nous faciliter l'acquisition de celles-ci. (Leur étude) amène nécessai- rement celle des sciences qui ont pour objet la langue arabe, langue du peuple musulman et dans laquelle le Coran a été révélé. P. 386.
Les sciences traditionnelles sont très-nombreuses, parce que chaque être responsable est tenu de connaître les obligations que Dieu a im- posées non-seulement à lui, mais aux autres membres de l'espèce hu- maine. On trouve ces obligations dans le Cpran et dans la sonna, sous la forme de textes écrits, ou bien dans les doctrines admises unani- mement par les anciens musulmans, ou bien encore dans des maximes que l'on a rattachées (à ces textes ou à ces doctrines). Donc il faut nécessairement commencer par étudier le sens des mots employés dans le Coran, et c'est là la science de finterprétation [tefcir); ensuite, ' Pour îuiyl, lisez «-bLJt, avec les ma- • ^ Littéral. « est une branche. » nuscrits CD, l'édition de Boulac et la tra- ' Je lis I^^', avec le manuscrit C.
duction turque.
57.
452 PROLÉGOMÈNES il faut faire remonter jusqu'au Prophète, par une chaîne de Iradition- nistes dignes de foi, le texte du livre sacré tel qu'il nous a été transmis de la part de Dieu '; il faut aussi apprendre les différences qui existent entre les divers systèmes de leçons adoptés par les lecteurs: cela forme la science des leçons coraniques [eïlm el-carâat). Ensuite il faut savoir faire remonter les traditions de ïa. sonna jusqu'à leur au- teur, donner des renseignements sur les traditionnistes qui les ont rapportées, connaître fhistoire de ces hommes, démontrer qu'ils étaient tellement vertueux qu'on pouvait mettre une confiance entière dans leurs déclarations, et savoir^ employer tous les moyens exigés dans une tâche de cette nature. Telle est la science des traditions [eïlm el-hadith). Il faut alors savoir déduire (des fondamentaux de la loi] les maximes (qui en découlent), en se servant d'un système de règles indiquant la manière dpnt cette déduction doit être faite. Cela forme la science des fondamentaux de la jurisprudence [osoal el- fikh). Les études de ce genre ont pour résultat de faire connaître les prescriptions de Dieu en ce qui touche les actions des êtres res- ponsables, et de former la science de la jurisprudence [eïlm el-fikh).
Parmi les obligations (imposées à fhomme), les unes concernent son corps et les autres son âme'. Celles-ci se rattachent spécialement à la foi et à ce qu'on est obligé à croire en fait de choses auxquelles on ne croirait pas (sans y être obligé). Elles forment les dogmes qui se rapportent à l'essence et aux attributs de la divinité, aux évé- nements du jour du jugement dernier, aux délices (du paradis), aux peines (de l'enfer) et à la prédestination. La science qui démontre ces dogmes au moyen de preuves tirées de la raison s'appelle la théologie scolastique [eïlm el-kelam). Avant d'aborder l'étude du Coran et des traditions, il faut connaître les sciences qui se rattachent à la langue (arabe), car c'est sur elles que cette étude doit s'appuyer. Il y en a plu- sieurs, dont une est la lexicologie [logha]-, une autre, la grammaire ' Littoral. « ilfautappuyerjusqu'au Pro- ■ ' Pour J.,^j, lisez i*jj. pliète la tradition et la récitation du livre ' Le texte porte «son cœur. » qu'il nous apporta de la part de Dieu. » [nahoa); une autre, la rhétorique [beïan), et une autre, les belles- lettres [adeb), ainsi que le lecteur le verra quand nous traiterons de ces sciences.
Toutes les sciences traditionnelles appartiennent spécialement à P. 387. la religion musulmane et à ceux qui la professent. Il est vrai que, en principe général, des sciences analogues doivent se trouver chez les peuples des autres communions, sciences qui diffèrent toutefois de celles-ci, bien qu'elles soient de la même espèce. En effet, les sciences' islamiques se rattachent à la loi que Dieu révéla au législateur et que celui-ci fut chargé de communiquer aux hommes. Elles ont ceci de particulier qu'elles diffèrent des sciences des autres peuples, l'isla- misme ayant annulé les autres religions; aussi doit-on s'éloigner des sciences dépendant des religions qui existaient avant l'islamisme; il n'est pas permis de les étudier, car la loi défend la lecture d'autres livres révélés que le Coran. Le Prophète a prononcé cette parole: « Ne dites pas à ceux qui possèdent des livres révélés: Vous êtes dans le vrai, ou vous faites des mensonges; mais dites-leur: Nous croyons à ce qui nous a été révélé et à ce qui vous a été révélé; votre Dieu est le nôtre. » Ayant vu Omar qui tenait à la main une feuille du Pentateuque ^, il se fâcha au point de laisser paraître sur sa figure l'expression de la colère, et il lui dit: « Ne vousai-je pas apporté une doctrine claire et pure.** Par Allah! si Moïse vivait encore, il ne saurait s'empêcher de me suivre. » Les sciences traditionnelles qui se rattachent à la loi islamique reçurent des musulmans des encouragements sans bornes, et les per- sonnes qui s'adonnaient à leur étude en acquirent une connaissance d'une profondeur sans égale. On dressa la terminologie de toutes les sciences, on les disposa par classes et on leur donna une beauté et une élégance qui n'ont jamais été surpassées. Il y avait à cette époque pour chaque science des hommes^ que l'on pouvait consulter (et dont ' Je lis AjXs., avec l'édition de Boulac breu; il y avait donc de son temps une et les manuscrits C et D. traduction arabe du Pentateuque.
* Oniarne savait probablement pas l'hé- ' Pour Jo.j, lisez jU.^.
454 • PROLÉGOMÈNES 454 • PROLÉGOMÈNES la parole faisait autorité), et l'on possédait les principes d'où l'on pou- vait déduire un système régulier d'enseignement. Les pays de l'Orient et ceux de l'Occident jouissaient d'une manière spéciale de ce privi- lège, ainsi qu'on le sait et que nous l'établirons en faisant la revue de p. 388. ces branches de connaissances. Mais, dans le Maghreb, de nos jours, le marché de la science chôme presque tout à fait, en conséquence du déclin de la civilisation et de l'interruption de l'enseignement tra- ditionnel; voyez le chapitre précédent (p. lihi)- J'ignore comment Dieu a traité l'Orient, mais je suis porté à croire que les sciences y trouvent encore des encouragements et que les bonnes traditions d'enseignement s'y sont toujours maintenues, non-seulement pour les sciences, mais pour les arts de première nécessité et pour ceux qui naissent quand le bien-être général est devenu complet. Je le sup- pose, parce que la population est très-nombreuse, que la civilisation de la vie sédentaire y est fort avancée et que les étudiants y obtien- nent des secours et des pensions auxquelles les revenus des fonda- tions pieuses doivent amplement suffire. Diea règle les vicissitudes de la nuit et du jour.
Des sciences coraniques, à savoir, l'interprétation et la lecture.
Le Coran est la parole de Dieu, qu'il a envoyée du ciel à son Pro- phète et qui forme un écrit placé entre les deux ais du livre (sacré). Cette parole s'est conservée dans le peuple par une tradition authen- tique. Les Compagnons, il est vrai, ceux qui apprirent du Prophète le texte du Coran, le rapportèrent en son nom, mais avec des leçons (litt. des voies) qui différaient entre elles à l'égard de la prononcia- tion de certains mots et de la manière de proférer certaines lettres. Ces systèmes de lecture, ayant été transmis par la voie de la tra- dition, acquirent une grande publicité, et l'on finit par reconnaître sept formes (ou voies) différentes d'énoncer (le texte du Coran) et basées également sur des traditions authentiques. On désigne chacun de ces systèmes par le nom du traditionniste le plus distingué d'entre le très-grand nombre de ceux qui l'ont rapporté. Ces sept leçons (ou sys- D'IBN KHALDOUN. 455 D'IBN KHALDOUN. 455 tèmes de lecture) servent de bases à la lecture exacte du Coran. Quel- ques personnes y ont ajouté d'autres systèmes; mais ceux-ci, aux yeux des docteurs versés dans la science de la lecture coranique, ne s'ap- puient pas sur des traditions aussi sûres que les premiers. Les sept leçons sont bien connues par les livres qui traitent de cette matière.
La transmission de chacune des sept leçons par une voie authen- tique n'est pas admise par quelques, docteurs. Selon eux, ces leçons ne sont que de certaines manières d'après lesquelles on énonçait le texte coranique; or les manières d'énoncer (de vive voix) ne se lais- sent pas fixer avec exactitude. « Mais cela, disent-ils, ne porte aucune P- ssg. atteinte à la certitude de la voie traditionnelle par laquelle le Co- ran (lui-même) nous est parvenu. » La grande majorité des docteurs repousse cette opinion et soutient que chacune de ces leçons a été transmise par une voie parfaitement sûre. D'autres sont d'avis que la tradition des leçons est certaine, à l'exception toutefois de la partie qui dépend de renonciation, comme, par exemple, la prolongation de l'e'/i/^ et l'adoucissement du hamza^: « La voie de l'audition, disent-ils, ne nous fournit aucune connaissance au sujet de la manière dont les modifications de ces lettres doivent se faire; » et cette opinion est a bonne.
Les (sept) leçons et la manière de les réciter continuèrent à se transmettre parmi les lecteurs, jusqu'à ce qu'on eût mis par écrit et enregistré dans des recueils les connaissances scientifiques. Alors les leçons furent mises par écrit avec les autres^ sciences et formèrent l'objet d'un art particulier, d'une science sui generis. Cet art se pro- pagea parmi les peuples de l'Orient et de l'Espagne, et passa, de génération en génération, jusqu'à ce que Modjahed * eût établi sa souveraineté dans l'Espagne orientale. Ce prince, ancien client de la famille d'ibn Abi Amer", avait cultivé cette branche de connais- ' Voyez la Grammaire arabe de M. de ^ Voy. la traduction de Maccari, vol. II, Sacy, 2° édilion, t. I, p. 72 et 100, et le p. 237, de M. de Gayangos, et YHist. des tome VIII des Notices et Extraits. musulmans d'Espagne de M. Bozy, t. II, p. 4- ' Pour LAvS, lisez U^. * Il s'agit du célèbre visir Ël-Mansour, 456 PROLÉGOMÈNES sances, d'après les injonctions de son patron, qui avait mis le plus grand soin à son éducation et qui ne manquait jamais de le présen- ter à tous les doctes lecteurs qui venaient à sa cour. Après avoir ac- quis, dans cette partie, des connaissances très-étendues, et obtenu ensuite la souveraineté de Dénia et des iles orientales (les Baléares), il encouragea l'étude de la science dans laquelle il était lui-même un si grand maître. Protecteur zélé des sciences en général, il favori- sait d'une manière toute particulière celle des leçons coraniques.
Ahou Amr ed-Dani (habitant de Dénia) ', qui parut vers cette époque, parvint comme lecteur au premier rang. Ce fut à lui qu'on fit remonter les connaissances que l'on possédait dans cette science, et ce fut à son système de récitation que l'on fit aboutir les isnads des leçons qu'on enseignait. Les nombreux ouvrages qu'il composa sur cette matière devinrent des autorités auxquelles les lecteurs se rapportaient avec confiance et qui firent négliger les anciens traités sur le même sujet. On étudia surtout son ouvrage intitidé Teïcir^.
Dans une des générations suivantes parut Abou'I-Cacem Ibn Ferro^ es-Chatebi (natif de Xativa). Ce docteur, ayant entrepris d'arranger et d'abréger le recueil d'Abou Amr, mit en vers tous les renseigne- ments que celui-ci avait consignés dans ses écrits. Comme il visait à surnommé /fen ^6i.4mer. Les affranchis et ' Cet ouvrage, dont le titre signifie clients qui l'avaient soutenu, lui et ses fils, «simplification ou aplanissement, » a eu formaient un parti très-puissant dans les plusieurs commentaires, dont on trouvera derniers temps de la dynastie oméiade. l'indication dans le Dictionnaire bibliogra- Modjahed fut client d'Abd er-Rahman, phique de Haddji-Klialifa.
fils d'El-Mansour. ' Ibn Ferro naquit à Xativa, l'an i iltk ' Abou Amr Othman, originaire de de J. C. Il se rendit en Egypte l'an 1176- Cordoue et domicilié à Dénia, naquit l'an 1 177, et mourut au Caire, l'an 1 igà- Son 371 de l'hégire (981-982 de J. C.j.Il com- autorité comme traditionniste et lecteur est posa, sur les leçons coraniques, plusieurs du plus grand poids chez les docteurs ouvrages, dont le plus célèbre, le Mocnê musulmans. On trouvera une notice de ce («ÀJLlI), nous est connu par une savante savant, dans le Dictionnaire biographique notice, insérée par M. de Sacy dans le d'Ibn Khallikan, vol. II, p. Zigg de la tratovaeVUlàes Notices et Extraits. Abou Arar duction anglaise. Le mot espagnol^erro D'IBN KHALDOUN. 457 la concision, il désigna, par des lettres de i'alphabet employées d'à- P. 390. près un système régulier, les noms des lecteurs (qu'il avait à citer), et il rédigea son ouvrage en vers afin qu'on pût le retenir plus faci- lement dans la mémoire '. Toute la science se trouve renfermée dans cet excellent traité. On se mit à l'apprendre par cœur et h l'ensei- gner aux enfants '^ dans les écoles, et cet usage se maintint (longtemps) dans les grandes villes de la Mauritanie et de l'Andalousie.
On ajoute quelquefois à l'étude des leçons celle de l'écriture, c'est- à-dire, l'orthographe^ employée dans la transcription du Coran. La raison en est que plusieurs mots de ce livre sont orthographiés con- trairement à l'usage établi et aux règles. Ainsi, par exemple, on trouve le mot ^ajI» écrit avec un i ( a) de trop*, les mots Aij*?ili)* et Iyt»3jli)j'', écrits avec un a (!) de trop, et un oua (j) de trop dans l'expression (^jv^UàJl jl^=- ^. On remarque aussi que l'a est tan- tôt supprimé dans certains mots et tantôt conservé, et que le / est quelquefois représenté par un ^^ allongé quand il devait avoir la forme du t lié (s), lettre qui ressemble à l'A (s). Nous avons indiqué la cause ^de ces irrégularités dans notre chapitre sur l'écriture*, et, comme elles sont contraires aux règles et aux principes fonda- mentaux de l'orthographe, on s'est cru obligé d'en faire l'énuméra- tion et d'en parler dans les livre? qui traitent des sciences.
Quand ces écrits furent parvenus dans les contrées de l'Occident, Abou" Amr ed-Dani en prit connaissance et composa sur la même matière plusieurs traités, dont le mieux connu est celui qui porle ' Le iriûme syslèmc a été employé dans que noire auteur emploie le mot kilaha, quelques exemplaires du Coran. (Voy. la lanlôt avec le sens d'écriture et lantôt avec Noticed'un manuscrit arabe de l'Alcoran que celui d orthographe. M. deSacy inséra dans lelome IX des No- * Sour. li, verset It-j.
tices et Extraits, p. 91 et suivantes.) ' Sour. xxvii, verset ai.
^ Je lis ^jtcUjU avec l'édition de Bou- ' Sour. ix, verset à"]- lac. ' Sour. Lix, verset 17.
' On verra par la suite que le terme * Voyez ci-devant, p. 398.
(_>.j,>- est employé ici pour désigner les ' Pour ^^j lisez ^(. Les manuscrits C mots du Coran et non pas les lettres écrites. et D el l'édition de Boulac offrent la bonne .l'ni déjà fait observer, ci-devanl, p. Sçjy, leçon.
Ï5« PROLÉGOMÈNES le titre (ÏEl-Mocnê. Cet ouvrage fut bien accueilli par le public et devint pour lui une autorité décisive. Mis en vers par Abou '1-Cacem (Ibn Ferro) de Xativa, il forme un poëme qui est très-connu et dont la rime a pour base la lettre r. On s'empressa d'apprendre cette pièce par cœur.
Il survint ensuite une très-grande diversité dans les manières d'é- crire certains mots et groupes de lettres autres que ceux dont nous avons parlé. Ces variantes furent signalées dans les écrits d'Abou P. 391. Dawoud Soleïman Ibn Nedjah, affranchi de Modjahed et célèbre' comme rapporteur des doctrines enseignées par son professeur^ Abou Amr ed-Dani, et comme répétiteur des livres composés par ce docteur.
D'autres irrégularités d'orthographe s'étant ensuite propagées dans le monde, un natif de Maghreb, qui vivait dans ces derniers temps et qui s'appelait El-Kharraz, les signala dans un autre poëme, composé en vers libres {ardjouza), et indiqua les noms des personnages sur l'autorité desquels on les avait reçues. Ce traité renferme de plus un grand nombre de discussions qui manquent dans le Mpcné. 11 a acquis une grande publicité dans les pays de l'Occident; c'est le seul ouvrage sur cette matière que les étudiants apprennent par cœur, car ils ont laissé de côté les écrits d'Abou Dawoud, d'Abou Amr et d'Es-Chatebi.
De l'interprélalion du lexte coranique.
Le Coran fut envoyé du ciel en langue arabe et dans un style con- forme à la manière suivie par les Arabes pour bien exprimer leurs pensées. Ils le comprenaient tous alors, et entendaient parfaite- ment les idées simples et composées qu'il renferme. 11 fut révélé phrase par phrase, verset par verset, selon les occasions, soit pour manifester la doctrine de l'unité de Dieu, soit pour indiquer les obligations auxquelles les hommes doivent se soumettre dans ce D'IBN KHALDOUN. 459 monde. De ces passages, les uns énoncent les dogmes de la foi, d'autres renferment des prescriptions servant à régler les actions de l'homme ^ 11 y en a aussi qui, révélés d'abord, ont été annulés par d'autres, révélés postérieurement. Ce fut le Prophète qui en donna l'explication. Dieu lui-même a dit: [Nous l'avons donné an livre) afin que tu expliques aux hommes ce qui leur a été envoyé du ciel [Coran, sour. XVI, verset 4G); aussi, ce fut le' Prophète qui en développa le sens, distingua les versets abrogeants de ceux qui sont abro- gés et communiqua ces connaissances à ses Compagnons. Ce fut aussi de sa bouche que les Compagnons apprirent la signilication (des versets) et les circonstances qui avaient donné lieu à leur révé- lation. Ainsi, pour n'en citer qu'un exemple, ils surent que ces pa- roles. L'assistance de Dieu et la victoire étant venues'^, étaient l'annonce de la mort du Prophète*. On tient des Compagnons quelques autres indications d'un genre analogue. Leurs disciples communiquèrent ces notions les uns aux autres et les transmirent aux générations suivantes. (Cet usage continua) jusqu'à l'époque où les divers genres de connais- P. 392. sauces acquises par les musulmans formèrent autant de sciences et lurent mis par écrit dans des recueils. Une grande partie de ces renseignements (au sujet du Coran) fut alors transcrite dans des livres dont quelques-uns olfraient les traditions provenant des Com- pagnons et (le leurs disciples. Les commentateurs, tels que Taberi*, El-Ouakedi^, Thaalebi^ et autres, à qui ces renseignements étaient parvenus (par la voie de la transmission orale), firent de leur mieux pour les mettre par écrit. Les sciences qui se rapportaient à la langue arabe, à l'institution primitive des mots, aux principes qui régissaient Lin. « à régler les membres <lu corps. • gneur et implore sa miséricorde, «son cou- ■ Sour. ex, verset 1. sin, Ibn Abbas, fondit en larmes, étant L annonce supposée de la mort de convaincu que c'était là un avertissement Mohammed se trouve non-seulement dans * adressé par Dieu à son Prophète afin qu'il le verset ciié par Ibn Khaldoun, mais se préparât à la mort, aussi dans le troisième verset de la même * Voy. r" partie, p. 5, note 2.
sourate. Quand Mohammed r-écita ces pa- '' Ibid. p. 5, note krôles, «Célèbre donc les louanges du Sei- " Ibid. p. aS, note 3.
58.
460 PROLÉGOMÈNES les inflexions grammaticales' et à la manière de combiner les mots afin d'exprimer les idées avec justesse et élégance, devinrent plus lard les objets de l'enseignement professionnel, et il fallut les réunir dans des recueils. Jusqu'alors, ces notions avaient été telle- ment familières au peuple arabe qu'il n'avait aucun besoin de recou- rir à des livres ou à la tradition orale pour se les procurer; mais ensuite elles avaient commencé à tomber dans l'oubli et à ne plus se retrouver que dans les écrits des philologues; aussi était-on obligé de recourir à ces ouvrages quand on s'occupait de l'interprétation du Coran, car ce livre était en langue arabe et dans un style conforme à la manière dont ce peuple s'y prenait pour bien exprimer ses idées. L'interprétation du Coran forma ainsi deux branches (d'exégèse), dont l'une s'appelle Iradttioimelle (et l'autre philologique). La pre- mière s'appuie sur des renseignements oraux qui remontent aux pre- miers musulmans et consistent en la connaissance de l'abrogeant et l'abrogé^, des circonslances qui donnèrent lieu à la révélation des di- vers passages du Coran, et de fobjet de chaque verset. Rien de tout cela n'a pu se connaître que par des indications provenant des Compagnons et de leurs disciples. Les docteurs d'autrefois avaient réuni ces renseignements dans des recueils; mais leurs ouvrages renfermaient du bon et du mauvais, des traditions dont les unes étaient acceptables et les autres rejetables'^. Cela tenait à ce que les Arabes n'étaient pas de ces peuples qui possédaient des livres révélés et des notions scientifiques, mais des gens habitués à la vie nomade et profondé- ment ignorants; aussi, quand ils voulaient connaître les causes P. 393. qui produisirent les êtres sublunaires, le mode de la création du monde, les mystères de l'univers, et autres choses qui intéressent profondément fcsprit humain, ils s'adressaient aux peuples qui ' Je lis <_>Iji^| avec le ms. D, l'éd. de ' Voy. ci-après, pàdà.
fiotilac et la tiadiiclion liirque. • * En arabe macboul et merdoud. Je tra- ' Littéral.» étantdevenus pratiques. » Le duis littéralement ces deux mois, qui font mot ^L*.^ (arliliciel) signilie ici: ce qui partie des termes techniques employés par s'enseigne comme un art et qui s'acquierl les docteurs qui examinaient iVuthenlicilé par i'élude et par l.n pratique. des traditions.
D'IBN KHALDOUN. 461 avaient déjà reçu des livres révélés et acceptèrent leurs renseigne- ments. Ces peuples étaient les gens du Pentateiique, c'est-à-dire les juifs, et ceux qui les suivirent dans leur religion, c'est-à-dire les chrétiens. Or les gens du Pcntateuque qui habitaient alors parmi les Arabes étaient nomades (et ignorants) comme eux et ne possédaient pas plus de connaissances que le vulgaire de leurs coreligionnaires. La plupart d'entre eux étaient des' Himyérites convertis au judaïsme. Lorsqu'ils embrassèrent la doctrine musulmane, ils conservèrent (une masse de récits) qui n'avaient aucun rapport avec les principes de la loi islamique qu'ils venaient d'apprendre: telles furent les tra- ditions au sujet de l'origine des êtres créés, les prédictions de grandes catastrophes et autres choses de ce genre. Les personnes dont nous parlons étaient Kaab el-Ahbar^, Ouehb Ibn Monebbeh ', Abd Allah Ibn Selam *, etc. Les commentaires du Coran se remplirent alors de récits provenant de ces individus, sans remonter plus haut, se rappor- tant à des matières analogues à celles dont nous avons fait mention, et n'ayant pas assez de connexion avec les articles de la loi islamique pour qu'on se donnât la peine d'y rechercher ceux qui étaient authentiques et dignes d'être acceptés. Les commentateurs se mon- trèrent très-faciles là-dessus et remplirent leurs livres de récits de ce genre. Us les reçurent des gens du Pentateuque, ainsi que nous ve- nons de le dire, d'individus qui habitaient le désert et qui étaient tout à fait incapables de prouver l'exactitude des histoires qu'ils ' Pour j-^, lisez v^-<^ ij-«- l'islamisme lors de la fuite de Mohaiimied ' Voy. i" partie, p. -ià, noie i. et de son arrivée à Médiiie. Cefiil en sa (a- . ' Ouclib Ibn Monebbel), juif conveili veur, dit-on, que Dieu lévéla ce verset: à l'islamisme et natif de Diniar.Loi, vil- 'i Et un témoin appartenant aux enfants iage situé à deux étapes de Sanà, capi- d'Israël atteste qu'il (le Coran) ressemble taie du Yémen, fut un des disciples des à la loi (de Moïse) et y croit.» (Coran, Compagnons de Mohammed, sur l'auto- sour. xlvi, verset g.) On tient de lui vingtrilé desquels il enseigna des Traditions. 11 cinq traditions relaiives à Mohammed, dont mourut à Sanâ, vers l'an ii4 de l'hégire il fut un des Coui|)agrions. Il assista à la (783 de J. C). conquête de Jéiusalem par les musulmans ' Ahd Allah Ibn Selam appartenait à la et mourut à Médine, l'an 43 (663-664 tribu juive des Boni Cainocà. Il embras«a de J. C).
462 PROLÉGOMÈNES racontaient. Ce fut la grande réputation de ces néophytes et la haute considération dont on les entourait, à cause de leur zèle pour la reli- gion musulmane, qui portèrent les commentateurs à adopter leurs communications.
li'on s'appliqua plus tard à vérifier les traditions et à rechercher leur authenticité, et, dans un des derniers siècles, un docteur nommé Abou Mohammed Ibn Aiiya^, étant venu au Maghreb, résuma le con- P. Sg/i. tenu de ces commentaires, en y prenant surtout ce qui semblait le plus rapproché de la vérité. Son ouvrage, qui est très-bien rédigé, est fort répandu dans ce pays et en Espagne. Ei-Cortobi^ vint après lui et suivit précisément le même plan et la même méthode dans im traité qui jouit d'une grande réputation en Orient.