Cette réflexion innée, laquelle est l'essence de la nature humaine, varie de force chez les hommes des diverses contrées. Ceux qui ha- ' La leçon des manuscrits est L« IjoiJ» o-^iA^I. Le Lo est explétif, et, pour cette raison, on l'a supprimé dans l'édition de Boulac.
^ Pour cUjj, lisez ^AioJ.
' La bonne leçon est j^-^H- * Les trois paragraphes qui suivent ne se trouvent pas dans les manuscrits C et Prolé"onièiies. — ii.
D. Le manuscrit A les donne, ainsi que l'édition de Boulac. Péri Zadé les a insé- rés dans sa traduction turque.
' Je lis ajLa:^ ^L, ^^ UjU!-. Cette le- çon se trouve dans l'édition de Boulac, à l'exception du dernier mot, qui y est écrit 47 370 PROLÉGOMÈNES bitent les climats tempérés', tels que le second et les autres jusqu'au sixième, se construisent des habitations dans lesquelles ils observent plus ou moins un juste milieu; mais ceux qui demeurent dans le premier climat et dans le septième sont loin d'en faire de même. Cela tient à la position de leurs pays, qui s'écartent tout à fait de la zone tempérée, et à la faiblesse de leur intelligence, qui ne conçoit pas comment on doit faiie pour exercer les arts qui sont naturels à l'homme. Aussi n'ont-ils d'autres lieux de retraite que des grottes et des cavernes; ils prennent même leurs aliments sans leur faire subir ni apprêt ni cuisson.
Les habitants des climats tempérés, ceux qui construisent des mai- sons pour y trouver un abri, se multiplient beaucoup, et cela fait aug- menter le nombre de leurs maisons. Ils les bâtissent (ordinairement) dans une même plaine, sans se connaître les uns les autres. Craignant alors d'être attaqués chez eux par leurs voisins pendant la nuit, ils voient la nécessité de pourvoir à la sûreté générale en entourant toutes les habitations d'une seule ceinture de murs. Cette réunion de mai- sons forme une ville ou cité, dans laquelle des magistrats veillent au salut public et se servent d'une partie des habitants pour contenir le reste. Le besoin de se mettre à l'abri des attaques de l'ennemi porte quelques individus à construire des places fortes et des cita- delles sur les cimes des montagnes, alin de s'y mettre en sûreté et de s'y enfermer avec leurs subordonnés. Ce sont les rois qui font cela et les personnes de la même catégorie, telles que les émus et les chefs de tribus.]
Les genres d'édifices différent de ville à ville: dans chaque ville on suit les usages qui y sont propres; quand on construit des mai- sons on les adapte au caractère du climat, et chaque individu, le riche comme le pauvre, bâtit la sienne conformément à ses moyens. Tel est le cas dans toutes les villes. P. 319. Quelques personnes font élever des palais et de vastes construc- ' 11 faul remplacer y.tV-AJLtLi par jjJt\A*lti, leçon du inanuscrit A el de IV'di- lion de Boulac.
D'IBN KHALDOUN. 371 lions renfermant plusieurs corps de logis et une foule de chambres et de pavillons, afin d'y installer leurs fils, les autres membres de leurs familles, leurs domestiques et leurs subordonnés. l,es murs de ces édifices se composent de pierres liées ensemble par un ciment de chaux; ils sont enduits de plâtre et peints en diverses couleurs, ef le tout ensemble est orné et embelli de manière à faire reconnaître l'extrême soin qu'on a mis à se préparer une magnifique demeure. On y dispose aussi des conduits pour les eaux, des souterrains pour emmagasiner les grains et des écuries pour les chevaux, dans le cas où le propriétaire appartient à la classe militaire et a beaucoup de subordonnés et de serviteurs. Tels sont les émirs et autres person- nages de haut rang.
D'autres individus construisent des maisonnettes ou des cabanes pour s'y loger, eux et leurs enfants. Ils ne recherchent pas autre chose, parce que leurs moyens sont très-limités et qu'un simple abri, tel que l'exige la constitution de l'homme, leur paraît sulîisant. Plntre les palais et les cabanes il y a tant de sortes de maisons, qu'il serait impossible d'en faire l'énumération.
L'architecture est indispensable aux rois et aux grands personnages qui entreprennent de fonder des villes et d'élever de grands édifices. Us ont à faire poser des fondations solides, à élever et à fixer en place de gros blocs de pierre, afin que les bâtiments soient d'une con.s- truction aussi parfaite que possible. L'archi lecture fournit tous les moyens d'accomplir ces opérations.
Dans les climats tempérés, c'est-à-dire dans le quatrième et ceux qui l'avoisinent, l'architecture est pratiquée sur une grande échelle. Dans les climats les plus écartés (de la zone tempérée), on ne bâ- tit rien et on se contente de cases, dont les parois sont faites avec des roseaux et de l'argile, ou bien on habite dans des grottes et des cavernes.
On remarque de grandes différences entre les individus qui exercent l'architecture: les uns sont habiles et intelligents, les autres peu ca- pables.
47- i 372 PROLÉGOMÈNES P. 320. L'art de bâtir se partage en plusieurs branches: l'une consiste à l'aire des murs avec des pierres de taille' [ou des briques], que l'on cimente ensemble au moyen de l'argile ou de la chaux, matières qui, en se consolidant, forment une seule masse avec ces matériaux. Un autre mode de bâtir, c'est de construire des murs avec de l'argile seu- lement. On se sert pour cela de deux planches de bois, dont la lon- gueur et la largeur varient selon les usages locaux; mais leurs di- mensions sont, en général, de quatre coudées sur deux. On dresse ces planches sur des fondations (déjà préparées), en observant de les espacer entre elles, suivant la largeur que l'architecte a jugé à pro- pos de donner à ces mêmes fondations. Elles tiennent ensemble au moyen de traverses en bois que l'on assujettit avec des cordes ou des liens; on ferme avec deux autres planches de petite dimen- sion l'espace vide qui reste entre les [extrémités des] deux grandes planches, et l'on y verse un mélange de terre et de chaux que l'on foule ensuite avec des pilons^ faits exprès pour cet objet. Quand la masse est bien comprimée, et que la terre est suffisamment combi- née avec la chaux, on y ajoute encore de la terre à plusieurs reprises, jusqu'à ce que le vide soit tout à fait comblé. Les particules de terre et de chaux se trouvent alors si bien mélangées qu'elles ne forment qu'un seul corps. Ensuite on place ces planches sur la partie du mur déjà formée, on y entasse encore de la terre et l'on continue ainsi jusqu'à ce que les masses de terre, rangées en plusieurs lignes superposées, forment un mur dont toutes les parties tiennent en- semble, comme si elles ne faisaient qu'une seule pièce. Ce genre de construction s'appelle tabia (pisé); l'ouvrier qui la fait est désigné par le nom de taouwab (piseur).
Une autre branche de l'art de bâtir consiste à revêtir les murs de chaux, que l'on délaye dans de l'eau et qu'on laisse ensuite fermen- ter pendant une ou deux semaines. Elle acquiert alors un tempé- rament convenable, s'étant débarrassée de la qualité ignée qui s'y Je pense que l'auteur a écrit osj^I ' Cette signilicalion du mol 'yiZ* ne se à la place de oo-aiJI. trouve pas dans les dictionnaires.
D'IBN KHALDOUN. 373 trouvait en excès et qui l'aurait empêchée de tenir. Quand l'ouvrier v.'iit. juge qu'elle est bien préparée, il l'applique sur le mur et la Frotte jusqu'à ce qu'elle y reste attachée.
La construction des toits forme encore une branche de cet art. On étend, d'un des murs à l'autre, des poutres équarries, ou bien des mor- ceaux de bois non dégrossis, sur lesquels on pose des planches qu'on assujettit au moyen de chevilles'. On verse là-dessus un mélange de terre et de chaux qu'on bat ou qu'on aplatit avec des pilons, de manière que les particules de ces deux matières soient intimement combinées et forment une surface solide. On recouvre ensuite cette surface d'une couche de chaux, de la même manière que pour le cré- pissage des murs.
L'ornementation et l'embellissement des maisons font encore une branche de l'architecture. Ils consistent à appliquer sur les murs des figures en relief faites avec du plâtre que l'on fait prendre avec de l'eau. On relire le plâtre sous la forme d'une masse solide dans la- quelle il y a encore un reste d'humidité. On façonne cette masse sur un modèle donné, en l'entamant avec des poinçons de fer, et l'on finit par lui donner un beau poli et un aspect agréable. Quelquefois aussi, on revêt les murs de morceaux de marbre ou de tuiles, ou de carreaux de faïence, ou de coquilles et de porcelaines. Les morceaux de chaque espèce s'emploient séparément, ou bien on les combine avec les autres. Ils s'appliquent sur le revêtement de chaux, dans des proportions et d'après des patrons que les gens de l'art ont adoptés. Cela donne au mur l'aspect d'un parterre orné de fleurs.
Une autre branche de l'architecture, c'est la construction de ci- ternes et des bassins pour recevoir des courants d'eau. Mais, avant de commencer, on pose dans les salles (du palais) de grandes cuvettes en marbre travaillées au tour et ayant au centre des orifices par les- quels doit jaillir l'eau qui va se jeter dans le bassin. Cette eau vient du dehors par des tuyaux qui la conduisent dans les salles.
' Lemot JiL«(jJ| ne se trouve pas dans cette seconde partie, el y a loujours le sens les dictionnaires. Il se présente encore dans àe cheville de bois.
374 PROLEGOMENES 11 y a encore d'autres branches d'architecture dans le genre de celles-ci. Les hommes qui y travaillent sont plus ou moins habiles, p. 322. selon que l'état de la ville est plus ou moins florissant. Quand la ville grandit beaucoup, le nombre de ces artisans augmente dans la même proportion.
Les magistrats ont quelquefois recours à l'avis des architectes quand il s'agit de bâtiments, parce que ceux-ci s'y entendent mieux que les autres hommes. Dans les grandes villes, la population est si nombreuse et si pressée ' que chacim tient, comme un avare, à l'em- placement (qu'occupe sa maison) et à la jouissance de l'air (dans toutes les parties de l'habitation), depuis le haut jusqu'en bas; il ne permet à qui que ce soit de tirer parti ^ de l'extérieur de sa maison, de peur que cela ne nuise à la sohdité des murailles. Il empêche ses voisins d'en profiter, à moins qu'ils n'aient le droit de le faire. On a des contestations au sujet du droit de passage, des ruelles, des cgouts et des conduits qui laissent écouler les eaux de ménage. Quelque- fois un propriétaire intente vm procès à un autre au sujet d'un mur (mitoyen), ou de la hauteur de ce mur ou des créneaux qui le couronnent; et cela, sous le prétexte qu'il est trop rapproché de sa propriété. Un tel ^ accuse son voisin d'avoir endommagé sa propre mu- raille, de sorte qu'elle menace de tomber, et il s'adresse à qui de droit pour le faire condamner à l'abattre, afin de prévenir les mal- heurs qu'elle pourrait causer. Une autre fois il s'agit de partager une maison ou un bâtiment entre deux copropriétaires, de sorte que m l'un ni l'autre ne puisse y faire des dégradations ou en négliger l'en- tretien. Dans tous les cas de cette nature, personne né s'y entend excepté les hommes versés dans les détails de l'art de bâtir. Ces ex- perts cherchent des indications dans l'examen des clefs de voûte, des sablières et des endroits où les solives entrent dans les murailles; ils regardent aux murs pour voir s'ils penchent ou s'ils sont d'aplomb; ils établissent le partage des habitations, selon la disposition des ■ il faut lire iJiJ=J avec les manus- ' Pour (J, lisez (Jj.
crits C et D et l'édition de Boiilac. ' Variante: ^;^-«i*J- D'IBN KHALDOUN. 375 pièces et leur destination; ils donnent aux conduits qui servent à P. 323. amener ou à faire écouler les eaux la direction nécessaire pour qu'ils ne nuisent pas aux maisons ni aux murailles à côté desquelles ils passent. Ils ont, sur ces divers points el sur plusieurs autres, des coimaissances théoriques et pratiques qui leur sont propres.
Ajoutons que, chez les divers peuples, les architectes sont plus ou moins hahiles, et que leur talent est toujours en rapport direct avec la puissance de la dynastie sous laquelle ils vivent. Pour que les arts acquièrent toute leur perfection, il Faut que la civilisation de la vie sédentaire ait acquis la sienne. Leur multiplication dépend du nombre de ceux qui les encouragent et les recherchent.
Quand l'empire est dans la première période de son existence el conserve encore la rudesse de la vie nomade, on est obligé de faire venir de l'étranger les architectes et ouvriers dont on a besoin. C'est ce qui est arrivé au khalife El-Ouélîd Ibn Abd el-Melek, quand il se décida à faire construire la mosquée de Médine, celle de Jérusalem et celle de Damas qui porte son nom. Il fit demander au roi des Grecs, à Constantinople ', des ouvriers habiles dans l'art de bâtir, et ce souveram lui en'^ envoya et le mit ainsi en mesure de mener son projet à bonne fin.
Celui qui exerce cet art est quelquefois obligé de mettre en pra- tique des connaissances qui appartiennent à la géométrie. Cela lui arrive quand il s'agit de donner aux murailles la disposition néces- saire pour qu'elles se soutiennent mutuellement, de diriger les eaux pai- le moyen des niveaux, et de faire d'autres opérations semblables. Une certaine connaissance des problèmes de la géométrie lui est donc indispensable. 11 en a aussi besoin quand il veut transporter de lourdes masses au moyen de machines^. Quand on construit de vastes édifices avec des pierres tellement grosses que les ouvriers n'ont pas assez de force * pour les élever à l'endroit de la muraille qu'elles ' En écrivant ce nom, l'auteur a oublié ^ Voy. ci-devanl, p. aâa.
la délire a entre le à et le *. * Pour 3^'. lisez y*j.
,376 PROLÉGOMÈNES doivent occuper, l'ingénieur a recours à l'adresse, alin de multiplier la puissance de la corde qui doit supporter le poids. Pour y parve- nir, il fait passer cette corde à travers les ouvertures pratiquées dans des poulies', et dont le nombre est déterminé par le calcul d'une proportion géométrique. Alors, quand on élève la pierre, on la trouve très-légère. [Cet espèce d'instrument^ s'appelle inikhal^.] Au moyen de cet engin, on atteint son but sans se fatiguer; mais, pour le cons- truire, il faut mettre en application certains principes géométriques dont la connaissance est assez répandue.
Ce fut avec l'aide de ces engins que l'on bâtit les édifices énormes qui se tiennent encore debout et dont on attribue la construction aux peuples qui vécurent dans les temps du paganisme. Le vulgaire de nos jours s'imagine, mais à tort, que la taille de ces peuples était en proportion avec ces vastes monuments; mais il est certain que, dans l'exécution de ces travaux, les anciens employaient des ma- chines, ainsi que nous l'avons déjà fait observer. C'est là une chose P. 324. qu'il est bon de savoir. Dieu crée ce qu'il veut.
De l'art du charpentier.
Cet art est un de ceux dont les hommes établis en société ne sau- raient se passer. La matière qui en est l'objet est le bois. Dieu a placé dans les choses sublunaires certaines propriétés utiles, atin que l'homme les emploie pour satisfaire ses besoins, tant ceux de première nécessité que ceux auxquels ses habitudes ont donné nais- sance. Les arbres, par exemple, servent à des usages sans nombre, ainsi que chacun le.sait. Quand ils sont desséchés, on en tire du bois, substance de la plus grande utilité. L'homme s'en sert pour alimenter le feu avec lequel il apprête sa nourriture; il en fait des bâtons pour lui servir d'appui, pour conduire ses troupeaux et pour d'autres usages. Il en fait ausi des poutres pour soutenir des charges très-lourdes et les empêcher de tomber. Ajoutons que le bois est d'une grande utilité D'IBN KHALDOUN. 377 D'IBN KHALDOUN. 377 dans la vie de la canipïigne et dans celle de la ville: les peuples no- mades s'en servent pour les montants et les piquets de leurs tentes, pour les palanquins dans lesquels leurs femmes voyagent à dos de chameau, pour les lances, les arcs et les flèches, qui leur servent d'armes offensives. Les habitants des villes emploient le bois pour faire les toits de leurs maisons, les serrures' de leurs portes, et des chaises pour s'asseoir. Le bois est la matière dont se composent tous ces objets; mais ils ne reçoivent leur forme propre que par l'ap- plication de l'art. Le genre d'art qui s'emploie dans ce but et qui donne à chaque objet sa forme spéciale, c'est la charpenterie dans toutes ses branches. Celui qui l'exerce commence par couper les poutres en tronçons ou en planches; ensuite il assemble ces mor- ceaux de manière à leur donner la forme voulue^ et, dans toutes ces opérations, il vise à façonner chaque pièce avec une si juste symé- P. 325. trie qu'elle soit propre à devenir une partie de l'objet' qu'il se pro- pose de former. Cet artisan, c'est le charpentier, personnage dont les hommes réunis en société ont absolument besoin.
Quand la civilisation de la vie sédentaire prend de grands déve- loppements, que le luxe s'y est introduit et qu'on recherche un cer- tain degré de beauté dans les plafonds, les portes, les sièges, les us- tensiles de ménage, etc. cet art est cultivé avec le plus de soin et reçoit des améliorations extraordinaires, améliorations qui sont tout à fait de luxe et nullement exigées par la nécessité. Telle est l'appli- cation de moulures aux portes et aux sièges. On façonne aussi au tour des morceaux de bois, afin de leur donner une forme élégante et un beau poli; puis on les assemble en les combinant de certaines fa- çons*, et on les attache ensemble avec des chevilles. Ils semblent alors ne former qu'un seul morceau. Les figures produites par ces diverses combinaisons diffèrent entre elles, tout en conservant une ' On trouvera, dans l'ouvrage de M. Lane ' Pour ijyLoIf, lisez JùjAkli.
inlilu\é Modem E g yptians, un dessin repré- ' Littéral, «un membre de la figure.»
sentant l'espèce de serrure en bois dont on ' Littéral, «dans des proportions dése sert encore dans la ville du Caire. terminées. » 378 PROLÉGOMÈNES ressemblance mutuelle'. Les divers objets qui se font avec du bois peuvent se fabriquer ainsi, et ils acquièrent, de cette manière, toute la beauté dont ils sont susceptibles. On améliore de même toutes les espèces d'ustensiles dont le bois forme la matière.
Cet art est encore nécessaire quand il s'agit de construire avec des planches et des chevilles les bâtiments qui sont destinés à naviguer en pleine mer. Ce sont de gros corps formés d'après des principes géométriques et auxquels le poisson a servi de modèle. Pour les fa- briquer, il faut avoir étudié la manière dont le poisson s'avance «dans l'eau, au moyen de ses nageoires et de sa poitrine; car la forme de cet animal est tout à fait propre à fendre cet élément. Pour rem- placer les instruments de mouvement que le poisson possède natu- rellement, on prend le vent pour moteur et, dans certains navires, tels que les galères, on se sert uniquement de rames ^. L'art des constructions navales a donc fondamentalement besoin de la géomé- p. 326. trie dans toutes ses branches. En effet, quand il s'agit de produire des formes parfaites, en les faisant passer de l'état virtuel à l'état réel, on doit connaître les lois des proportions qui existent entre des quan- tités dans tous les cas, soit généraux, soit particuliers; or, pour con- naître les rapports mutuels des quantités, il faut avoir recours à la géométrie. Voilà pourquoi les principaux mathématiciens d'entre les Grecs étaient de grands maîtres dans l'art (de la charpenterie). Euclide, l'auteur des Eléments de la géométrie, était charpentier, et on le dési- gnait parce titre ^. Apollonius, l'auteur du Traité des sections coniques, s'y était également distingué, ainsi que Ménélaùs* et autres.
On dit que Noé ^ fut le premier qui enseigna cet art aux hommes, ' U s'agit de portes à panneaux et de La plupart des copistes arabes écrivent ce grillages pour les fenêtres, les galeries et nom incorrectement, les balcons. ' Il faut remplacer la formule i»-5, ré- ^ Pour^JjiLssJl, lisez,_j^3Ull. servée presque spécialement à Mohammed, Je ne sais d'où les mathématiciens et par iN^LJl "uic, et faire la même correcles biographes arabes ont tiré ce rensei- tion quelques lignes plus bas. Elle est augnement. torisée par les manuscrits C et D et par ' Je lis jjij jU.0, à la place de jijyiÇy». l'édition de Boulac.
D'IBN KHALDOUN. 379 et que ce fut au moyen de ses connaissances en charpenterie qu'il opéra son grand miracle: la construction de l'arche qui sauva un reste de l'espèce humaine lors du déluge. Qu'il ait été le premier charpen- tier, cela est possible, mais nous n'en possédons aucune preuve, vu le long espace de temps qui s'est écoulé depuis cette époque. La tradi- tion qui nous le dit doit être entendue comme indiquant l'antiquité de cet art. Quant aux temps antérieurs à Noé, nous ne possédons au- cun renseignement certain au sujet de l'existence de la charpenterie, et voilà probablement pourquoi on a représenté ce patriarche comme le premier qui l'eût apprise. On voit par là combien il y a de secrets touchant les arts qui sont pratiqués par les hommes. Dieu est le créateur, le savant.
De l'art du tisserand et de celui du tailleur. • [ ^ Les hommes qui occupent le juste milieu dans l'état que l'on dé- signe par le terme nature humaine ^ sont obligés de songer aux moyens de se couvrir le corps ^, de même qu'ils doivent songer aux moyens de s'abriter (contre les intempéries des saisons). Ils y parviennent en s'enveloppant d'un tissu qui puisse les garantir contre le chaud et le froid. Or, pour former ce tissu, il faut, de toute nécessité, prendre des matières qu'on a filées et les combiner ensemble de manière à en faire une pièce d'étofte. Cette opération s'appelle travailler au métier et tisser. S'ils s'adonnent à la vie nomade, ils se contentent d'une P. 327 pièce d'étoffe unie; mais, s'ils adoptent la vie sédentaire, ils décou- pent la pièce en morceaux, afin d'en façonner des vêtements qui s'adaptent à la taille et à chaque membre du corps, quelle que soit la diversité de leur position. Ensuite ils unissent ces morceaux en- semble afin d'en faire un vêtement qui aille au corps et dont ils se ' Ce passage, que j'ai nais entre des ' Littéral. « dans le sens (ou dans laréacrochets.ne se trouve pas dans les manus- lité) de l'huiuanité. » (Voyez, du reste, la crits C, D. L'édition de Boulac le donne, i" partie, p. i68 et suiv.) ainsi que le manuscrit A. ' Littéral. « de se tenir cliaud. » 48.
380 PROLEGOMENES revêtent. L'art par l'emploi duquel on effectue cette union est celui du tailleur,] Les arts^ du tisserand et du tailleur sont Indispensables à toute société civilisée, parce que, sans eux, les hommes^ n'auraient pas de quoi se couvrir le corps. Le premier de ces arts consiste à tisser des fils de laine ou de coton. On les tend en longueur, pour former la chaîne, et en largeur, pour former la trame, puis on les combine en- semble d'une manière 'solide. Par ce procédé on fabrique des pièces d'étoffe de la grandeur qu'on veut. Celles qui sont en laine servent de manteaux pour envelopper le corps, et les autres, qui sont en coton ou en lin, s'emploient pour les vêtements (intérieurs).
Le second de ces arts consiste à façonner avec ces étoffes des vête- ments dont les formes varient selon la diversité des tailles et les changements de la mode. On commence par couper fétoffe avec des ciseaux, afin d'en tirer des morceaux qui puissent s'adapter aux divers membres du corps. Ensuite on attache ces morceaux ensemble, en les ourlant, ou en les cousant, ou en les surjetant, ou en les pi- quant^, ce qui dépend du système de fabrication employé. Cet art est spécial à la civihsation de la vie sédentaire: les peuples nomades n'en ont pas besoin, parce qu'ils se contentent d'une pièce d'étoffe unie avec laquelle ils puissent s'envelopper le corps. Découper les étoffes, adapter les morceaux les uns aux autres et les coudre en- semble afin d'en faire des vêtements, ce sont des pratiques spéciales à la vie sédentaire.
Quand on a bien compris cela, on conçoit pourquoi le législateur a défendu de porter des vêtements cousus pendant qu'on remplit les cérémonies du pèlerinage. En effet, parmi les prescriptions qui con- cernent ce devoir, il y en a une qui nous oblige de jeter au loin tous les liens qui nous attachaient au inonde, et de revenir à Dieu dans le même état où nous étions quand il nous créa. Aussi fhomme ' Pour (jU»À.^f, lisez yU£LÂ.<Jf. ainsi les quatre termes techniques em- ^ PourysJI, lisez yi-Jf. ployés par l'auteur.
' C'est par corijeclure que je traduis D'IBN KHALDQUN. 381 qui va paraître devant le Seigneur, doit détacher son cœur de tous les usages du luxe, s'abstenir de parfums et de femmes, ne porter P. 3î8. ni vêtements cousus ni bottes, ne pas faire la chasse ni se livrer à aucune des habitudes dont son âme et son corps ont reçu l'impres- sion dans (la vie du monde); il doit absolument éviter toutes ces choses, quand même cette privation lui coûterait la vie. Il est tenu de se montrer humble de cœur et résigné à la volonté de Dieu; tel enfin qu'il sera quand il comparaîtra devant son créateur au jour du jugement. S'il remplit ces devoirs fidèlement, sa récompense sera d'être délivré de tous ses péchés et de devenir aussi pur qu'il l'était le jour où sa mère le mit au monde. Gloire au Seigneur! Que de bonté! que de miséricorde à vouloir mettre ses créatures dans la voie qui les mène jusqu'à lui!
Ces deux arts ont été connus des hommes depuis une époque très-reculée, car on ne saurait se passer de vêtements quand on vit dans une société civilisée et dans un climat tempéré. Les peuples qui occupent les pays écartés de la région tempérée et voisins de la zone torride^ n'ont pas besoin de vêtements pour se tenir chaud; la plu- part des noirs qui habitent le premier climat vont toujours nus, à ce que nous avons entendu dire.
Comme ces arts sont d'une origine très-ancienne, le vulgaire en attribue l'invention à Idrîs (Hénoc),le plus ancien des prophètes, ou bien à Hermès; mais ce dernier personnage est, dit-on, le même qu'Idrîs. Dieu est le créateur, le savant.
De l'art des accouchements.
L'art d'accoucher est la manière de retirer l'enfant ^ du ventre de sa mère, en le faisant sortir doucement de la matrice, après avoir préparé tout ce qui peut faciliter cette opération, et puis en lui donnant les soins dont nous parlerons plus loin. Il est exercé par ' Littéral. « qui sont écartés vers la cha- Boulac insèrent le mot (_^3.i't, c'est-à-dire leur. » « de l'espèce humaine, » après.5j{^i « en- ' Les manuscrits C et D et l'édition de fan(.»
382 PROLÉGOMÈNES