Cette famille à qui appartiennent, quand elle marche réunie, les plaines de l'Irac, (et qui possède) l'écriture et le (maniement du) calant.
Cette opinion est dépourvue de vraisemblance; car, bien que la p. 34o. postérité d'Iyad se fût établie dans flrac, elle conserva toutes les ha- bitudes de la vie nomade, et l'écriture fait partie des arts qui ap- partiennent à la vie sédentaire. Le poëte a seulement voulu dire que les descendants d'Iyad étaient moins éloignés que les autres ' La ville de Taïf est à environ trente- cinq lieues de distance au S. E. de la Mecque.
" Harb, fds d'Omeïa, était le grand-père du khalife Moaouia.
' Selon un auteur cité par Ibn Khalii- kan [Biographical diction, vol. II, p. 284). Aslem, fds de Sidra, avait appris l'écri- ture de Moramer Ibn Morra. (Voyez aussi VEssai de M. Caussin de Perceval, t. 1, p. 393.) — 11 est impossible que fécriture arabe dérive de l'écriture himyérile; dans Prolégomènes. — 11.
celle-ci, les lettres sont isolées et diffèrent tout à fait, par la forme, des caractères arabes. On a supposé, avec beaucoup de probabilité, que l'écriture arabe-konfique est une modification de l'écriture syriaque, et l'on a reconnu, à l'examen de plusieurs médailles et autres monuments, que l'écri- ture arabe-neskhie était d'un usage assez général dans le nord de l'Arabie et les pays voisins bien des années avant la prédication de l'islamisme.
5o 394 PROLÉGOMÈNES Arabes de faire usage de Técriture et du calam\ parce qu'ils ha- bitaient dans le voisinage des grandes villes et dans leurs banlieues. L'opinion la plus vraisemblable de toutes, c'est que les habitants du Hidjaz ont reçu de llîra la connaissance de l'écriture, et que ceux de Hîra l'avaient reçue des Tobba et des Himyérites.
[J'ai lu^ dans le Tehnila d'Ibn el-Abbar^, à l'article biographique d'Abd Allah Ibn Ferroukh el-Cairouani el-Farisi (le Cairouanite, le Persan) un passage que je vais rapporter. Ce personnage, qui était natif d'Espagne et un des disciples de l'imam Malek, déclare tenir le récit suivant d'Abd er-Rahman Ibn Zîad Ibn Anam, qui assure l'avoir en- tendu de la bouche de son père (Zîad*): « Je dis (c'est Zîad qui parle) ' Pour fWfj, lisez |Aaj[j, avec les ma- nuscrils C, D, l'édition de Boulac et le texte publié par M. de Sacy.
' Ce paragraphe manque dans les ma- nuscrits C et D et dans l'édition de Boulac.
' Abou Abd Allah Mohammed el-Co- daï, surnonimé ïbn el-Ahhar, est l'auteur d'un dictionnaire biographique intitulé Tekmila. Cet ouvrage est, comme son titre l'indique, le complément d'un autre traité du même genre, composé par le cé- lèbre historien espagnol Ibn Bachkoual, et intitulé Le Sila « Annexe. » Ce dernier ouvrage servait de supplément à une his- toire biographique des savants les plus il- lustres de l'Espagne musulmane, et dont l'auteur se nommait Ibn el-Faradi. La So- ciété asiatique de Paris possède un exem- plaire du Tekmila, mais je n'ai pas pu le consulter. L'auteur était natif de la ville de Valence. Après avoir servi quelques souverains espagnols en qualité de secré- taire, il se rendit à Tunis et oblint un emploi dans les bureaux de l'administra- tion hafside. Il fut mis à mort l'an 658 (1260 de J. C). par l'ordre d'El-Mos- lancer, sultan de Tunis. Pour les détails, voyez VHist. des Berb. t. II, p. 3à~ de la traduction.
' M'étant aperçu que cet extrait est donné incorrectement, et n'ayant pas le Tekmila sous la main, je me trouve obligé d'y risquer quelques changements. Je ferai observer d'abord qu'aucun lien de parenté n'existait entre Ibn Ferroukh et Abd er- Rahman Ibn Zîad, bien que le texte im- primé dise que le premier était (ils du se- cond: Ibn Ferroukh était Persan d'origine et Abd er-Rahman était de race arabe. Nous apprenons par le Nodjoum et par l'Histoire de Cairouan, manuscrit de la Bi- bliothèque impériale, ancien fonds, n'ySa, fol. 16 verso, qu'Abou Mohammed Abd Allah Ibn Ferroukh el-Fareci naquit en Espagne l'an 1 10 (728-729 de J. C), qu'il alla s'établir à Cairouan, qu'il passa en- suite en Orient et mourut à Misr (le Vieux- Caire) en l'an 1 5o (767-768 de J. C). 11 se dislingua parmi les disciples de l'imam Malek par la saioteté de sa vie. Son con- temporain, Abou Khaled Abd er-Rahman Ibn Zîad Ibn Anam el-Moaferi es-Sofyani, ami intime du célèbre ascète Sofyan et- Thouri et grand cadi d'Ifrîkiya sous les D'IBN KHALDOUN. 395 D'IBN KHALDOUN. 395 à Abd-Allah Ibn Abbas (cousin de Mohammed): Vous autres, Coreï- chides, parlez-moi de cette écriture arabe (dont vous faites usage). Quand vous vous en serviez avant que Dieu envoyât le prophète Mohammed, éticz-vous dans l'usage d'unir les lettres qui s'unissent (maintenant) et de séparer celles qui se séparent; comme, par exemple, Yèlif, le lam, le mîm et le noun^'è II me répondit: Oui. Je lui dis: Et de qui avez-vous reçu cette écriture? De Harb, fils d'Omeia, me répondit-il. Et de qui, ajoutai-je, Harb la tenait-il? Il me ré- pondit: D' Abd-Allah, fds de Djodaan^. Je repris: Et cet Abd-Allah, de qui l'avait-il reçue? Des habitants d'El-Anbar, me dit-il. Je lui demandai alors d'où la tenaient les habitants d'El-Anbar. Il me dit qu'ils la tenaient d'un étranger qui était arrivé chez eux. Et cet étranger, repris-je encore, de qui la tenait-il? Il me répondit: De Kholdjan, fils d'El-Cacem, qui écrivait^ les révélations sous la dictée du prophète Houd (Heber) et qui est l'auteur de ces vers: Est-ce que, chaque année, vous nous imposerez de nouvelles lois et vous P. 34i substituerez* sans réflexion une opinion à une autre?
Certes, la mort est préférable à la vie, s'il nous faut supporter les injures dont nous accablent, comme tant d'autres, Djorhem et Himyer.
Ici finit le passage extrait du Tecmila d'Ibn el-Abbar.
A la fin de la tradition, il (Ibn el-Abbar) ajoute: «Je la^ tiens d'un écrit d'Abou Bekr Ibn Abi Hamîra ^, à qui elle avait été commu- niquée par Abou Bekr Ibn el-Aci, qui l'avait apprise d'Abou Ouelid el-Ouakchi, qui l'avait entendue de la bouche d'Abou Omar et-Tala- Aghlebides, naquit dans ce pays et mourut à Cairouan l'an 167 (773-774 de J. C). (HUt. de Cairouan,, fol. i4 verso.) — Les corrections que je propose de faire au texte arabe sont de remplacer, p. 34o, 1. 9, les mots tjJ ^j^ par ^^ *-aJ Lo j-5^, puis à la page 34 1, ligne 6, de lire ^f 0* *ilt o«At, et à la ligne 8 de lire y^ ^ ' La lettre élifne se joint pas à celle qui la suit; les trois autres se lient à celles qui suivent et à celles qui précèdent.
' Ibn Djodaan était contemporain de Mohammed, [Chrestomathie arabe de M. de Sacy, t. II, p. 325.) Pour son histoire, voy. YEssai, etc. de M. Caussin de Perceval.
' Lisez (_>J'k^ * J'adopte la leçon JoL).
' Lisez (Aiô-i.
° Variante: Hamra.
5o, 396 PROLÉGOMÈNES menki, qui l'avait prise dans un écrit' d'Abou Abd-Allah Ibn Mofrah. Celui-ci la tenait d'Abou Saîd Ibn Younos, qui l'avait reçue de Mo- hammed Ibn Mouça Ibn en-Noman, qui l'avait entendue de la bouche de Yahyalbn Mohammed Ibn Hachîch, qui l'avait reçue d'Omar^ Ibn Aïyoub el-Moaferi', le Tunisien, à qui elle avait été communiquée par Behloul Ibn Obeïda en-Nadjmi*, qui l'avait apprise d'Abd Allah Ibn Ferroukh. »] Il y avait chez les Himyérites une sorte d'écriture nommée mosnad, dont les lettres étaient isolées: ils ne voulaient point qu'on apprît'^ cette écriture sans leur autorisation. C'est des Himyérites que les Arabes descendus de Moder ont appris l'écriture arabe; mais ils s'y montrèrent peu habiles, ainsi que cela arrive pour tout art qui s in- troduit chez un peuple nomade; jamais il ne parvient à un système régulier; il ne tend point à la perfection ni à l'élégance, à cause de l'incompatibilité qui existe entre la vie nomade et la pratique des arts, et parce que, le plus communément, les nomades n'en éprou- vent pas le besoin. L'écriture arabe resta donc chez eux une écri- ture de peuple nomade, précisément ou à peu de chose près^ telle qu'elle y est encore de nos jours; à moins qu'on ne dise qu'elle pré- sente aujourd'hui plus d'art, parce que les Arabes de ce siècle appro- chent davantage de la vie sédentaire, et ont plus de communications avec les grandes capitales et les Etals régulièrement organisés.
Quant aux Arabes de Moder, ils étaient plus attachés à la vie no- made et plus éloignés de la vie sédentaire que les habitants du Yé- P. 34 2. men, de l'Irac, de la Syrie et de l'Egypte. Au commencement de l'isla- misme, l'écriture n'était pas parvenue chez eux à un haut degré de netteté, de régularité et de perfection; elle n'avait pas même atiilt (XA*. Dans la même ligne, je lis *Jîu, manuscrit A, l'édition de Boulac et le texte à la place de juiaj. donné par M. de. Sacy.
' Pour ^^, lisez,^. " La leçon Loy'jt, celle que M. de Sacy ' Je.suis la leçon de M. de Sacy. a suivie, se trouve dans les manuscrits A, * Telle est la leçon donnée par M. de C, D et l'édition de Boulac. Sacy. • DTBN KHALDOUN. 397 teint, à cet égard, la simple médiocrité, à raison de lear condition nomade, de leur état sauvage el de leur éloignement de la culture des arts. Voyez ce qui est arrivé, par suite de cet état de choses, dans les exemplaires du Coran écrits par quelques-uns des Compagnons de Mohammed qui ne possédaient pas une orthographe' bien régulière. Sur plusieurs points, en elFet, leur écriture n'était point conforme aux règles suivies par les hommes qui connaissent bien l'art de l'écri- ture. La génération suivante, je veux dire les Tabis, adopta l'ortho- graphe des Compagnons du Prophète et se fit un mérite de ne point s'écarter des formes adoptées par ceux qui, après Mohammed, étaient les plus excellents des hommes et qui avaient reçu de lui les révé- lations célestes, soit par écrit, soit de vive voix. En agissant ainsi, ils firent comme des personnes de nos jours qui imitent l'écriture d'un personnage illustre par sa piété ou par sa science, dans la conviction que cela porte bonheur, et qui se modèlent sur les formes qu'il a adoptées, sans se soucier si elles sont bonnes ou mauvaises. A com- bien plus forte raison cela devait-il avoir lieu à l'égard des Com- pagnons et de ce qu'ils avaient écrit de leur main.*' Cela a donc été imité, cela est devenu une orthographe fixe et convenue (en ce qui regarde le Coran), et les savants ont eu soin d'indiquer les passages du livre sacré (où ces irrégularités se rencontrent).
Gardez-vous bien de prêter l'oreille à ce que disent quelques hommes irréfléchis quand ils prétendent que les Compagnons sa- vaient très-bien les règles de l'écriture; que dans les passages où leur orthographe semble s'éloigner des règles''^, ce ne sont pas (autant d'er- reurs), comme on pourrait se l'imaginer, el que chacune de ces ir- régularités a sa raison. Par exemple, là où se trouve un élif de trop dans le mot *jLs?iiiJ ^^ jjg disent que c'est pour indiquer que l'im- ' On verra, plus loin, que l'auteur em- vers, a i, 22: « Il (Salomon) passa en re- ploie le mot kitaba pour désigner tantôt vue l'armée des oiseaux, et dit:« Pourquoi l'écriture et tantôt l'ortliograplie. nevois-je pas la huppe? Est-elle absente? Pour ^^j, lisez q^. Je lui infligerai un chàliment terrible ' On lit dans le Coran, sour. xxvii, certes, je la ferai mettre à mort, etc.»
398 PROLÉGOMÈNES molation (de la huppe) ne s'effectua pas; de même, dans le passage où se trouve le mot JysîL»' avec un ya de trop^, ils disent que c'est pour indiquer la perfection de la puissance divine, et ainsi du reste.. Ce sont là des assertions gratuites et dénuées de tout fondement. Ils ont eu recours à de pareilles subtilités dans la pensée que, par ce moyen, ils écarteraient des Compagnons tout soupçon d'erreur et de faute contraire aux règles de l'orthographe. S'imaginant que la con- P. 3/13. naissance de l'orthographe était une perfection, ils n'ont pas voulu qu'on pût croire qu'aucune perfection ait manqué aux Compagnons, et leur ont donc attribué la perfection en fait d'écriture (ou ortho- graphe). Ils ont donc cherché des raisons pour justifier ce qui, dans le Coran, s'éloignait des règles ordinaires.
Cette opinion est mal fondée: l'écriture n'était pas une perfection par rapport aux Compagnons, puisque cet art est un de ceux qui ap- partiennent à la civilisation née dans les villes et qui sont des moyens de gagner sa vie, ainsi que nous l'avons établi précédemment. La per- fection dans les arts est une perfection relative et non absolue, puisque son absence ne porte aucun préjudice à l'essence de la reli- gion ni aux qualités morales: cette ignorance n'a d'effet que sur les moyens de gagner sa vie, et son influence est toujours en raison du degré de la civilisation et du secours réciproque qu'on trouve dans cet art pour se communiquer ses pensées. Le Prophète ne savait ni lire ni écrire, et cela était pour lui une perfection: son ignorance convenait à la hauteur de sa position et à sa dignité^, qui le mettait au-dessus de la pratique des arts industriels, simples moyens de subsistance et produits de la civilisation. Pour nous, au contraire, l'ignorance ne serait pas une perfection. La raison en est que le Prophète devait être uniquement en rapport avec Dieu, tandis que nous, nous devons nous aider les uns les autres afin d'assurer notre existence dans ce monde. C'est là le but naturel de tous les arts et Dans ce passage, les Compagnons ont ' Pour j>LJf, lisez «Uf.
' Coran, sour. n, vers. U']- nianuscrits C, D et l'édition de Boulac.
D'IBN KHALDOUN.
399 même des sciences ^ Pour le Prophète, tout au contraire de nous, la privation de ces connaissances^ était une perfection.
Lorsque les Arabes eurent fondé leur empire, après avoir pris tant de grandes capitales et conquis tant de royaumes, qu'ils se fu- rent établis à Basra et à Koufa, et que le gouvernement eut besoin d'hommes de plume, on adopta l'usage de l'écriture, on chercha à s'instruire' dans cet art et l'on parvint à l'apprendre et à l'exercer. L'écriture fit alors de grands progrès; elle acquit une forme cons- tante et, dans les villes de Basra et de Koufa, elle parvint à un certain degré de régularité, sans atteindre, toutefois, à la perfection. On sait ce que sont les formes de l'écriture koufique.
Après cela les Arabes se répandirent dans diverses contrées, oc- cupèrent de nouvelles provinces et conquirent l'ifrîkiya ainsi que l'Es- pagne. Dans la ville de Baghdad, fondée par les Abbacides, l'écri- ture s'éleva au plus haut point de beauté, parce que la civilisation y était portée très-loin et que cette ville était la métropole de l'isla- misme et le centre de l'empire arabe.
[L'écriture de Baghdad* s'éloigna des formes de l'écriture de Koufa, parce qu'on tendit à perfectionner les principes de l'écri- ture et à lui donner des traits plus beaux et plus gracieux. La différence entre les deux caractères devint plus prononcée par la suite des siècles, jusqu'à ce que l'étendard (de cette sorte de révolte) fût levé à Baghdad par le vizir [Abou] Ali Ibn Mocla^ et ensuite par 344.
' Littéral. « des connaissances conven- tionnelles. » La science est un système de connaissances sur un objet ulile, système conventionnel qui nécessite l'emploi des termes techniques. Les Arabes, n'ayant qu'un seul mot pour désigner connaissance et science, se servent du terme connais- sances conventionnelles ou connaissances tech- niques, Jùo>jLk.a| (OftAc, quand ils veulent parler des sciences proprement dites.
rection est autorisée par les manuscrits A, C et D, par l'édition de Boulac et par le texte de M. de Sacy.
^ Les manuscrits C, D et l'édition de Boulac portent a^jiJj.
' Ce paragraphe manque dans les ma- nuscrits C et D et dans l'édition de Boulac.
'' Pour la vie de ce célèbre vizir et calli- graphe, mort l'an 828 de l'hégire (9^0 de J.C.), voyez le Biographical dictionaiy d'Ibn Khallikan, voL m.
400 PROLÉGOMÈiNES le kaleb Ali Ibn Hilal, mieux connu sous le nom d76n el-BaoawahK On adopta dès lors, dans l'enseignement de cet art, le système de celui-ci et on le suivit à partir du troisième^ siècle. Les principes et les formes du caractère de Baghdad s'écartèrent ensuite de ceux de Koufa à tel point que ce furent deux écritures (presque) distinctes. Cette différence s'accrut dans les siècles qui suivirent, parce que les maîtres de cet art introduisirent de nouvelles altérations dans le système de ses formes. Plus tard, Yacout et le saint personnage Ali H-Adjemi^ s'occupèrent de l'écriture et en fournirent des exemples qui, depuis lors, ont servi de base à l'enseignement. Cette écriture, étant passée en Egypte, s'éloigna en quelque chose du caractère de rirac. Ce fut là (en Irac) que les Persans l'apprirent; mais leur écri- ture s'écarta tellement de celle des Egyptiens qu'elle semblait appar- tenir à un système tout à fait différent.]
L'écriture de l'Ifrîkiya, dont on connaît encore les formés suran- nées, approchait beaucoup de celle de l'Orient. En Espagne, où les Oméiades avaient établi un royaume indépendant et s'étaient distin- gués par leur goût pour la vie sédentaire, pour la culture des arts et pour l'écriture, il se forma un caractère espagnol tout particulier, dont les traits nous sont encore aujourd'hui * bien connus.
La civilisation et la vie sédentaire ayant pris le dessus dans tous les Etats musulmans, les royaumes devinrent puissants, les sciences ob- tinrent de grands encouragements, les copies des livres se multipliè- rent, l'écriture et la reliure acquirent plus de beauté, les palais et P. 345. les trésors des rois se remplirent de livres à un point que rien n'égale; cela devint un objet de rivalité entre les peuples de diverses con- trées, et l'on n'y mit plus de bornes.
' La vie d'Ibnel-Baouwab se trouve dans monyme, le géographe. Le premier mou- le Biographical dictionary d'Ibn Rhallikan, rut à Mosul en 618 (i 22 1 de J. C.); le se- vol. II, p. 282. Ce calligraphe mourut cond mourut près d'Aleppo, en l'an 626 l'an 4a3 de l'hégire (io32 de J. C). ('229 de J. C). — Nous ne trouvons Pour iXiLii, lisez JuJuif. aucun renseignement sur Ali '1-A'djemi.
Il ne faut pas confondre Yacout de ' Après le mot p^', ajoutez lô^J»-l Mosul, le célèbre calligraphe, avec son ho- iXajJI.
D'IBN KHALDOUN. 401 Quand ces empires musulmans vinrent ensuite à se dissoudre et à tomber en ruines, tout ce progrès se ralentit; le déclin du khalifat entraîna la ruine de tout ce qui faisait l'ornement de Baghdad. L'art de l'écriture, ou, pour mieux dire, tout ce qui était science, aban- donna cette capitale pour passer en Egypte et au Caire, et il n'a cessé d'y fleurir jusqu'à nos jours. Il y a dans ce pays des maîtres qui ensei- gnent à former les lettres suivant certains principes généralernent adoptés parmi eux, et les élèves apprennent en peu de temps à les tracer conformément aux modèles placés sous leurs yeux et à se faire une belle écriture, à force de s'y exercer et de suivre des règles éprouvées par la pratique. Aussi acquièrent-ils une écriture aussi par- faite qu'on peut le désirer.
Passons aux (Arabes) habitants de l'Espagne: la destruction de leur puissance dans ce pays, la chute de la domination berbère, qui avait remplacé la leur, et la supériorité que les peuples cbrétiens y avaient acquise, les forcèrent à se disperser dans divers pays et, à partir de l'époque de la dynastie almoravide jusqu'à notre temps, ils ont con- tinué à se répandre dans les provinces de l'Ifrîkiya et du Maghreb, sur notre côté de la mer. Ils ont communiqué aux habitants séden- taires (de ces contrées) les arts dont ils étaient en possession et se sont attachés au service du gouvernement, et de là est résulté que leur caractère d'écriture a pris le dessus sur celui de l'Ifrîkiya et l'a fait tomber en désuétude. Aussi l'écriture dont on se servait à Cairouan et à El-Mehdiya est maintenant oubliée, ainsi que les coutumes et les arts qui étaient particuliers à ces deux capitales. Toutes les écri- tures de la province d'Ifrîkiya, à Tunis surtout, et dans ses dépen- dances, sont devenues conformes à l'écriture espagnole, à cause du grand nombre de réfugiés qui, à l'époque de l'émigration \ quittèrent les contrées orientales de l'Espagne pour aller s'y établir. Il est resté seulement quelques traces de l'ancienne écriture de l'Ifrîkiya dans le Belad el-Djerîd, parce que le peuple de ce pays n'a pas eu de Prolégomènes. — ii. 5i 402 PROLÉGOMÈNES rapport avec les écrivains espagnols et n'a pas éprouvé l'influence de p. 346. leur voisinage, laquelle se faisait sentir surtout à Tunis, capitale de l'empire.
L'écriture des habitants de l'Ifrîkiya devint donc analogue à celle des Espagnols, et cela dura ainsi jusqu'à ce que la puissance des Almo- hades (Hafsides) s'affaiblît et que les habitudes de la vie sédentaire et du luxe rétrogradassent avec la civilisation; alors l'écriture éprouva aussi de la décadence; ses principes s'altérèrent; les procédés employés dans l'enseignement de cet art tombèrent dans l'oubli à mesure que l'influence de la vie sédentaire allait en s'affaiblissant et que la civili- sation reculait. Toutefois, l'écriture de cette contrée a conservé assez de traces du caractère espagnol pour témoigner de ce qu'elle était autrefois. C'est une conséquence du principe que nous avons établi précédemment, savoir que, partout où les arts ont pris racine par suite de la vie sédentaire, il est difficile de les extirper entièrement.
Plus tard, sous la dynastie mérinide, il s'établit dans la partie la plus occidentale du Maghreb une écriture qui n'est qu'iine nuance de l'écriture espagnole. Elle s'y était introduite, parce que l'Espagne était un pays voisin et que les émigrés venus de cette contrée depuis peu de temps pour se fixer à Fez étaient entrés au service du gouver- nement et ont continué à y rester. Mais l'écriture tomba en oubli dans tout ce qui était éloigné du siège de l'empire, comme si on ne l'eût jamais connue. Dans l'Ifrîkiya et dans les deux Maghreb, elle dégénéra graduellement et s'éloigna de plus en plus de la perfection. Quand on copiait des livres, c'était sans aucune utilité pour qui- conque voulait les feuilleter; il ne lui en revenait que de la peine et de la fatigue, tant était grand le nombre des fautes et des altérations qui se glissaient dans le texte: à quoi il faut ajouter que les formes des lettres étaient tellement défigurées qu'à grand'peine pouvait-on les lire. Il arriva alors à l'écriture ce qui arrive à tous les arts quand la civilisation de la vie sédentaire a reculé et que l'empire est tombé en décadence. Dieu juge, et personne ne peut contrôler ses jugements. {Coran, sour. xiii, vers. 4i.)
DIBN KHALDOUN. 403 DIBN KHALDOUN. 403 [Le docte 1 kateb Abou '1-Hacen Ali el-Baghdadi, généralement connu sous le nom d'Ibn el-Baouwab, a composé un poëme du mètre basit et ayant pour rime la lettre r, dans lequel il traite de l'art de p. 347. l'écriture et des matériaux qu'on y emploie. Comme c'est une des meilleurs choses qu'on ait écrites sur ce sujet, j'ai cru devoir l'in- sérer dans ce chapitre du présent livre, pour qu'elle puisse être utile à ceux qui désirent apprendre cet art. Le voici: O vous qui souhaitez posséder dans sa perfection l'art d'écrire et qui avez l'ambition de vous distinguer par la beauté et la régularité de votre écriture, Si votre intention est sincère, priez votre Seigneur de vous en faciliter le succès.
Choisissez d'abord des roseaux bien dressés, durs et propres à produire une belle écriture; Et, lorsque vous voudrez en tailler un, préférez celui qui vous paraîtra d'une proportion moyenne.
Considérez ses deux extrémités, et choissez pour la tailler celle qui est la plus mince et la plus ténue.
Donnez à sa tige une juste proportion, en sorte qu'elle ne soit ni trop longue ni trop courte 2.
Placez la fente exactement au milieu, afin que la taille soit égale et uniforme des deux côtés.
Quand vous aurez exécuté tout cela, en homme habile et connaisseur en son art, ■ Appliquez toute votre attention à la coupe, car c'est de la coupe que tout dépend.
Ne vous flattez pas que je vous en dévoile le mystère: c'est un secret dont je suis avare.
Tout ce que je vous dirai, c'est qu'il faut tenir le milieu entre une forme ar- rondie et une forme pointue '.
Mettez ensuite dans votre écritoire du noir de fumée, que vous préparerez avec du vinaigre où* avec du verjus; ' Le reste de ce chapitre, à partir d'ici, de manière à ce que le dos soit tourné ne se trouve ni dans les manuscrits G et en haut, on voit que le bec de droite est D, ni dans l'édition de Boulac. plus court et plus mince que celui de ^ 11 faut supprimer le ûl. gauche, et que la pointe est taillée obli- ^ Quand on regarde un calam bien taillé, quement. en dirigeant la pointe vers soi et la tenant ' Lisez ay,aÀU J.
5i.
404 PROLEGOMENES Vous y joindrez de l'ocre rouge, qui aura été battu et mélangé avec de l'orpi- ment et du camphre.
Lorsque ce mélange aura suffisamment fermenté, prenez du papier blanc et lisse dont vous aurez fait l'épreuve; Puis, après l'avoir coupé, soumettez-le à l'action de la presse, afin qu'il ne soit pas chiffonné ni froissé.
Ensuite occupez-vous sans relâche et patiemment à copier des modèles; la pa- tience est le meilleur moyen d'atteindre le but auquel on aspire.
Commencez d'abord par écrire sur une planche, et dégainez pour cela le glaive d'une volonté ferme, en vous disposant à bien faire.
Ne rougissez pas de la laideur des caractères que vous formerez d'abord en commençant à copier des exemples et à tracer des lignes'.
La tâche est difficile, mais elle deviendra aisée: combien de fois ne voit-on pas la facilité succéder à la difficulté!
Aussi, quand une fois vous aurez obtenu ce qui était l'objet de votre espoir, vous en éprouverez beaucoup de joie et de plaisir.
Remerciez alors votre Dieu, et rendez-vous digne de sa bienveillance, car Dieu aime l'homme reconnaissant 2.
Que votre main et vos doigts ne soient consacrés qu'à écrire des choses utiles, que vous laisserez après vous quand vous quitterez ce séjour d'illusion; Car l'homme trouvera demain, lorsque le registre^ de ses actions sera dé- ployé devant lui, tout ce qu'il aura fait (pendant les jours de sa vie).
P. 348. Il ne faut pas perdre de vue que l'écriture est à la parole et au discours ce que la parole et le discours sont aux pensées de l'âme et de l'esprit: chacune de ces choses doit être un interprète clair et fidèle de l'ohjet qu'il représente. Il est dit dans le Coran que Dieu a créé l'homme ci lai a appris à s'expliquer clairement (sour. lv, vers. 2 et 3), ce qui comprend ia clarté* de toutes les espèces d'indications. Or la perfection d'une honne écriture, c'est qu'elle soit une repré- sentation claire de la parole, et pour cela il faut que les lettres dont les hommes sont convenus entre eux soient bien formées et que la position et les traits de chacune soient observés, en sorte que les ' Supprimez le « de J.AÂiul.. ' Pour iùw\ lisez "VjUîT Pour o-A^., lisez ô-s;, avec le texte ' L'auteur emploie quelquefois le verbe de M. de Sacy. J^fusl sans la préposition Jx.
D'IBN KHALDOUN. 405 unes se distinguent facilement des autres, et cela sans qu'on ait dé- rogé à l'usage de joindre ensemble toutes les lettres du même mot, excepté celles qu'on est convenu de ne pas unir (aux suivantes) quand elles commencent une syllabe; telles sont: Yélif, le ra, le za, le dal, le dhal et quelques autres, tandis qu'on les unit aux lettres qui les précèdent dans le même mot.
Les (commis) écrivains des temps modernes se sont accordés à réunir certains mots les uns avec les autres et à supprimer certaines lettres en suivant des règles qui ne. sont connues que d'eux et qui sont étrangères à tout le reste des hommes. Tels sont les écrivains employés dans les bureaux du sultan et les greffiers des cadis. Ils ont probablement adopté cet usage, qui leur est spécial, parce qu'ils ont beaucoup de pièces à écrire, que la connaissance de leur écriture est assez répandue dans le public pour qu'un grand nombre de per- sonnes étrangères à leurs fonctions comprennent la signification de ces groupes conventionnels. S'ils ont à communiquer par écrit' avec des personnes qui ne comprennent pas ces groupes, ils doivent laisser de côté ce système et faire tout ce qui leur est possible pour écrire d'une façon claire et intelligible. Sans cela, leur écriture serait comme une écriture étrangère, parce qu'il y a absence d'une convention ré- ciproque et antérieure entre les deux parties. Cela n'est excusable^ que dans les écritures de ceux qui dressent les étals' des revenus du gouvernement et les rôles des armées, parce qu'il est du devoir de ceux-ci de dérober ces renseignements à la connaissance du public; P. Sdg.