SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolegomenes (Muqaddimah), Volume II

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L'art est une faculté acquise (par laquelle on agit) sur une chose qui est un objet de travail et de réflexion. Ce qui est un objet de tra- vail est corporel et sensible, et ce qui est corporel et sensible se trans- met (d'une personne à une autre) beaucoup mieux et d'une manière plus complète quand cela se fait directement. C'est donc par la trans- inission directe que ces objets s'obtiennent de la manière la plus avantageuse. Par le terme /ocu/Ze acquise, nous entendons une qualité inhérente, qui résulte d'un acte répété tant de fois que sa forme est délinitivement (ixée (dans l'àme). La faculté acquise dépend de la na- ture de son origine. On comprend mieux et d'une façon plus complète ce qui se transmet (à l'esprit) par les yeux que ce qui arrive par la voie des renseignements et de l'instruction. La faculté qu'on acquiert de la première manière est donc plus complète et plus solide que celle dont on aurait fait l'acquisition par la seconde voie. L'habileté de l'individu qui a appris un art et la faculté qu'il possède de bien l'exercer dépen- 358 PROLEGOMENES dent des bons enseignements qu'il a reçus et du talent ^ de celui qui l'a instruit. Cela posé, nous dirons que les arts sont, les uns simples, et les autres compliqués. L'objet spécial des arts simples, ce sont les choses indispensables à l'homme; celui des arts compliqués, ce sont les choses qui contribuent à rendre parfait son bien-être. On com- mence par enseigner les arts simples-, par la raison qu'ils sont simples, et parce que les choses indispensables qu'ils ont pour objet spécial fournissent de nombreux motifs pour les transmettre (par l'enseigne- ment). Comme on commence par apprendre les arts simples, leur en- seignement est d'abord très-imparfait; mais dès lors la réflexion (de l'esprit humain) ne cesse de faire passer de la puissance à l'acte les di- verses espèces d'arts, tant simples que compliqués. Elle les développe peu à peu, et dans un ordre régulier, jusqu'à ce qu'ils atteignent la perfection. Ils n'y arrivent pas tout d'un coup, mais graduellement, P. 307. pendant une longue suite de siècles et de générations; car une chose né passe pas instantanément delà puissance à l'acte, surtout si elle appartient à la classe des arts. Ce changement ne peut donc s'effec- tuer qu'avec le temps. Voilà pourquoi nous trouvons que, dans les petites villes, les arts sont loin d'être parfaits et appartiennent tous à la classe des arts simples. Si la prospérité d'une ville augmente, la grande demande des objets de luxe pousse à l'exercice des arts (com- posés) et les fait passer de la puissance à l'acte.

Les ans se perfectionnent dans une ville à mesure du piogrès de la civilisation et de l'accroissement de la population.

Tant que la civilisation de la vie sédentaire n'est pas complètement établie dans une ville, et tant que cette ville n'a pas acquis le caractère de cité, les habitants songent uniquement à se procurer le nécessaire, c'est-à-dire le blé et les autres choses qui servent à l'alimentation. Lorsque cette ville est devenue une véritable cité, et que les produits du travail y abondent au point de dépasser tous les besoins, on emploie le surplus à se procurer ce qui peut compléter le bien-être.

' Littéral, u de la faculté « DIBN KHALDOUN. 359 Les arts et les sciences sont du domaine spécial de l'homme, parce qu'il se dislingue des autres animaux par la Faculté réflective; la nourriture lui est nécessaire en sa qualité d'être animé qui doit manger pour vivre. L'obligation de se nourrir l'emporte sur celle de cultiver les sciences et les arts, parce que les sciences et les arts sont d'une importance secondaire, comparés aux choses qui servent à sou- tenir l'existence. Plus la civilisation s'est développée dans une ville, plus les arts approchent de la perlection, parce qu'on s'y adonne alors avec plus d'ardeur. La qualité des produits que l'on recherche dans la culture des arts dépend des exigences du luxe et de la richesse des habitants. Dans la vie nomade et dans les villes où la civihsation est peu développée, on n'a besoin que des arts les plus simples, de ceux P. 3o8. qui s'emploient uniquement pour satisfaire aux nécessités de la popu- lation. Tels sont ceux du menuisier, du forgeron, du tailleur, du bou- cher et du tisserand. Les arts de cette espèce, après s'être introduits chez un peuple, restent dans un état d'imperfection et ne s'améliorent pas. On les pratique parce qu'on ne saurait s'en passer, et on ne les cultive pas pour eux-mêmes, mais parce qu'ils sont des moyens qu'il faut employer afin d'arriver à d'autres choses.

Ensuite, quand la ville regorge d'habitants et qu'ils recherchent tout ce qui peut contribuer à rendre leur bien-être plus complet, on s'attache à cultiver les arts et à y porter tant d'améliorations qu'ils arrivent enfin à la perfection A côté de ces arts, en naissent d'autres dont l'existence est réclamée par les habitudes du luxe qui s'intro- duisent dans la ville, et par les circonstances qui s'y rattachent: le cordonnier, le tanneur, l'ouvrier en soie, le bijoutier, etc. trouvent alors de l'occupation.

Quand la ville est en pleine prospérité, ces métiers ont fait tant de progrès qu'ils^ fournissent la plupart des objets qui sont néces- saires au bien-être des habitants, et, par suite des encouragements extraordinaires qu'on leur accorde, ds deviennent des mqyens régu- ' La particule (jl est employée ici pour ^^\ jf.

360 PROLEGOMENES liers de subsistance pour les personnes qui les exercent. Ils rapportent même plus que les autres occupations manuelles. A cela viennent se joindre de nouveaux arts, appelés à se produire par le luxe qui règne dans la ville: on y trouve des parfumeurs, des ouvriers en cuivre, des baigneurs, des cuisiniers, des fabricants de raisiné et de heriça\ des maîtres qui enseignent le chant, la danse et l'art de battre le tam- bour en mesure. Ajoutons à cela les libraires, dont le travail con- siste à transcrire des livres, à les relier et à les corriger; car cela est aussi un des arts que le luxe fait naître dans une ville, quand on s'y occupe de choses intellectuelles.

Quand la prospérité de la ville a atteint ses dernières limites, la culture des arts dépasse toutes les bornes. Ainsi nous avons entendu dire qu'au Caire il y a des gens qui apprennent aux oiseaux à parler, qui dressent des ânes à faire des tours, qui opèrent des prestiges à p..iog. tromper les regards des spectateurs^, qui enseignent à chanter, à danser et à marcher sur une corde tendue dans les airs, qui soulèvent de gros animaux et de lourdes pierres, sans compter d'autres métiers qui n'existent pas chez nous, en Mauritanie, parce que les villes de ce pavs sont bien inférieures en prospérité à celles du vieux et du nouveau Caire. Dieu est le sage, le savant. [Coran, sour. ii, vers. 3o.)

La stabilité et la durée des arts, dans une ville, dépendent de la stabilité et de l'ancienneté de la civilisation dans cette ville.

La cause de cela est évidente: tous les arts sont des pratiques ha- bituelles aux hommes réunis en société et des teintures diverses (que la société peut recevoir). Or toute habitude s'enracine par la fré- quente répétition et la longue durée (de l'acte qui la produit). La teinture de cette habitude se conserve dans les générations suivantes, et une teinture solide ne s'enlève pas facilement.

Voilà pourquoi nous trouvons dans des villes autrefois florissantes, ^ Je crois avoir saisi le sens de l'exprès- des yeux. » sion arabe; traduite mot à mot, elle paraît D'IBN KHÂLDOUN. 361 et maintenant en pleine décadence, les restes de certains arts qui ne se rencontrent pas dans celles dont la prospérité est de récente date, ni même dans celles dont le nombre des habitants a atteint son maxi- mum. Cela tient au fait que, dans la ville qui avait prospéré autre- fois, tous les usages et toutes les habitudes ont jeté des racines pro- fondes par suite de leur fréquente répétition pendant des siècles, et malgré toutes les vicissitudes par lesquelles cette ville a passé; mais ces arts sont loin d'avoir atteint la perfection, ainsi que cela se voit encore de nos jours en Espagne.

Nous trouvons dans ce pays les restes de plusieurs arts encore subsistants et bien conservés; ils se reconnaissent dans tout ce que les habitudes établies dans ces villes ont appelé à l'existence. Citons, comme exemple, la maçonnerie, l'art du cuisinier, le chant, l'art de jouer des instruments à cordes et autres instruments, la danse, l'art de tapisser et de meubler des palais, ia belle distribution et la soli- dité des édifices, la fabrication de vases en métal et en argile, les p. 3io. divers ustensiles domestiques, la manière de célébrer les fêtes et les noces, tous les arts enfin que le luxe et ses habitudes font naître. Vous trouverez, parmi les natifs de ce pays, des artisans habiles et mtelligents; vous veri-ez que la pratique des arts est bien enracinée chez les Espagnols et que. leurs connaissances dans cette partie sont assez considérables pour qu'on les distingue des habitants de tous les autres pays. Leurs villes sont cependant bien déchues de leur an- cienne prospérité et n'égalent pas en population certaines villes de la Mauritanie.

Les arts se sont conservés chez eux', parce que ia civilisation de la vie sédentaire avait eu le temps de s'y affermir pendant la durée de plusieurs dynasties, celle des Goths, celle des Oméiades, celle des rois des provinces, et celle qui s'y est maintenue jusqu'à nos jours. Cette civilisation était arrivée en Espagne à une limite qu'elle n'avait jamais atteinte en aucun autre pays, à l'exception toutefois de ' Pour Aàaj, lisez j^-i*.

362 PROLÉGOMÈNES rirac, de la Syrie et de l'Egypte, qui, ayant subi la domination de plusieurs dynasties, dont chacune dura très-longtemps, ont conservé un haut degré de civilisation, si ce qu'on nous rapporte à ce sujet est vrai.

Les arts, en Espagne, arrivèrent tous à la perfection, grâce à l'at- tention qu'on avait mise à les améliorer et à les soigner; aussi ces arts ont-ils donné à la civilisation espagnole une teinture si persis- tante qu'elle ne disparaîtra qu'avec elle'. C'est ainsi que le teint d'une étoffe, quand il a bien pris, subsiste tant que dure cette étoffe.

Tunis ressemble aux villes espagnoles sous ce point de vue; la ci- vilisation y avait fait de grands progrès sous la dynastie des Sanhadja (Zîrides) et ensuite sous celle des Almohades (Hafsides), el les arts de tout genre y avaient atteint un haut degré de perfection. Cette ville était cependant restée, sous.ce rapport, dans un état d'infériorité, si on la compare avec les villes espagnoles; mais la proximité^ de l'Egypte el le grand nombre de voyageurs qui passent, chaque année, entre ce pays et la Mauritanie, ont eu pour résultat l'introduction d'une foule de pratiques manuelles qui ont servi à augmenter beaucoup le nombre des arts qui existaient déjà dans cette ville. Des Tunisiens demeurent quelquefois au Caire pendant plusieurs années, et, à leur retour, ils en rapportent des habitudes du luxe égyptien el la con- P. 3ji. naissance des arts de l'Orient, connaissance qui leur procure une haute considération. De là il résulte que, sous le rapport des arts, Tunis ressemble au Caire. Elle ressemble aussi aux villes espagnoles, parce que la plupart de ses habitants descendent de natifs de l'Es- pagne orientale qui étaient venus s'y réfugier lors de la grande émi- gration qui eut lieu dans le vu" siècle '. Les arts se sont maintenus de cette manière à Tunis, bien que cette ville ne soit pas dans un état de prospérité qui puisse justifier leur existence; mais, une fois qu'une teinture a bien pris dans une étoffe, elle n'en disparaît presque ja- mais, à moins que cette étoffe ne soit anéantie.

' Pour joJiaXj, lisez joiuio. ' Voyez page aS de celte partie.

D'IBN KHALDOUN. 363 Nous trouvons aussi à Cairouan, à Maroc et à la Cala d'Ibn Ham- ruad 1, un reste des arts qui y avaient fleuri autrefois, et, cependant, ces villes sont aujourd'hui ruinées, ou peu s'en faut. L'homme habitué à observer est le seul qui soit capable d'y reconnaître l'existence de ces arls; il en découvre des traces qui indiquent ce qu'ils ont dû être, de même qu'en examinant les traces d'une écriture à moitié effacée on parvient à la lire. Dieu est le créateur, le savant"^. {Coran, sour. xv, vers. 86.)

L'amélioration des arls el ieur extension dépendent du nombre de.s personnes qui en recherchent les produits.

L'n homme ne consent jamais à donner gratuiteiTient le fruit de son travail, car c'est là son gain et son moyen de subsistance. Sans le travail, il ne pourrait, de toute sa vie, recueillir aucun avantage; aussi ne s'occupe-t-il que d'ouvrages pour lesquels il peut obtenir une rétribution dans sa ville, et qui lui procurent ainsi un certain bénéfice. Quand (les produits d'im) art sont très-recherchés et de bonne défaite *, cet art est lui-même une marchandise qui se re- cherche et qui a une haute valeur sur le marché *. Les habitants de la ville s'empressent alors d'apprendre un tel art, afin de s'en faire P. 3i2. un moyen de subsistance.

Si, au contraire, (les produits) d'un art ne sont pas recherchés et se vendent mal, personne ne sera disposé à l'apprendre; ceux qui l'exercent y renoncent ^ et le laissent dépérir par leur abstention. Voilà pourquoi (le khalife) Ali disait: « La valeur d'un homme, c'est ce qu'il sait bien faire ^'. « Par cette parole il donnait à entendre que la valeur d'un homme s'estime d'après l'art qu'il exerce, et qu'elle est le prix du travail qui le fait vivre.

Nous ferons remarquer ici une autre chose qui pourrait échapper ' Voyez page 298 de celte partie. * Pour ^yù, lisez (jji-s!- ' Ce sont les mss. C et D el l'éd. de Bou ' Pour 5^L>, lisez dyJlj.

lac qui ajoutent le mol |£>:.**jl '< le savant. » ' Les manuscrits C el D el l'édition de ' Pour ■^"♦J, lisez <va>»J'. Boulac portent ^j*^; je lis ^j.'^.- 46.

364 PROLÉGOMÈNES à rallention du lecteur ', à savoir que c'est le gouvernement (surtout), qui encourage les arts et qui pousse à leur amélioration: c'est lui qui les fait prospérer et rechercher. Si le gouvernement ne les encoura- geait pas et laissait ce soin aux habitants de la ville, ce que ceux-ci pourraient y faire serait peu considérable. Le gouvernement est le grand marché ^ où toute chose se débite et où ce qui est rare se place aussi facilement que ce qui est abondant. Les arts, qui sont de bon débit dans ce marché, sont nécessairement très-cultivés. Le peuple re- cherche bien (les produits de) certains arts, mais pas d'une manière complète'; aussi les encouragements qu'il leur donne demeurent sans résultat utile. Dieu fait ce (jiiil veut.

La décadence d'une ville entraîne celle des arls qu'on y cultive.

Cela résuite de ce que nous avons déjà énoncé, savoir, que l'amé- lioration des arts dépend de leur nécessité et de l'encouragement qu'on leur donne; aussi, quand une ville tombe en décadence et touche à la décrépitude, par suite de la ruine de sa prospérité et du décroisse- ment de sa population, le luxe y diininue et les habitants reprennent leur ancien usage de se borner au strict nécessaire. Le nombre des arts, dont l'introduction fut une des conséquences du luxe, diminue P. 3i3. graduellement, car ceux qui les exercent, n'y trouvant plus un moyen de vivre, s'engagent bien vite dans d'autres occupations, ou bien ils meurent et ne laissent pas d'élèves pour les remplacer.

Les arts finissent ainsi par disparaître sans laisser une trace de leur existence, et, avec eux, disparaissent les décorateurs, les orfèvres, les libraires, les copistes de livres et les autres individus qui exercent des arts réclamés par les besoins du luxe. A mesure que la prospérité d'une ville décroît, la pratique des arts y décroît aussi, et quand cette prospérité vient à s'anéantir, les arts n'y existent plus. Dieu est le créateur, le savant.

D'IBN RHALDOUN. 365 Les Arabes sont le peuple du monde qui a le moins de disposition pour les arts.

La cause de cela est le grand attachement des Arabes pour la vie nomade et leur aversion pour la vie sédentaire et pour les arts et les usages que celle-ci fait naître. Les peuples étrangers qui habitent l'Orient et les nations de la chrétienté qui occupent le bord (sep- tentrional) de la mer Romaine (la Méditerranée) sont, au contraire, les races qui s'appliquent aux arts avec le plus d'empressement, puisqu'elles sont profondément engagées dans la civilisation delà vie sé- dentaire et n'ont rien qui puisse les disposer à la vie nomade. Cela est tellement vrai que les chameaux, au moyen desquels les Arabes peuvent mener dans les déserts une existence sauvage et se faire à toutes les habitudes de la vie nomade, manquent complètement chez ces peuples. On n'y trouve même pas de ces lieux qui olVrent des pâ- turages propres aux chameaux, et' de ces régions sablonneuses qui conviennent le mieux à ces animaux quand ils font leurs petits.

La pratique des arts est en général très-limitée dans le pays dont les Arabes sont originaires et dans les contrées dont ils se sont em- parés depuis la promulgation de l'islamisme. C'en est au point qu'ils sont obligés de tirer de l'étranger beaucoup de choses dont ils ont besoin. Voyez, au contraire, combien les arts sont florissants dans les pays habites par les Chinois, les Indiens, les Turcs et les chré- tiens, et comme les autres peuples en tirent des marchandises et des denrées.

Les Berbers, peuple non arabe qui habite I2 Maghreb, peuvent être mis sur la même ligne que les Arabes, parce q^u'ils se sont habi- tués, depuis des siècles, à la vie nomade; cela se voit, même au p. Si/.. petit nombre de leurs villes; aussi les arts sont-ils peu répandus dans le Maghreb, à l'exception, toutefois, du tissage des laines, de l'art du corroyeur et de celui du tanneur. On y a porté ces arts à un haut degré de perfection, parce qu'ils étaient devenus indispensables aussi- tôt que plusieurs tribus berbères eurent pris le parti de s'établir à demeure fixe, et parce que la laine et le cuir sont les produits 366 PROLEGOMENES les plus abondants de tout pays qui se trouve occupé par un peuple nomade.

Dans rOrient, les arts eurent le temps de jeter de profondes ra- cines, pendant une longue suite de siècles, sous la domination des Perses, des Nabatéens, des Copies, des Israélites, des Grecs, des Romains et d'autres anciens peuples. Tous les usages de la vie sé- dentaire, usages dont les arts forment une partie, s'établirent dans ce pays de manière à laisser des traces ineffaçables. Le Yémen, le Bahreïn, Oman et la péninsule arabe ont eu, il est vrai, les Arabes pour maîtres; mais, comme plusieurs peuples de cette race se suc- cédèrent dans la possession de ces pays et qu'ils s'y maintinrent pen- dant des milliers d'années, ils eurent le temps d'arriver à un haut degré de civilisation, à se former aux usages du luxe et de la vie sédentaire et à fonder les villes qui existent encore dans ce pays. Ces peuples furent les Adites, les Themoudites et les Amalécites, piiis les Himyérites, les Tobba et les Dhou ^ La royauté et la civili- sation sédentaire durèrent si longtemps dans ces pays qu'elles y ont laissé une teinte ineffaçable; les arts s'y étaient multipliés et leur pratique s'y était étabUe si solidement que la ruine de la puissance arabe ne leur porta aucune atteinte; ils s'y sont conservés, toujours renaissants, jusqu'à ce jour, surtout ceux qui sont propres au Yémen, tels que la fabrication de ouéclii (brocart) et d'asb^, le tissage des toiles et des étoffes de soie, et autres arts qui y ont été portés à la per- fection. Dieu est l'héritier de la terre et de tout ce quelle porte.

p. 3i5. Celui qui possède la faculté d'exercer un certain arl^ parvient très-rarement à en acquérir parfaitement une autre.

Un tailleiu-, par exemple, qui exerce très-habilement la faculté de coudre, qui la possède bien et se l'est appropriée intimement, ne pourra pas acquérir en.suite, d'une manière complète, celle d'être menuisier ou maçon. S'il y parvenait, c'est qu'il ne possédait pas D'IBN KHALDOUN.

367 encore compiétemenl la première faculté, et n'en avait pas pris une teinture très-solide. En voici la raison: les facultés, étant des attributs de l'âme et des couleurs qu'elle est susceptible de prendre, ne s'y accumulent pas et n'y arrivent pas simultanément. L'àme doit être dans l'état primitif de sa nature pour acquérir facilement une faculté et pour être bien disposée à la recevoir. Ensuite, quand elle prend la couleur de cette faculté, elle sort de son état primitif, et comme la teinte qui vient de lui être communiquée a dû aflaiblir chez elle la disposition d'en recevoir une autre, elle n'a plus autant de force qu'auparavant pour acquérir une seconde faculté. Cela est évident, et les faits sont là pour l'attester. Il est bien rare de trouver un homme qui, possédant déjà d'une manière parfaite un art quelconque, se rend ensuite tout à fait maitre d'un autre art et les exerce tous les deux également bien. Il en est de même des hommes qui s'occupent de sciences, et dont les facultés acquises sont purement intellectuelles: celui d'entre eux qui s'est rendu "parfaitement maître d'une branche de science parvient rarement à devenir habile dans une autre. S'il essaye de l'acquérir complètement, il ne réussira pas, excepté dans certains cas extrêmement rares. La cause de cela se trouve^ indiquée dans ce que nous venons de dire au sujet de la disposition de l'âme à recevoir des facvdtés et à prendre la teinte de celle dont elle vient de faire l'acquisition. Au reste, Dieu sait mieux ce qui en est.

Indication des arts du premier rang*. p. 3i6.

Le nombre des arts qui résultent des travaux auxquels f espèce humaine se livre dans la vie sociale est si considérable qu'on ne peut lui assigner une limite. H y a cependant certains arts dont les hommes réunis en société ne sauraient se passer, et d'autres qui sont nobles par leur objet; aussi ferons-nous une mention spéciale de ces deux classes, sans parler des autres. Comme exemple des arls ' Lilléral. «la fondation de la cause de trouve rien dans ce chapitre qiii indique cela est. » pourquoi l'auteur emploie ici le terme '' Littéral, « des mères des arts. « On ne mères.

368 PROLÉGOMÈNES absolument nécessaires, nous indiquerons ceux du cultivateur, du maçon, du tailleur, du menuisier et du tisserand, et comme arts nobles par leur objet, nous nommerons celui d'accoucher, ceux de l'écrivain, du libraire, du musicien et du médecin. L'art d'accou- cher est absolument nécessaire à la société; le besoin en est géné- ral; car c'est presque toujours à cet art que le nouveau-né doit la con- servation de la vie et l'achèvement de son existence. Cet art a, de plus, un (noble) objet: les enfants qui vont naître et leurs mères. La mé- decine, branche de la physique, est l'art de conserver la santé de l'homme et de le délivrer des maladies; il a pour objet le corps hu- main. L'écriture, et l'art du libraire, qui en dépend, servent à fixer et à conserver les souvenirs que l'homme veut garder, à faire parve- nir aux pays lointains les pensées de l'âme, à éterniser dans des vo- lumes les produits de la réflexion et les connaissances scientifiques, et à donner aux idées une existence assurée*. La musique est l'art d'établir un certain rapport entre les sons, afin d'en rendre la beauté sensible à l'oreille. Ces trois derniers arts mettent ceux qui les exer- cent en contact avec les plus grands souverains, et les introduisent dans leur société intime; ils ont donc un degré de noblesse auquel les autres n'atteignent pas. Ceux-ci sont d'un rang inférieur et s'exer- K 317. cent ordinairement comme des métiers qui font vivre; mais tout cela varie selon les besoins et les projets (de ceux qui ont de l'ar- gent à dépenser). Dieu est le créateur, le savant.

De l'agriculture.

L'utilité de l'agriculture consiste à faire produire des aliments et des grains, en s'occupant à remuer la terre dans ce but, à l'ense- mencer, à soigner les grains quand ils poussent, à les arroser régu- lièrement et à surveiller leur croissance jusqu'à l'époque de la ma- turité, puis à couper les épis et à faire sortir les grains de leurs enveloppes. Cela exige un travail assidu et l'emploi de tous les moyens ' J'ai adopté la leçon **it^, qui est celle de l'édition de Boulac.

D'IBN KHALDOUN. 369 qui peuvent le faire réussir. L'agriculture est le plus ancien de tous les arts, puisqu'il procure la plupart des aliments essentiels à l'exis- tence de l'espèce humaine; l'homme peut se passer de toutes les autres choses, mais il lui faut absolument de la nourriture.

On voit, d'après ce que nous venons de dire', que cet art est spé- cial à la campagne; (il y est né,) car nous avons déjà dit que la vie de la campagne a précédé celle de la ville. C'est donc^ une occupa- tion rurale à laquelle le citadin reste étranger, et un art dont il n'a aucune connaissance. Cela tient à ce que la vie des champs a précédé la vie urbaine et tout ce qui s'y rattache, et que les arts propres à ce dernier mode d'existence n'ont paru qu'après ceux qui naissent de la civilisation nomade. Dieu est le créateur, le savant.

De l'art de bâtir.

L'art de bâtir est le premier des arts qui naissent dans la vie sé- dentaire. Il consiste dans la connaissance du genre de travail auquel on doit se livrer quand on veut construire des maisons et des habi- tations qui puissent servir d'abri^ et de lieux de retraite.

[*L'homme a inventé cet art par suite d'une disposition innée qui P- 3i8. le porte à réfléchir sur son avenir: il pense, nécessairement, aux moyens de se garantir contre les injures du temps, contre la cha- leur et le froid. Il songe à se faire des maisons ayant des murailles et un toit qui le protège de tous les côtés ^ contre les intempéries de l'air.