Comme les habitudes du luxe ne cessent d'augmenter, et que ses exigences deviennent de plus en plus nombreuses, on invente, pour y satisfaire, de nouveaux arts, dont les produits ont une grande valeur. Cela augmente de plusieurs fois les bénéfices obtenus par les ha- bitants de la ville, et fait que les produits des arts qu'ils cultivent sont encore plus recherchés qu'auparavant. La même chose se repro- duit à chaque nouvel accroissement de la population, par la raison que les arts nouvellement introduits servent uniquement à satisfaire aux exigences du luxe et de la richesse, à la différence des arts primitifs, qui s'exerçaient dans le but d'obtenir les denrées qui font vivre.
La ville qui en surpasse une autre d'un seul degré, en ce qui regarde le nombre de sa population, la surpasse encore en plusieurs points: on y gagne davantage, l'aisance et les habitudes de luxe y sont plus répandues. Plus la population de la ville est grande, plus est grand le luxe des habitants, et plus les gens de chaque profession sur- passent en ce point ceux des villes qui possèdent une population moins nombreuse. 11 en est ainsi sur toute la ligne: la différence est marquée, même de cadi à cadi, de négociant à négociant, d'artisan à artisan, d'homme de marché à homme de marché, d'émir à émir et de soldat de police à soldat de police. Comparez, par exemple, l'état des habitants de Fez avec celui des habitants d'autres villes, telles que Bougie, Tlemcen et Ceuta: vous reconnaîtrez que cette différence existe pour toutes les classes en général et pour chaque classe en particulier. Ainsi le cadi de Fez jouit d'une plus grande aisance que celui de Tlemcen, et il en est encore ainsi des autres classes. On reconnaît toujours le même fait quand on compare Tlemcen avec Oran et Alger, et celles-ci avec d'autres villes qui leur sont inférieures P.
23n 280 ' PROLÉGOMÈNES en population; et, si l'on continue ce rapprochement en descendant jusqu'aux simples hameaux, où les habitants travaillent uniquement à se procurer les moyens de vivre, sans pouvoir toujours y réussir, ces différences se font encore remarquer. Elles ont pour cause celles qui existent entre les quantités des produits industriels foiu-nies par ces villes. Chaque ville peut être regardée comme un marciié où ces produits s'écoulent. Or, dans chaque marché, les dépenses faites sont en proportion de son importance; ainsi les recettes du cadi de Fez suffisent à ses dépenses, et il en est de même pour le cadi de Tiemcen. Plus les recettes et les dépenses sont fortes dans une ville, plus les richesses y sont abondantes. Il en est ainsi à Fez, parce que les produits s'écoulent rapidement pour satisfaire aux demandes du luxe; aussi cette ville est-elle dans un état très-prospère. A Cran, à Constantine, à Alger et à Biskera, l'on peut remarquer (la même pro- portion entre les dépenses et l'importance de la ville); et cela se revoit partout, jusqu'à ce qu'on descende aux bourgades, dont les produits ne suffisent pas aux besoins de la population, parce qu'elles appartiennent à la catégorie des villages et hameaux. Voilà pourquoi nous trouvons' les habitants des petites villes dans un état peu aisé et presque aussi pauvres les uns que les autres. En effet, les pro- duits du travail ne suffisent pas, dans ces localités, aux besoins des habitants; aussi ne possèdent-ils pas une surabondance de produits qu'ils puissent amasser en vue du gain, et dont ils puissent tirer des bénéfices. Cela fait qu'à quelques exceptions près ils sont mal à leur aise et dans la misère. Le principe que nous avons exposé se re- connaît encore quand on regarde l'état des pauvres et des mendiants. Dans la ville de Fez, ces gens sont dans une position bien meilleure que celle des mendiants de Tiemcen et d'Oran. J'ai vu, dans cette première ville, des pauvres qui, au jour de la fêle du sacrifice^, demandaient la huitième partie de chaque victime; ils exigeaient même des choses de luxe, de la viande, du beurre, le prêt des cui- ' La particule L« est oxplélive. — ^ Le i o du mois de dhou '1-hiddja.
D'IBN KHALDOUN. 281 sines, de vêlements et d'ustensiles domestiques, tels que cribles et p. ass. vases. Si l'un de ces gens faisait une pareille demande à Tlemcen ou à Oran, il serait repoussé avec une verte réprimande. J'ai appris que, de nos jours, les habitants de Misr (le vieux Caire) et d'El-Cahera (le nouveau Caire) possèdent de grandes richesses, et qu'ils ont des habitudes de luxe telles que l'observateur en est rempli d'étonnement; aussi beaucoup de pauvres gens quitteraient volontiers le Maghreb s'ils pouvaient se rendre au Caire. Ils ont entendu dire que, dans celte capitale, l'aisance est plus grande que partout ailleurs, et les gens du commun s'imaginent que cela a pour cause la surabondance de richesses dans celte localité, que tout le monde a un trésor chez lui, et qu'on s'y montre plus généreux et plus charitable que dans aucun autre endroit. Mais il n'en est pas ainsi: l'aisance qui règne dans les deux Caires tient à un fait que le lecteur connaît maintenant, savoir, que la population de ces villes est bien plus grande que celle des villes qui nous sont voisines, et que cela procure aux habitants le bien-être dont ils jouissent. Au reste, dans tontes les villes, les dé- penses des habitants se règlent d'après leurs revenus; si les revenus sont grands, les dépenses le seront aussi, et vice versa. Si les revenus et les dépenses sont très-considérables, les habitants vivent dans une grande aisance et la ville tend à s'agrandir. Quand vous entendez parler de (villes où tout le monde est à son aise), vous ne devez pas regarder cela comme un mensonge; vous vous rappellerez que la grandeur de la population est une source de vastes profils, et que ceux-ci fournissent les moyens de satisfaire, avec prodigalité même, aux demandes de chaque solliciteur. Un autre exemple des effets dvi bien-être d'une population nous est offert par le nombre d'animaux non domestiques qui fréquentent les maisons d'une ville; on peut re- marquer qu'ils sont farouches dans le voisinage d'une maison et fa- miliers dans le voisinage d'une autre. Voici l'explication de ce fait: chez les gens riches, qui tiennent une bonne table, beaucoup de grains et de miettes se répandent par terre dans la cour et dans les basses-cours; les fourmis et autres animaux rampants y arrivent en 282 PROLEGOMENES foule pour les ramasser; [les grillons abondent dans toutes les cre- p. aSg. vasses; les chats viennent s'installer dans ces maisons] ' et des bandes d'oiseaux voltigent alentour et ne se retirent qu'après s'êire rempli les jabots, avoir assouvi leur faim et étancbé leur soif. Chez les pauvres et les indigents, dont les moyens sont très-limités, on ne voit pas d'in- sectes ramper dans les cours, ni d'oiseaux y arriver à tire-d'aile, ni de souris installées dans les trous, ni même de chats. Un poëte a dit: Les oiseaux descendent là où il y a des grains à ramasser, et ils fréquentent les maisons des hommes généreux.
On reconnaît là encore une de ces voies secrètes par lesquelles agit le Seigneur: la présence d'une foule d'animaux indique l'exis- tence d'une foule d'hommes, et les miettes qui tombent des tables montrent que ces hommes ont du superflu, qu'ils vivent dans le luxe, qu'ils font de grandes dépenses et prodiguent même leur ar- gent; en eflet, ils peuvent le faire, parce qu'ils ont toujours de quoi le remplacer. On voit par ce qui précède que l'aisance d'une popu- , lation et le bien-être dont elle jouit résultent de son nombre. Dieu seul peut se passer de toutes les créatures. [Coran, sour. m, vers. 92.)
Sur les prix (des denrées et des marchandises) dans les villes.
Dans les marchés se trouvent les choses qui sont nécessaires aux hommes; d'abord, celles qui leur sont indispensables et qui servent à l'alimentation, comme le blé, l'orge^ et les productions analogues, telles que légumes, pois chiches, pois verts et autres grains alimen- taires, ainsi que les plantes employées comme assaisonnement, telles que l'oignon, l'ail et autres herbes du même genre. Ensuite on trouve les choses d'une nécessité secondaire et celles qui sont de luxe, telles que les condiments, les fruits, les vêtements, les ustensiles de ménage, les harnais, les produits de divers arts et les matériaux de ' Ce paragraphe n'existe pas dans l'é- les manuscrits C et D et dans l'édition de dition de Boulac ni dans les manuscrits Boulac. A la place de Lv^Li-*-*, on y lit C et D. Ls!>Ljut-o, leçon qu'il faul accueillir si l'on L'équivalenidumotorjemanquedans supprime le mol _ D'IBN KHALDOUN. 283 construction '. Si la ville est grande et renferme une nombreuse po- pulation, les denrées alimentaires de première nécessité, et tout ce qui rentre dans cette catégorie, y sont à bon marché; mais celles qui sont de luxe, telles que les condiments et les autres choses du même genre, celles-là sont chères. Il en est autrement des villes qui possèdent peu d'habitants et qui ne jouissent pas d'une grande pros- périté. En voici la raison: les grains sont indispensables pour la p. 240. nourriture de l'homme; aussi chaque individu a bien des motils^ pour chercher à s'en procurer; personne ne voudrait laisser sa maison sans un approvisionnement qui suffise à sa subsistance pendant un mois ou un an. Donc la majeure partie des habitants, sinon tous, s'occupent de la provision des grains, et ceux qui demeurent dans les environs de la ville font de même. Cela ne manque pas d'avoir lieu. Or chacun fait provision d'une quantité de grains bien au-dessus de ses besoins et de ceux de sa famille, quantité qui suffirait à un grand nombre d'habitants de celte localité. Il est donc certain qu'on se procurera beaucoup plus de grains que la nourriture de la popu- lation ne l'exige. Les céréales y seront donc à bon marché, excepté dans les années où des influences atmosphériques nuiront à leur production, et si les habitants, dans la crainte d'un tel malheur, n'en achetaient pas d'avance, les grains se donneraient pour rien et sans aucun échange ^ puisque la quantité de blé est d'autant plus grande que la population est plus nombreuse. Quant aux denrées telles que condiments, fruits et autres choses de cette nature, le besoin n'en est pas si général et leur production n'exige pas le tra- vail de toute la population, ni même de la majeure partie. Si la ville est grande et renferme beaucoup d'habitants, de sorte que les exi- gences de luxe soient très-nombreuses, ces commodités seront beau- coup demandées, et chacun tâchera de s'en procurer autant que ses moyens le lui permettront. La quantité qui en existe dans la ville ' L'auleur dit, tlaus son style vague et ' LiUéral. «ils seraient donnés sans pri\ incorrect; « autres arts et édifices. » et sans retour. '■ 36.
284 PROLÉGOMÈNES deviendra tout à fait insuffisante; les acheteurs seront nombreux et la denrée sera très-rare. Alors on se fera concurrence', on luttera à l'envi pour s'en procurer, et les personnes cpii vivent dans l'aisance et dans le luxe, ayant plus besoin de ces choses que le reste des habitants, les achèteront plusieurs fois leur valeur. Voilà la cause de renchérissement.
Passons aux arts: leurs produits sont chers dans les villes très- P. 2^1. peuplées, et cela pour trois raisons, i" les nombreuses demandes, conséquence du luxe qui règne dans la ville et qui est toujours en rapport avec la grandeur de la population; 2° les hautes prétentions des ouvriers, qui n'aiment pas à travailler ni à se fatiguer tant que l'abondance des denrées alimentaires qui existent dans la ville leur permet de se nourrir à peu de frais; 3° le grand nombre d'individus qui vivent dans l'aisance et qui, ayant besoin que d'autres travaillent pour eux, louent les services des gens de divers métiers. Pour ces raisons, les artisans reçoivent d'eux bien au delà de la valeur réelle de leurs ouvrages; on lutte à l'envi avec ses concurrents, afin de s'approprier les produits du travail, et de là résulte que les ouvriers et les artisans deviennent très-exigeants et mettent un haut prix à leurs services. Cela absorbe une grande partie des ressources que pos- sèdent les habitants de la ville.
Dans les petites villes, dont la population est peu nombreuse, les denrées alimentaires sont rares, parce qu'il n'y a pas assez de tra- vailleurs et parce que la crainte de la disette porte les habitants à accaparer tous les grains qu'ils peuvent se procurer. Cela amène la rareté des grains (au marché) et les rend très-chers pour ceux qui désirent en acheter. Quant aux denrées d'une nécessité secondaire, la demande est beaucoup moins forte, parce que les habitants sont peu nombreux et ne se trouvent pas assez à leur aise; aussi ces den- rées sont-elles peu recherchées chez eux et se vendent à bon marché.
D'ailleurs les vendeurs, en établissant les prix des grains, tiennent Pour D'IBN KHALDOUN. 285 compte des droits et des impôts qu'on prélève sur eux dans les mar- chés et aux portes de la ville, au nom du sultan; ils n'oublient pas non plus la taxe imposée par les percepteurs sur tout ce qui se vend, et appliquée par eux à leur propre usage. Voilà pourquoi les prix sont plus élevés' dans les villes que dans les campagnes, où les im- pôts et autres droits n'existent pas ou sont peu considérables. Il n'en est pas ainsi dans les villes: (les impôts sont lourds,) surtout à l'é- poque où la dynastie régnante penche vers sa chute.
En établissant les prix des denrées alimentaires, on est obligé de tenir compte des soins particuliers que peut exiger la culture: cela P. 212. a lieu en ce moment surtout en Espagne. Les habitants de ce pays, s'étant laissé enlever leurs bonnes terres et leurs provinces fertiles par les chrétiens, se virent refoulés vers le littoral et repoussés dans des contrées très-accidentées, qui sont impropres à l'agriculture et peu favorables à la végétation, lis se sont alors trouvés obligés de don- ner beaucoup de soins à la culture de leurs terres, afin d'en obtenir des récoltes passables. Des travaux de cette nature entraînent beau- coup de frais et exigent l'emploi de divers accessoires dont quelques- ims, comme le fumier, par exemple, sont assez coûteux. Les frais de culture sont donc très-élevés chez les musulmans de l'Espagne et comptent nécessairement dans le prix de vente. Voilà pourquoi la cherté règne dans cette partie du territoire espagnol, depuis que les chrétiens ont forcé les habitants à reculer vers le littoral.
Quand les hommes parlent de félévation des prix en Espagne, ils l'attribuent à la rareté des vivres et des grains; mais en cela ils se trompent, car, de tous les peuples du monde, les Espagnols sont les plus industrieux et les plus habiles. Tout le monde chez eux, depuis le sultan jusqu'à fhomme du peuple, possède une ferme ou un champ qu'il fait valoir. Les seules exceptions sont les artisans, les hommes de peine et les gens nouvellement venus dans le pays avec l'intention d'y faire la guerre sainte ^. Le sultan assigne même à 286 PROLÉGOMÈNES ces volontaires, à titre de solde et de subsistance (aoula), des terres qui peuvent les alimenter, eux. et leurs chevaux. Mais la vraie cause de la cherté des grains chez les musulmans espagnols est celle que nous venons d'indiquer. 11 en est bien autrement dans le pays des Berbers: la végétation y est vigoureuse, le sol est fertile et n'exige aucun apprêt dispendieux; les terres cultivées sont très-nombreuses et tout le monde en possède. De là il résulte que les vivres y sont à bas prix. Dieu règle les vicissitudes des nuits et des jours.
P. 2(1 3. Les gens de la campagne ne sont pas assez riches pour habiter les villes ' qui possèdent une nombreuse population.
Dans les villes qui renferment une nombreuse population, le luxe est très-grand, ainsi que nous l'avons déjà exposé, et, pour cette rai- son, les habitants se sont créé beaucoup de besoins (factices), dont le nombre s'accroît toujours à cause des fréquentes tentations qui s'y olïrent. Ces besoins deviennent (pour eux) des nécessités (auxquelles il faut absolument satisfaire). Ajoutez à cela que tous les produits de l'industrie y sont chers et même les simples commodités de la vie. Cela a pour cause, d'abord, l'empressement que l'on met à les re- chercher, empressement qui résulte de l'influence du luxe, et, en- suite, le poids des impôts que le souverain fait prélever dans les mar- chés et dont il frappe tous les objets mis en vente. L'effet s'en fait sentir^ dans les prix des marchandises, des vivres et des produits du travail, et ajoute beaucoup à leur cherté. Il en résulte que les habi- tants^ de la ville sont obligés de faire des dépenses plus ou moins fortes, selon la grandeur de la population. Ils ont besoin de beau- coup d'argent pour suffire à leurs déboursés, qui sont très-considé- rables, puisqu'ils doivent pourvoir à leurs propres besoins et à ceux de leur famille, se procurer les choses nécessaires à l'existence et faire face à bien d'autres charges. Or l'habitant de là campagne n'a pas un grand revenu, parce que, dans le heu où il demeure, les marchés D'IBN KHALDOUN. 287 D'IBN KHALDOUN. 287 n'offrent pas un grand écoulement aux produits de son travail, seules matières avec lesquelles il peut gagner quelque chose. Pour lui, point de profits à faire, point d'argent à thésauriser; aussi peut-il diffici- lement séjourner dans une grande ville, où les besoins sont si nom- breux et où les choses, même de première nécessité, sont chères. Tant qu'il reste à la campagne, il peut suiBre à ses besoins au moyen d'une faible portion des produits qu'il doit à son travail, car il n'a pas de charges à supporter, pas d'habitudes de luxe à satisfaire. Il n'a donc pas besoin d'argent; mais, s'il désire vivre dans une ville et y fixer son séjour, il laissera bientôt apercevoir combien les moyens lui font défaut. Celui-là seul qui a amassé quelque argent, qui en a au delà p. sài. de ses besoins, peut imiter les habitants de la ville et aller jusqu'au but qui lui est désigné naturellement par famour du bien-être et du luxe. En ce cas seulement il peut aller s'y établir et s'assimiler aux habitants en adoptant leurs usages et en déployant le même luxe qu'eux. C'est ainsi que les grandes villes commencent à se peu- pler. Dieu, par sa compréhension, embrasse tout. [Coran, sour. xli, vers. 5/4.)
Les différences (pii existent entre un pays et un autre, sous le rapport de la pauvreté ou du bien-être, proviennent des mêmes causes qui établissent des différences sem- blables entre les villes.
Dans les contrées où la prospérité est générale ' et dont les provin- ces renferment de nombreuses populations, les habitants vivent dans l'aisance et possèdent de grandes richesses. Les villes y sont nom- breuses; les empires et les royaumes sont très-puissants. Tout cela a pour cause fabondance des produits de l'industrie qui, ainsi que le lecteur le verra plus loin, sont le matériel de la richesse. Une partie de ces produits s'emploie pour satisfaire aux besoins de première nécessité, et le reste, qui est toujours en proportion avec le nombre de la population, devient pour les hommes un véritable gain qu'ils ' Les manuscrits C et D et l'édition de jLk3.it (J. La première leçon est celle Bonlac portent ^Lkj.ï! ^, à la place de quej'ai préférée.
288 PROLÉGOMÈNES s'empressent de conserver. C'est là un point que nous établirons dans le chapitre qui traite des moyens de vivre et qui explique la signifi- cation des termes bénéfice et acquisition. Le bien-être du peuple s'ac- croît ' avec le gain, l'aisance devient de plus en plus grande; les ri- chesses arrivent ensuite et le luxe avec elles; l'activité du commerce ajoute aux produits de l'impôt et enrichit ainsi le gouvernement; le souverain vise à la grandeur et s'occupe à construire des forteresses, à élever des châteaux, à bâtir des villes et à fonder des cités. Voyez, par exemple, les contrées de l'Orient telles que l'Egypte, la Syrie, rirac persan, l'Inde, la Chine, tous les pays du nord et ceux qui sont P. 2/ib. situés au delà de la mer romaine^. Comme ces contrées sont bien peuplées, l'argent y abonde, les empires sont puissants et les villes nombreuses; le commerce est très-grand ainsi que l'aisance des habi- tants. Voyez les négociants chrétiens qui, de nos jours, viennent chez . les musulmans du Maghreb: leurs richesses et le grand train de vie qu'ils mènent sont au delà de toute description.
U en est de même des négociants appartenant aux nations de l'Orient; [ce que nous avons entendu dire à ce sujet ne saurait être imaginé^]. Les richesses des habitants de l'extrême Orient, c'est-à- dire de l'Irac persan, de l'Inde et de la Chine, sont encore plus considéiables; nous avons entendu raconter, au sujet de leur opu- lence et de leur train de vie, des anecdotes tellement extraordinaires qu'elles fournissent matière de conversation à tous les voyageurs.
On est presque toujours porté à regarder ces histoires comme des mensonges; mais les gens du peuple les acceptent comme vraies et supposent que le luxe de ces négociants provient de ce que leurs richesses augmentent d'elles-mêmes, ou bien, disent-ils, les mines d'or et d'argent sont très-nombreuses dans ces pays, ou bien ils se sont approprié exclusivement tout l'or qui avait appartenu aux anciens peuples. Mais il n'en est pas ainsi: les seules mines d'or que l'on ' Je lis joyyi, avec les manuscrits C et ' Les mois ii^js: y i j^yLÉ=f manquent D et l'édition de Boulac. dnns C, D et l'édition de Boulac. Il faut connaisse se trouvent dans ces contrées-ci, dans le Soudan, pays plus rapproché du Maghreb (que de l'Orient). D'ailleurs, ces négociants apportent à l'étranger toutes les marchandises qui se fabriquent chez eux, et certes, s'ils avaient déjà hérité de grandes richesses, ils ne se donneraient pas la peine de porter des marchandises chez les autres peuples, dans le but de gagner de l'argent; car ils pourraient se passer' tout à fait de l'argent d'autrui. Les astrologues, ayant observé beaucoup de choses de cette nature et remarqué avec admiration l'aisance des habitants do l'Orient, l'étendue de leurs ressources et de leurs richesses, ont imaginé une théorie pour expliquer ce fait. Selon eux, les dons accordés par les planètes et les sorts qui s'at- tachent aux naissances sont beaucoup plus avantageux pour les ha- p. 24e. bitants de l'Orient que pour ceux de l'Occident. Cela est vrai, mais c'est uniquement une coïncidence entre les jugements tirés des astres et les événements de ce bas monde. Ils y ont vu seulement l'influence des astres et n'ont pas songé à la cause purement terrestre, à celle que nous venons d'indiquer, savoir, que les contrées de l'O- rient se distinguent par la grandeur de leur population, et que le travail d'une population nombreuse fournit une abondance de pro- duits au moyen desquels on fait un grand gain. Voilà pourquoi l'Orient seul, entre toutes les contrées, se fait remarquer par le bien- être de ses habitants; avantage qui ne provient pas uniquement de l'influence des astres. Le lecteur comprendra, par ce que nous avons dit précédemment-, qu'elle (l'influence des astres) est incapable de produire un tel elfet, et qne^ la coïncidence qui se présente entre certains jugements astrologiques et (un état de choses qui tient à) la population et à la constitution physique d'un pays était inévitable. Voyez en quel état se trouve la civilisation en Ifrîkiya et à Barca (la Cyrénaïque), depuis que la population de ces pays a tant diminué et que leur prospérité a subi de si graves atteintes: les habitants ont ' Pour [yjiuwj J^j, il faut lire IjÀiX^Jif^. ^ A la place de ^jU, lisez;jl^. Celle ' Pour J«l, lisez Xi avec les iiiss. leçon est Cournie par l'édilioii et les ma- C el D et l'édition de Boulac. nuscrits déjà indiqués.
Prolégomènes. ^^ ii. 3^ 290 PROLÉGOMÈNES.
perdu leurs richesses et se voient réduits à la pauvreté et à l'indi- gence; les contributions qu'ils payaient au gouveinemont ont éprouvé une grande diminution, et le revenu de l'Etat en a souffert. Ce chan- gement est survenu après que les Chiites (Fatemides) et les Sanhadja (Zîrides) eurent cessé de régner sur ces pays. On sait combien était grand le bien-être dont on jouissait dans ces deux empires, combien les contributions étaient abondantes, et combien ces dynasties dé- pensaient en frais d'administration et en dons. C'en était à un tel point que le gouvernement de Cairouan envoyait très-souvent ' au souverain de l'Egypte de fortes sommes d'argent pour subvenir aux besoins et à l'exécution des projets de ce souverain. Les richesses de ce gouverne- ment étaient si grandes que Djouher, le kateb ^, étant sur le point de partir pour faire la conquête de l'Egypte, emporta avec lui mille charges d'or qu'il destinait à la solde des troupes, aux gratifications et aux frais de la guerre. Le Maghreb ^, bien qu'inférieur en richesses P. 247. à rifrîkiya, dans ces temps reculés, n'était pas cependant un pays pauvre. Sous l'administration des Almohades, il joviissait d'une grande prospérité et fournissait au gouvernement des contributions en abondance. De nos jours il est incapable de le faire, parce qu'il est beau- coup déchu de sa prospérité: une grande partie de la population ber- bère en a disparu, ce qui est évident quand on compare l'état actuel de ce pays avec celui dans lequel on l'avait vu autrefois. Peu s'en faut qu'il ne se trouve dans une position presque aussi déplorable que celle de l'ifrîkiya, et cependant il y avait un temps où toute cette contrée était habitée depuis la mer Romaine jusqu'au pays des Noirs, et depuis le Sous ultérieur* jusqu'à Barca. Maintenant ce pays offre presque partout des plaines inhabitées, des régions solitaires et des déserts; c'est seulement dans les provinces du littoral et sur les hauts ' Les mots t:iU..i'l oJU ^ doivent se ' Le, lerme Mucjhreh est employé ici placer avant «J'I^I.^. par i'auleur pour désigner l'Algérie occi- ^ Djouher, le commandant des troupes dentale et le Maroc, fatemides qui firent la conquête de l'Egypte, ' Province située au sud de l'empire porta lo litre de kaleh « secrétaire. • actuel du Maroc.
D'IBN KHALDOUN. 291 plateaux qui l'avoisinent que l'on trouve des populations. Dieu est l'hé- ritier de la terre et il est le meilleur des héritiers.
Comment un grand nombre de maisons et de (ermes se trouvent dans la possession de quelques habitants des villes '. — Avantages qu'ils peuvent en retirer '.