SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolegomenes (Muqaddimah), Volume II

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D'IBN KHALDOUN. 145 puisse lui mériter la faveur du Très-Haut; car la religion est le guide qui mène vers le bien: elle nous l'ordonne et elle nous défend tout acte de désobéissance, tout pécbé mortel. Au moyen de la connais- sance de la religion, l'bomme, secondé par la grâce divine, parvient à mieux connaître Dieu et à apprécier sa grandeur; aidé par elle, il atteindra le premier rang au jour de la résurrection. D'ailleurs, en montrant aux bonmies ton zèle pour la religion, tu les porteras à vénérer ta personne, à respecter ton autorité et à avoir confiance en toi et en ta justice. Dans tout ce que tu fais, ne t'écarte jamais des bornes de la modération; rien n'est si manifestement utile, si prompt à rassurer l'esprit, si avantageux de toutes les manières que cette vertu. La modération dirige vers la bonne voie; se trouver dans la bonne voie est une marque de la faveur divine; la faveur divine conduit au bonheur éternel et maintient (le cœur dans son attache- ment à) la religion et à la sonna, guides qui remettent les hommes dans la voie de la modération.

« Dans tous tes intérêts mondains, suis cette voie par préfé- rence, et travaille sans relâche à mériter le bonheur de la vie future - en faisant une provision de bonnes œuvres, en te formant à des habi- tudes louables, et en posant ainsi des jalons pour la direction de ta conduite. On doit faire des efforts sans fin pour se perfectionner en vertu, quand on désire se conciher la bienveillance de Dieu, et tenir compagnie aux saints dans la demeure de la faveur divine. Sache aussi que, dans les affaires de ce monde, la modération mène aux grandeurs et empêche de commettre bien des fautes. Pour conserver ta vie et ton rang, pour être heureux dans toutes tes entreprises, la P. modération est le meilleur moyen que tu puisses employer. Prends-la donc pour compagnon et pour guide, afin de pouvoir réussir dans tes affaires, accroître ta considération, et contribuer au bien être de tes amis et de tes administrés. Si tu mets ta confiance en Dieu, tu trouveras tes subordonnés faciles à gouverner; si tu fais de chacun de tes actes un titre de recommandation auprès de lui, tu jouiras longtemps de sa faveur.

Prolégomènes. — ii. 19 146 PROLEGOMENES " N'admets pas des soupçons défavorables touchant les hommes à qui tu as confié des emplois: avant de soupçonner, prends des infor- mations, car c'est un crime que de soupçonner les innocents et d'avoir, à leur égard, une opinion désavantageuse. Ce sera pour toi un devoir que déjuger favorablement de tous ceux qui t'entourent, et de chasser les idées fâcheuses que tu peux concevoir à leur sujet. Cela t'aidera à les rendre dévoués et obéissants^. Ne souffre pas que Satan, l'ennemi de Dieu, trouve dans ta conduite le moindre défaut dont il puisse profiter; une simple négligence de ta part suffii'ait pour lui donner l'occasion de l'inspirer des méfiances qui te rempliraient d'inquiétude et troubleraient le bonheur de ta vie. Sache qu'avec la confiance dans les autres on a la force et la tranquillité; aidé par elle, tu pourras terminer heureusement toutes les affaires que tu entreprendras et porter tes administrés à t'aimer et à le bien servir. La bonne opinion que lu auras de ton entourage et la clémence que lu montreras en- vers les subordonnés ne doivent cependant pas l'empêcher de bien examiner les affaires, de l'occuper de la conduite de tes officiers, et d'avoir soin du peuple en corrigeant ses mœurs et en le formant à ■* la vertu. Je dirai même qu'avant tout lu dois faire attention à la conduite de tes employés et travailler pour le bien de tes administrés en l'informant de leurs besoins et en allégeant leurs fardeaux. C'est là le meilleur moyen de faire fleurir la religion et de donner une nouvelle vie aux prescriptions de la sonna. Agis en tout cela avec une conviction sincère; puis, rentré en loi-même, travaille à corriger ton âme, ainsi que doit le faire quiconque s'attend à être interrogé au P. i32. sujet de ses actions, et à être récompensé ou puni, selon qu'il a bien ou mal fait; car Dieu, ayant posé la religion comme im rempart pour protéger les hommes et pour les exalter, élève celui qui la respecte et le porte au faite des grandeurs. Suis donc, à l'égard de ceux que tu gouvernes et administres, le sentier de la religion, la voie la plus droite^; applique les peines fixées par Dieu, mais en les réglant D'IBN KHALDOUN. 147 d'après la position et la culpabilité de l'individu. Ne discontinue pas cette pratique; n'y mets pas d'insouciance et ne porte aucun retard à la punition des coupables; ta négligence, à cet égard, afFaiblirait la confiance que tu peux avoir en toi-même. Acquitte-toi de ce devoir en te conformant strictement aux préceptes reçus et basés sur la sonna; aussi dois-lu éviter d'innover et de suivre des présomptions; de cette manière tu maintiendras ta réputation de piété et ton caractère d'homme vertueux. Observe fidèlement tes engagements; si tu pro- mets une faveur, tiens ta parole; reçois (les solliciteurs) avec bonté, ou bien renvoie-les poliment; ferme les yeux sur les défauts de les administrés ^ Garde ta langue des paroles fausses et mensongères; aie en horreur la délation, car,«en accueillant des mensonges ou en osant les faire, tu nuiras aux résultats, tant immédiats qu'éloignés, de tout ce que tu entreprendras; l'iniquité a pour commencement le men- songe et s'accomplit parla duplicité et la délation. D'ailleurs, le dé- lateur n'est jamais sincère; celui qui écoute des dénonciations perd la confiance de ses amis, et celui qui se laisse influencer^ par des délations ne réussit en rien. Fais que la probité et la véracité soient d'obligation pour tout le monde; soutiens les nobles dans leurs justes droits, sois bienfaisant envers les faibles et respecte les liens du sang; agis ainsi avec le désir de plaire à Dieu, de faire triompher sa cause, de mériter ses récompenses et de jouir du bonheur dans la vie future. Ne t'abandonne pas à tes mauvaises passions et à la tyrannie; détour- nes-en tes pensées et montre à tes sujets que, sur ce point ^, lu es sans reproche. Adoucis pour eux ton administration, en la tempé- rant par la justice; gouverne-les en soutenant le bon droit et en te guidant par ces connaissances qui mènent vers le sentier de la bonne direction. Au * premier mouvement de colère, demeure maître de toi-même et tâche toujours d'agir avec dignité et prudence; dans tout P. i33.

avec les manuscrits C, D et l'éd. de Boulac. les manuscrits C et D et l'édition de * Pour Lg**JiJ, je lis i.gi>.<Ja.I avec le Boulac.

manuscril D. ' Pour ^c^, lisez jUc.

'9- 148 PROLEGOMENES ce que tu entreprends, ne te laisse pas égarer par la précipitation ni parla présomption. Ne dis jamais, «Puisque je commande en sou- « verain, je puis faire ce qui me plaît; » car cela fausserait prompte- ment ton bon jugement et affaiblirait ta confiance en Dieu, l'être unique, celui qui n'a point d'associé. Sers-le avec un dévouement sincère, avec une ferme conviction, et sache que le royaume est à Dieu; il le donne à qui il veut, il l'ôte à qui il veut. Rien ne change plus promptement que la bienveillance de Dieu, rien ne frappe plus rapidement que sa vengeance lorsqu'il veut châtier les hommes puissants, les ingrats qui occupent une haute position dans l'Etat et qui, méconnaissant les faveurs du Seigneur, jouissent orgueilleuse- ment des biens qu'il leur a départis dans sa bonté. Détourne ton âme de l'avarice, et, si tu veux amasser des trésors, que ce soient ceux de la vertu, de la piété, de la justice, des efforts pour aug- menter le bonheur de tes sujets et rendre la prospérité à leur pays, des recherches faites en vue de bien connaître leur condition, et des soins que tu auras mis à ne pas verser leur sang et à secourir les affligés. Sache que les richesses qu'on amasse dans son trésor ne fructifient pas; elles croissent, au contraire, et augmentent quand on les emploie pour le bien des sujets, pour leur payer ce qui leur est léga- lement dû et pour alléger leurs cliarges. Voilà comment s'établit la prospérité publique; voilà ce qui fait le plus bel ornement d'un gou- verneur; avec un tel chef ^ on peut compter sur des jours de bonheur; voilà ce qui amène des temps heureux pendant lesquels sa gloire et sa puissance sont assurées. Le trésor que tu dois estimer le plus, c'est le pouvoir de répandre de l'argent pour le bien de f islamisme et des musulmans. Distribues-en à ceux d'entre les amis du Chef des croyants envers lesquels tu as des obligations, et fais-en une juste part à tes administrés. Cherche tout ce qui peut contribuer à leur bien-être et à leurs moyens de subsistance: tu en auras tout le mérite; tu obtien- dras de Dieu une augmentation de richesses, et tu auras plus de faci- ' Après <_>L»3, insérez aj.

D'IBN KHALDOUN. 149 lité à faire rentrer les impôts et à recueillir l'argent fourni par les p. iS/i sujets et par le pays que tu administres. Le peuple, se voyant en- touré de ta justice et de ta bienveillance, sera plus soumis à ton auto- rité et plus résigné à tes volontés. Efforce-toi d'exécuter ce que je t'ai prescrit sur ce chapitre et sols toujours dans une crainte profonde devant (le Seigneur). De tout l'argent qu'on acquiert, rien n'est du- rable', excepté celui que l'on dépense dans la voie de Dieu^. Sache apprécier, récompenser même, la reconnaissance de ceux à qui tu as rendu des services, et prends bien garde que le monde et ses vanités ne te fassent oublier les terreurs du jour du jugement et ne l'amè- nent à te relâcher dans l'accomplissement de tes devoirs. Le relâche- ment entraîne la négligence, et la négligence est une cause de perdi- tion. Travaille uniquement pour le service et pour l'amour^ de Dieu, dans l'espoir d'une ample récompense; car Dieu a déjà versé sur toi ses faveurs dans ce monde et il a montré envers toi une grande bien- veillance. Que la reconnaissance pour ses bonlés soit ta protection et ton appui, afin qu'il ajoute encore aux grâces et aux biens dont il t'a comblé! Dieu donne aux hommes reconnaissants des récompenses proportionnées au degré de leur gratitude; il rétribue les hommes vertueux selon leurs actions; mais il exige strictement ce qui lui est dû pour les bienfaits qu'il leur accorde et pour la faveur qu'il leur montre. Ne regarde pas le péché comme une chose peu grave; n'en- courage pas les gens envieux; n'aie aucune indulgence pour les hommes corrompus; n'admets pas des iniidèles dans ta société; ne caresse pas tes ennemis; ne crois pas aux délateurs; ne te lie pas aux traîtres; ne prends pas des débauchés pour amis; ne suis pas les gens égarés; ne loue pas les hypocrites; ne méprise personne; ne repousse pas les pauvres qui te demandent des secours; ne favorise pas les gens frivoles; n'aie aucune considération pour les bouffons; ne romps ' Je crois qu'il faut lire L» (jU, à la porte i^i^, leçon qui ne donne pas un sens place de Uj^. raisonnable.

^ Le mot «JL^ me paraît être de trop; ' Après J^^jC, insérez «-J^ avec l'édi- le manuscrit C l'omet; l'édition de Bouiac lion de Boulac et les manuscrits C, D.

150 PROLÉGOMÈNES pas tes engagements; ne crains pas les fanfarons; ne te mets pas en colère; ne cède pas à l'orgueil; ne marche pas en te pavanant; n'ap- prouve pas les actions des sots; ne néglige pas de travailler pour la vie future; ne passe pas tes journées à gronder; ne ferme pas les yeux sur la conduite des hommes injustes, soit par ménagement, soit par crainte de leur puissance; ne cherche pas à obtenir dans ce monde-ci p. i35. la récompense qui t'attend dans l'autre.

« Consulte souvent les docteurs de la loi; agis avec prudence; prends l'avis des hommes d'expérience, des gens doués d'intelligence, de jugement et de sagesse. N'admets pas dans tes conseils des indi- vidus qui mènent une vie molle ou qui se font remarquer par leur avarice; ne les écoute pas, car leurs avis font plus de mal que de bien: quand tu travailles pour le bonheur du peuple, rien ne te nuira si promptement que l'avarice. Si tu es avide d'argent, tu en prendras beaucoup et tu en donneras peu, ce qui t'empêchera, le plus sou- vent, de réussir dans tes affaires, car tu ne pourras compter sur l'amour de tes subordonnés qu'autant que tu ne touches pas à leur argent et que tu ne les opprimes pas.

« Traite toujours avec bonté ceux d'entre tes serviteurs dont tu con- nais le dévouement; accorde-leur des faveurs et des dons, et évite l'avarice. Ce fut l'avidité ^ qui porta l'homme au premier acte de dé- sobéissance envers son Seigneur, et l'homme désobéissant aura pour station l'ignominie. Aussi Dieu a-l-il dit: Celai qui se lient en garde contre son avarice sera heureux [Coran, sour. lxiv, vers. 16).

« Efface '^ la voie de la tyrannie par la droiture; quand tu enlèves du butin à l'ennemi, donne aux musulmans une partie de ce qui t'en revient et sois assuré que la libéralité est une des plus belles qua- lités^ de l'homme. Qu'elle devienne pour toi une seconde nature*; ' L'auleur emploie ici le même mot pour Paris et dans tous nos manuscrits, on re- exprimer l'idée d'atarice et celle d'avidilé. trouve ici l'expression ejface la voie de la ' Littéral, t aplanis. » tyrannie, etc. Je la supprime comme inu- ' Liitéral. « aciions. » tile et parce qu'elle manque dans l'édition ' Dans le texte arabe de l'édition de de Bouiac.

D'IBN KHALDOUN. 151 D'IBN KHALDOUN. 151 sois généreux par plaisir et par système. Passe tes soldats en revue selon l'ordre dans lequel leurs noms se trouvent inscrits sur les re- gistres' et les matricules; paye-leur une bonne solde et pourvois am- plement à leur subsistance, afin que, Dieu aidant, ils se tirent de la pauvreté, qu'ils deviennent pour toi un fort appui et qu'ils soient portés à te servir de grand cœur et à soutenir tes intérêts avec plus d'empressement, plus de dévouement que jamais. Pour un bomme revêtu d'une autorité presque royale, le bonbeur doit consister à se p. i36. montrer miséricordieux envers les troupes et les sujets, en les faisant jouir de sa justice, de sa protection, de son équité, de sa soUicitude, de sa sympathie, de sa bonté et de sa libéralité, « Renonce aux habitudes blâmables de ce monde en pensant à l'excellence de l'autre ^; agis toujours d'après ce principe et tu trou- veras le salut, le succès et le bonheur. Sache que l'exercice de la justice est la chose ^ la plus importante aux yeux de Dieu; c'est la ba- lance au moyen de laquelle il règle les différends qui ont lieu entre les hommes. En tenant cette balance avec intelligence et avec équité, tu remettras les affaires de tes sujets en bon étal, tu maintiendras la sûreté des grandes roules, tu soulageras les opprimés *, tu feras ren- trer chacun dans ses droits, tu assureras à tous les moyens d'exis- tence, et tu leur feras respecter le devoir de l'obéissance. Quand la justice est bien administrée. Dieu accorde la prospérité et le bon- heur, la religion fleurit, l'influence de la loi révélée et de la sonna reprend son cours. Sois zélé pour la cause de Dieu; crains de lui rendre moins que ce qui lui est dû; inflige les peines prescrites par Dieu, lïiais sans rien précipiter; fais-le sans répugnance et sans hési- tation; dompte la colère et réprime ta violence; profite de l'expé- Pour AXt\.i, lis. ÂÀjjlj.>. Les manus- Je regarde le mot <_>U (porte) comme sycrits C, D, et i'édilion de Boulac donnent nonyme de jl^ (maison, demeure), la bonne leçon. ' Pour '^, lisez *^'.

' Littéral, «fais cesser ce qui est blâ- * Les mots ii» ^jjC ne se trouvent ni mable dans une des deux portes en réflé- dans les manuscrits C et D, ni dans l'échissanl a lexcellence de l'autre porte. » dition de Boulac.

152 PROLEGOMENES rience; écoule avec silence et attention; parle à propos et en allant au but^; rends bonne justice aux plaideurs; dans le doule, abstiens- toi; sois exigeant dans l'établissement des preuves; que la déférence et le désir d'obliger n'aient sur toi aucune influence, afin que ta conduite soit à l'abri du reproche. Procède avec précaution et len- teur; examine, attends, réfléchis, considère bien avant de prendre une décision et humilie-toi devant le Seigneur. Sois humain envers les administrés, soumis aux lois, et lent^ à répandre le sang; ne le verse pas sans raison, car il est d'un grand prix aux yeux de Dieu. 137...Passons à l'impôt foncier auquel les sujets sont soumis; Dieu l'a institué pour exalter l'islamisme, pour contribuer au bien et à la défense des musulmans, pour chagriner et aflliger leurs ennemis et ceux de la reHgion, pour humilier et avilir les incrédules tributaires^. Fais-en la répartition avec justice, avec équité et d'une manière égale pour tous. Ne dispense personne de le payer; que le noble y soit obligé malgré sa noblesse, l'homme riche malgré ses richesses; que tes secré- taires Je payent ainsi que les ofBciers de ta maison et tes domes- tiques; mais n'impose pas aux hommes plus qu'ils ne peuvent supporter; ne les surcharge pas outre' mesure. Comme la perception de l'impôt doit toujours suivre son cours, oblige tout le monde à le payer; de cette manière, tu obtiendras l'approbation générale. Sache qu'en te nommant à la charge que tu remplis on a voulu que tu fusses un trésorier, un gardien et un pasteur de troupeau [raï). Voilà pour- quoi on désigne par le terme raïa (troupeau, sujets) le peuple sou- mis à ton autorité. En effet, tu es le pasteur et le gardien de tes sujets. Ne prends donc rien d'eux, excepté le superflu, et dépense-le pour leur avantage, pour leur bien-être, et pour la correction de leurs mœurs. Donne-leur pour gouverneurs des administrateurs habiles, pru- dents, remplis d'expérience et de connaissances acquises par l'iisage ' Pour.>(A-Sl, je lis JiV«»l avec l'édition ' Lilléral. «ceux qui ont fait un pacle. » de Boulac. L'impôt foncier exigé des chrétiens et des * Pour s-vwj, lisez |j£v^' avecles ma- juifs est beaucoup plus fort que celui qu'on nusrrits C, D et l'édition de Boulac. fait paver aux musulmans.

D'IBN KHALDOUN. 153 D'IBN KHALDOUN. 153 des affaires, des hommes versés dans l'art du gouvernement et pleins d'abnégation. Assigne-leur des traitements convenables, cela est en- core un des devoirs indispensables ' qui te sont imposés et qui t'obli- gent d'une manière spéciale; rien ne doit te le faire négliger ou t'en détourner. Si tu le remplis dignement, tu obtiendras de ton Seigneur de nouvelles faveurs; tu jouiras d'une belle renommée dans tous les pays que tu gouverneras et tu gagneras l'amour de tes peuples. Cela te donnera la force de faire du bien et répandra l'abondance sur ta ville; la culture de la terre se propagera tout autour de toi et d'amples moissons couvriront le sol de tes provinces; le produit de l'impôt augmentera beaucoup, les richesses abonderont chez toi et, par des P. dons d'argent tiré de ton trésor particulier, tu parviendras à t'assurer le dévouement de ton armée et l'amour du peuple. Cela fera louer ton administration et vanter ta justice, même par tes ennemis. Dans toutes tes entreprises fais-toi remarquer par ta justice, par la puis- sance de tes moyens d'action, par la force et le nombre de tes troupes. Vise à ce but plutôt qu'à tout autre et tu n'auras qu'à t'en louer, s'il plaît à Dieu.

» Place dans chacune des provinces qui composent ton gouverne- ment un homme de confiance qui te tienne au courant des actes de tes préfets et qui te fasse connaître, par des lettres, ce qu'ils font et comment ils se conduisent. De cette manière tu seras, pour ainsi dire, présent auprès de chaque préfet et spectateur de tous ses pro- cédés. Si tu as l'intention de leur adresser un ordre, réfléchis d'abord sur les suites qu'il peut avoir, et s'il te semble qu'elles seront heu- reuses et utiles, "soit qu'il s'agisse de repousser un ennemi, soit de donner des conseils ou de prescrire des mesures administratives, expédie- le; dans le cas contraire, attends jusqu'à ce que tu aies con- sidté des hommes prudents et instruits, puis tu prendras des mesures pour l'exécution de ton dessein. Il arrive quelquefois qu'un homme, ayant réfléchi sur une affaire dans laquelle il veut s'engager, l'exécute Prolégomènes. — ii 20 154 ' PROLÉGOMÈNES avec tout le succès qu'il espérait; ég;iré par ce résultat, il cède à l'amour- propre, agit sans prévoyance, manque son but et se perd.

«Dans toutes tes entreprises, agis avec résolution; dirige-les en personne et d'une manière vigoureuse, en comptant sur l'aide de Dieu et en te résignant à la volonté du Seigneur.

« Expédie régulièrement et de toi-même le travail de chaque jour, et ne le renvoie pas au lendemain; car d'autres affaires et de nou- veaux événements peuvent alors se présenter et t'empècher de ter- miner ce que tu auras remis. Le jour qui vient de passer est perdu avec tout ce qu'on devait y faire; si tu as remis au lendemain ce qu'il fallait faire ce jour-là, tu auras devant toi une double besogne et tu en seras accablé au point de perdre courage. En expédiant régulière- ment ton travail journalier, tu épargneras beaucoup de fatigue à ton *". iSg. corps et à ton esprit, et tu parviendras à organiser solidement l'ad- ministration de l'Etat que tu gouvernes.

« Jette les yeux sur les vieillards de bonne famille et choisis parmi eux ceux dont tu auras reconnu le caractère vertueux, l'amitié qu'ils te portent et les services qu'ils sont capables de te rendre par leurs conseils. Admets-les dans ton intimité et traite-les avec bonté. Visite les pauvres honteux qui sont dans le besoin; porte-leur des secours et améliore leur position, de sorte qu'ils ne ressentent plus les atteintes de la misère. Réserve à toi-même le soin* de veiller sur les indigents et les affligés; cherche ceux qui n'ont pas le moyen de faire parvenir leurs plaintes jusqu'à toi et ceux qui, étant dans la misère, ne peuvent pas faire valoir leurs justes réclamations à cause de leur indigence. Confie à des hommes de bien le devoir de prendre sur eux des rensei- gnements'; qu'ils le fassent de la manière la plus secrète et qu'ils t'adressent des rapports sur la position de ces malheureux et sur leurs besoins; tu prendras ensuite les mesures nécessaires pour faire, avec l'aide de Dieu, un sort heureux à tous ces infortunés. Veille sur les affligés, et surtout sur les veuves et les orphelins; assigne-leur des * Pour «Àt 4.1 JJLJ, lisez tXc Jl-J.

D'IBN KHALDOUN. 155 pensions sur le trésor public. Imite en cela la bonté et la charité de l'Emir des croyants, que Dieu l'exalte! et procure-leur une existence plus douce; Dieu t'accordera en retour' sa bénédiction et une aug- mentation de richesses.

« Assigne aux aveugles des pensions payables par le trésor public; tu donneras les plus fortes à ceux qui savent par cœur le Coran en entier ou en grande partie. Elabhs des maisons de refuge pour les musulmans malades; installes-y des gardes pour les soigner et des médecins pour les traiter; laisse-les satisfaire toutes leurs envies, tant que cela n'entraîne pas à prodiguer l'argent public. En accordant aux hommes ce qui leur est dû et en satisfaisant leurs souhaits légitimes, on ne parvient pas à les contenter: jamais ils ne se résignent à rester tranquilles avant d'avoir exposé leurs besoins à ceux qui les admi- nistrent; ils espèrent toujours obtenir plus qu'on ne leur a donné, et se faire traiter avec encore plus de faveur qu'auparavant. Aussi les P. i4o. administrateurs, se voyant accablés de sollicitations qui détournent leur attention des affaires plus importantes, supportent quelquefois avec impatience le tracas et l'ennui qu'ils en éprouvent.

« L'homme qui veut être juste parce qu'il sait que cela lui sera avantageux dans cette vie et lui procurera une belle récompehse dans l'autre n'est pas à comparer avec celui qui se préoccupe uniquement de ce qui peut le rapprocher de Dieu et lui attirer la miséricorde divine; aussi je te recommande d'être d'un abord facile, de te faire voir^ à ceux qui viennent t'entretenir de leurs affaires et d'ordonner à tes gardes de ne pas les repousser. Reçois ces gens avec aménité et condescendance; adoucis le ton de ta voix en leur adressant la parole et en les interrogeant; écoute-les avec bienveillance et bonté', et, si tu leur accordes une gratilication, fais-le généreusement et de bonne volonté, afin d'acquérir le mérite d'une action vertueuse et d'obtenir ' Pour <u *J)I, lisez «j. dans le lexte. Ils manquent dans les ma- ^ Les mois Ai vyL sont de trop. Je les nuscrits C et D et dans l'édilion de Boulac regarde comme une glose du mot A[j, ^ Littéral, «tourne-loi vers eux avec ta qu'un copiste peu intelligent aura insérée générosité et ta bonté. » • ao.

156 PROLEGOMENES la récompense qui lui est due. Ne gâte pas ia douceur des grâces que tu accordes, en faisant observer combien elles sont grandes; donne (simplement); cela te sera toujours profitable', s'il plaît à Dieu.

it Profite des leçons offertes par ce qui se passe sous tes yeux dans le monde et par l'histoire des souverains et des chefs qui ont vécu dans les temps anciens et chez les peuples maintenant éteints; puis, en tout ce qui te concerne, prends pour sauvegarde fobéissance en- vers Dieu, la résignation à ses volontés, la fidèle observance des pres- criptions de sa loi, le zèle pour le maintien de la religion et le respect pour le livre révélé. Evite tout ce qui s'écarte de cela, tout ce qui s'y oppose et tout ce qui peut attirer sur toi la colère de Dieu.

« Prends connaissance des sommes d'argent recueillies par tes agents, et de celles qu'ils ont dépensées; empêche-les de s'en procurer par des voies illicites et de les dépenser avec prodigalité. Aie des conférences fréquentes avec les docteurs de la loi [aléina)\ prends leur avis et admets-les dans ta familiarité. Que ton désir soit toujours de te conformer aux prescriptions de la sonna, de les faire respecter et de te distinguer par les qualités les plus nobles et les plus belles.

«Parmi tes courtisans et tes intimes, distingue particulièrement ceux qui, en te voyant commettre une faute, ne craignent pas de t'en P. )4i. avertir secrètement, et de te faire apercevoir le mal de ta conduite. De tous tes amis et partisans, ceux-là sont les plus dévoués.

« Aux officiers de ta cour et à tes secrétaires assigne une heure fixe, chaque jour, pour qu'ils se présentent devant toi avec leurs dos- siers, les résultats de leurs délibérations et les renseignements qu'ils ont pris sur les besoins du pays que tu gouvernes, et sur les affaires de tes provinces et de tes sujets. Prête une oreille attentive à ce qu'ils t'exposent, étudie les documents qu'ils te soumettent, en y appli- quant tout ton esprit et toute ton intelligence; examine-les même plu- sieurs fois. Pèse les mesures que tu penses à prendre; prie ensuite Dieu de t'aider, et adopte celles qui sont conformes aux préceptes de ' liilléral. ■ sera un commerce profitable. » D'IBN KHALDOUN. 157 la justice et de la prudence. Si les mesures qu'on te propose ne ré- pondent pas à ces conditions, agis avec une grande circonspection et demande de nouveaux renseignements. Ne reproche jamais à un sujet ou à un étranger les faveurs que tu lui as accordées; n'exige rien de personne, excepté la bonne foi, la droiture et le dévouement aux intérêts des musulmans; que ces qualités soient les seules qui attirent tes bienfaits.