Dans flrac, à la même époque, ainsi qu'en Syrie, un pareil état de choses n existait pas. L'un de ces pays avait des 'troupes perses pour le garder, et l'autre, des troupes grecques. Ces armées consis- taient en un mélange de gens de toute espèce, habitants des villes. Quand les musulmans eurent effectué la conquête de ces deux pays, il n'y eut plus de résistance ni de révoltes à craindre. Dans le Maghreb, au contraire, les tribus berbères étaient innombrables; elles s'adon- naient toutes à la vie nomade, et chacune d'elles avait pour se sou- tenir un vif esprit de corps et de famille. Chaque fois qu'une de ces peuplades venait à s'éteindre, une autre la remplaçait et en adoptait les habitudes de révolte et d'apostasie; aussi les Arabes durent tra- vailler longtemps avant de pouvoir établir l'autorité de l'empire mu- sulman dans l'Ifrîkiya et dans le Maghreb.
En Syrie, les Israélites trouvèrent des tribus composées de Phi- P. listins, de Canaanéens, de descendants d'Esaù, de Madianites, de 1 Pour Zeid t>-ij, il faut, sans doute lire Yezîd iSJyj. Abou Mohammed Aïoub Ibn Abi Yezîd, fils du célèbre Abou Yezîd qui fit une guerre si acharnée à la dynastie fatémide, était très-versé dans la connais- sance des généalogies berbères. 11 demeura pendant quelque temps à la cour de Cor- doue, auprès du célèbre ministre Ibn Abi Prolégomènes.
Amer, surnommé El-Mansoar. (Pour l'his- toire d'Abou Yezîd, voyez Y Histoire des Ber- bers, t. II, p. 53o et suiv. et 1. 111, p. aoi et suiv.)
* Il y a ici une espèce d'allusion étymo- logique: les mots Ifrîkiya el moferreca (sé- parant) peuvent se ramener à une même racine.
43 338 PROLÉGOMÈNES descendants de Lot (les Moabites), d'Edomites, d'Araméens, d'Ama- lécites, de Gergéséens et de Nabatéens; ceux-ci se tenaient du côté de la Mésopotamie et de MosuL Le nombre de ces tribus, ainsi que la diversité de leurs sentiments et de leurs intérêts, était immense. Les Israélites éprouvèrent donc de grandes difficultés avant de pouvoir éta- blir leur domination dans ce pays et y fonder un empire. Leur autorité fut souvent ébranlée par des révoltes, et ils se laissèrent infecter eux- mêmes par l'esprit de désordre qui animait leurs sujets. Aussi se mirent-ils souvent en insurrection contre leurs rois, ét ils n'eurent jamais un empire solidement établi. Vaincus par les Perses, puis par les Grecs, ils furent enfin subjugués et dispersés par les Romains.
Il en est tout autrement des pays où l'esprit de corps et de tribu n'existe pas. On peut y fonder un empire facilement; le souverain est toujours sans inquiétude, parce que les soulèvements et les ré- voltes y sont très-rares. Cet empire n'a pas besoin de s'appuyer sur une foule de partisans animés d'un même esprit de corps. Telle est l'Egypte, ainsi que la Syrie de nos jours; il n'y a pas de tribus ni de peuplades organisées en bandes; on pourrait même croire que ce dernier pays n'avait jamais été une pépinière de tribus. Le sultan d'Egypte vit dans une tranquillité parfaite, tant est rare dans cette contrée l'esprit de faction et de révolte. Là on ne trouve qu un souve- rain et des sujets obéissants. Le gouvernement, dirigé par un prince d'origine turque et soutenu par des bandes (de mamlouks) apparte- nant à la même race, passe d'un souverain à un autre, de famille en famille. Il s'y trouve aussi un khalife que l'on intitule l'Abbacide et qui descend des khalifes de Bagbdad: De nos jours, le même état de choses se voit en Espagne, pays P. 298. gouverné par Ibn el-Ahmer. Quand la dynastie de ce prince commen- çait à s'établir, elle n'était pas très-forte et n'avait pas beaucoup de troupes. Les Beni'l-Ahmer appartiennent à une de ces familles arabes qui avaient été au service des Oméiades et dont il ne restait qu'un très-petit nombre, Lorsque le gouvernement des Arabes fut renversé en Espagne et que les Berbers lemtouniens (almoravides) et les Al- D'IBN KHALDOUN. 339 mohades eurent effectué (successivement) la conquête de ce pays, les musulmans espagnols furent tellement opprimés et maltraités par les vainqueurs, que leurs cœurs en furent remplis de haine et d'indigna- tion. A Tépoque où le gouvernement des Almohades tirait vers sa fin, les Cids 1 (ou princes) de cette dynastie cédèrent au roi chrétien un grand nomhre de forteresses, dans Pespoir d'obtenir de lui 2 des secours qui les mettraient en mesure d'entreprendre la conquête de Maroc, capitale 3 de l'empire. Toutes les anciennes familles arabes qui étaient restées en Espagne et qui conservaient encore leur esprit national se réunirent alors; peu disposées par leur origine à rester dans des villes et à séjourner dans des établissements fixes, elles s'é- taient consacrées à la vie militaire et servaient dans les milices de l'empire 4. Ibn Houd (roi de^Saragosse), Ibn el-Ahmer (le Nasride, sultan de Grenade), et Ibn Merdenîch (chef de l'Andalousie orien- tale) 5, appartenaient chacun à une de ces familles. Le premier, ayant saisi le commandement, fit proclamer en Espagne l'autorité spirituelle des khalifes abbacides, souleva le peuple contre les Al- mohades, dont il venait de répudier la souveraineté, et parvint à les expulser du pays. Ensuite Ibn el-Ahmer aspira au pouvoir et, ne vou- lant pas reconnaître pour chef religieux le khalife abbacide, ainsi que l'avait fait Ibn Houd, il fit prononcer la prière publique au nom d'Ibn Abi Hafs, chef almohade et souverain de Tlfrîkiya. Pour s'emparer du pouvoir, il n'eut besoin que d'un très-faible parti, composé de membres de sa propre famille, qu'on nommait les Roouça (les rêh 1 Les princes de la famille royale des nides avaient alors enlevé aux Almobades Almohades et de celle des Hafsides por- la ville de Maroc et les provinces qui en taient le titre de Cid. En arabe, ce mot dépendent.
signifie seigneur ou maître et s'écrit seïyid; * Pour ^=^r;^» je lis avec le mala prononciation vulgaire et usuelle de ce nuscrit C et l'édition de Boulac. mol est cîd. Rodrigue de Bivar, en adop- • 5 Le nom Merdenîch n'est ni arabe ni tant ce titre, n'avait fait que suivre un berber; serait-il une altération arabe du usage propre aux musulmans de l'Occi- nom Martinus?. Ibn Khaldoun a consacré dent. une jaotice a ibn Merdenîch dans son His- 2 Pour lisez aj. toire des Berbers.
Pour lisez *j*&Jk. Les Méri- 340 PROLÉGOMÈNES ou chefs). Il pouvait se passer d'un corps plus nombreux parce que l'esprit de tribu existait à peine parmi les populations du pays. Là aussi il n'y avait qu'un souverain et des sujets. Plus tard, il prit les armes 1 contre le roi chrétien et, s'étant attaché les princes ze- natiens 2, qui avaient traversé le détroit pour se réfugier chez lui, il en forma un corps de troupes, auxquelles il confia la garde de ses P. 299. forteresses et de ses frontières. Le souverain zenatien (mérinide) qui régnait sur le Maghreb avait conçu l'espoir de s'emparer de l'Espagne; mais ce corps de réfugies seconda Ibn el-Ahmer avec dévouement, et le soutint jusqu'à ce qu'il put rétablir ses affaires, concilier les esprits et se mettre à l'abri de toute attaque. L'autorité reste encore dans sa famille.
Il ne faut pas croire qu'Ibn el-Ahmer ait pu fonder un empire sans être soutenu par un parti animé d'un certain esprit de corps. Lorsqu'il commença sa carrière il avait un parti, assez faible, il est vrai, mais parfaitement suffisant pour l'exécution de ses projets. En effet, l'esprit de tribu et de corps n'était pas fort en Espagne; ce prince n'avait donc aucun besoin d'un nombreux corps de partisans afin de faire la conquête du pays. Dieu seul peut se passer de Vappui de ses créatures.
Dans un empire, le souverain est naturellement porté à se réserver toute l'autorité 8; on s'y abandonne au luxe, à l'indolence et au repos 4.
Commençons par l'esprit d'autocratie. C'est par l'influence de l'esprit de corps que se fondent les empires 5, ainsi que nous l'avons dit. Or un peuple animé d'un vif sentiment de sa dignité se compose * Ibn Khaidôun a consacré plusieurs chapitres de son Histoire des Berbers au corps des Volontaires de la foi, dont les officiers el la plupart des soldats étaient des réfugiés Abd-el-Ouadi tes et Mérinides. (Voy. ÏHistoire des Berbers, t. VI, p. 45q et suiv. de la traduction.)
8 Littéral. « la gloire. » L'expression lX^JL M^jû^îl est employée par notre auteur dans le sens d'autocratie.
4 Dans l'édition de Boulac et dans deux de nos manuscrits, ce chapitre en forme trois.
6 Pour o^sèJ\ lisez (AiX\ y\ (A)'^ avec les manuscrits et l'édition de Boulac.
D'IBN KHALDOUN. 341 d'un grand nombre de tribus dont une seule est plus forte que toutes les autres ensemble, et les domine au point de les réunir et de les ab- sorber. C'est ainsi que se forment des associations capables de sou- mettre les autres peuples et de conquérir des empires. Pour éclaircir ce principe, nous ferons observer que l'esprit de corps dans une tribu est comme le tempérament dans les êtres créés. Le tempérament est un mélange des (quatre) éléments, ainsi que nous l'avons exposé ailleurs. Or un mélange d'éléments qui se neutralisent ne saurait former un tempérament: pour que cet effet se produise, il faut ab- solument que l'un des éléments prédomine sur les autres. Il en est de même pour un nombre de familles réunies en tribu et animées d'un même esprit de corps: une de ces familles doit être assez forte pour tenir ensemble les autres, les absorber, les combiner en un seul p. 3oo. corps et concentrer en elle-même tous les sentiments patriotiques qui les animaient. L'esprit de corps, porté de cette manière à son plus baut degré d'intensité, ne se trouve que dans les familles illustres qui ont l'habitude du commandement. Dans une telle maison, il faut qu'un des membres ait le pouvoir d'imposer ses volontés aux autres. Cet individu doit à la supériorité de sa naissance l'avantage de com- mander en chef à toutes les 1 familles de la confédération. Comme la hauteur et la fierté sont des sentiments naturels à l'espèce humaine 2, le chef d'un peuple ne consent jamais à partager son pouvoir avec un autre, ni à lui permettre de commander ou d'administrer. Ainsi se. développe l'amour-propre, sentiment qui est dans la nature de l'homme; ainsi s'établissent les principes que la nécessité de gouver- ner rend indispensables. Le chef, par exemple, doit être unique; avec plusieurs surviendraient des conflits très-nuisibles à la commu- nauté. Et, s'il y avait dans (le ciel et sur la terre) plusieurs dieux, ces deux (régions) auraient déjà péri. (Coran, sour. xxi, vers. 22.)
Un chef suprême réprime l'ambition des familles placées sous ses ordres; il courbe l'audace des autres chefs et ne leur laisse aucun 342 PROLÉGOMÈNES espoir de partager le pouvoir avec lui. Il dompte l'ardeur des autres familles qui aspirent au commandement et les empêche d'y arriver; autant que possible, il se réserve toute l'autorité et n'en laisse à personne la moindre portion 1. Gardant pour lui-même tout le pou- voir, il ne consent jamais à le partager. Le fondateur d'un empire possède toute l'autorité; son successeur en perdra probablement une partie, ou bien ce sera le troisième souverain de la dynastie. Cela dépendra de l'esprit d'indépendance qui anime ses subordonnés et de leurs moyens de résistance. Ce que nous venons d'indiquer doit nécessairement arriver dans tous les empires; c'est une des lois obser- vées par Dieu à V égard de ses créatures. [Coran, sour. XL, vers. 85.)
Passons aux causes qui amènent les habitudes du luxe. Un peuple qui en a vaincu un autre et qui a enlevé l'autorité souveraine à ceux qui l'exerçaient parvient à un haut degré de bien-être et d'aisance. Les habitudes du luxe se développent rapidement chez lui et il aban- donne la vie dure et grossière qu'il avait menée jusqu'alors, afin de jouir du superflu et de tous les plaisirs délicats qui font le charme de l'existence. 11 adopte les usages du peuple qu'il vient de remplacer i. et commence bientôt à s'apercevoir combien le superflu est indis- pensable. Se laissant entraîner vers toutes les jouissances, il déploie une grande recherche dans sa table, ses vêtements, son mobilier et sa vaisselle. Les individus rivalisent à qui aura les choses les plus belles, et ils tâchent de surpasser les peuples voisins par l'excellence de leur cuisine,, la richesse de leurs habits et l'élégance de leurs montures. Cela sert d'exemple à leurs descendants et ne discontinue pas jusqu'à la fin de l'empire. Le degré d'aisance dont ils jouissent est en rapport avec l'étendue de leur domination; chez eux le luxe atteint une limite qui est déterminée par la grandeur de l'empire, par sa force et parles habitudes du peuple auquel ils ont succédé.
Quant à l'amour de l'indolence et du repos, nous dirons qu'un peuple ne parvient pas à posséder un empire, à moins d'en entre- 1 Littéral. « ni chameau ni chamelle. » D'IBN KHALDOUN. 343 prendre la conquête. Les fatigues qu'il consent à subir afin d'y par- venir ont pour ternie le triomphe de ses armes et l'acquisition du pouvoir. Parvenu au but, il discontinue ses efforts.
J'ai admiré comment la fortune a travaillé pour nie tenir séparé de nia bien- aimée, et comment, après notre union, elle a cessé ses efforts.
Après l'acquisition de l'empire, les vainqueurs renoncent aux tra- vaux et aux fatigues qu'ils s'étaient volontairement imposés et ils cherchent le repos, la tranquillité et le désœuvrement. Ils s'occupent à goûter les fruits de la domination, à se bâtir de beaux édifices, de belles maisons et à se procurer de riches habillements. Ils élèvent des palais, ils construisent des fontaines, ils plantent des jardins et se livrent à la jouissance des biens mondains. Préférant le repos aux fatigues, ils ne s'occupent que de beaux habits, de mets recherchés, de vaisselle et de tapis. -S'étant accoutumés à ce genre de vie, ils en transmettent l'habitude à leurs descendants. Le luxe ne cesse de croître chez eux, jusqu'à ce que Dieu fasse connaître sa volonté définitive. / Lorsqu'un empire a acquis sa forme naturelle par rétablissement de l'autocratie et par l'introduction du luxe, il tend vers sa décadence.
Ce principe peut se démontrer de plusieurs manières: d'abord, l'établissement de l'empire entraîne nécessairement celui de l'auto- cratie. Tant que les familles (dont se compose la tribu) participent au pouvoir et qu'elles travaillent avec ensemble pour le maintenir, leur désir de vaincre et leur ardeur à se défendre servent de frein à leur insubordination et à leur orgueil, en les portant toutes à la recherche de la gloire. Pour élever l'édifice de cette gloire, elles affrontent la mort avec joie et préfèrent le trépas au déshonneur. Si un membre de la tribu parvient à s'emparer de toute l'autorité, il réprime leur insu- bordination, les tient en bride et s'attribue tout le butin à leur exclu- sion. Dès lors, leur ardeur pour la gloire se refroidit, leur courage fléchit et elles s'habituent à l'abaissement et à la soumission. La géné- 344 PROLÉGOMÈNES 344 PROLÉGOMÈNES ration qui les remplace, ayant été élevée dans la dégradation, se figure que la solde dont le sultan la gratifie est la juste rétribution du service quelle lui rend en le soutenant par les armes et en protégeant le territoire de l'empire. Elle ne le comprend pas autrement. Dans cette race déchue, on trouve rarement un individu qui accepte une solde avec la pensée que cela l'oblige à risquer sa vie; aussi l'empire s'af- faiblit et, en perdant les forces qu'il tenait de l'esprit de corps, il s'engage dans une voie qui mène à la décadence et à la décrépitude. En second lieu, il est dans la nature des choses que le luxe s'in- troduise dans un empire, ainsi que nous l'avons déjà exposé. On prend de plus en plus les habitudes du faste, on dépense au delà des traitements, le revenu devient insuffisant, les pauvres meurent d'indigence, les riches dissipent leurs émoluments en dépenses p. 3o3. de luxe, et cet état de choses s'empire de génération en génération, jusqu'à ce que les traitements deviennent insuffisants. On com- mence alors à sentir les atteintes du besoin; le sultan ordonne aux officiers de réserver leurs moyens pour les frais des expéditions militaires, et, comme ils ne le peuvent pas, il les punit, saisit les revenus assignés à- la plupart d'entre eux, se les approprie, ou les donne à ses enfants et à ses protégés. Cela rend impossible aux offi- ciers de remplir leurs devoirs et affaiblit ainsi la puissance du maître de l'empire.
De plus, lorsque le luxe a fait de grands progrès dans une nation et que les traitements deviennent insuffisants, le chef de l'Etat, c'est- à-dire, le sultan, se voit forcé de les augmenter, afin de tirer d'em- barras ses employés et de réparer les brèches faites à leur fortune. Or l'impôt produit une somme fixe que Ton ne saurait augmenter ni dimi- nuer, et l'accroissement que l'on voudrait lui donner en établissant des impôts extraordinaires a aussi une limite infranchissable. Si l'on veut consacrer les revenus de l'Etat à la solde de l'armée, et qu'on aug- mente cette solde afin de remédier aux embarras dans lesquels les militaires se sont jetés par leurs habitudes de luxe et de dépense, on commencera par diminuer le nombre des troupes.
D'IBN KHALDOUN. 345 L'augmentation accordée, le luxe fait de nouveaux progrès, une nouvelle augmentation devient nécessaire et le nombre des troupes continue à diminuer; cela se répète une troisième et une qua- trième fois, jusqu'à ce que l'armée, étant maintenant très-réduitc, ne suffit plus à la garde 1 du pays. L'empire montre sa faiblesse; les nations voisines, ou bien les peuplades et les tribus soumises à son autorité, s'enhardissent au point de l'attaquer; enfin il disparaît du monde, avec la permission de Dieu, dont la volonté a prescrit un sort semblable à tout ce qu'il a créé.
Ajoutons que le luxe corrompt le peuple en portant les esprits vers le mal et la dépravation, ainsi que nous l'expliquerons dans la section P. 3o4. qui traite de la vie sédentaire. On perd alors les nobles qualités qui servent à désigner une race digne de commander, et l'on se fait remarquer par des vices qui annoncent le mouvement rétrograde, la ruine de l'Etat. Tel est le sort que Dieu réserve à toutes ses créatures. L'empire tombé en décadence voit disparaître sa prospérité, et subit périodiquement les attaques de la décrépitude jusqu'à ce qu'il suc- combe.
Troisièmement, dans un empire, on est porté naturellement à ai- mer la tranquillité et le repos. Comme toutes les habitudes, l'indolence devient pour le peuple une seconde nature. La génération suivante, ayant été élevée au sein de l'abondance 2 et dans le luxe, n'a plus cette rudesse de mœurs qui se contracte dans la vie nomade; elle a perdu cette bravoure qui mène aux conquêtes; elle a oublié ses habitudes de brigandage, elle ne sait plus ni voyager dans le désert, ni se di- riger dans les lieux solitaires. Un tel peuple ne se distingue de la vile populace que par sa finesse d'esprit et par son habillement; il devient incapable de garder le pays, il perd son énergie et sa vigueur. Tout cela retombe sur l'empire, revêtu déjà de la robe de la vieillesse. Ces gens continuent à prendre de nouvelles habitudes de luxe en jouissant de la vie sédentaire; ils s'abandonnent au repos, à l'in- 346 PROLÉGOMÈNES dolence et à la mollesse; plus ils s'y plongent, plus ils s'éloignent de la simplicité de la vie nomade et plus ils se dépouillent de la rudesse • p. 3o5. de mœurs qui naît dans le désert; ils perdent ce courage au moyen duquel ils avaient protégé l'empire, et ils deviennent une telle charge pour le gouvernement qu'ils auraient eux-mêmes besoin de troupes pour les protéger. Le lecteur en trouvera assez d'exemples dans l'his- toire des diverses dynasties 1; qu'il consulte ces volumes 2 et il con- viendra que nous avons raison.
Il arrive quelquefois que, dans un empire atteint de la faiblesse que produisent le repos et les jouissances du luxe, le souverain prend des partisans et des défenseurs chez les autres peuples; il choisit des hommes habitués à mener une vie rude et il en forme un corps de milices bien plus vaillant que les anciennes troupes, bien plus capable de soutenir les fatigues de la guerre, la faim et les privations. De cette manière, il remédie à la décrépitude qui allait atteindre l'em- pire. Gela est arrivé en Orient pour l'empire des Turcs (mamlouks); la majeure partie de l'armée se compose des dépendants et des clients des chefs. Lè sultan choisit parmi les esclaves que l'on importe dans le pays un certain nombre d'hommes pour en faire des cavaliers et des fantassins. Ces nouvelles troupes sont plus braves et plus endurcies aux fatigues que leurs prédécesseurs, les fils des mamlouks, gens élevés dans les délices, au sem du pouvoir et sous l'abri de la souveraineté.
En Ifrîkiya, le même fait s'est reproduit; le sultan almohade choi- sit ordinairement ses troupes parmi les tribus zenatiennes et arabes; il en augmente le nombre tous les jours et laisse 3 de côté les Al- mohades, peuple énervé par le luxe. De cette manière, l'empire reçoit une nouvelle vie et se garantit contre les atteintes'de la décré- pitude. Dieu est l'héritier de la terre et de tout ce quelle porte!
1 Pour i^oJf, lisez Jjt)JI. selle, ouvrage dont les Prolégomènes for- 3 Par ces mots, l'auteur renvoie le lec- ment l'introduction, teur à son exposition de l'histoire univer- 3 Pour (J >o^, lisez c^yOy i D'IBN KHALDOUN. 347 Les empires \ ainsi que les hommes, ont leur vie propre. * Selon les médecins et les astrologues, la vie naturelle de l'homme est de cent vingt ans, de l'espèce que ceux-ci nomment grandes an- p. 3o6. nées lunaires. La vie; dans chaque race d'hommes, est sujette à des variations, sa durée étant déterminée par les conjonctions (des corps célestes) 2. Elle dépasse quelquefois ce nombre d'années et quelquefois elle ne les atteint pas; ainsi les hommes nés sous certaines conjonc- tions vivent jusqu'à cent ans, d'autres jusqu'à cinquante et d'autres jusqu'à quatre-vingts ou soixante et dix. Selon les observateurs (des corps célestes), tout cela dépend des indications fournies par les con- jonctions. Pour la race actuelle des hommes, la durée de la vie est de soixante ou soixante et dix ans; ainsi que cela se trouve mentionné dans une des paroles attribuées au Prophète. La vie naturelle de l'homme, celle dont la durée est de cent vingt ans, ne se prolonge que très-rarement au delà de ces limites; cela dépend de certaines positions extraordinaires de la sphère céleste. Nous en voyons un exemple dans Noé, ainsi que dans un petit nombre d'Àdites et de Thémoudites. La durée de la vie des empires varie aussi sous l'in- fluence des conjonctions, mais, en général, elle ne dépasse pas trois générations. La vie d'une génération est de la même longueur que l'âge moyen de l'homme; à savoir, quarante ans, période à laquelle la croissance du corps est parvenue à son terme. Dieu a dit: Lorsqu'il parvient à la maturité (de l'âge) et atteint quarante ans, etc.? Voilà pour- quoi nous avons dit que la vie dune génération est égale à l'âge moyen de l'homme, et notre assertion se trouve justifiée par ce trait de la sagesse divine qui fixa à quarante ans l'espace de temps que les Israélites devaient passer dans le désert. Ce terme fut choisi afin de faire disparaître du monde la génération qui vivait alors et de la remplacer par une autre à laquelle l'humiliation de l'esclavage 1 Pour âJjjJt, lisez J^oJî. des planètes et sur l'influence que les as- 5 On trouvera, dans la seconde partie, trologues leur attribuaient, quelques observations sur les conjonctions 5 Coran, sour. xlvi, vers. i4- U.
348 PROLÉGOMÈNES était inconnue. Gela nous porte à regarder l'espace de quarante ans, qui est l'âge (moyen) de l'homme, comme égal à la vie d'une gé- nération.
Nous avons dit que la durée d'un empire ne dépasse pas ordinai- rement trois générations. En effet, la première génération conserve son caractère de peuple nomade, les rudes habitudes de la vie sau- p. 307. vage, la sobriété, la bravoure, la passion du brigandage et l'habitude de s'entre-partager l'autorité; aussi l'esprit de tribu dans cette géné- ration reste en vigueur; son glaive est toujours affilé, son voisinage redoutable, et les autres hommes se laissent vaincre par ses armes. La possession d'un empire et le bien-être qui s'ensuit influent sur le caractère de la seconde génération; chez elle, les habitudes de la vie nomade se remplacent par celles de la vie sédentaire, la pénurie est changée en aisance et la communauté du pouvoir en autocratie. Un seul individu exerce toute l'autorité; le peuple, trop indolent pour essayer de la reconquérir, échange l'amour de la domination contre l'avilissement et la soumission. L'esprit de corps qui l'anime s'affaiblit à un certain degré; mais on aperçoit que cette génération, malgré son abaissement," en a conservé encore une portion considérable 1, qu'elle tenait de la génération précédente. Elle en a connu les mœurs, la fierté, l'amour de la gloire, l'ardeur à repousser l'ennemi et à se défendre; aussi ne peut-elle perdre cet esprit tout à fait Elle espère même reprendre un jour tous ces traits de caractère; peut-être pense- t-elle qu'elle les possède encore. 1 La troisième génération a oublié complètement la vie nomade et les mœurs agrestes du désert; elle ne reconnaît plus les douceurs de la gloire et de l'esprit de corps, habituée, comme elle l'est, à subir la domination d'un maître et plongée, par l'influence du luxe, dans toutes les délices 2 de la vie. Des hommes de cette espèce sont line charge pour l'empire; à l'instar des femmes et des enfants, ils ont besoin de protec- teurs; chez eux l'esprit de corps s'est éteint, le courage de se défendre, D'IBN KHALDOUN. 349 de repousser un ennemi ou de l'attaquer leur manque, et, malgré cela, ils cherchent à en imposer au public par leur équipement (militaire), leur habillement, leurs airs d'habiles cavaliers et leur ton présomp- tueux. Mais cela n'est qu'un faux vernis; car ils sont, en général, plus lâches que des femmes 1, et si cwiles attaque, ils sont incapables p. 3o8. de résister. Le souverain s'appuie alors sur des étrangers d'une bra- voure reconnue, et s'entoure d'affranchis et de clients en nombre à peu près suffisant pour la défense du pays. Dieu permet enfin que cet empire succombe avec tout ce qui eu dépend. Cela fait voir que, dans l'espace de trois générations, les empires arrivent à la décrépitude et changent entièrement de nature. Dans la quatrième génération, l'illustration dont la nation s'était entourée < disparaît tout à fait, ainsi que nous l'avons indiqué ailleurs. Nous disions alors qu'une tribu doit sa gloire et sa distinction à quatre générations d'illustres aïeux 2, et nous en avons donné une preuve tirée de la nature des choses, preuve parfaitement claire et' basée sur des principes que nous avons établis dans nos discours préliminaires. Si le lecteur veut bien les examiner, il ne manquera pas d'e$ reconnaître la justesse, pourvu qu'il soit sans préjugés.
La durée de trois générations est de cent vingt ans, ainsi que nous l'avons indiqué plus haut, et les dynasties se maintiennent ordi- nairement pendant cet espace de temps. Cela est un terme approxi- matif qui peut cependant arriver plus tôt ou plus tard. Si l'existence de l'empire se prolonge davantage, c'est parce qu'on ne songe pas à l'attaquer; mais cela est un cas purement accidentel; la décrépitude lui survient toujours, bien que personne ne l'ait menacé. Qu'un en- nemi se fut présenté, l'empire aurait été incapable de lui résister. Enfin arrive l'heure de sa chute, heure que personne ne saurait avancer ni reculer. Donc les empires, comme les individus, ont une existence, une vie qui leur est propre; ils grandissent, ils arrivent à l'âge de 1 Le texte porte de plus: Lfc^k ci&, s'exprime ici d'une manière peu précise: resupinœ. * «La gloire, dit-il, et la considération se 350* PROLÉGOMÈNES la maturité, puis ils commencent à décliner. On comprendra main- tenant la justesse du dicton populaire qui assigne aux empires une vie de cent ans.
Le lecteur qui aura apprécié nos observations possédera une règle au moyen de laquelle il pourra reconnaître combien d'aïeux se trou- vent dans une ebaîne généalogique pendant un certain intervalle, pourvu qu'il sache le nombre d'années dont cet intervalle se compose. Cette règle est pour le cas où l'on soupçonne que le nombre d'aïeux p. 309. n'est pas exact. Pour chaque centaine d'années, il comptera trois gé- nérations; cette proportion établie, si le nombre d'aïeux qui en ré- sulte s'accorde avec celui que. donne l'arbre généalogique, il peut regarder les indications de cet arbre comme vraies. Si le calcul donne une génération de moins que l'arbre, cela montre que l'on a inter- calé le nom d'un aïeul dans la liste généalogique. Si, au contraire, le calcul fournit un aïeul de plus, on doit conclure qu'un nom a dis- paru de la liste. On peut employer le même procédé pour obtenir le nombre d'années quand on connaît avec certitude celui des aïeux. Dieu règle la longueur des nuits et des jours.
Dans les empires, les habitudes de la vie sédentaire remplacent graduellement celles de la vie nomade.
Ce changement arrive nécessairement dans tous les empires. En effet, la faculté de conquérir et d'atteindre à la souveraineté dérive de l'esprit de corps et de ce qui s'y rattache, c'est-à-dire de l'emploi de la force joint aux habitudes de rapine. Ces causes ne sauraient avoir tout leur effet que chez un peuple nomade; aussi le nouvel empire a d'abord une période pendant laquelle les conquérants con- servent encore les usages de la vie errante; ensuite arrivent le bien-être et l'aisance. Or le caractère le plus remarquable de la vie sédentaire, c'est l'empressement qu'on met à varier ses jouissances et à cultiver les arts qui s'emploient dans les diverses voies et les divers modes que le luxe se plaît à suivre. On s'occupe de la cuisine, des vêtements, des maisons, des tapis, de la vaisselle et de tout le reste de l'ameublement D'IBN KHALDOUN. 351 qui convient à une belle habitation. Pour que chacune de ces choses soit d'une qualité bonne et recherchée, le concours de plusieurs arts est nécessaire. Un genre de luxe en entraîne un autre; les arts se multiplient selon la variété des fantaisies qui portent les esprits vers les voluptés, les plaisirs et les jouissances du luxe dans tous ses mo- des et sous toutes ses formes. Les habitudes de la vie sédentaire 1 rem- placent, dans l'empire, celles de la vie nomade, de même que l'ai- sance suit, de toute nécessité, la possession d'un empire et se répand parmi tous les fonctionnaires de l'État. Dans les habitudes de la vie sédentaire, ces gens prennent pour modèle le peuple qu'ils viennent de remplacer; ils ont sous les yeux tous les usages de leurs prédéces- seurs et, en général, ils se plaisent à les adopter. Voyez, par exemple, ce qui arriva aux Arabes lors de leurs premières conquêtes. A cette ï époque, ils vainquirent les Perses, défirent les Grecs et emmenèrent en captivité leurs fils et leurs filles; mais ils n'eurent pas la moindre habitude de la vie sédentaire 2. On raconte qu'ils prirent pour des ballots de drap les coussins qu'on leur présentait et, qu'ayant trouvé dans les magasins de Ghosroës une quantité de camphre, ils le mirent au lieu de sel dans la pâte dont ils faisaient leur pain. Lorsqu'ils eurent soumis les habitants de ces contrées, ils en prirent plusieurs à leur service et choisirent les plus habiles pour être