Sur la cause qui fait augmenter ou diminuer le revenu d'un empire.
Dans un^ empire qui vient de se fonder les impositions sont légères et rapportent beaucoup; mais, quand il tire vers.sa fin, elles sont 92 PROLÉGOMÈNES lourdes et rapportent peu. En voici la raison: si les fondateurs de l'empire marchent dans la voie de la religion, ils n'adoptent que les impositions autorisées par la loi divine, c'est-à-dire, la dîme aumô- nière, l'impôt foncier [kharadj] et la capitation (payée par les juifs el les chrétiens!. Or la dîme de l'argent monnayé est peu forte, comme chacun le sait', celle des grains et des troupeaux n'est pas lourde; il en est de même de la capitation et de l'impôt foncier. Or le taux de ces impôts est fixé par la loi et ne peut pas être augmenté. Si l'empire a été fondé sur l'esprit de tribu et de conquête, la civilisation a dû y être d'abord celle de la vie nomade, ainsi que nous l'avons dit ail- P. 80. leurs. Or cette civilisation a pour effet nécessaire de porter le gou- vernement à l'indulgence, à la générosité, à la douceur, à la répu- gnance de toucher aux biens ^ du peuple et à l'indifférence pour l'acquisition des richesses, excepté dans des cas assez rares. Aussi les taxes et impôts individuels, dont le montant forme le revenu de l'em- pire, sont très-légers, et, cela étant ainsi, les sujets se livrent à leurs travaux avec ardeur et avec plaisir; la culture des terres prend beau- coup d'extension, parce qu'on veut profiter des avantages que la faiblesse des impôts assure aux cultivateurs, et cela augmente beau- coup le nombre des personnes dont les contributions forment les richesses de l'Etat. Quand l'empire a duré pendant un certain temps, sous plusieurs souverains successifs, les chefs de l'Etat ac- quièrent plus d'habileté dans les affaires et perdent, avec leurs ha- bitudes de la vie nomade, la simplicité de mœurs, l'indulgence et le désintéressement. qui les distinguaient jusqu'alors; l'administra- tion devient sévère et exigeante^; les usages de la vie sédentaire développent l'intelligence des fonctionnaires publics; dès lors* ces hommes se montrent plus habiles en affaires et, comme ils se livrent aux jouissances du bien-être, ils acquièrent les habitudes (du luxe) et de nouveaux besoin. Cela les porte à augmenter le taux des im- Elle est de deux el demi pour cenl. celle des manuscrils C el D et de l'édition ' Pour ^^I, lisez jL-ot. de Boulac.
■' J'adopte la leçon ^y-àjJI, qui est * Après iJjoJI, insérez JA»-ca..
D'IBN KHALDOUN. 93 pots auxquels les laboureurs, les cultivateurs et tous les autres con- tribuables sont soumis; ils veulent que chaque taxe, chaque impôt, rapporte beaucoup, afin d'augmenter le revenu de l'Etal. Ils impo- sent aussi des droits sur les ventes et établissent des percepteurs aux portes de la ville; mais de ceci nous parlerons plus tard. Les habitudes de luxe et de dépense augmentent graduellement dans l'Etat, et, comme les besoins du gouvernement se multiplient, les impôts s'élèvent dans la même proportion et pèsent lourdement sur le peuple. Cette charge lui paraît cependant une chose d'obliga- tion, vu que l'augmentation des impôts s'était faite graduellement, p. 81. sans qu'il eût remarqué qu'on les avait portés au delà du taux pri- mitivement établi et sans savoir qui l'avait fait. Aussi ce taux aug- menté demeure • comme une obligation à laquelle on a toujours été accoutumé. Plus tard, l'impôt dépasse les bornes de la modération et détruit, chez les cultivateurs, l'amour du travail. Quand ils comparent les frais et les charges qu'ils doivent supporter avec les profits et les avantages qu'ils peuvent espérer, ils se laissent aller au découragement, et beaucoup d'entre eux renoncent à la culture des terres. Cela amène une diminution dans le produit de l'impôt et, par une suite nécessaire, dans le revenu de l'Etat. Quelquefois, quand les chefs de l'empire s'aperçoivent de cette diminution, ils croient pouvoir y remédier en augmentant les impôts, et ils continuent à suivre ce système jusqu'à ce que le taux des contributions atteigne une limite au delà de laquelle aucun profit ne peut rester au cul- tivateur. Les frais du labourage et les impôts absorbent tout et ne laissent aucun avantage à espérer. Comme le revenu ne cesse de diminuer, le gouvernement continue à augmenter les impôts dans l'espoir de combler le déficit; on renonce enfin à la culture des terres parce qu'on a perdu l'espoir de profiter de son travail, et tout le mal qui résulte de cela retombe sur l'État. En effet, quand l'agri- culture rapporte beaucoup, c'est le gouvernement qui en profite. Le ' Pour o>aÂJ, lisez 94 PROLÉGOMÈNES lecteur qui aura compris ce que nous venons d'exposer reconnaîtra que le meilleur moyen de faire prospérer l'agriculture, c'est d'amoin- drir autant que possible les charges que l'Etat impose aux cultiva- teurs; ils se livrent alors avec empressement aux travaux agricoles', avec l'assurance d'en recueillir les profits. Dieu est le maître en toute chose.
p. 82. Les droits d'entrée et de marché s'établissent quand l'erapirc tire vers sa fin'.
Comme les empires qui commencent n'ont d'autre civilisation que celle de la vie nomade, les chefs de l'Etat ignorent le luxe et ses ha- bitudes, et ont peu de besoins. Leurs dépenses sont minimes, le revenu suffit pour tout couvrir, et alors même il en reste encore beaucoup. Bientôt ' cependant ils se font aux usages de la vie sé- dentaire et aux habitudes du luxe; suivant, dans cette voie, l'exemple des dynasties qui les ont précédés. Cela amène une grande augmen- tation dans les dépenses de l'Etat et dans celles du sultan surtout, parce qu'il est obligé de pourvoir à l'entretien de toutes les per- sonnes qui composent sa maison, et de faire beaucoup de cadeaux. Comme le revenu de l'empire ne peut plus suffire à la solde des troupes et aux dépenses du souverain, le gouvernement se trouve forcé d'y remédier en augmentant le taux des impôts, ainsi que nous l'avons dit.
La nécessité de satisfaire aux habitudes du luxe, et d'entretenir une armée pour la défense du pays, fait augmenter graduellement les dépenses et accroître les besoins du gouvernement. L'époque de la décadence arrive, et les forces militaires de l'empire ne suffisent plus pour faire rentrer les contributions dues par les provinces et par les contrées éloignées: le revenu diminue, les habitudes du luxe augmentent, et, avec elles, la solde et les gratifications qui s'accor- dent aux troupes. Alors le souverain invente de nouveaux impôts; il fait prélever dans les marchés une certaine somme sur le prix de tous ' Après (jyiJt, insérez "vJl. ' Pour o>».-V, lisez Cm^'- D'IBN KHALDOUN. 95 D'IBN KHALDOUN. 95 les objets vendus, el il soumet à une taxe les marchandises elles- mêmes, quand on les introduit dans la ville. Il est contraint de prendre ces mesures parce que les fonctionnaires publics ont be- soin de forts traitements afin de vivre dans le luxe, et qu'une grande augmentation s'est faite dans l'armée. Quand l'empire est prêt à suc- comber, le poids des impôts a ordinairement atteint sa dernière limite, les marchés chôment par suite du découragement des négo- P. 83. ciants, ce qui annonce la ruine de la prospérité publique, malheur dont l'Etat pâtira. Cela continue jusqu'à la chute de l'empire. Dans les derniers temps des Abbacides et des Fatemides, les grandes villes de l'Orient offraient de nombreux exemples de ces impôts extraor- dinaires; on en prélevait même sur les pèlerins à la grande foire de la Mecque; mais Salah ed-Dîn (Saladin) Ibn Aiyoub les supprima tous et les remplaça en prenant des mesures qui contribuèrent au bien public. Il en fut de même en Espagne, sous les rois provin- ciaux; mais Youçof Ibn Tachefiii, l'émir des Almoravides, y mit fin. De nos jours, les mêmes abus eurent heu dans le Djerîd, province de rifrîkiya, quand ^ les chefs qui gouvernaient les villes de cette contrée se furent déclarés indépendants^.
Le souverain qui fait le commerce pour son compte nuil aux intérêts de ses sujets et ruine les revenus de l'État.
Quand le revenu de l'empire ne suffit plus aux frais et aux besoins du gouvernement, ce qui tient au progrès du luxe et des habitudes de dépense, on est obligé d'avoir recours à des moyens extraor- dinaires pour y remédier el pour se procurer de l'argent. On im- pose des taxes siu- les objets vendus par les sujets de l'Etat et l'on établit des droits de marché, ainsi que nous venons de le dire dans le chapitre précédent; ou bien on augmente les impôts de toute ' Pour ijv:^, lisez (ji^. déposséda tous ces petits chefs et incor- ^ Le sultan hafside Aboul '1-Abbas, qui pora leurs villes dans l'empire. (Voy. VHis- monta sur le trône de rifrîkiya, l'an 1870, toire des Berbers, t. III, p. 91 el suiv.)
96 PROLEGOiMENES espèce ' déjà existants, ou bien encore on pressure- les agents du fisc et les percepteurs, parce qu'on suppose qu'ils se sont appro- prié une partie considérable des impôts, sans la porter sur leurs P. 8/i. comptes. D'autres fois on cherche à augmenter le revenu au moyen d'entreprises commerciales et agricoles qui se feront au nom du sultan. Voyant que les négociants et les cultivateurs recueillent des profits considérables, malgré la modicité de leurs ressources pécu- niaires, et s'imaginant que le gain est toujours en raison directe du capital employé, le prince se procure des bestiaux, fait des plan- tations* dont il espère retirer un grand profit, et achète des mar- chandises pour les écouler sur les marchés", dans la pensée d'aug- menter le revenu de l'Etat et de gagner beaucoup. Mais c'est là une erreur grave et nuisible, sous plusieurs rapports, aux intérêts du peuple: d'abord on rend très-difficile aux cultivateurs et aux négo- ciants l'achat de bestiaux et de marchandises, et l'on aide aux causes (qui amènent renchérissement). Les hommes de ces classes, étant à peu près égaux sous le point de vue de la fortune, se font concurrence jusqu'à^ la limite de leurs moyens; mais quand ils ont pour concurrent le souverain, qui a sous la main des sommes bien autrement considérables que celles dont ils disposent, à peine un seul d'entre eux peut-il réussir dans ce qu'il entreprend. Cela chagrine les esprits et** les mécontente. Ensuite il arrive très-souvent que le sultan s'appro- prie des marchandises par force, ou se les fait céder à vil prix, parce que personne n'ose enchérir sur lui, ce qui est une cause de grandes pertes pour les vendeurs. De plus, quand il a recueilli les fruits de ses récoltes, tels que grains, soie, miel, sucre ou autres produits de cette nature, ou qu'il se trouve en possession d'une grande quantité ' Le mot t_>liiJI a ici et ailleurs la signi- se met à se procurer des animaux et des lication de classes, espèces. Il parait être plante?.»
un terme de finance. ' Ibn Khaldoun emploie l'expression ^ Littéral, «on les dessèche et on leur ^LwJII iJLa. dans le sens de profiter de suce la moelle des os. » îajlactualion du cours du marche'.
' Ou bien: « on entreprend des travaux ^ Pour t^uij, lisez t^AÀJ'.
agricoles. » Le texte signifie, à la lettre: Il on ' Pour ^', lisez ^.
I DIBN KHALDOUN. 97 de marchandises ' diverses, s'il est obligé de subvenir tout de suite aux besoins de l'Etat, il n'attend pas jusqu'à ce qu'il ait écoulé ces denrées par des ventes régulières sur les marchés; mais il oblige les personnes qui en font le commerce, c'est-à-dire, les négociants et les cultivateurs, de se fournir auprès de lui, et à un prix qui dépasse ordi- nairement la valeur réelle de ce qu'ils achètent. De cette façon ils se voient privés de leur argent comptant, chargés de marchandises qui P. 85. leur resteront longtemps sur les bras, et forcés de suspendre les opé- rations^ qui les faisaient vivre. Aussi, quand un pressant besoin d'argent les oblige à vendre une partie de ces marchandises, ils n'en retirent qu'un vil prix, vu l'état languissant du commerce. 11 arrive souvent qu'un négociant ou un cultivateur se défait ainsi de ses fonds d'une manière graduelle, jusqu'à ce qu'il ne possède plus rien, et qu'il soit obligé de rester chez lui, sans aller au bazar ^. Ces cas se repro- duisent fréquemment, au grand préjudice du public; on finit par ne plus rien gagner, par tomber dans l'embarras et dans la gêne, et par renoncer tout à fait à ses occupations. Le revenu de l'empire s'en ressent, puisqu'il consiste presque entièrement en contributions payées par les cultivateurs et les négociants. C'est surtout après l'é- tablissement des droits de marché pour augmenter le revenu du gouvernement que cela devient sensible. Quand les cultivateurs ont renoncé à l'agriculture et les négociants au commerce, le revenu n'existe plus, ou bien il subit une diminution énorme. Si le souve- rain voulait comparer les faibles profits (qui dérivent de ses entre- prises commerciales et agricoles) avec*' les sommes provenant des impôts, il les regarderait comme moins que rien. Quand même ces opérations lui rapporteraient beaucoup, elles lui feraient perdre con- sidérablement du côté du revenu; car d'ordinaire on ne l'oblige pas à payer les droits de vente et d'entrée, tandis qu'on les exige tou- jours des autres commerçants pour le compte du trésor. Ajoutons ' Pour,lIjJt, lisez x^LjJjt. '' Cela veut dire cesser de faire le com- ^ Le texte porte ï.'^f, c'esl-à-dire, l'ac- nierce, fermer sa boutique, tion de faire circuler. ' Après iù.«jJlj, insérez *jL*-»' cif 9S PROLEGOMENES que ces entreprises tendent à ruiner l'agriculture, et cela est la perte de l'empire. En eflfet, si les sujets de l'Etat ne cherchent pas à» faire valoir leur argent par l'agriculture et par le commerce, ils seront obligés de vivre de leurs capitaux, et, quand ils auront tout dépensé, ils seront ruinés. C'est là une chose qu'il faut bien comprendre. P. 86. Les Perses choisissaient toujours pour roi un membre de la famille royale distingué par sa piété, sa bonté, son instruction, sa libéralité, sa bravoure et sa générosité, et ils lui faisaient prendre l'engagement de gouverner avec justice, de ne pas avoir des fermes à lui, ce qui pourrait nuire aux intérêts de ses voisins; de ne pas exercer le com- merce, car cela augmenterait nécessairement' le prix des marchan- dises, et de ne pas avoir des esclaves à son service, parce qu'ils ne donnent jamais des conseils qui soient bons et utiles. C'est le revenu de l'État seul qui enrichit le souverain et augmente ses moyens. Pour que le revenu soit ample, on doit ménager les contribuables et les traiter avec justice; de cette manière on les encourage et on les dis- pose à travailler avec empressement dans le but de faire fructifier leurs capitaux; car c'est d'eux que le souverain tire presque tout son argent. Toute autre occupation à laquelle un souverain pourrait se livrer, le commerce, par exemple, et l'agriculture, nuit prompte- ment aux intérêts du peuple, au revenu de l'Etat et a la culture des terres.
Il arrive quelquefois qu'un émir ou le gouverneur d'un pays con- quis se livre au commerce et à l'agriculture, et oblige les négociants qui visitent cette contrée et qui s'occupent de ces branches de com- merce de lui céder leurs marchandises au prix qu'il fixe lui-même. Ensuite il s'empresse d'y mettre un prix (plus élevé) et de les vendre à ses administrés. Cela est encore pis que le système suivi par le sultan, et nuit plus gravement aux intérêts de la communauté. Les sultans eux-mêmes écoutent quelquefois les conseils de personnes engagées dans^ ces branches de commerce, c'est-à-dire des négociants ' Pour oJÎJ, lisez os4^.-^ ^ Pour j, lisez ^.
D'IBN KHALDOUN. 99 ou des cultivateurs, parce qu'ils croient que ces gens, ayant été élevés dans le métier, le comprennent bien. D'après l'avis de ces individus, ils s'engagent dans le commerce et les associent dans l'en- treprise. Cela permet à ceux-ci d'arriver à leur but, c'est-à-dire de gagner beaucoup et promptement, surtout s'ils ont la permission de P. 87. faire le commerce pour leur propre compte, sans être obligés à payer des droits ou des taxes. C'est là, assurément, le moyen le plus certain et le plus prompt de faire valoir ses capitaux; mais de pareilles gens ne se doutent pas du tort que cela fait au sultan en diminuant ses revenus. Les souverains devraient se tenir en garde contre ces hommes et repousser toutes leurs propositions, parce qu'elles tendent à ruiner également le revenu du prince et son auto- rité. Que Dieu nous inspire pour nous diriger nous-mêmes, et qu'il nous fasse jouir des fruits de nos bonnes actions. Il n'y a point d'autre seigneur que lui.
Le sultan el ses officiers ne vivent dans l'opulence qu'à l'époque où l'empire esl dans la période intermédiaire de son existence.
Dans un empire qui commence, les revenus de l'Etat se partagent entre les tribus et les chefs des partis (qui ont contribué à le fonder), et les portions se règlent d'après la puissance de chaque parti et les services qu'il peut rendre. A cette époque, ainsi que nous l'avons dit, leur concours est nécessaire pour l'établissement du bon ordre. Le prince qui se trouve à leur tête ne s'oppose pas à leur désir de s'ap- proprier les sommes fournies par les impôts, parce qu'il espère obte- nir, en échange de cette concession, le droit de les gouverner avec une autorité absolue. 11 supporte l'orgueil des chefs, parce qu'il a besoin d'eux, et se contente d'une partie des impôts à peine suffi- sante pour couvrir ses dépenses. Pendant ce temps les vizirs, les employés civils, les clients et tous les autres officiers et dépen- dants du sultan restent dans la pauvreté, sans pouvoir déployer le moindre faste, parce que leur maître lui-même est tenu dans un état de gêne par les exigences des chefs qui l'ont soutenu'. Mais, lorsque i3.
. 100 PROLÉGOMÈNES l'empire a développé ses forces naturelles, le souverain fait plier tous les partis sous son autorité, et les empêche de s'approprier les revenus de l'Etat. (Les tribus,) devenues maintenant moins utiles au P. 88. gouvernement, doivent se contenter des portions que le sultan veut bien leur assigner. Pendant qu'il les tient en bride, les affranchis et les clients de la famille royale partagent avec elles la tâche de sou- tenir l'empire et d'y maintenir l'ordre. Le souverain, ayant alors à sa disposition tout le revenu, ou au moins la plus grande partie, amasse de f argent afin de pouvoir subvenir aux besoins de son gouverne- ment. Ses richesses augmentent, son trésor se remplit, la carrière du faste s'ouvre devant lui, et sa puissance dépasse enfin celle de tout le peuple réuni. Les personnes attachées à son service, vizirs, employés civils, chambellans, affranchis, jusqu'aux soldats de sa garde, deviennent des personnages importants; ils déploient un ' grand faste, gagnent et amassent beaucoup d'argent. Plus tard, l'em- pire tombe en décrépitude par suite de l'anéantissement de l'esprit national et de l'extinction des tribus qui avaient fondé la dynastie. Le nombre des révoltés et des insurgés augmente à un degré qui fait craindre une catastrophe, et le souverain, ayant besoin de soutiens et de défenseurs, prodigue son argent pour s'assurer les services des gens d'épée et des chefs de partisans. II épuise ses trésors et ses moyens afin de réparer les brèches faites à l'intégrité de fempire. Le revenu ne suffit plus pour couvrir la solde des troupes et les autres dépenses, ainsi qvie nous l'avons dit ailleurs; le produit de l'impôt foncier diminue pendant que les besoins du gouvernement augmentent; le bien-être et le luxe cessent de répandre leur ombre sur les courtisans, les chambellans et les employés civils; la car- rière du faste et de l'ostentation se rétrécit pour eux ainsi que pour le maître de l'empire. Comme le souverain a grand besoin d'argent, les fils des anciens courtisans et des serviteurs de l'Etat viennent à son secours, en lui fournissant une partie des trésors que leurs aïeux avaient amassés pour un autre usage. Bien que le souverain reçoive d'eux des marques de dévouement dont leurs pères n'auraient pas D'IBN RHALDOUN.
101 été capables, il croit avoir plus de droits qu'eux à ces richesses, P. 89. parce qu'on les avait gagnées sous les règnes de ses aïeux; aussi s'a- dresse-t-il successivement à ces individus, selon leur rang, et leur enlève-t-il peu à peu tout ce qu'ils possèdent, sans leur témoigner la moindre reconnaissance. Mais c'est toujours un malheur pour i'era- pire quand ses serviteurs, ses grands officiers, les courtisans qui jouis- saient de l'opulence et du bien-être tombent dans la misère, et que les édifices de leur gloire, édifices dont ils avaient été les fondateurs et les soutiens, s'écroulent en grande partie. Voyez, par exemple, ce qui arriva aux vizirs de la dynastie des Abbacides, aux Béni Cahtaba \ aux Barmekides, aux Béni SeheP, aux Béni Taher* et autres. Voyez aussi les Béni Choheïd'', les Béni Abi Abda^, les Béni Hodeïr'', les Béni Bord'', et autres familles viziriennes de l'empire oméiade espagnol, ' Cahtaba Ibn Chebîb, un des généraux de Sefiah, le premier des Abbacides qui monta sur le trône du khalifat, partit du Khoraçan, l'an iSa (y^g-ySo de J. C), à la tête d'une armée et livra bataille à Yezîd Ibn Hobeïra, général au service de Merouan, le dernier khalife oméiade. Ses troupes remportèrent la victoire dans cette journée, et il y perdit lui-même la vie. Son fils El-Hacen, qui le remplaça dans le com- mandement, fut nommé gouverneur du Khoraçan, l'an lyS (789-790 de J. C). Homeïd Ibn Cahlaba, un autre de ses fils, avait été nommé gouverneur de la même province en i5i (768 de J. C).
' El-Fadl Ibn Sehel et son frère El-Ha- cen étaient vizirs d'El-Maraoun.
^ Taher Ibn el-Hoceïn fut nommé gou- verneur de toutes les provinces orientales de l'empire abbacide, l'an 2o5 (820-821 de»J. C). Son fils ïalha lui succéda dans le commandement en qualité de lieutenant d'Abd AHahlbn Talha, quigouvernaitdéjà les provinces occidentales de l'empire. * ' Choheïd Ibn Eïca, l'aïeul de cette fa- mille, arriva en Espagne sous le règne de son patron Abd er-Hahman, fondateur de la dynastie oméiade en ce pays. Ses des- cendants occupèrent des places très-éle- vées sous les khalifes oméiades; les uns exerçaient des commandements militaires, les autres remplissaient les fonctions de chambellan, de vizir et de secrétaire d'état. La prospérité de celte famille se maintint jusqu'à la chute de la dynastie.
'" Quatre membres de cette famille rem- plirent les fonctions de vizir sous le règne de l'émir Abd Allah, septième souverain oméiade. Leur aïeul, Hassan Ibn Maiek el- Kelbi, fut vizir de l'émir Abd er-Rahman, fondateur de la dynastie.
' A la place de y^.o^ Hodeïr, il faut peut-être lire yJO^ Djodeïr. (Voy. ci-de- vant, p. i3. ) ' Ibn Bord était secrétaire d'état quand Abd er-Rahman, fils du célèbre vizir E]- Mansour, fut déclaré héritier présomptif du trône par le faible khalife Hicham II.
102 PROLÉGOMÈNES (comment leur fortune s'écroula) quand l'Espagne se partagea' en plusieurs souverainetés indépendantes. Voyez encore ce qui se passe dans l'empire sous lequel nous vivons. Telle est la voie de Dieu; et ta ne trouveras aucun moyen de changer la voie de Dieu. [Coran, sour. xxxiii, vers. 62.)
Il y a beaucoup de fonctionnaires publics qui, prévoyant ce dan- ger, voudraient abandonner leurs emplois et se soustraire à l'autorité du sultan, afin de se réfugier dans quelque autre pays, avec les ri- chesses qu'ils ont amassées au service du gouvernement. Ils s'imaginent qu'ils pourraient y jouir plus tranquillement de leur argent et le dé- penser avec moins de risque que chez eux. C'est là une grave méprise, qui serait aussi nuisible à leur fortune qu'à eux-mêmes. On sait d'a- bord combien il est difficile, pour ne pas dire impossible, d'aban- donner une haute position une fois que l'on s'y est établi. Si c'est un roi qui forme ce projet, ses sujets y mettront obstacle, ainsi que ses P. 90. rivaux, les chefs de partis, et il ne pourra pas se dérober à leur sur- veillance, même pour un seul instant. Que dis-je.'' Aussitôt qu'il aurait laissé paraître une telle intention, il perdrait le trône et la vie, ainsi que cela arrive ordinairement dans des cas semblables. Il est bien dif- ficile de déposer le fardeau de la souveraineté, surtout quand l'em- pire, après avoir traversé sa période d'agrandissement, voit rétrécir ses limites, et que les habitudes du vice ont étouffé, dans tous les cœurs, les sentiments d'honneur et de vertu. Si c'est un homme de la cour, un serviteur du prince, un grand fonctionnaire de l'Etat qui forme ce projet, il ne pourra guère l'exécuter: les rois regardent leurs serviteurs, les gens de leur suite et jusqu'à leurs sujets comme des esclaves qui leur appartiennent; ils guettent leurs pensées et ne leur permettent pas de se dégager des liens qui les attachent au service, de peur qu'ils ne dévoilent aux étrangers les secrets du gouvernement et l'état de l'empire; ils les empêchent, par jalousie, de passer au service d'un autre souverain.
Pour AJXiff, lisez [AiXèl.
DIBN KHALDOUN. 103