• on a poussé le (préjugé que nous combattons) à un tel excès que l'on raconte d'Og, fils d'Enak, de la 'race des Amalécites, qu'il tirait de la mer le poisson frais et le tenait tout près du soleil pour le faire rô- tir. On suppose donc que la chaleur du soleil est très-forte dans la région qui l'avoisine. On ignore que la chaleur dont nous sommes affectés est produite par la lumière et a pour cause»la réflexion qu'é- prouvent les rayons solaires en frappant la surface de la terre et l'at- mosphère. Le soleil, par lui-même, n'est ni chaud ni froid; c'est un astre lumineux, qui n'a pas de tempérament particulier. Nous avons déjà touché une partie dé ces matières dans la seconde section ', où nous avons établi que les monuments laissés^ par une dynastie quel- • conque sont en proportion de la puissance dont elle avait joui dans son origine.
' Voy. 1" partie, page SSg. leçon. (Voyez le texte arabe de la pre- L'édition de Boulac porte;Ljl j! mière partie, page t"lv, au titre du cha- Jjtwl, ce qui est effectivement la bonne pitre.)
D'IBN KHALDOUN.
245 Les édifices d'une grandeur colossale ne peuvent pas devoir leur enlière construction à un seul souverain '.
Pour bâtir, il faut que les hommes se prêtent un secours mutuel et emploient des moyens pour doubler leurs forces naturelles, ainsi que nous venons de le dire. Mais quelquefois les édifices (dont on commence la construction) sont si grands que leur exécution est au- dessus des forces humaines employées, soit simplement, soit dou- blées par le secours de la mécanique. 11 faut que des forces pareilles aux premières se succèdent pendant une suite de temps assez longue pour que la construction de semblables ouvrages soit complètement terminée. Un premier souverain commence l'entreprise, un second lui succède et ensuite un troisième: chacun d'eux use de toutes ses ressources pour rassembler des ouvriers, et réunir le plus grand nombre de bras possible, jusqu'à ce qu'enfin le projet conçu primi- tivement se réalise et. que l'édifice se dresse devant les yeux de tous. Ceux qui, ensuite, dans des temps éloignés, voient ce monument, s'imaginent que c'est l'ouvrage d'un seul règne. P. 208 Considérez, par exemple, ce que les historiens racontent relative- ment à la construction de la digue de Mareb^. On nous dit que celui qui la bâtit fut Saba, fils de Yachdjob; qu'il y conduisit soixante et dix rivières, et que la mort l'empêcha de terminer ce grand réservoir, qui fut achevé par les rois himyérites, ses successeurs. On nous fait de pareils récils au sujet de la construction de Carthage, de son aque- duc et des arches qui le soutiennent, et que l'on attribue à Ad; et il en est de même de la plupart des grands monuments (qui subsistent encore de nos jours). Nous avons d'ailleurs la démonstration de cette vérité dans les grands édifices qui s'élèvent sous nos yeux: un roi en trace le plan et en jette les premiers fondements; mais si, après lui, d'autres rois n'en continuent pas l'exécution, ces constructions restent inachevées et le projet formé ne s'accompfit pas.
' Littéral. « à un seul empire. » on peut consulter le premier volume de Pour l'bistoire de la digue de Mareb, l'Essai, etc. de M. Coussin de Perceval.
•2/iC^ PROLÉGOMÈNES Une autre preuve de celle vérité, ce sont les anciens édifices que des souverains ont vainement essayé de détruire, et cependant dé- truire est bien ])ius fiacile qu'édifier: détruire, c'est ramener les choses à leur état primitif, qui est le néant, tandis qu'édifier, c'est agir directement contre ce principe. Donc, si les forces de l'homme sont insuffisantes pour renverser certains édifices, bien que détruire ne soit pas une chose difficile, nous devons en conclure que les forces employées pour les fonder étaient énormes et que, par conséquent, ces monuments ne sont pas l'ouvrage d'un seul prince.
C'est ce qui est arrivé aux Arabes, relativement à l'Eïouan Kisra. Haroun er-Rechîd, ayant formé le projet de le détruire, envoya con- sulter à ce sujet Yahya Ibn Khaled (le Barmekide), qu'il retenait alors en prison. « Prince des croyants, lui fit dire Yahya, gardez-vous d'une pareille entreprise; laissez subsister ce monument; il sera un témoi- gnage de la puissance de vos aïeux, qui ont enlevé l'empire à une dy- nastie capable de construire un pareil édifice! » Er-Rechîd soupçonna que Yahya ne lui donnait pas cet avis sincèrement: « Il est jaloux de ménager la gloire des Perses, s'écria-t-il; par Allah! je renverserai ce p. 209. monument. » Ayant donc rassemblé un grand nombre d'ouvriers, il commença l'ouvrage de destruction: on l'attaqua à coups de pioche, on y appliqua le feu et l'on versa dessus du vinaigre. Voyant que tous ces moyens ne produisaient aucun résultat, et craignant la honte que cette tentative malheureuse pourrait lui attirer, il envoya de nouveau consulter Yahya et lui demander s'il fallait abandonner l'entreprise. «Ne vous en avisez pas, répondit Yahya, autrement on dira que le prince des croyants et le souverain des Arabes n'a pas pu renverser un édifice construit par les Perses. » Er-Rechîd reconnut sa méprise et renonça à détruire ce monument.
La même chose arriva à El-Mamoun, lorsqu'il entreprit de démo- lir les pyramides d'Egypte et qu'il rassembla des ouvriers pour cet objet: il ne put y réussir. On commença par faire une ouverture dans une des pyramides et l'on parvint jusqu'à un espace vide entre le mur extérieur et d'autres murs intérieurs. Voilà à quoi se borna la démolition. Le passage qu'on y pratiqua s'y voit encore, à ce qu'on dit. Quelques personnes prétendent qu'El-Mamoun troviva un trésor entre ces murs. Dieu seul sait ce qui en est.
Une chose de même genre se voit aussi relativement aux voûtes de la Malga, à Carthage. Lorsque les habitants de Tunis ont besoin de bonnes pierres pour leurs constructions, les ouvriers, trouvant celles dont ces voûtes sont formées préférables à toutes autres, emploient beaucoup dejours à démolir une partie de ce monument; mais à peine, après avoir sué sang et eau, en font-ils tomber un petit fragment; et cependant on rassemble beaucoup de monde pour ce travail, comme je l'ai vu plus d'une fois dans ma jeunesse. A Dieu appartient la tonte- puissance.
Sur les choses dont il faut tenir compte lorsqu'on fonde une ville, et sur les suites V. -i lo. que le défaut de prévoyance en celte matière peut avoir.
Les grandes villes sont des emplacements dans lesquels les peuples s'installent pour vivre à demeure fixe; ce qui a lieu lorsqu'ils ont atteint le but qu'ils avaient en vue, celui de jouir du bien-être et de satisfaire aux exigences du luxe. Ce désir de la tranquillité et du repos les porte à construire des habitations avec l'intention d'y rester. Or, puisque les villes doivent servir de lieux de résidence et de refuge, on doit faire attention (en les fondant) à ce que leur po- sition puisse garantir la communauté contre les attaques de l'en- nemi et faciliter l'arrivée des objets et commodités dont le peuple a besoin. Pour qu'une ville se trouve à l'abri de surprises, elle doit avoir une ceinture de murailles qui entoure tout le massif d'habita- tions, et occuper l'emplacement le plus facile à défendre qu'on puisse trouver. On doit la construire, soit sur la cime d'une montagne abrupte, soit sur une péninsule entourée de la mer ou d'un fleuve qu'on ne.satirait franchir qu'au moyen d'un pont de bateaux ou de pierre. De cette façon, elle sera très-forte et présentera de grandes difficultés aux tentatives d'un ennemi.
Pour qu'une ville soit garantie contre les influences délétères de 248 PROLÉGOMÈNES l'atmosphère, il faut la construire dans un endroit où l'air est pur et qui ne soit pas sujet à des maladies. Si l'air y est dormant et de mau- vaise qualité, ou si la ville est située dans le voisinage d'eaux corrom- pues, d'exhalaisons fétides ou de marais insalubres, l'infection des environs s'y introduira promptement et donnera des maladies à tous les êtres vivants que cette ville renferme. Cela est un fait que l'on peut remarquer tous les jours. Les villes que l'on a construites sans avoir eu égard à la qualité de l'air sont exposées à des maladies très- fréquentes. La ville de Cabès, située dans le Djerîd de l'Ifrikiya, pro- vince maghrébine, est très-remarquable sous ce rapport. Les habi- tants et les étrangers qui s'y rendent n'échappent guère à des fièvres p. 211. pestilentielles, malgré toutes leurs précautions. On dit que l'insalu- brité de cette ville a commencé dans les temps modernes et qu'aupa- ravant elle n'était pas malsaine. El-Bekri rapporte que ce changement ■ eut lieu parce qu'en creusant la terre on avait trouvé un vase de cuivre scellé avec du plomb; on brisa le sceau, et le vase laissa échapper une fumée qui monta dans les airs et se dissipa: dès lors commencèrent les fièvres qui ont depuis affligé la ville. Cet auteur veut donner à entendre que le vase renfermait un tahsman fabriqué pour écarter les épidémies, que l'influence de ce talisman disparut avec lui et que l'infection et l'épidémie reprirent leur cours. C'est là une histoire dans le genre de celles ([ui ont cours parmi les gens du peuple et qui sont conformes à leurs opinions mal fondées. El-Bekri n'avait pas une instruction assez solide, une intelligence assez éclairée pour rejeter ce conte ou pour en remarquer l'absurdité; aussi l'a-t-il donné tel qu'il l'avait entendu'.
' Voici le passage d'El-Bekri:« Les ha- chez nous pour la première fois.» (Dé- bitants racontent que leur territoire s'était cription de l'Afrique septentrionale, page 46 distingué par la salubrité de son air, jus- du tirage à part.) On voit qu'Ibn Khal- qu'à ce qu'on y eût découvert un talisman donna cité ce passage de mémoire, en sous lequel on croyait trouver un trésor. y ajoutant un trait tiré des Mille et une On fit des fouilles à cet endroit, et l'on re- Nuits, et qu'il a censuré El-Bekri injus- tira de l'excavation une terre poudreuse. tement. En effet, celui-ci ne rapporte l'his- Ce fut alors, disent-ils, que la peste éclata toire que comme un on dit.
D'IBN KHÂLDOUN. 249 D'IBN KHÂLDOUN. 249 Pour mellre le lecteur' à même de reconnaître la véritable cause de (ces maladies), nous lui ferons observer que c'est ordinairement la stagnation des vapeurs méphitiques qui les rend nuisibles aux corps animés et aptes à causer des fièvres. Si, au contraire, des courants d'air viennent traverser ces vapeurs et les disperser à droite et à jijauche, cela affaiblira leur qualité infecte ainsi que leur influence délétère sur les êtres animés. Dans une ville qui renferme un grand nombre d'habitants et dont la population est toujours en mouvement, l'atmosphère subit nécessairement des ondulations qui produisent des courants d'air assez forts pour traverser les amas de vapeurs dor- mantes, les remuer et les tenir dans un état d'agitation. Mais, si la ville ne possède que peu d'habitants, ces vapeurs, n'ayant rien qui les agite, restent immobiles, se corrompent au dernier point et de- viennent extrêmement dangereuses.
A l'époque où toute la province d'Ifrîkiya était en pleine culture, la foule d'habitants dont elle regorgeait tenait l'atmosphère dans un mouvement continuel, ce qui contribuait à faire onduler ces vapeurs, P. ai à les agiter et à rendre très-léger le mal qu'elles pouvaient causer. Dans ce temps-là, l'air se corrompait rarement en Ifrîkiya et les épi- démies n'étaient pas fréquentes; mais lorsqu'elle eut perdu une grande partie de sa population, l'air resta stationnaire et s'altéra par le con- tact des eaux stagnantes. Dès lors la corruption de l'air fit de grands progrès, et les maladies devinrent très-fréquentes. Voilà la cause (qui rend les pays malsains^).
Nous avons vu le fait contraire se produire dans certaines villes qu'on avait fondées sans qu'on se fût préoccupé de la qualité de l'air. Les habitants y étaient d'abord peu nombreux et les maladies très- communes; mais, avec l'accroissement de la population, tout cela a changé. Il en est ainsi de la Ville -Neuve, quartier de Fez, qui est maintenant siège de l'empire^. On trouve plusieurs autres villes esl bâtie sur la rivière de Fez, à la distance d'environ quinze cents mètres del'ancienne ville, du côté du sud-ouest. Elle fut fondée, 3a 250 PROLÉGOMÈNES qui sont dans le même cas. Que le lecteur prenne nos observations en considération, et il en reconnaîtra la justesse. [L'air de Cahès a perdu ses mauvaises qualités^ depuis que le sultan de Tunis mit le siège devant cette ville et fit abattre la forêt de dattiers qui fentourait. Cela dégagea un côté de la ville, et permit aux vents de traverser fair des environs et de le mettre en mouvement. Dès lors finfection a disparu 2. Dieu tourne les choses à son gré.]
Afin de faciliter aux citadins la jouissance des commodités de la vie, il faut faire attention à plusieurs choses, eL, en premier lieu, à l'eau. Donc' la ville doit être placée auprès d'une rivière ou se trouver dans le voisinage de plusieurs sources pures et abondantes. L'eau est une chose de première nécessité, et sa proximité épargne beaucoup de peine aux habitants quand ils en ont besoin, C'est un grand avantage pour le public que d'avoir de feau à sa portée. Les environs de la ville doivent offrir de bons pâturages: chaque maître de maison élèvera certainement chez lui des animaux domestiques, pour la propagation, ou pour avoir du lait, ou pour s'en servir comme montures. Ces animaux ne sauraient se passer de pâturages, et, s'il s'en trouve de bons dans le voisinage de la ville, cela est très-com- mode pour les habitants et leur épargne la peine de conduire leurs I'. 2i3. troupeaux à de grandes distances. On doit aussi faire attention à ce l'an 1276 de notre ère, par le sultan mé- rinide Abou Youçof Yacoub. (Voyez His- toire des Berbers, t. IV, p. 84.)
' Ce passage ne se trouve pas dans l'é- dition de Boulac ni dan» les manuscrits CetD.
' Ce fut en l'an 781 (1379 de J. C.) que le sultan hafside, Abou '1-Abbas II, fils de l'émir Abon Abd Allah, d petil-fds du sultan Abou Yahya Abou Bekr, assiégea la ville de Cabès. • Il commença ses opé- rations, dit Ibn Kbaldoun dans son His- toire des Berbers, t. III, p. ii3, par dé- vaster les environs de la ville et occuper les positions qui devaient en faciliter lal- taque. Les forêts de dattiers furent abat- tues par son ordre, de sorte qu'un vaste territoire, que recouvrait un bois épais, fut mis entièrement à nu. 11 en résulta que l'air y circula librement, et qu'une loca- lité rendue malsaine par l'ombrage épais des arbres et par la décomposition des matières végétales fut parfaitement assai- nie. Ainsi urt acte de sévérité devint une bénédiction de Dieu, de même que cer- taines maladies rétablissent la santé du corps.
L'édition de Boulac porte (jLj.
D'IBN KHALDOUN.
251 qu'il y ail des terres susceptibles de culture (auprès de la ville): les céréales forment la nourriture fondamentale (des hommes et des ani- maux), et, s'il y a des champs labourables aux environs de la ville, cela facilite beaucoup les travaux agricoles et le transport des grains. I.a ville doit se trouver à la portée d'une forêt où l'on puisse se procurer du bois à brûler et des poutres pour les bâtiments. Le bois est une denrée dont tout le monde a besoin; il en faut pour le chauf- fage, et l'on ne saurait se passer de planches pour former les toits des maisons; d'ailleurs beaucoup d'ustensiles de première nécessité se font avec du bois. La proximité de la mer est encore à rechercher si l'on veut tirer des pays lointains les denrées de luxe dont on a besoin; mais ceci n'est pas une condition aussi importante que la première. Au reste, toutes ces conditions se modifient selon la nécessité des choses et les besoins des habitants.
Les fondateurs des villes ont négligé quelquefois les emplacements que la nature <les lieux leur désignait; ne pensant qu'à certains avan- tages de position, qui paraissaient à eux ou à leur peuple de la pre- mière importance, ils ne se préoccupèrent nullement des besoins de la postérité. C'est ainsi que firent les Arabes dans les premiers temps de l'islamisme, lorsqu'ils fondèrent des villes dans l'Irac, dans le Hidjaz ' et en Ifrîkiya. Dans le choix des emplacements, ils ne cher- chaient que ce qui leur paraissait le plus essentiel, c'est-à-dire des pâturages où leurs chameaux trouveraient les arbustes et les eaux, saumâtres qui leur convenaient; ils ne songeaient pas à la nécessité d'avoir auprès de leur ville de l'eau douce, des champs labourables, des bois et des pâturages qui conviendraient aux animaux ongulés et autres. Ce fut ainsi qu'on fonda Cairouan, Koufa, Basra, Sidjilmessa et d'autres villes du môme caractère; et, comme on n'y avait tenu aucun compte des avantages naturels (que l'emplacement d'une ville doit offrir), elles dépérirent très-rapidement.
Dans les contrées maritimes, toute ville que l'on construit près ' Les Arabes ne fondèrent aucune ville dans le Hidjaz après la promulgation de l'islamisme.
32.
252 PROLÉGOMÈNES du bord de la mer doit être située sur une haute colline ou avoir dans le voisinage plusieurs peuplades qui puissent lui porter secours dans le cas où elle serait attaquée à l'improvisle. Une ville maritime P. 211. qui n'a pas dans les environs une nombreuse population composée de tribus animées toutes d'un fort esprit de corps et qui n'est pas située sur une colline d'accès difticile, est très-exposée à être sur- prise dans une attaque de nuit. L'ennemi peut y aborder facilement au moyen de sa flotte, et y faire de grands dégâts, sachant bien que la ville ne sera pas secourue, et que les habitants, accoutumés à vivre dans l'aisance, sont devenus incapables de se protéger eux-mêmes et ne peuvent plus être comptés pour des hommes de guerre. Telles sont les villes d'Alexandrie en Orient, et de Tripoli, de Bône et de Salé en Occident. Mais si la ville a dans les environs des tribus ou peuplades qu'elle puisse rassembler promptement et faire venir à son secours, ou si les chemins par lesquels on y arrive offrent des obsta- cles à la marche d'un ennemi, ce qui a lieu quand elle est bâtie sur le flanc ou la cime d'une montagne, elle est à l'abri d'attaques: l'en- nemi renoncerait même à l'espoir de la surprendre, sachant les difllcultés que le terrain opposerait à sa marche, et assuré que la ville recevrait de prompts secours. Tel est le cas de Ceuta, de Bougie et de la ville de Collo, toute petite qu'elle est.
Le lecteur, ayant bien considéré nos observations, comprendra , pourquoi, depuis le temps des Abbacides, on a spécialement désigné la ville d'Alexandrie par le titre de la Frontière, bien que l'autorité de ces princes s'étendît sur des contrées situées plus loin, du côté de Barca et de Tlfrîkiya. On l'a fait parce qu'on savait que cette ville, étant bâtie dans un pays plat, serait très-exposée' à des attaques du côté de la mer. Ce fut probablement à cause de la situation d'Alexan- drie et de Tripoli qxie ces villes ont été surprises plusieurs fois par fennemi dans les temps islamiques.
D'IBN KHALDOUN. 253 Quels sonl les mosquées et les temples les plus illustres de l'univers. P. 21 5.
Dieu, que son nom soit exailé! fit choix de certains endroits de ia terre afin de les ennoblir d'une manière spéciale et d'en faire des lieux de dévotion, où ses adorateurs recevraient une double récom- pense, une large rétribution. 11 nous l'a appris lui-même par la bouche de ses envoyés et de ses prophètes; (il a favorisé ces lieux) afin de donner à ses serviteurs une marque de sa bonté et de leur' facihter la voie du salut. Les trois mosquées de la Mecque, de Médine et de Beït el-Macdis (la demeure de la sainteté, Jérusalem), sont'les lieux les plus nobles de la terre, ainsi que cela est constaté par les deux Sahîhs. (Le temple de) la Mecque fut la maison d'Abraham: Dieu lui ordonna de la bâtir et de sommer les hommes de s'y rendre en pè- lerinage. Abraham construisit ia maison (sainte) avec l'aide de son fils Ismaël, ainsi que cela est raconté dans le Coran^. Il exécuta à cet égard l'ordre de Dieu. Ismaël et Agar demeurèrent à la Mecque jus- qu'à leur mort, et plusieurs Djoihémides s'y établirent avec eux. On les enterra tous les deux dans le Hidjr^, endroit qui faisait partie de cette maison. Jérusalem fut la demeure de David et de Salomon, auxquels Dieu donna l'ordre d'y construire une mosquée (ou lieu de prière) et d'y ériger les bâtiments du temple. Aux alentours sont enterrés un grand nombre de prophètes, descendants d'Isaac. Médine est la ville qui servit de retraite à notre prophète. Dieu lui ordonna de s'y retirer, d'y établir la religion musulmane et de la répandre de là au loin. Il y bâtit la Mesdjid el-IIaram (la mosquée inviolable), et ce fut dans le sol de cet édifice qu'on creusa son noble tombeau. Ces trois mosquées sont les objets qui réjouissent le plus les yeux des musulmans, qui attirent leurs cœurs et qui servent d'asile à la religion. Les traditions au sujet de leur prééminence et des récom- penses plusieurs fois redoublées qui seront accordées à ceux qui ' Pour Aj, lisez AJ. C, D, ni dans l'édition de Boulac. — ' Le * Coran, sour. ii, vers. 121. Le mol lecteur trouvera ci -après, p. 267, la des- (SnJojJi ne se trouve ni dans les manuscrits criplion du Hîdjr.
â54 PROLEGOMENES s'établiront dans leur voisinage et qui y feront la prière sont très- nombreuses' et bien connues. Nous allons donner quelques indica- i6. tions touchant la fondation de ces trois mosquées et la série d'évé- nements qui amena la manifestation complète de leur excellence aux yeux du monde.
Quant à l'origine (du temple) de la Mecque, on dit qu'Adam le construisit vis-à-vis à'El-Beït cl-Mâmour'^, et que le déluge le ren- versa. Il ne nous est cependant parvenu aucune tradition authentique et digne de foi qui puisse justifier cette opinion. On l'a empruntée à un verseî du Coran qui semble la favoriser et qui est ainsi conçu: « Et quand Abraham éleva les fondements de la maison (sainte) avec (l'aide d')IsmaëP. « Ensuite Dieu envoya Abraham, dont on connaît l'histoire, ainsi que celle de sa femme Sai-a, qui portait une si vive jalousie à Agar. Dieu révéla alors à Abraham l'ordre de se séparer d'Agar et de l'éloigner, elle et son filsismaël, jusqu'à Faran, c'est-à- dire aux montagnes de la Mecque, dans le pays situé derrière la Syrie et la ville d'Aila. Arrivée à l'endroit où la maison (sainte) devait s'éle- ver (plus tard), Agar éprouva une grande soif, et Dieu, dans sa bonté fit en sorte que l'eau jaillit du (puits de) Zemzem*, et qu'une cara- vane, composée de Djorhémides, passa auprès d'elle et de son fils, et leur fournit des montures. Ces voyageurs s'établirent à côté d'eux, aux environs du Zemzem, ainsi que cela est exposé en son lieu ' El-Beït el-Mamour «la maison fré- quentée, » fut construite dans le ciel avant la création d'Adam; les anges accomplis- saient la cérémonie des tournées sacrées au- tour de cet édiûce, ainsi que le font main- tenant les hommes autour de la Caaba ou temple de la Mecque. Quand Adam se mit à construire la Caaba, Dieu fit descendre le Beït el-Mâmour pour lui servir de modèle, et, l'ouvrage terminé, il le fit remonter au ciel. Tdie est la tradition musulmane.
' Coran, sour. ii, vers. lai. Il faut insérer le mot JoycUkL dans le texte arabe après le mot c>^i. Les manuscrits des Prolégomènes et le texte du Coran exigent cette correction.
* Au lieu de cette phrase, les manus- crits C, D et l'édition de Boulac portent: « Dieu lui révéla l'ordre de laisser dans le désert son fils Ismaël et Agar, mère de ce- lui-ci. Il les déposa, en conséquence, sur l'emplacement de la maison (sainte) et les quitta. Alors Dieu, dans sa bonté, fit en sorte, etc.» L'édition de Paris donne en note le texte de ce passage.
D'IBN RHALDOUN.
255 et place '. Ismaël construisit une maison sur l'emplacement de la Caaba, qui devait lui servir de résidence, et l'entoura d'une clôture de doani '^, dans l'intérieur de laquelle il parquait ses troupeaux. Abraham vint plusieurs fois de la Syrie pour voir son fds, et, lors de sa der- nière visite, il reçut de Dieu l'ordre de bâtir la Caaba dans ce clos. Il consti'uisit cet édifice avec l'aide de son fds Ismaël, et somma alors tous les hommes de venir y faire le pèlerinage'. Ismaël continua à demeurer dans cette maison, et, lorsque sa mère Agar fut morte, il l'y enterra. Dès lors il resta au service de la (Caaba) jusqu'à ce que Dieu lui enlevât la vie. Il fut enterré à côté de sa mère. Ses Gis, se- condés par leurs oncles maternels, les Djorbémides, continuèrent à avoir soin de la maison (sainte). Les Araalécites remplacèrent ensuite les Djorbémides dans ce service*, et les choses continuèrent long-' temps dans cet état. On y venait des diverses parties du monde: P. a 17. tous les peuples de l'univers^ s'y rendaient, non-seulement les des- cendants d'Ismaël, mais aussi les hommes des autres races'', tant ceux qui demeuraient dans les contrées lointaines que ceux qui ha- bitaient les pays voisins. On rapporte que les Tobba (rois du Yémen) allaient en pèlerinage à la maison (sainte) et lui témoignaient une grande vénération; on dit aussi qu'un de ces princes [nommé Kiar Asaad Abou Koub^] revêtit la Caaba d'un voile et d'étoiles rayées ' Notre auteur a réuni dans son His- toire antéislamite toutes les notions que les musulmans possèdent au sujet d'Abra- ham, d'Ismaël et d'Agar.
' Doum est le nom arabe du palmier à éventail, ou palmier nain, le chamœrops Immilis des botanistes.
^ Voyez, sur cette légende, l'Essai sur l'histoire des Arabes de M. Caussin de Per- ceval, t. I, p. 17a.
'.Selon Cotb ed-dîn en-Nehrewali, dans son Histoire de la Mecque (p- 4i du texte arabe publié par M. Wûstenfeld), la mai- son sainte, reconstruite par les Djorbémides, fut détruite, et les Amalécites de la Mecque la rebâtirent de nouveau. Il cite, pour ses autorités, Masoudi, El-Azraki et une tradition qui remonte à Ali Ibn Abi Taleb.
' Les mots ^ if)^^ "^ *'^ liouvenl ni dans les mss.C et D, ni dans l'édition de Boulac.
° Cette phrase oHre encore un exemple de la construction assez singulière que j'ai déjà signalée dans la première partie, p. 386, noie 2.
' Il faut lire ^Lj-j', Tibban, a la place de y^^, Kiar, et <->yi, Kéreb, à la place 256 PROLEGOMENES (comme cela s'est toujours pratiqué depuis). Il donna aussi l'ordre de la purifier et y apposa une serrure •. On rapporte que les Perses s'y rendaient en pèlerinage et y laissaient des offrandes, parmi les- quelles, dit-on, furent les deux gazelles d'or qu'Abd el-Mottaleb^ retrouva lorsqu'il fit déblayer le puits de Zemzem '. Les Djorhémides succédèrent aux enfants d'Ismaël dans la garde de laCaaba\ ayant hé- rité celte charge de leurs oncles maternels, et la conservèrent jusqu'à ce qu'elle leur fût enlevée par les Khozâa, tribu qui l'exerça ensuite pendant im temps considérable. La postérité d'Ismaël, étant devenue très-nombreuse, se propagea au loin et se divisa en plusieurs bran- ches, dont une formait la tribu de Kinana. Celle-ci produisit les Coreïchides et autres familles. Comme les Khozâa remplissaient très- mal les fonctions dont ils s'étaient chargés, les Coreïchides, qui eurent alors pour chef Cosaï Ibn Kilab, leur enlevèrent le droit de garder la maison (sainte) et les en dépossédèrent. Cosaï rebâtit la maison, et y mit un toit fait avec du bois de doum et (recouvert) de feuilles de dattier. (Le poëte) El-Acha^ a dit (à ce sujet):