SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolegomenes (Muqaddimah), Volume II

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des femmes, dans presque tous les cas, parce que la loi leur per- met de regarder aux parties naturelles des personnes de leur sexe. La femme qui fait cette opération s'appelle la cabela (receveuse), P. 329. terme employé métaphoriquement pour indiquer qu'elle reçoit l'en- fant et que la mère le lui donne. Voici comment cela se pratique: quand l'enfant est complètement formé dans la matrice, après avoir passé par toutes les périodes de sa première croissance, et que s'est écoulé le temps pendant lequel il devait rester dans ce réceptacle, temps qui est ordinairement de neuf mois, il essaye d'en sortir, par suite d'une impulsion que Dieu lui a communiquée. Comme l'orifice est étroit, l'enfant se débat, et, pendant ses efforts, il déchire les pa- ^ rois du vagin, ou bien il détache de la matrice les téguments dont il est enveloppé. Tous ces accidents causent à la mère de vives dou- leurs et s'appellent le travail. Pendant ce temps, l'accoucheuse aide, en quelque sorte, à ces efforts en palpant le dos de la mère, les par- ties charnues du derrière et celles qui sont situées vis-à-vis et en bas de la matrice. De cette manière elle seconde les efforts que la mère fait pour pousser l'enfant au dehors et tâche, autant qu'il dépend d'elle, d'employer tous les moyens afin de faciliter cette opération, dont l'expérience lui a appris la grande difficulté. Quand l'enfant est sorti, il reste toujours attaché à la matrice par le lien qui aboutit à son nombril et qui fait passer la nourriture dans ses intestins. Ce lien est un appendice provisoire qui sert uniquement à fournir la nourriture à l'enfant. L'accoucheuse le coupe de manière à n'en lais- ser rien de superflu', et à ne nuire ni aux intestins du nouveau-né ni à la matrice de la mère; puis elle ferme la blessure par l'emploi du cautère ou de tel autre moyen qu'elle juge convenable. Comme les os de fenfant sont encore mous et flexibles, à cause de leur récente formation et du peu de consistance de la matière qui les compose, et comme l'enfant pourrait se déformer ou disloquer ses membres en sortant de ce passage étroit, la sage-femme se met à ie Littéral, «de «orte qu'il ne dépasse pas le lieu du superflu.

D'IBN KHALDOUN. 383 masser et à redresser ses membres jusqu'à ce qu'ils reprennent leur f 33o. forme naturelle et la position que Dieu leur a assignée. Ensuite elle retourne à la mère et tâche, en la palpant légèrement, de lui retirer du corps les téguments qui enveloppaient l'enfant et qui tardent quelquefois à sortir. Il faut éviter que les muscles constricteurs ne re- prennent leurs fonctions avant que le corps soit débarrassé de ces té- guments, devenus maintenant inutiles; si on les y laissait, ils tombe- raient en pourriture et communiqueraient au corps une infection qui amènerait la mort. L'accoucheuse travaille pour empêcher cela, en aidant aux efforts que la mère fait pour les expulser; puis elle re- prend l'enfant et frotte son corps avec de l'huile et des poudres as- tringentes afin de le fortifier et d'enlever l'humidité que la matrice lui avait laissée. Elle frotte aussi le palais de l'enfant afin de faire remonter la luette; elle lui met dans les narines un sternutatoire afin de dégager le cerveau, et le gargarise avec un looch afin de chasser les matières qui obstruent les intestins et de dilater ceux-ci pour en empêcher les parois de se coller ensemble. Après cela, elle donne ses soins à l'accouchée afin de remédier à la faiblesse que l'accouchement lui avait fait éprouver et aux douleurs que l'expulsion de l'enfant avait causées à la matrice. Bien que l'enfant ne soit pas un membre naturel du corps de la mère, il y est si étroitement attaché qu'on peut le regarder comme tel; aussi les souffrances de la mère, pen- dant l'accouchement, sont comme celles qu'on éprouve lors de l'am- putation d'un membre. La sage-femme s'occupe aussi à guérir les écorchures du vagin produites par les efforts de l'enfant pendant qu'il tâche d'y passer: ce sont là des accidents que les accoucheuses traitent mieux que personne. Elles savent aussi traiter les maladies qui se déclarent chez les enfants pendant la période de l'allaitement, et elles s'y entendent mieux que le médecin le plus habile. Car, à cette époque, le corps de l'enfant n'est qu'un corps en puissance et p. 33i. ne devient corps en acte qu'après le sevrage. C'est alors seulement que les soins d'un médecin deviennent nécessaires.

On voit que, dans la société humaine, cet art est indispensable: 384 PROLÉGOMÈNES sans cet art, les individus dont elle se compose n'obtiendraient pas ia plénitude de leur être, à l'exception, toutefois, de quelques per- sonnes que Dieu a créées avec une existence parfaite, soit en opé- rant un miracle, soit par une grâce tout à fait extraordinaire, comme cela a eu lieu pour les prophètes; ou bien Dieu leur donne un instinct directeur au moyen duquel ils perfectionnent leur existence sans le secours de cet art. Des miracles de cette espèce sont fréquem- ment arrivés. Tel fut celui de la naissance du Prophète, qui vint au monde circoncis et avec le cordon ombilical coupé; il y entra en ap- puyant ses mains sur la terre et en levant sa figure vers le ciel. Tel fut aussi celui de Jésus (qui parla étant encore un enfant) au berceau.

Quant à l'inslinct, on ne saurait le nier. Puisque les êtres ani- més, tels que les abeilles, ont des instincts très-remarquables, les hommes, êtres d'une classe bien supérieure, doivent en avoir, à plus forte raison; surtout les individus que Dieu a voulu favo- riser. L'impulsion qui porte tous les nouveau-nés vers le sein ma- ternel montre clairement que l'espèce humaine a des instincts; d'ailleurs, qui saurait comprendre toute l'étendue de ia provi- dence divine.»> Cela nous fait apercevoir la fausseté d'une opinion énoncée par El-Farabi et par les philosophes espagnols, quand ils essayaient de prouver que l'extinction des espèces ne peut pas avoir lieu et qu'il est impossible que les êtres sublunaires, et surtout l'espèce humaine, puissent cesser d'exister. « Si, disent-ils, tous les individus qui com- posent cette espèce venaient à périr (à l'exception des femmes en- ceintes), la permanence de cette espèce serait impossible, parce P. 332. qu'elle dépend d'un art (celui des sages-femmes) sans lequel l'homme n'arriverait pas à une existence complète. Et supposons que l'enfant se puisse passer des services rendus par cet art et vive jusqu'à l'é- poque du sevrage, il sera dans l'impossibilité de se maintenir en vie. Sans la réflexion, point d'arts, car ils en sont les produits et les conséquences. » Avicenne a entrepris de réfuter cette opinion; elle lui répugnait parce qu'il admettait comme possible l'extinction des espèces D'IBN KHALDOUN. 385 D'IBN KHALDOUN. 385 et même la ruine totale du monde sublunaire, et parce qu'il tenait à la doctrine du renouvellement du monde sous l'influence des corps cé- lestes et de certaines configurations' extraordinaires, qui, dit-il, se pré- sentent à quelques rares époques dans la suite des siècles. Selon lui, ces influences peuvent amener, par le moyen d'une chaleur convenable, la fermentation d'une masse d'argile, dont le tempérament correspond à celui de l'homme, et la convertir en un être humain. Alors une femelle de l'espèce des animaux pourra être destinée à élever cet enfant, parce qu'elle aura été créée avec un instinct qui la portera à le nourrir et à veiller sur lui avec une affection materneUe jusqu'à l'époque du sevrage et de l'existence complète.

Ce philosophe s'étend longuement sur cette théorie, qu'il développe dans le traité intitulé Haï Ibn Yacdhan"^. Nous regardons cet argu- ment comme dépourvu de valeur, bien que nous soyons d'accord avec lui sur la possibilité de l'extinction des espèces; il est vrai que notre opinion sur ce dernier point ne repose pas sur les mêmes preuves que les siennes. Celle qu'il met le plus en avant est fondée sur le principe que les actions (de l'homme) résultent d'une cause nécessitante; mais on peut lui opposer la doctrine (orthodoxe) de Vagent libre^, doctrine d'après laquelle il n'y aucun intermédiaire entre les actions de l'homme et la puissance éternelle *. Avicenne n'avait donc pas besoin de se donner tant de peine (pour traiter ce sujet).

Quand même nous serions porté, par le simple plaisir d'argu- menter, à admettre la théorie (d' Avicenne), nous verrions qu'elle se réduit, en somme, à ceci: l'existence de l'individu avait été assurée par la création d'un instinct dans vm certain animal qui se trouvait ' Pour f-v^j^j, lisez çX^jL. Les ma- titre. C'est celui dont le célèbre Pococke nuscrits C et D et l'édition de Boulac publia le texte avec une traduction latine, offrent la bonne leçon. l'an 1671, à Oxford.

' Ce Iraité d'Avicenne ne nous est pas ^ Voyez, la 1" partie de celte traduction, parvenu, bien que son existence soit signa- p. 189, note.

lée par le biographe Haddji Khalifa. Ibn * C'est-à-dire, Dieu crée immédiale- Tofeîl composa un autre ouvrage du même ment les actions de l'homme.

Prolégomènes, — n. ig 386 PROLEGOMENES alors porté à l'élever. Mais quelle nécessité y avait-il de faire cela? Si l'on admet la création d'un instinct dans un animal d'une classe inférieure, pourquoi ne pas admettre la création de cet instinct dans l'enfant lui-même? Qu'il y ait des instincts chez les enfants, c'est une vérité que nous avons signalée ci-dessus. La création d'un instinct dans un individu (de l'espèce humaine), pour le porter à agir en vue de son P. 333. propre avantage, est beaucoup plus probable que celle d'un instinct dans un animal, afin que celui-ci agisse pour l'avantage d'autrui.

Au reste, les deux systèmes (celui d'El-Farabi et celui d'Avicenne) se réfutent mutuellement par la différence de leurs tendances, ainsi que nous venons de l'indiquer. Dieu est le créateur, le savant.

De l'art de la médecine. — Il est nécessaire aux peuples sédentaires et aux habitants des villes, mais il est inutile aux peuples nomades.

Cet art est absolument nécessaire dans toutes les villes, à cause de son utilité bien reconnue. Il conserve la santé à ceux qui se portent bien et débarrasse les malades de leurs infirmités, en les soumettant à un traitement ^ qui leur rend la santé. Toutes les maladies pro- viennent des aliments; selon la tradition qui résume toute la doctrine médicale [tradition citée par les hommes de l'art, mais rejelée par les uléma], le Prophète aurait dit: « L'estomac est le siège des ma- ladies; la himya (diète) est le meilleur des remèdes, et la berda (la ré- plétion) est la cause de toutes les maladies. » L'estomac est le siège des maladies est une proposition dont la vérité est évidente; le mot himya signifie la faim, c'est-à-dire la privation de nourriture, et indique ici que la faim est le grand remède, la base de tous les autres. Le terme berda désigne l'acte d'introduire des aliments dans l'estomac avant que ceux déjà pris soient digérés.

Pour bien comprendre ce que nous venons d'exposer, il faut savoir que Dieu, en créant l'homme, l'a soumis à la nécessité de prendre des aliments pour se maintenir en vie. La puissance digestive et la ' Pour 'oljixtU, lisez oUcnIU.. ' D'IBN KHALDOUN. 387 puissance nutritive agissent sur ces aliments et les convertissent en sang, liquide qui convient parfaitement à la formation des chairs et des os, dont se compose le corps. C'est la puissance alimentaire qui, P. 334. en s'emparant du sang, le convertit en chair et en os. On entend par le mot digestion la cuisson éprouvée par les aliments qui sont soumis à la chaleur naturelle du corps, ce qui se fait par plusieurs opé- rations, jusqu'à ce qu'ils deviennent effectivement une partie ^ du corps.

Expliquons ce que nous venons de dire: les aliments, étant in- troduits dans la bouche et comprimés par les parois de cet organe, reçoivent, de la chaleur qui s'y trouve, un léger degré de cuisson qui opère un certain changement dans leur tempérament, ainsi que l'on peut s'en assurer à l'inspection d'une bouchée de l'aliment qu'on est en train de prendre. Quand on a bien mâché cette bouchée, on verra en- suite, qu'elle a un tempérament tout autre que celui de l'aliment dont elle avait fait partie. Les aliments, arrivés dans l'estomac, subissent une cuisson opérée par la chaleur qui s'y trouve, jusqu'à ce qu'ils se convertissent en chyle, liquide qui est la partie la plus pure de la matière qui vient d'être culte dans cet organe. Le chyle passe de l'estomac dans le foie, et les parties lourdes qu'il a déposées au fond de l'estomac s'en vont par les deux orifices naturels. La chaleur du foie donne au chyle une cuisson qui le convertit en sang frais ^ en y faisant surnager une écume qui s'appelle la bile, et en déposant des parties de nature sèche qui forment l'atrabile. Le sang renferme aussi des parties grossières qui résistent, jusqu'à un certain point, à la chaleur naturelle du corps et que l'on désigne par le nom de flegme. (Quand il est épuré de cette manière,) il est envoyé par le foie dans les veines et les artères, où 11 subit encore une cuisson produite par la chaleur na- turelle, puis il donne naissance à une vapeur chaude et humide qui sert à entretenir les esprits animaux. La force alimentaire a produit alors tout son effet sur le sang, dont elle a converti (la partie déliée) ' Pour »L^, lisez »ty^ avec les manuscrits et l'édition de Boulac. — ' Pour U2aac, lisez -Ui^NAS. ' 49- 388 PROLÉGOMÈNES en chair et la partie grossière ' en os. Le corps se débarrasse ensuite des matières superflues, n'en ayant plus besoin; telles sont la sueur, la salive, les mucosités et les larmes. Voilà comment se fait la nu- trition et comment elle passe de la puissance à l'acte pour former de la chair, p. 335. Nous dirons maintenant que les maladies les plus graves, celles qui amènent toutes les autres, ce sont les fièvres. Elles ont pour cause l'impuissance où se trouve la chaleur des organes d'opérer, d'une manière complète, les diverses coctions que la matière des aliments doit subir dans le corps, et de là résulte qu'une partie de cette matière y reste dans un état de crudité. Cette impuissance provient ordinairement de la présence dans l'estomac d'une si grande quantité d'aliments que la chaleur de cet organe ne suffit pas pour en effectuer la coction; ou bien, elle a pour cause l'introduction d'aliments dans l'estomac avant qu'il ait digéré complètement ceux qui y étaient déjà. La chaleur de ce viscère s'attache alors aux aliments pris en dernier lieu et laisse les autres dans l'état où ils étalent; ou bien, elle partage ses forces entre les deux, et se met ainsi dans l'impuissance d'en opérer la coclion complète. La chaleur du foie, auquel l'estomac envoie (le chyle provenant de) ces aliments, est aussi trop faible pour en opérer la coction, de sorte qu'il en renferme une portion tout aussi crue qu'au moment où elle y était entrée. Le foie envoie dans les veines tous ces fluides mal cuits et tels qu'ils l'étaient. Le corps, ayant obtenu la quantité (de chyle) dont il a besoin, se débarrasse de, ces crudités autant qu'il le peut, de même qu'il rejette au dehors les autres humeurs superflues, telles que la sueur, la salive et les larmes; mais, si elles sont trop abondantes, elles restent dans les veines, dans le foie et dans l'estomac, et augmentent en quantité de jour en jour. Or tous les mélanges dont le tempérament est humide se corrompent, s'ils n'ont pas subi une coction parfaite, et cela arrive effectivement aux crudités dont nous parlons et qui s'appellent les ^ Pour iJàUê, lisez ^izJji.

D'IBN KHALDOUN. 389 humeurs. Dans toutes les matières qui tombent en décomposition, il y a une chaleur adventice qui, si elle se trouve dans le corps de l'homme, s'appelle fièvre. Voyez ce qui arrive aux aliments quand on leur donne le temps de se corrompre; voyez comment le fumier en dé- composition émet une chaleur sensible. Voilà précisément ce que sont les fièvres dans le corps humain, et voilà pourquoi il faut les regarder comme les principes et les causes de toutes les autres maladies, ainsi que nous le trouvons énoncé dans la tradition déjà citée.

Pour guérir les fièvres, il faut soumettre le malade à la diète pen- P. 336. dant un certain nombre de semaines; puis on lui donne une nourri- ture convenable, jusqu'à ce qu'il soit parfaitement rétabli. Il y a en- core des traitements que l'homme bien portant doit suivre, afin de se garantir contre ce genre de maladie et contre toutes les autres. Si la corruption se met dans un des organes du corps, cela amène une maladie dans cet organe, ou bien elle fait naître des plaies sur les membres principaux du corps ou sur les membres d'une importance secondaire. Quelquefois la maladie qui se déclare dans un membre amène une autre maladie qui affecte les forces de ce membre. Voilà, en somme, à quoi se réduisent toutes les maladies, et elles pro- viennent presque toujours des aliments. Tout cela est du ressort de la médecine.

Les maladies sont très-nombreuses chez les peuples sédentaires et les habitants des villes, à cause de l'abondance dans laquelle ils vivent et de la variété des choses qu'ils mangent. Ils se bornent rarement à une seule espèce d'aliments; ils en mangent de toutes sans précaution*, et, dans les procédés culinaires, ils mêlent ensemble divers mets, en y ajoutant des condiments, des légumes et des fruits, combinant ainsi des aliments dont les uns sont de nature sèche et les autres de nature humide. Us ne se contentent pas d'un seul plat ni même de plusieurs: j'ai compté, dans la liste d'un des services d'un repas, quarante espèces de légumes et de viandes. Tous ces mets (in- ' La bonne leçon esl ÂMyi, celle des manuscrits C et D et de l'édition de Boulac.

390 PROLÉGOMÈNES troduits dans i'estomac) forment un mélange extraordinaire qui, le plus souvent, ne convient ni au corps ni aux parties dont il se compose. Ajoutons que, dans les villes, l'air est vicié par un mélange d'exha- laisons putrides provenant de la grande quantité d'immondices. L'air (quand il est pur) excite l'activité des esprits (animaux) et fortifie ainsi l'influence que la chaleur des organes exerce sur la faculté di- gestive^. De plus, les habitants des villes ne prennent point (assez) d'exercice; ils sont ordinairement très-casaniers et aiment le repos. Le (peu d') exercice (qu'ils prennent) ne produit sur eux aucun elfet P. 337. et n'a pour eux^ aucun résultat utile; aussi les maladies sont-elles très-commimes dans les villes, et, plus elles sont fréquentes, plus on a besoin de médecins.

Les gens de la campagne (c'est-à-dire du désert) mangent ordinai- rement très-peu, et, comme ils n'ont pas beaucoup de blé, ils souffrent si souvent des atteintes de la faim que cela leur devient un état habi- tuel 3. Leur persistance à endurer la faim est telle qu'on serait tenté de la regarder comme une disposition qui leur est innée. Les assai- sonnements sont très-rares chez eux ou y manquent tout à fait. Le luxe, dont les exigences font naître l'art de préparer les aliments avec des condiments et des fruits, leur est totalement inconnu. Leurs ali- ments, qu'ils prennent toujours sans mélange, sont d'une nature qui se rapproche * beaucoup de celle du corps et qui lui convient très-bien. L'air qu'ils respirent renferme très-peu de particules viciées, parce que dans leurs pays les matières humides et corruptibles sont peu abondantes, tant qu'ils vivent sous leurs tentes; pendant qu'ils sont en route, ils changent constamment d'air. L'exercice du corps ne leur manque pas, car ils sont toujours en mouvement, ils montent à cheval, ils vont à la chasse, ils cherchent les choses dont ils ont besoin et ils travaillent pour se procurer le nécessaire. Tout cela leur rend la digestion bonne et facile. Au reste, ils ne se surchargent L'édition de Boulac porte -.^ôaIÎ. J'ai = Le mot aJ doit se placer avant csUi.

adopté celte leçon. ' Pour cj^, lisez oyij, avec le ma- Aprèsy^, insérez |^. nuscrit C et l'édition de Boulac.

D'IBN RHALDOUN. 391 pas l'estomac; aussi jouissent-ils d'une excellente constitution, ce qui les rend peu susceptibles de maladies. Cela fait qu'ils ont très- rarement besoin des secours de la médecine. On ne trouve jamais des médecins dans le désert, car on s'en passe très-bien; s'ils y étaient étaient nécessaires, ils iraient s'y établir, afin de gagner leur vie. Telle est la voie que Dieu suit à l'égard de ses créatures, et ta m trou- veras aucun changement dans la voie de Dieu.

L'art d'écrire est un de ceux qui appartiennent à l'espèce humaine '. P. 338.

L'écriture consiste en certains traits et caractères formant des lettres qui servent à représenter des mots perçus par l'oreille, mots qui, eux-mêmes, représentent des idées conçues dans l'esprit. Elle tient donc, comme signe d'idées, le second rang, après le langage. C'est un art très-noble, puisqu'il fait partie des choses qui sont propres à l'homme et qui le distinguent de tous les autres animaux. D'ailleurs, c'est un moyen (pour l'homme) de faire connaître ses pensées et de transmettre, à de grandes distances, l'expression de ses volontés, sans qu'il soit obligé de s'y rendre en personne pour les énoncer. C'est par son moyen qu'on prend connaissance des sciences, des no- tions utiles, des livres que les anciens nous ont laissés et de ce qu'ils ont écrit au sujet de leurs sciences et de leur histoire. Tous ces divers titres et tous ces avantages assurent à l'écriture un haut rang parmi les sciences les plus nobles.

La faculté d'écrire est naturelle à l'homme; mais elle ne passe de la puissance à l'acte qu'au moyen de l'enseignement. L'écriture par- vient, dans les villes, à un degré de beauté plus ou moins grand, en proportion des progrès que les hommes ont faits dans la vie sociale et dans la civilisation, et de leur empressement à s'avancer vers les divers genres de perfection. L'écriture, en effet, fait partie des arts, et nous avons dit précédemment que c'est là la condition de tous les ' M. de Sacy a donné le texte de la tra- adopté sa traduction, après l'avoir modi- duction de ce chapitre dans sa Chrestoma- fiée dans quelques endroits. thie arabe. 2' édit. t. II, p. 807 et suiv. J'ai 392 PROLl^GOMÈNES arts, et qu'ils suivent le progrès de la civilisation; aussi voyons-nous que la plupart des nomades ne savent ni lire ni écrire, et que, si quelques-uns d'entre eux possèdent ces talents, leur écriture est gros- sière et leur lecture très-défectueuse.

Dans les grandes capitales, où la civilisation est portée au plus haut point, l'enseignement de l'écriture est meilleur, plus facile et plus méthodique, parce que la pratique de cet art y est solidement établie'. On nous raconte que, de nos jours, il y a en Egypte des maîtres institués exprès pour enseigner à écrire, qui donnent à l'élève certains principes et certaines règles pour la formation de chaque P. 3.Î9. lettre, et qui l'exercent ensuite à la pratique de l'enseignement. Ce moyen, en fortifiant le talent de l'élève et en le rendant capable de bien enseigner, lui assure, d'une manière complète, la faculté de bien écrire. C'est un effet de la perfection à laquelle les arts sont parvenus et de l'extension qu'ils ont prise à la suite du progrès de la civilisation et de la grandeur de l'empire.

[Ce n'est pas ainsi qu'on montre à écrire en Espagne et dans le Maghreb^: on n'y apprend pas à former chaque lettre séparément d'après certains principes que le maître enseigne à l'élève; c'est seu- lement en imitant des mots tout entiers (qui servent de modèles) qu'on apprend à écrire. L'élève tâche d'imiter la forme de ces mots sous l'inspection du maître, et travaille jusqu'à ce qu'il parvienne à bien faire et que ses doigts aient acquis l'habitude de l'art. On dit alors qu'il sait bien écrire.]

L'écriture arabe était parvenue à un haut degré de régularité et de correction sous l'empire des Tobha, à cause du grand progrès que le luxe et la civilisation de la vie sédentaire avaient fait chez eux. C'est cette écriture qu'on nomme Yécriture himyérite. Elle passa des Tohha au peuple de Hîra^, parce que ce royaume était entre les mains des ' Littéral. • parce que la teinture a bien de Boulac et dans les manuscrits B et C. pris. » L'auteur se plaît beaucoup à em- ^ La ville de Hîra, située à environ ployer cette expression métaphorique. une lieue de Koufa, était le siège de la pe- ' Ce paragraphe manque dans l'édition tite dynastie des phylarques mondérites.

D'IBN KHALDOUN. 393 Mondérides, famille alliée aux Tobba par le sang et par l'esprit de corps, et qui avait fondé un nouvel empire arabe dans l'Irac. Cepen- dant l'art d'écrire resta bien au-dessous de ce qu'il avait été sous les Tobba, parce qu'il y avait une grande différence entre les deux royaumes; en effet, dans celui des Mondérides, la vie sédentaire et tout ce qu'elle introduit, les arts, par exemple, étaient à un degré fort inférieur, par comparaison avec l'empire des Tobba. Ce fut, dit-on, de Hîra que les habitants de Taïf * et la famille de Coreïch reçurent la connaissance de l'écriture. On rapporte que le premier qui apprit l'écriture, venue de Hîra, fut Sofyan, fils d'Omeïa; d'autres disent Harb, fils d'Omeïa^; elle leur fut communiquée par Aslem, fds de Sidra*. Ce qu'on dit là est très-possible et a plus de vraisemblance que fopinion des personnes qui soutiennent que les habitants de Taïf et les Coreïchides ont reçu des lyadites de l'Irac la connaissance de l'écriture, en se fondant sur ce qu'un de leurs poètes a dit dans ce vers: