SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolegomenes (Muqaddimah), Volume II

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Dans certains cas, ces empiétements continuent jusqu'à ce que l'autorité de l'empire soit refoulée (des extrémités) jusqu'au centre, et, comme les troupes domestiques se sont amollies dans le luxe, elles se désorganisent et disparaissent; l'empire, partagé alors en plu- sieurs États, est partout d'une faiblesse extrême. Quelquefois un em- pire, après avoir passé par ces épreuves, se soutient longtemps sans s'appuyer sur aucun parti, la teinture qu'il a donnée à l'esprit de ses sujets lui ayant assuré leur obéissance. Cette teinture, c'est l'ha- bitude de soumission et de subordination qui a prévalu chez eux depuis de longues années, habitude si ancienne que personne parmi eux ne sait quand ni comment elle a été introduite. Ces gens-là ne connaissent que la soumission au souverain; ce qui le dispense ^ de se faire soutenir par un corps de partisans. Pour maintenir l'ordre dans ses États, il se contente d'un corps de troupes soldées, composé de la milice régulière et de volontaires enrôlés*. Ce qui fortifie encore son autorité, c'est la profonde conviction qui domine tous les esprits et qui leur fait regarder la soumission comme un devoir religieux; D'IBN KHALDODN. 125 aussi à peine trouve-t-on chez eux un individu qui songe à désobéir au gouvernement ou à se mettre en révolte contre lui. Bien plus, tout le monde blâmerait l'auteur d'une pareille tentative, et s'y oppo- serait. Celui qui essayerait d'opérer un soulèvement ne le pourrait pas, quand même il y mettrait tous ses efforts.

Il arrive quelquefois que les empires réduits à cet état sont plus qu'auparavant à l'abri d'insurrections et de révoltes. Cela tient à la teinture forte et solide que les habitudes d'obéissance et de subordi- nation ont laissée dans les esprits; les sujets sont presque incapables de former le projet d'une révolte; à peine pourraient-ils concevoir l'idée de désobéir au gouvernement. L'empire est donc bien garanti contre les mouvements populaires et les insurrections qui auraient nécessairement lieu s'il s'appuyait sur un parti ou sur une tribu. Il continue ainsi jusqu'à ce que sa vitalité s'éteigne, ainsi que s'éteint la chaleur naturelle du corps quand on le prive d'aliments. Enfin son heure prédestinée arrive; le terme de chaque chose est écrit; la durée de chaque empire est fixée d'avance, et Dieu a réglé la longueur de la nuit et du jour.

Passons au préjudice que l'Etat ressent du côté de ses finances. Dans Un empire qui commence, la civilisation est celle de la vie P. nomade, ainsi que nous l'avons dit, et le caractère de son adminis- tration est la douceur envers ses sujets et la modération dans ses dépenses; il ne met pas la main sur les biens de ses administrés; il ne cherche pas à augmenter ses revenus, il n'emploie pas des moyens adroits et raffinés ' pour se procurer de l'argent, et il ne contrôle pas avec trop de rigueur les comptes de ses agents et percepteurs.

Comme rien n'oblige l'empire à faire de grandes dépenses dans cette époque de son existence, il n'a pas besoin de beaucoup d'ar- gent; mais, quand il est parvenu à consolider sa domination et sa puis- sance, il ouvre la porte au luxe, et cela l'entraîne dans des frais bien plus grands qu'auparavant. Les habitudes de dépense contractées par le sultan et les grands officiers de l'empire vont en croissant et se ne PROLEGOMENES répandeul même parmi les citoyens; cela nécessite une augmentation dans la solde des troupes et dans les traitements des employés; les dépenses augmentent; l'habitude de la prodigalité s'introduit même parmi les sujets de l'Etat: on sait que les hommes suivent toujours la religion et les usages de leur souverain. Pour rendre le revenu plus abondant, pour avoir le moyen de subvenir à ses propres dé- penses et à l'entretien des troupes, le sultan soumet à des droits tout ce qui se vend dans les marchés, car il s'imagine que le luxe déployé par les citoyens est une preuve de leur opulence.

Comme le luxe s'accroît toujours, les droits de marché ne suffisent plus, et le gouvernement, ayant pris des habitudes de despotisme et de violence dans ses rapports envers ses sujets, cherche à se procurer de l'argent à leur détriment; (il impose de nouveaux) droits de mar- ché, (il s'engage lui-même dans) le commerce, (il ose même) trans- gresser la loi ouvertement ' à leur égard quand les prétextes lui manquent pour colorer son injustice. Pendant ce temps, le gouver- nement s'affaiblit par la décadence du parti qui le soutenait, et il P. ii3. s'aperçoit que l'armée commence à braver son autorité. C'est là une chose qu'on devait prévoir, et, pour y porter remède, on est obligé de prodiguer aux troupes les dons et les gratifications. Dans cette période de l'existence de l'empire, les percepteurs ont acquis de grandes richesses, parce que les impôts ont produit beaucoup et que tout cet argent leur a passé entre les mains. 11 leur arrive même quelquefois de déployer un faste qui les expose à être soup- çonnés de péculat. Les uns dénoncent les autres par haine ou par jalousie, et tous subissent successivement des avanies et des con- fiscations qui leur enlèvent leurs richesses et les font déchoir de leur haute position. Leur faste et leur magnificence avaient contribué à augmenter le revenu de l'Etat, et le gouvernement, s'étant mainte- nant privé de cette ressource en ruinant^ les financiers, va encore plus loin, et porte la main sur les richesses de ses autres sujets. Pen- ' Je lis ojtj. placer le fatha de la dernière lettre par ' Dans le mot o-JJa-«l, il faut rem- un djezma.

DIBN KHALDOUN. 127 dant cette période, la force dont le gouvernement disposait s'est tel- lement alï'aiblie, que le souverain ne peut plus continuer ses actes de despotisme et d'oppression. Il borne sa politique dorénavant à ménager sa position en prodiguant de l'argent (aux mécontents); cela lui paraît plus avantageux que d'employer l'épée, dont il a re- connu le peu d'utilité '. Ayant sans cesse un besoin extrême d'argent, puisqu'il doit subvenir aux frais toujours croissants de l'administra- tion et à la solde des troupes, il s'efforce, mais en vain, d'atteindre au but qu'il se propose *. Le gouvernement s'affaiblit au dernier de- gré; les provinces méconnaissent son autorité; il ne cesse de se dé- sorganiser pendant les périodes suivantes de son existence, et il finit par succomber. L'empire, exposé aux tentatives ^ des ambitieux, tombe au pouvoir du premier chef qui essaye de l'arracher aux mains de ceux qui le gouvernent, ou bien, si les ennemis le laissent tranquille, il continue à perdre ses forces jusqu'à ce qu'il succombe épuisé, ainsi que s'éteint la mèche d'une lampe quand l'huile est consumée. Dieu est le maître de toute chose, le goavemear de tous les êtres; il n'y a. point d'autre dieu que Lui.

Dans les premiers temps d'un empire, ses frontières ont toute l'étendue qu'elles sont P. n4. capables de prendre. Ensuite elles se rétrécissent graduellement, jusqu'à ce que l'empire soit réduit à rien et s'anéantisse '.

Dans un chapitre de la troisième section de ces Prolégomènes^, nous avons fait observer, en traitant du khalifat et de la royauté, que chaque empire a, pour sa part, un certain nombre de principautés et de provinces, et qu'il ne peut pas en avoir davantage. Cela est évi- dent quand on considère que l'empire doit pourvoir à la défense des contrées et des régions dont il se compose, en y distribuant des troupes. Quand le gouvernement a disposé ainsi de toute son armée, ' Pour *jUc, lisez ajUc. crits C, D et dans l'édition de Boulac. Il ' Pour ^xjkj, lisQz k^5xjU. se trouve dans le manuscrit A. Je crois ' Ce chapitre manque dans les manus- ^ Voy. la i" partie, p. 332 128 PROLÉGOMÈNES la ligne jusqu'où il a porté ses garnisons forme la frontière; elle en- toure l'empire de tous les côtés, comme une ceinture. Dans quelques cas, l'empire porte ses frontières aussi loin que celui qu'il a remplacé; d'autres fois il les pousse plus loin et prend ainsi plus d'étendue. Cela arrive quand il possède plus de troupes que le premier empire n'en avait eu à sa disposition.

Tout ce que nous venons de dire a lieu pendant que le nouvel empire conserve encore l'empreinte de la civilisation nomade, et l'énergie austère qui se contracte dans le désert. L'empire arrive en- suite au faîte de la gloire et de la domination; les sources du revenu, coulant avec abondance, y font affluer les biens et les richesses; l'océan du luxe est prêt à déborder; la civilisation de la vie sédentaire y a fait un grand progrès; les nouvelles générations s'habituent au Men-ètre dans lequel elles ont été élevées. Les mœurs des soldats • s'adoucissent; ils jouissent des agréments de la vie, et cela commu- nique à leurs âmes un certain degré de mollesse et d'indolence; la vie sédentaire les énerve en les pliant' à ses usages. Cette manière de vivre porte ceux qui l'adoptent à se dépouiller de leur caractère mâle et austère, les fait renoncer à la rudesse de la vie nomade et les livre à l'ambition, passion qui les entraîne à rechercher le com- mandement et à se battre pour l'obtenir. Le sultan met un terme aux conflits par l'emploi de mesures qui ont pour résultat la mort des grands et la destruction des chefs. Les émirs et les grands disparaissent du monde, laissant après eux une foule de dépendants et de subordonnés. Ces changements nuisent à la puissance de P. 11 5. l'empire, dont ils ébrèchent^ le glaive. Voilà la première atteinte portée à l'intégrité de l'Etat; il la reçoit dans sa force armée, ainsi que nous l'avons dit. A cela viennent se joindre les dépenses exces- sives faites (par le souverain) pour satisfaire à l'amour de l'ostentation qui s'est emparé de lui, et à la prodigalité sans bornes à laquelle il se livre afin de rivaliser (avec les autres rois) ^. Il veut avoir une ' Lisez CA^ avec le manuscrit A. ' Pour cjU.ulL), lisez isLiulU, avec f m ' Pour JjLJ, lisez Ji-j. le manuscrit A.

table recherchée, de beaux habits, des palais magnifiques, de belles armes et des écuries remplies d'excellents chevaux. Aussi les recettes du gouvernement ne couvrent plus les dépenses, et, de là, une se- conde atteinte portée à l'empire du côté des finances, ce qui, avec la première, amène la faiblesse et la décadence. Quelquefois aussi les chefs se disputent le pouvoir, bien qu'ils soient incapables de lutter contre les peuples voisins qui menacent l'empire, ou de ré- primer les tentatives des rivaux de la famille régnante. Les habi- tants des provinces frontières profitent aussi de la faiblesse du gou- vernement pour se rendre indépendants, et le souverain n'a pas la force de les remettre dans la voie de l'obéissance. Alors commence le rétrécissement des limites auxquelles l'empire avait atteint d'abord. Pour faciliter l'administration de l'Etat S on lui trace une nouvelle frontière en dedans de l'autre; mais la faiblesse des troupes, leur inertie, le manque d'argent et la diminution du revenu font, à l'égard de cette frontière, ce qui s'était fait à l'égard de la première. Le souverain se met à modifier les règlements que l'on avait observés jusqu'alors pour l'administration de l'armée, des finances et des provinces; il croit pouvoir régénérer l'Etat s'il parvenait à établir l'équi- libre entre les recettes et les dépenses, à donner à l'armée une bonne organisation, à réformer l'administration des provinces, et à couvrir la solde des troupes et les traitements des employés par une meil- leure répartition des produits de l'impôt. Pour arriver à son but, il suit, dans tous leurs détails, les règlements observés dans les pre- miers temps de l'empire; mais, malgré ces changements, les causes P. ii6. du mal persistent et menacent l'Etat de tous les côtés. Dans cette période, l'empire éprouve encore ce qui lui était arrivé dans la pré- cédente, et le souverain est obligé de lutter contre les mêmes diffi- cultés qui s'étaient présentées alors. Il emploie les mesures - dont on s'était déjà servi; il espère éloigner un mal qui reparaît toujours, et qui entame de tous les côtés l'intégrité de l'empire; enfin il établit ' Le manuscrit A porte uk^-^jo', qui est la bonne leçon. — ' Je lis yv JL, Prolégomènes. — ii. 17 130 PROLÉGOMÈNES une nouvelle frontière en arrière de la seconde. Les mêmes désordres qui avaient eu lieu dans la période précédente se montrent dans celle-ci. Tous les souverains qui changent les règlements politiques suivis par leurs prédécesseurs fondent, pour ainsi dire, un nouveau royaume, et établissent un nouvel empire. Cet empire succombe; les peuples voisins cherchent à s'en emparer par la voie de la con- quête, afin d'y étabhr leur autorité, et il en arrive ce que Dieu a prédestiné.

Voyez, par exemple, l'empire fondé par les musulmans, comment il agrandit ses frontières par des conquêtes et par des victoires rem- portées sur d'autres peuples. Dès lors l'armée prit un énorme accrois- sement, parce qu'on jouissait d'une forte solde et d'un grand bien- être. Cela continua jusqu'à la chute des Oméiades et au triomphe de la dynastie abbacide. Le luxe augmenta, la civilisation de la vie sé- dentaire se développa, les germes de la désorganisation s'introdui- sirent dans l'Etat, et la frontière se rétrécit par la perte de l'Espagne et du Maghreb, où les Oméiades merouanides et les Alides (idrî- cides et fatemides) fondèrent des royaumes en détachant ces deux provinces de l'empire. Ensuite eut lieu la lutte entre les fils de Haroun er-Rechîd '; des émissaires alides se montrèrent dans toutes les pro- vinces et fondèrent des États indépendants. Plus tard (le khahfe) El- Motéwekkel fut assassiné; les émirs (de la garde turque), s'étant em- parés de l'autorité, tinrent les khalifes en tutelle; les gouverneurs des provinces frontières se rendirent indépendants et ne payèrent plus l'impôt, et le luxe augmenta toujours. Alors vint El-.Motadhed, P. 117. qui changea l'organisation politique de l'empire et concéda aux gouverneurs révoltés les provinces dont ils s'étaient emparés. Les Sama- nides eurent la Transoxiane, les Taherides gardèrent l'Irac et le Khoraçan, les Saffarides conservèrent le Sind et le Fars, les Tou- lounides régnèrent en Egypte et les Aghlebides en Ifrîkiya. La puis- sance des Arabes s'étant définitivement brisée, celle des Persans triompha; les Bouïdes et les Deïlemites se rendirent maîtres de ' El-Amin et El-Mamoun.

D'IBN KHALDOUN. 131 l'empire musulman, et retinrent les khalifes en tutelle; les Sama- nides conservèrent leur autorité clans la Transoxiane; les Fatemides du Maghreb ambitionnèrent la possession de l'Egypte et de la Sy- rie, et s'emparèrent de ces deux pays '. Ensuite les Seldjoukides, famille turque, fondèrent leur dynastie en s'emparant des Etats qui formaient l'empire musulman, et laissèrent les khalifes en tutelle comme auparavant. Les choses restèrent en cet état jusqu'à la chute de leur dynastie. Depuis l'avènement d'En-Nacer^, l'empire des kha- lifes n'avait pas même la dimension du halo qui entoure la lune, puisqu'il ne se composait que de l'Irac arabe jusqu'à Ispahan, du Fars et du Bahreïn. il se maintint ainsi très-peu de temps, le khalifat ayant été renversé par Houlagou, fils de Touli Ibn Douchi-Khan et roi des Tartars et des Moghols, lorsqu'il vainquit les Seldjoukides et leur enleva les provinces de l'empire musulman dont ils s'étaient emparés. C'est ainsi que chaque empire voit rétrécir graduellement son étendue primitive, jusqu'à ce qu'il succombe. On verra que cela a lieu pour tous les royaumes, tant grands que petits, selon la règle suivie par Dieu à leur égard; puis vient la destruction, sort qu'il a prédestiné à ses créatures; tout périra, excepté la face de Dieu. [Coran, sour. xxviii, vers. 88.)

Comment se forment les empires. P- 118.

Les empires qui commencent pendant que l'empire déjà établi se trouve dans sa période de décadence se forment de deux manières. Quand les gouverneurs des provinces éloignées voient que l'auto- rité^ du gouvernement cesse de les atteindre, chacun d'eux prend le commandement suprême *, et forme pour son peuple un nouvel empire, un royaume qui reste à sa famille, qui devient l'héritage de ses enfants ou de ses clients*, et qui augmente graduellement en ' Pour ojSZX^, il faut sans doute lire (n8o de J. C). Il régna quarante-neuf sur le trône du khalifat l'an 675 de l'hégire ^ Pour ■uJlj'j, lisez *-yily jl.

'7- 132 PROLÉGOMÈNES puissance. Quelquefois ils se disputent l'autorité souveraine, et, dans cette lutte, le chef le plus fort l'enlève à ses rivaux. A l'époque où l'empire des Abbacides tombait en décadence et ne pouvait plus faire sentir son autorité dans les provinces éloignées, la dynastie des Sa- manides s'établit dans la Transoxiane, celle des Hamdanides s'éleva à Mosul et dans la Syrie, et celle des Toulounides parut en Egypte. D'un autre côté, quand l'empire des Oméiades espagnols tomba en ruine, les gouverneurs des provinces "s'en partagèrent les débris, et se formèrent des royaumes qui passèrent à leurs parents ou à leurs clients. Dans de pareils cas, les chefs établissent leur indépendance sans faire la guerre à l'ancien gouvernement; maîtres de leurs prin- cipautés, ils ne cherchent pas à s'emparer de l'empire, qui se main- tient encore. (Ils obtiennent le pouvoir) d'une manière très-simple: cet empire, étant en pleine décadence, ne peut plus étendre son ' action jusqu'aux provinces éloignées, et n'a pas assez de force pour y faire sentir son autorité.

Parlons de la seconde manière dont se forment les empires. Parmi les peuples ou les tribus qui demeurent dans le voisinage de l'empire établi se trouve un individu qui prend les armes pour l'attaquer, sous le prétexte de faire triompher un principe politique ou reli- P. 119. gieux auquel il est parvenu à rallier son peuple, ainsi que nous l'avons déjà indiqué; ou bien, se voyant soutenu par un fort parti, et occu- pant un haut rang dans sa nation, il devient très-puissant et aspire à fonder un royaume avec le concours de ses partisans. Ceux-ci, de leur côté, nourrissent l'espoir d'établir leur domination dans le ter- ritoire de l'empire dont ils ont déjà remarqué l'affaiblissement et bravé l'autorité. Ce chef et son peuple, voyant que l'empire leur est offert comme une proie, le harcèlent par des attaques incessantes et finissent par s'en emparer. Ce fut ainsi que les Seldjoukides dépouil- lèrent les descendants de Sebokleguin (les Ghaznévides), et que les Mérinides du Maghreb remplacèrent les Almohades^ ' A la place de celle dernière phrase les portent seulement ^j^a-i l-*->, c'esl-à-dire, manuscrits C, D et l'édition de Boulac «ainsi que nous l'exposerons.» En effet, D'IBN KHALDOUN. 133 Ce n'est qu'à la longue qu'un empire qui commence fait la conquête d'un empire déjà élabli; il n'y réussit pas (tout d'abord) par la force des armes.

Tous les empires naissants peuvent se ranger, avons-nous dit, en deux catégories. La première est celle des royaumes fondés par les gouverneurs de provinces, quand l'empire (dont elles dépendent) a cessé d'y faire sentir son autorité ' et d'y envoyer les flots (de sa puis- sance). Nous avons fait observer que ces chefs ne cherchent pas or- dinairement à se rendre maîtres de l'empire, parce qu'ils se con- tentent des provinces qu'ils possèdent déjà et que (pour les conserver) ils sont obligés d'employer toutes leurs forces. La seconde catégorie est celle des empires fondés par les partisans d'un principe poli- tique ou religieux ou par des gens qui se mettent en révolte ou- verte contre l'ancien empire. Les chefs de ces insurgés doivent, de toute nécessité, attaquer l'empire directement, parce que les forces dont ils disposent y sont amplement suffisantes. Pour se mettre en révolte, on doit appartenir à une famille ayant l'appui d'un parti dont l'esprit de corps et de domination soit assez fort pour faire espérer le succès de l'entreprise. La guerre éclate alors entre ce parti et le gou- vernement de l'empire établi, les succès alternent avec les revers, les expéditions se renouvellent à plusieurs reprises et continuent jusqu'à ce que les insurgés obtiennent la supériorité. Ce n'est donc qu'avec le temps qu'ils parviennent à faire la conquête de l'empire, car il arrive rarement qu'ils y réussissent à la suite d'un premier conflit. En voici la raison: dans les guerres, la victoire tient ordinairement à des P. causes morales qui influent sur l'esprit et l'imagination; le grand nombre des troupes, l'excellence des armes et l'intrépidité de l'attaque suffisent quelquefois pour la remporter, mais ces moyens sont bien moins efficaces que les impressions morales, ainsi que nous l'avons dit^. Aussi l'emploi des stratagèmes dans la guerre est ce qu'il y a de plus avantageux et procure très-souvent la victoire. Le Prophète l'auteur traite de ces dynasties dans la par- ' Littéral. » en a retiré son ombre. » lie de son ouvrage qui est encore inédite. ^ Voy. ci-devant, p. 88.

134 PROLÉGOMÈNES a dit: « La guerre consiste en ruses ^ » Dans un empire établi depuis longtemps, les habitudes auxquelles on s'est fait portent tous les sujets à regarder l'obéissance comme un devoir essentiel, ainsi que nous l'avons fait observer dans un autre endroit de cet ouvrage. Cela offre de grands obstacles aux desseins du chef qui est à la tète du nouvel empire, et porte le découragement parmi ses troupes et ses partisans. Ceux d'entre ses intimes qui l'approchent de plus près peuvent bien avoir l'intention de faire toutes ses volontés et de le soutenir franchement; mais les autres, ceux (qu'il tient à distance et) qui sont en majorité, le servent avec froideur et s'abandonnent à l'i- nertie parce qu'ils continuent à regarder comme un article de foi le devoir d'obéir au gouvernement établi. Cela fait que, dans leur conduite, ils mettent une certaine^ mollesse; leur chef, étant mal appuyé, ne peut guère entrer en lutte ouverte avec l'empire existant et adopte un système de patience et de temporisation, jusqu'à ce que la faiblesse de cet empire devienne évidente pour tous, et que le peuple qu'il a sous ses ordres ait cessé de considérer l'obéissance à leur ancien souverain comme un devoir. De plus, le luxe a pris racine dans l'empire établi, par suite des habitudes que la royauté y a intro- duites; les grands s'abandonnent aux jouissances et aux plaisirs, et, se réservant à eux seuls le produit de l'impôt, ils remplissent leurs écuries de beaux chevaux, se procurent d'excellentes armes et, pour déployer un faste presque royal, ils prodiguent les dons que le souverain leur accorde, soit de bon gré, soit de force. Tout cela en impose aux en- 12 1- nemis de l'empire qui, fondateurs d'un nouveau royaume, ignorent encore les jouissances du bien-être. Habitués à la civilisation de la vie nomade, à la pauvreté et aux privations, ce qui exclut toute dispo- sition au luxe, ils cèdent à de vaines appréhensions toutes les fois qu'ils entendent parler de l'état (florissant) de l'empire établi et des vastes ressources dont il peut disposer. Cela suffit pour les empêcher de l'attaquer. Leur chef est donc obligé de patienter et d'attendre;