doublé ses forces par l'influence de la religion. Elle les asservit, quand même elle leur est inférieure en esprit de corps et quoiqu'elle ait moins qu'eux les habitudes de la vie nomade. Re- 2S6. marquez, par exemple, ce qui arriva aux Almohades avec les Ze- nata. Ceux-ci étaient plus habitués à la vie nomade 2 que les Mas- mouda (les Almohades); ils les surpassaient aussi par Tâpreté de leurs mœurs; mais les Masmouda combattaient pour leur religion sous la conduite du Mehdi, et ils avaient pris une teinture de fa- natisme qui doubla la force de leur esprit de corps. Aussi les Ze- ' nata succombèrent tout d'abord, et durent obéir au gouvernement almohade, bien qu'ils fussent plus forts que leurs adversaires, tant par l'esprit de tribu que par leur habitude de la vie nomade. Mais, aus- sitôt que le sentiment religieux eut cessé d'agir sur le vainqueur, les Zenata se révoltèrent dans toutes les parties de l'empire et finirent par s'emparer du pouvoir. Rien ne résiste à la volonté de Dieu.
Une entreprise qui a pour but le triomphe d'un principe religieux ne peut réussir si elle n'a pas un fort parti pour la soutenir.
Nous avons déjà fait observer que, pour rallier 3 les hommes à une entreprise quelconque, on doit avoir l'appui dun peuple dévoué. Selon la tradition déjà citée, « Dieu n'envoie jamais un prophète aux hommes 1 Pour lisez oJ**è. — * Pour tool, lisez (jjof. — 3 Pour J^<, lisez D'IBN KHALDOUN.
à moins que ce messager divin n ait (les protecteurs 1 dans son propre peuple. » Puisqu'il en est ainsi à l'égard des prophètes, hommes les plus capables d'exécuter des choses extraordinaires, il ne faut pas s'étonner si des individus, sans être prophètes et sans l'appui d'un fort parti, essayent en vain d'effectuer des conquêtes tout à fait en dehors de l'ordre commun. Voyez, par exemple, la tenta- tive d'ibn Cassi 2, chef des soufis (espagnols) et auteur d'un livre de dévotion mystique intitulé Discalcealio*. Ayant pris les armes en Espagne, il se posa comme prédicateur de la vérité et donna à ses partisans le nom de mortdin (aspirants) 11. Cela eut lieu peu de temps avant la prédication du Mehdi (des Almohades). Son entreprise eut d'abord quelque succès: les Lemtouna (Almoravides) s'étaient laisse accabler par les Almohades, et l'Espagne ne renfermait plus aucun parti, aucune tribu capable de lui résister. Mais à peine les Almo- hades eurent-ils subjugué 5 l'Afrique septentrionale qu'lbn Cassi leur fit sa soumission. Du château d'Arkoch (los Arcos), place forte où il s'était P. installé, il leur envoya un acte d'hommage et s'empressa de leur remettre sa forteresse. Aussi fut-il le premier partisan que les Almo- hades trouvèrent en Espagne. La révolte d'ibn Cassi fut appelée le soulèvement des aspirants 6.
1 Pour 5L*iiÂ*, lisez Mortdin, c est-à-dire, les aspirants.) On Ht 1 Voyez Histoire des Berbers,tÀ\, p. i84 dans les Notices sur quelques manuscrits et suiv. arabes, par M. R. Qozy, p. 199, qu'As Littéral. « l'action d'ôter les deux bou'l-Caceni Ahmed Ibn el-Hocein lbn souliers. » Haddji Khalifa fait mention de Cassi était un des premiers chefs qui cet ouvrage dans son dictionnaire biblio- profitèrent de la chute imminente de l'emgraphique. pire almoravide pour prendre les armes * Tous les manuscrits et les deux édi- et se déclarer indépendants. 11 donna à sed lions imprimées portent j^kjt^it (Al-Mo- partisans le nom d'El-Morîdîn ^JcN^it. rabetin), c'est-à-dire, murabouts, Almora- Ces indications se trouvent dans la bio- vides; singulier nom pour designer un parti graphie d'ibn Cassi, extraite de l'ouvrage qui combattait l'autorité des Almoravides. d'ibn el-Abbar intitulé El-Hollet es-Siyara. Plus loin ce même nom se retrouve; mais 5 Pour <^y^, lisez (j^. dans un de nos manuscrits il est écrit * Je lis encore ^O-î^f à la place ^jjoju^M, mot altéré par le copiste et de (j^rW^f. qu'il faut sans doute lire ^^-)^It {El- 328 PROLÉGOMÈNES On peut ranger dans cette catégorie les tentatives de plusieurs individus, appartenant les uns à la basse classe et les autres au corps des légistes, qui prirent les armes avec l'intention de supprimer les abus et de réformer les mœurs. Pour accomplir cette tâche et mériter la faveur de Dieu, bien des gens qui s'adonnent à la vie religieuse et aux pratiquas de la dévotion s'insurgent contre le gonvernément tyrannique de leurs émirs. S'étant entourés d'une foule de partisans 4 et d'aventuriers appartenant tous à la lie du peuple, ils se mettent à commander le bien et à défendre le mal; mais la plupart d'entre eux courent à leur perte et succombent dans leur entreprise, sans avoir mérité la faveur divine, car Dieu ne leur avait pas prescrit le devoir de, réformer les mœurs: il ne donne cette commission qu'aux hommes qui ont le pouvoir de la remplir. Notre saint Prophète a dit: « Si quelqu'un d'entre vous remarque des abus, qu'il les fasse dispa- raître en y portant la main; s'il ne le peut pas avec la main, qu'il y emploie la parole, et, si la langue est trop faible, qu'il y travaille avec son cœur. » La puissance des rois et des empires ne saurait être ébranlée ni renversée que par un homme ayant pour soutien une puissante tribu ou un peuple animé d'un fort.esprit de corps. Les prophètes ont accompli leur mission parce qu'ils s'appuyaient sur le dévouement de leurs tribus et de leurs familles. Voilà ceux qui réussissent avec l'aide de Dieu. Si Dieu l'avait voulu, il aurait pu les soutenir avec les forces de l'univers entier; mais, dans sa haute sagesse, il ne changea rien à la marche ordinaire des événements.
Un homme peut avoir toute l'aptitude nécessaire pour remplir les devoirs de réformateur; mais s'il ne se fait pas soutenir par un puis- sant parti, il court à sa ruine. S'il revêt le masque de la religion dans le but d'arriver à un haut rang dans le monde, il mérite bien de 288. voir frustrer ses projets et d'y perdre la vie. On ne saurait faire triompher la cause de Dieu sans son approbation et son assistance, sans le servir avec un cœur dévoué et sans avoir un zèle sincère pour 1 Variante: (j^yJI'j. Cette leçon e&t à préférer.
D'IBN KHALDOUN. 329 le bonheur des vrais croyants. C'est là une vérité dont aucun musul- man, aucun homme raisonnable ne saurait douter.
Le premier mouvement de ce genre qui eut lieu dans l'empire musulman se fit à Baghdad, lors de la guerre civile dans laquelle Taher tua El-Amîn. El-Mamoun, qui se trouvait alors dans le Kho- raçan, tardait beaucoup à se rendre en Irac; puis il désigna comme son successeur dans le khalifat Ali Ibn Mouça er-Rida, un descendant d'El-Hoceïn (pelit-lils de Mohammed). Les autres membres de la fa- mille abbacide condamnèrent hautement ce choix et, s étant décidés à prendre les armes, ils répudièrent l'autorité d'El-Mamoun et le remplacèrent sur le trône par Ibrahim, fils d'El-Mehdi. Pendant que Baghdad se trouvait ainsi en proie à la sédition, la populace, les brigands et la soldatesque se jetèrent sur les bons citoyens, les hommes paisibles; ils dévalisaient les voyageurs et vcndaient osten- siblement dans les marchés les fruits de leurs rapines. Comme les magistrats ne pouvaient empêcher ce scandale ni intervenir en faveur des personnes qui se plaignaient d'être volées, tous les hommes pieux et les gens de bien se concertèrent afin de mettre un terme aux brigandages. Un derviche nommé Khaled parut alors dans Bagh- dad et somma le peuple de l'aider à ramener l'ordre. Beaucoup de inonde répondit à son appel; il combattit les bandits, les vainquit et les châtia avec la dernière sévérité. Peu de temps après, un homme de la populace de Baghdad, nommé Abou-Halem Sehl Ibn Saîama el- Ansari, se montra avec un Coran suspendu à son cou et somma le peuple de mettre fin aux abus \ de rétablir l'ordre et d'agir selon les prescriptions du livre de Dieu et l'exemple du Prophète. Sou- tenu par les Hachemides (les Abbacides et les Alidcs) de tout rang P. et de toute classe, il s'installa dans l'hôtel de Taher, y organisa des bureaux de recrutement et, s' étant mis à parcourir la ville, il châtia les malfaiteurs qui dévalisaient les passants et défendit à qui que ce fût de payer aux brigands un droit de sauf-conduit. Khaled le derviche ayant dit qu'il ne reprochait nullement au sultan les t PROLEGOMENES malheurs qui étaient arrivés, Sehl lui répondit: «Eh bien! moi, je combattrai quiconque agira contre les prescriptions du Coran et de la sonna; peu m'importe que ce soit le sultan ou tout autre. » Ceci se passa en Tan 201 (816-7 de J. C). Vaincu' par les troupes qu'Ibrahim Ibn el-Mehdi avait expédiées contre lui, il tomba entre leurs mains et eut beaucoup de peine à s'évader K Un instant avait suffi pour ruiner sa puissance. 1 » * Dans la suite, plusieurs individus à l'esprit exalté suivirent les mêmes errements; ils entreprirent de maintenir la vérité, sans se douter que pour y réussir ils devaient s'appuyer sur un parti très- puissant, et sans prévoir les résultats de leurs tentatives. Envers les gens de cette espèce, il faut employer les moyens de la douceur, dans le cas où ils ont l'esprit dérangé; s'ils excitent des séditions, il faut les mettre à mort ou les fustiger; ou bien, il faut les rendre ridicules aux yeux du public et les traiter comme des bouffons 2.
Quelques hommes se sont donnés pour le Fatémide attendu 3, ou pour des agents chargés de rallier le peuple à sa cause; mais aucun d'eux ne savait qui était ce Fatémide et ce qu'il devait faire. La plu- part de ces individus oiît été 4 des gens à esprit faible, ou des insen- sés, ou bien des imposteurs qui, en émettant dépareilles prétentions, cherchaient à saisir le commandement qui était l'objet de leur ambi- P. 290. tion; Ne trouvant aucun moyen 5 ordinaire pour parvenir au pouvoir, ils se servaient de celui-ci, sans prévoir le malheur qui les attendait ni les suites fatales de leur révolte et de leur imposture. Ce fut ainsi qu'au commencement de ce siècle (le huitième de l'hégire) un nommé Et- 1 Pour UcSJ, lisez A*jo.
1 11 faut.lire <j*cliuJl. Ce mot, qui est le pluriel de ^Uius, désigne cette classe de parasites qui recevaient volontiers des coups et des soufflets, pourvu quon leur donnât, en môme temps un bon dîner. Il y en avait aussi cliez les Piomains: Plaute, dans ses Captifs, v. 4o6, les appelle pla-- gipatidœ (souffre-gourmades).
5 C'est-à-dire, le douzième imam, El* Mebdi, qui disparut du monde dans son eufance et qui reparaîtra un jour pour y faire régner la justice. l)ans la deuxième partie des Prolégomènes se trouve un long chapitre sur le Fatémide attendu.
5 Pour lisez Touïzeri 1, qui faisait profession de soufisme, parut dans la province de Sous et alla s'installer dans le Mcsdjid (ou mosquée) de Massa 2, lieu situé sur le bord de la mer (atlantique). S'étant donné pour le Fatémide attendu, il séduisit les gens du peuple, dont l'esprit était déjà frappé par des prédictions annonçant que ce personnage allait paraître et qu'il ferait de celte mosquée son quartier général. De cette manière,' il rassembla autour de lui une foule de Berbers, qui se précipitèrent â sa rencontre ainsi que les papillons se laissent attirer par la lumière d'ùne bougie. Leurs chefs finirent par recon- naître que cette tentative de rébellion pourrait prendre une grande extension, et Omar es-Sekçîouï 3, celui d'entre eux qui commandait à toutes les tribus masmoudiennes, aposta des émissaires qui assassi- nèrent l'imposteur dans son lit. ' «• r Vers la même époque, un autre intrigant, nommé El-Abbas, sé montra chez les Ghomara 4, en se donnant aussi pour le Fa tém ide attendu. Les imbéciles et les mauvais sujets de cette tribu s'étant empressés de répondre;à son appel, il se vit bientôt assez fort pour marcher contre la ville de Badis 5 et l'emporter d'assaut; mais quarante jours seulement après avoir commencé sa carrière, il subit le sort de ses devanciers et perdit la vie. • < Nous pourrions citer encore un grand nombre d'exemples de ces folles tentatives. On s'y laisse entraîner facilement parce qu'on ignore combien l'appui d'un parti puissant est nécessaire dans une entre- prise dé cette nature. Si Ton s'y jette avec le seul dessein de tromper le peuple, on mérite de ne pas réussir et de subir le châtiment de son crime.. •, 1 Ce surnom est le diminutif de Ton- son Histoire des Berbers, 1. 11, p. 270 de la zeri, c'est-à-dire, natif de Touzer, ville du traduction.
Djerîd tunisien. 4 Tribu berbère du Rif marocain. ( Voy.
3 Ibn Khaîdoun parle de ce chef dans ' * Le Vêlez de Goméra de nos cartes.
PROLÉGOMÈNES 59». Une dynastie ne peut étendre son autorité que sur un nombre limité de royaumes et de contrées.
En effet, les partisans de la dynastie, le peuple qui l'a établie et qui la soutient, doivent se distribuer par bandes dans les divers royaumes et forteresses dont ils ont obtenu la possession. 11 faut occu- per le pays afin de pouvoir le protéger contre l'ennemi et y faire res- pecter l'autorité du gouvernement central. Parmi leurs attributions, ces détachements ont pour mission de prélever l'impôt et de con- tenir les vaincus. Or, quand un empire a éparpillé ses forces de cette manière, il épuise ses moyens d'action, et les limites (extérieures) des provinces (qu'il a conquises) deviennent la frontière de son terri- toire et marquent toute l'étendue qu'il est capable de prendre. Si le souverain voulait essayer d'augmenter ses possessions, il n'aurait plus assez de troupes pour tout garder, et donnerait à ses ennemis et aux Etats voisins une occasion favorable de l'attaquer. La crainte qu'il leur inspirait d'abord ne les retiendrait plus, et leurs tentatives audacieuses porteraient un grand préjudice à son autorité. Si les forces de l'empire sont très-nombreuses, si l'on ne les affaiblit pas en les dis- tribuant par détachements dans les places fortes et sur les frontières, l'empire a le moyen de s'emparer des régions situées en dehors de ses limites et d'acquérir toute l'étendue qu'il peut recevoir.
Cela est dans la nature même des choses. L'esprit de corps est une puissance naturelle; chaque puissance produit des résultats, et c'est aux résultats qu'on la reconnaît. Une dynastie est bien plus puis- sante dans le siège de son gouvernement qu'aux extrémités et aux frontières de son empire. Quand elle a étendu son autorité jusqu'aux 292. frontières, elle ne saurait la porter plus loin. C'est ainsi que s'affai- blissent les rayons de lumière qui émanent d'un point central, et les ondulations circulaires qui s'étendent sur la surface de l'eau lors- qu'on la frappe. Aussitôt que l'empire subit les premières atteintes de la vieillesse et de la décrépitude, il rétrécit ses frontières, tout en conservant sa capitale, et il continue à diminuer l'étendue de son D'IBN KHALDOUN. 333 territoire jusqu'au moment où il doit succomber, d après la volonté de Dieu, et perdre même sa capitale. Une dynastie qui se laisse enlever le siège de sa puissance a beau conserver encore ses pro- vinces frontières, elle disparaît du monde 1 à l'instant même. La capitale d'un État est, pour ainsi dire, le cœur de l'empire; à l'instar du cœur des animaux, il transmet les esprits vitaux dans tous les membres du corps; si l'on saisit le cœur, on met toutes les extrémités en désarroi.
Voyez, par exemple, la Perse: aussitôt que les musulmans se furent emparés d'El-Medaîn, capitale de cet empire, toute la puissance des Perses fut anéantie. Les provinces frontières étaient cependant restées au pouvoir de Yezdeguird; mais cela ne lui servit de rien. Il en fut tout le contraire de la domination de l'empire grec en Syrie: lorsque les musulmans eurent enlevé ce pays aux Grecs, ceux-ci se retirèrent vers Constantinople, siège de leur empire; aussi la perte de la Syrie ne leur nuisit pas. En effet, leur puissance se maintien- dra jusqu'à ce que Dieu veuille en permettre la chute. Voyez aussi les Arabes dans les premiers temps de l'islamisme. Comme ils étaient très-nombreux, ils s'emparèrent facilement des pays voisins: la Syrie, l'Irac et l'Egypte tombèrent promptement entre leurs mains. Alors ils portèrent leurs armes plus loin et envahirent le Sind, l'Abyssinie, l'Ifrîkiya et le Maghreb; ensuite ils pénétrèrent en Espagne. S'étant fractionnés en bandes, afin d'occuper ces royaumes et de garder ces frontières étendues, ils finirent par perdre de leur force et se trouvèrent dans l'impossibilité de faire de nouvelles conquêtes; aussi l'islamisme se trouva-t-il arrêté dans son progrès et n'alla pas plus loin. Parvenue à cette limite extrême, la domination musulmane commença P. 293. un mouvement rétrograde qui doit continuer jusqu'à ce que Dieu permette la ruine de cet empire. Tel a été le sort des Etats qui se sont formés depuis (l'établissement de l'islamisme); qu'ils aient eu à leur disposition beaucoup de troupes ou peu, aussitôt qu'ils les eurent 334 PROLÉGOMÈNES distribuées dans les provinces, ils ne purent plus effectuer des con- quêtes.
La grandeur d'un empire, son étendue et sa durée sont en rapport direct avec le nombre de ceux qui Vont fondé.
Cest avec l'aide d'un corps puissant qu'on parvient à fonder un empire. Ce corps se compose de troupes que l'on doit distribuer ensuite dans les Etats et les provinces dont l'empire se compose, afin d'y tenir garnison. Plus la tribu et le peuple qui ont fondé un grand empire sont nombreux, plus cet empire est fort, et plus il possède de provinces et de territoires. Nous en voyons un exemple dans l'empire islamique: lorsque Dieu eut rallié tous les Arabes à la religion, le nombre des musulmans qui prirent part à l'expédition de Tebouk, dernière campagne entreprise par le Prophète, -montait à cent vingt mille, tant cavaliers que fantassins. De ces guerriers les uns apparte- naient à la grande tribu de Moder et les autres à celle de Cahtan. Ajoutez à cette masse les gens qui embrassèrent l'islamisme pendant le temps qui s'écoula depuis cette expédition jusqu'à la mort du Pro- phète. Lorsque ces Arabes se mirent en marche pour conquérir des royaumes, aucune forteresse, aucun pays, quelque bien protégé qu'il fût, ne put leur résister. Ils envahirent le territoire des Perses et celui des Grecs, de ces deux, peuples qui formaient alors les plus puissantes nations du monde. Ils attaquèrent les Turcs en Orient, les Francs et les Berbers en Occident et les Goths en Espagne. S'étant P. 294. portés depuis le Hidjaz jusque dans le Sous El-Acsa, et depuis Je Yémen jusque chez les Turcs, dans la région la plus reculée du nord, ils étendirent leur domination sur les sept climats. Voyez ensuite l'empire des Sanhadja (Zîrides) et celui des Almohades, com- parés à celui des Fatémides, qui précéda ceux-ci. Comme la tribu des Ketama, celle qui avait établi la dynastie fatémide sur le trône, était plus nombreuse que les tribus des Sanhadja et des Masmouda (Almohades), elle les surpassa aussi par l'étendue de l'empire qu'elle fonda. L'Ifrîkiya, le Maghreb, la Syrie, l'Egypte et le Hidjaz leur D'IBN KHALDOUN. 335 étaient soumis. Après eux on vit s'élever l'empire des Zenata. Ce peuple, depuis le commencement de "sa carrière, avait toujours été moins nombreux que les Masmbuda; aussi leur était-il inférieur quant à l'étendue de son empire. Le même fait se reconnaît encore quand on considère l'état des Zenatiens 1 du Maghreb: celui des Méri- nides (en Maroc) et celui des Beni Abd el-Ouad (àTlemcen). Lorsque les Mérinides commencèrent à faire des conquêtes, ils étaient plus nombreux que les Beni Abd el-Ouad; aussi les surpassèrent-ils par la puissance et l'étendue de leurs possessions; ils les vainquirent même à plusieurs reprises. On assure que les Mérinides avaient d'abord trois mille hommes sous les armes, et que les Beni Abd el-Ouad n'étaient que mille 2. Il est vrai que ces nombres augmentèrent plus tard, avec le progrès du bien-être général et par l'adjonction d'une foule de partisans.
Donc l'étendue d'un empire et sa puissance sont en rapport direct avec le nombre de ceux qui l'ont fondé. Il en est de même de la durée des empires. La durée de toute chose qui a eu un commence- ment dépend de la force du tempérament de cette chose; or le tempérament des empires 3, c'est l'esprit de corps. Plus cet esprit est fort, plus l'empire se dislingue par la vigueur de son tempérament et par sa durée. C'est dans les masses nombreuses que l'esprit de corps se développe le mieux, ainsi que nousJ'avons déjà dit.
Ce que nous venons d'exposer dépend d'une cause réelle. Quand un empire commence à perdre de son étendue, c'est aux frontières que ce rétrécissement a lieu 4. S'il se compose d'un grand nombre de P. provinces, ses frontières seront très-éloignées de la capitale et auront un vaste développement. Chaque perte de territoire a lieu dans un certain temps. Si les provinces sont nombreuses, ces époques de diminution seront nombreuses aussi; car chaque province a un temps pour se maintenir et pour faiblir. (Donc un empire renfermant beau- coup de provinces) aura une longue durée.
1 Pour wUyi, Usez iu\ïy). 3 Pour itfjdJf, lisez JjdJI.
* Le mot est de trop.? • « 4 Après (o^î;, insérez-^.
336 PROLÉGOMÈNES Voyez, par exemple, commént l'empire des Arabes musulmans s'était maintenu plus longtemps que tout autre. Nous ne parlons pas ici seulement de la dynastie abbacide, qui siégeait au centre même de l'empire, mais aussi de celle des Oméiades qui s'étaient retirés en Espagne; toutes les deux avaient duré jusqu'au commencement du V e siècle de l'hégire. Celle des Fatémides se maintint pendant près de deux cent quatre-vingts ans. Celle des Sanhadja, qui relevait de l'empire fatémide, à partir de l'époque où Maadd el-Moëzz investit Bologguîn Ibn Zîri du gouvernement de l'Ifrîkiya, se maintint depuis Tan 1 358 jusqu'à l'an 667, époque ou les Àlmohades lui enlevèrent la Calaâ 2 et Bougie. L'empire alniohade (hafside) de nos jours a subsisté plus de deux cent soixante et dix ans; ainsi la durée des empires est en rapport direct avec le nombre des guerriers qui les avaient fondés 5 règle que Dieu lui-même a suivie dans sa conduite envers les hommes. [Coran, sour. XL, vers. 85.)
Un empire s'établit difficilement dans un pays occupé par de nombreuses tribus ou peuplades.
Cela provient de la diversité d'opinions et de sentiments qui règne chez ces peuples. Chaque opinion, chaque sentiment, trouve un parti pour le soutenir; aussi les révoltes sont-elles très-fréquentes contre l'autorité de l'empire (que Ton vient d'y fonder). L'empire a beau s'ap- puyer sur le dévouement de ses partisans; les peuples qu'il tient en sou- p. 296. mission ont aussi un esprit de corps, et chaque peuple se croit assez fort pour rester indépendant. Voyez, par exemple, ce qui s'est passé en Ifrîkiya et en Maghreb depuis le commencement de l'islamisme jusqu'à nos jours. La population de ces contrées est composée de Berbers, peuple organisé en tribus donl chacune est animée d'un vif esprit de corps. Ibn Abi Sarh leur fil éprouver une première défaite ainsi, qu'aux Francs (qui étaient avec eux); mais cela n'eut aucun résultat; ils prirent l'habitude de se révolter et d'apostasier; à chaque instant ils se mettaient en insurrection, sans se laisser contenir par 1 Pour lisez ïX» — 1 Voyez ci-devant, page 3ao, noie 5.
D'IBN KHALDOUN. 337 D'IBN KHALDOUN. 337 les châtiments que leur infligeaient les armées musulmanes. Lorsque l'islamisme eut pris pied chez eux, ils retombèrent dans leurs habi- tudes de révolte et embrassèrent les opinions religieuses des Khare- djites. Ces mouvements eurent lieu à plusieurs reprises. « Les Berbers du Maghreb, ditlbn Abi Zeïd 1, apostasièrent jusqu'à douze fois, et la doctrine de l'islamisme ne s'établit définitivement dans leurs cœurs qu'à partir de l'administration de Mouça Ibn Noceïr. » Omar (le kha- life), voulant désigner cet état de choses, disait que l'Ifrîkiya semait la discorde 2 dans les cœurs de ses habitants. Par ces paroles il donnait à entendre que cette contrée était remplie de tribus et de peuplades; ce qui portait les habitants à la désobéissance et à l'insubordination.