SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolegomenes (Muqaddimah), Volume III

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D'IBN KHALDOUN. 115 est tenu uniquement aux doctrines émises à ce sujet parles musul- mans. Quoi qu'il en soit, les songes sont naturels à l'espèce humaine et ont besoin d'être interprétés (pour être intelligibles). Joseph, le patriarclie et favori de Dieu, expliquait les songes, ainsi que nous l'apprenons par le Coran; le Prophète et Abou Bekr interprétaient ^; les songes, ainsi que nous le lisons dans le Sahili.

Les songes sont une des voies (par lesquelles l'homme arrive) aux perceptions du monde invisible. Le Prophète a dit: « Les bons songes p. 8i. forment une des quarante-six parties du prophétisme. » 11 a dit aussi: « De toutes les annonces (qui viennent du ciel), il ne reste que les bons songes; l'homme saint les voit, ou bien ils se montrent à lui. » La première révélation que (le Prophète) reçut lui vint sous la forme d'un songe, et chaque songe qui lui arrivait était comme l'éclat de l'aurore. Quand il sortait de la prière du matin, il avait l'habitude de demander aux Compagnons si quelqu'un d'enlre eux avait eu un songe cette nuit, espérant trouver dans celte manifestation quelque bon présage pour le triomphe de la religion.:v.

Les songes sont un des moyens par lesquels on obtient des per- ceptions du monde invisible, et voici comment: l'esprit cardiaque, c'est-à-dire la vapeur subtile qui est renvoyée de la cavité du cœur, avec le sang, à travers les artères jusque dans toutes les parties du corps, cl qui complète l'action des facultés animales et des sens; quand cet esprit s'est fatigué à force d'agir sur la sensibilité par le moyen des cinq sens, et de diriger l'opération des facultés externes, et que la fraîcheur de la nuit enveloppe la surface du corps, il se retire de tous les membres et rentre dans son point central, qui est le cœur, afin d'y réparer ses forces et de se mettre en état de pouvoir recommencer son travail. Par cette retraite, il suspend l'opé- ration de tous les sens extérieurs, et voilà en quoi consiste le som- meil, ainsi que nous l'avons déjà dit dans la première partie de cet ouvrage '.

Cet esprit cardiaque est le véhicule de l'esprit (ou âme) intelligent i5.

116 PROLÉGOMÈNES de l'homme. Or l'esprit intelligent tient de son essence la faculté d'apercevoir tout ce qui est dans ce monde-ci \ puisque, par sa na- ture et par son essence, il est la perceptivité même. Si les percep- tions du monde invisible se dérobent à la connaissance de l'esprit P. 8j. intelligent, ce sont ses occupations avec le corps, les facultés (du corps) et les sens, qui en sont la cause. S'il pouvait écarter le voile des sens et s'en débarrasser, il reprendrait alors sa véritable nature, la percep- tivité même, et saisirait toutes les perceptions.

Quand il (l'esprit intelligent) se dégage d'une partie de ces obs- tacles, il a moins de préoccupations pour le distraire et ne saurait manquer d'entrevoir quelque chose de son propre monde (du monde spirituel). Plus il se dégage des préoccupations que lui donnaient les sens externes et qui formaient le principal obstacle à son progrès, plus il est disposé à recueillir dans le monde spirituel les perceptions qui lui conviennent le mieux, parce que ce monde-là est le sien. Ayant alors ramassé des notions dans les divers mondes dont se compose le monde spirituel, il les rapporte avec lui dans le corps. Mais, tant qu'il reste dans le corps matériel qui l'enveloppe, il ne peut agir qu'au moyen des instruments de perception propres au corps. Or les ins- truments du corps qui servent à procurer des connaissances ont leur siège dans le cerveau, et l'instrument qui agit sur ces perceptions est l'imagination; il enlève aux formes (ou images) recueillies par les sens les formes qui hii sont spéciales et les renvoie à la mémoire. Celle-ci les garde jusqu'au moment où l'esprit en a besoin, soit pour les examiner, soit pour en tirer des conclusions. L'esprit, de son côté, tire de ces mêmes formes celles qui sont spirituelles et intellectuelles, de sorte qu'il remonte du sensible à l'intellectuel par la voie de l'abstraction et par l'entremise de l'imagination.

Il en est de même de l'esprit quand il recueille des perceptions dans le monde qui lui est propre (le monde spirituel): il les renvoie à l'imagination, qui leur donne des formes en rapport avec sa propre ' Littéral. « le monde de la chose. » D'IBN KHALDOUN. 117 nature et les passe au sens commun. Il en résulte que l'homme plongé dans le sommeil voit ces formes de la manière dont il aperçoit celles qui se recueillent par les organes des sens. Voilà comment les per- ceptions obtenues par l'esprit intellectuel se trouvent abaissées au degré de cellesqui s'acquièrent par les sens (extérieurs); et, dans tout cela, l'imagination joue le rôle d'intermédiaire. Voilà la vérité en ce qui regarde les songes.

Ces indications suffiront pour faire distinguer entre les songes vrais et les songes confus et faux. Ces deux classes de manifestations se composent de formes (ou images) et se présentent à l'imagination P. 83. pendant le sommeil: si elles descendent de l'esprit intelligent et per- ceptif, elles sont des songes vrais; mais si elles proviennent de formes que l'imagination avait transmises à la mémoire' dans l'état de veille, ce sont des songes confus (et indignes d'attention).

[Sachez maintenant que les songes vrais portent en eux-mêmes des marques^ qui attestent leur vérité et leur réalité, et qui autorisent celui à qui une de ces manifestations arrive à y. reconnaître une an- nonce venue de la part de Dieu. Une de ces marques, c'est la promp- titude avec laquelle celui qui a eu un songe ' se réveille. On dirait qu'il a hâte de rentrer dans le domaine des sens. Quelque profond que soit son sommeil, l'impression que la perception du songe lui fait est tellement forte qu'il se dépèche de sortir de cet état pour rentrer dans un autre, celui du monde sensible, où l'àme reste en- gagée dans le corps et soumise à l'influence de tous les accidents qui affectent le corps. Une autre de ces marques, c'est la persistance et la durée de (l'impression laissée par) la perception du songe. Il s'imprime avec tous ses détails dans la mémoire, et cela si pro- fondément qu'il ne saurait être négligé ou oublié*. L'homme se le ' Le mot A-i--» est inutile et ne se trouve ' Lisez ici et dans la ligne précédente ni dans Tédition de Boulac ni dans les ma- ^i,\J\ (le voyant) à la place de ijUl- Celle nuscrils C et D. correction est justifiée par la traduction ' Les deux paragraphes suivants ne se turque; on y lit: ^Li») ciLujk.

trouvent que dans le manuscrit A et dans * Littéral, «que la négligence et l'oubli la traduction turque. ne sauraient l'effacer. • 118 PROLEGOMENES rappelle sans être obligé d'avoir recours à sa réflexion ou à sa mé- moire. Quand il s'éveille, son esprit en garde le souvenir jusque dans les moindres particularités.]

[La raison en est que la perception mentale (ou spirituelle) n'est pas de celles qui se font dans le temps et qui consistent dans une suite d'idées^; au contraire, elle se fait tout d'un coup et dans un seul instant de temps. Les songes confus ont besoin du temps (pour se déployer), car ils se trouvent dans les facultés du cerveau; c'est de la mémoire que l'imagination les tire pour les renvoyer au sens commun, ainsi que nous venons de le dire. Or, comme tous actes du corps se font dans le temps, la perception des songes con- fus est celle d'une succession (d'idées) dont les unes précèdent et les autres suivent; elle subit aussi l'accident de l'oubli, accident commun à toutes les (perceptions obtenues par les) facultés du cer- veau. Il en est autrement des perceptions reçues par fàme raison- nable: elles se font en dehors du temps, n'offrent pas une suite P. 8i. d'idées et laissent Içur impression sur fesprit en moins d'un clin d'œil, en un seul instant de temps. Quand fhomme s'éveille, le songe lui reste présent dans la mémoire pendant une partie de sa vie; il ne se dérobe jamais aux recherches de la faculté réflective, si, au premier moment de se laisser apercevoir, il fait (sur l'âme) une impression très-forte. Si l'homme, en s'éveillant, occupe sa faculté réflective et son esprit dans le but de se ressouvenir d'un songe qu'il a eu et dont il a oublié trop de détails pour pouvoir se le rappeler en entier, il n'a eu qu'un songe confus. Les mêmes marques servent à faire reconnaître les révélations qui sont vraies. Dieu lui- même a dit en parlant au Prophète: « N'agite pas ta langue avec trop d'empressement [afin de répéter les paroles divines); c'est à nous de les rassembler et de les réciter. Quand nous [te) les lirons, suis-en la lecture, puis ce sera à nous de [te) les expliquer. » [Coran, sour. lxxv, vers, i 6, 17, 18.) Les songes ont donc un certain rapport avec le prophétismo " Littéral. « et n'esl pas soumise à un ordre. » D'IBN KHALDOUN. 119 et Ja révélation, comme le Saliih le donne à entendre; nous y lisons: « Le Prophète a dit: Le songe est une des quarante-six parties du prophétisme^ » Il est même assez probable que cette proportion (une quarante-sixième) existe entre les caractères qui distinguent les songes et ceux qui appartiennent au prophétisme.]

De l'inlerprélallon des songes. — - L'âme intelligente, ayant obtenu (pendant le sommeil de l'honinie) une perception (du monde spiri- tuel), la transmet à l'imagination afin que celle-ci lui applique une lorme. La forme que l'imagination choisit a toujours quelque ana- logie avec cette perception. Ainsi, si l'âme a eu l'idée d'un puissant souverain, l'imagination donnera à cette idée la forme qui est propre à la mer; si elle a aperçu l'idée d'inimitié, l'imagination attribuera à cette idée la forme appartenant à l'idée de serpent. Aussi, quand l'homme s'éveille, il sait seulement qu'il a vu la mer ou un serpent. Celui qui interprète les songes se rappelle d'abord que la forme de la mer est sensible, et que l'idée aperçue par l'âme se trouve cachée derrière celte forme; il examine ensuite (la question) au moyen de sa faculté assimilante, et, se guidant par des circonstances accessoires, il parvient à découvrir la véritable perception. Il dira, par exemple, P. 85. qu'il s'agit du souverain parce que la mer est un être très-grand au- quel on est autorisé, par l'analogie, à assimiler le souverain. On peut de même représenter un ennemi par un serpent, parce qu'un ennemi et un serpent sont tous les deux très-nuisibles, et assimiler les femme» à des vases, parce que celles-là sont aussi des réceptacles.

Parmi les choses qui se voient'^ en songe, les unes n'ont pas besoin d'interprétation parce qu'elles sont parfaitement claires, ou parce qu'elles fournissent des perceptions ayant une analogie frappante avec les formes (adoptées par l'imagination) pour les représenter. Voilà pourquoi nous trouvons dans le Sahih qu'il y a trois espèces de songes: ceux qui viennent de Dieu, ceux qui viennent d'un ange et ceux qui ' L'auleur a déjà cité cette tradition dans ' Pour (_jLlI, lisez 2j»)i!.

ce chapitre et dans la i " partie, p. 2 1 3.

120 PROLÉGOMÈNES viennent du démon. Le songe qui vient de Dieu est celui qu'on nomme clair, parce qu'il n'a point besoin d'interprétation; celui qui vient d'un ange est le songe vrai, mais qu'il faut interpréter; celui qui vient du démon est le songe confus.

Sachez maintenant que l'miagination, à qui l'âme transmet la per- ception qu'elle reçoit, façonne cette perception dans un des moules dont le sens (intérieur) a l'habitude de se sei'vir; si le sens ne possé- dait pas de ces moules, il serait incapable de rien façonner. L'aveugle-né ne sauraitse figurer le svdlan,un ennemi ni les femmes, sous les formes de la mer, du serpent et des vases, parce que les perceptions four- nies par ces choses lui sont tout à fait étrangères; mais son imagina- tion travaille pour lui et donne à ces perceptions des formes qui s'ac- cordent par leur ressemblance ou par quelque analogie avec les formes provenant des espèces de perceptions qu'il est capable de recevoir, c'est-à-dire de celles qui lui arrivefit par l'audition ou par l'odorat. Si la personne qui interprète le songe ne fait pas attention à ces cir- constances, elle s'embrouillera dans son explication et gâtera les règles qu'elle doit employer.

La science de l'interprétation des songes consiste en certaines rè'gles générales auxquelles on doit se tenir quand on entreprend d'expliquer ce que le songeur raconte. Aussi (les maîtres dans cet art) disent que la mer signifie, tantôt le souverain, tantôt la colère, P. 86. tantôt le souci et tantôt une affaire grave. Le serpent, disent-ils, dé- signe tantôt un ennemi, tantôt la vie et tantôt celui qui garde un se- cret. L'interprète des songes doit savoir par cœur toutes ces règles, afin de pouvoir en appliquer, à chaque cas, celle que les circons- tances accessoires désignent comme la plus convenable. De ces cir- constances, les unes se présentent dans l'état de veille, d'autres dans celui de sommeil, et d'autres encore dans les pensées qui passent par l'esprit de l'interprète et qui lui arrivent grâce à une faculté innée. Un homme.explique les songes avec plus ou moins de facilité, selon ses dispositions naturelles.

t-'interprétation des songes nous est venue des anciens musulmans: D'IBN KHALDOUN. 121 Mohammed Ibn Sîrîn ', un des grands maîtres dans cet art, en a en- seigné les règles, et ses disciples, qui les ont mises par écrit, nous les ont transmises. Après lui, El-Kirniani* composa un livre sur cette ma- tière, et des écrivains plus modernes ont rédigé beaucoup d'ouvrages sur le même sujet. Parmi les traités d'onéirocritique, celui qui, de nos jours, est le plus répandu dans le Maghreb, porte le titre <ïEl-Mo- niettâ (Tusufruit) et a pour auteur Abou Taleb, savant [ulémâ) de Caïrouan. L'/cAora (l'indication) d'Es-Salemi*estun ouvrage très-satis- faisant [et assez concis*. Le Kitab el- Mercabat-el- Aliya (le haut ob- servatoire), composé par notre professeur le savant Ibn Rached, de Tunis, est aussi im très-bon ouvrage].

L'interprétation des songes forme une science dont la lumière est un reflet du prophétisme, avec lequel elle a beaucoup de rapport; [en effet, l'un et l'autre ont pour objet les perceptions provenant de la révélation,] ainsi que nous le lisons dans le Sahih. Et Dieu sait tout ce qui est caché.

Des sciences intellectuelles (ou philosophiques) el de leurs diverses classes.

Les sciences intellectuelles, étant naturelles à l'homme en tant qu'il est un être doué de réflexion, n'appartiennent pas spéciale- P. 87. ment à une seule nation; on voit que tous les peuples civilisés se sont adonnés à leur étude et ont connu, aussi bien les uns que ' Célèbre traditionnisle el interprèle de vivait vers le commencement du ni* siècle Le traité d'onéirocritique qui porte son ' Selon Haddji Khalifa, ce personnage nom ne me parait pas authentique. se nommait Abou Abd- Allah Mohammed ' Haddji Khalifa nous apprend, dans Ibn Omar es-Sakmi, mais il n'indique son dictionnaire bibliographique, articles pas l'année de sa mort. Es-Salerai avait El-Eïchara ila eîlm il-eïbara, et Kitab et- refondu l'ouvrage d'EI-Kirmani dans un Tabîr, que cet auteur portait le surnom volume renfermant cinquante chapitres. d'Abou Ishac. Il paraît avoir ignoré la date ' Je lis L*— a.i.ij avec le traducteur turc, de sa mort. Selon M. Wûslenfeld, dans qui a rendu ce mot par v-o^. Le passage son Histoire des médecins arabes (en aile- manque dans l'édition de Boulac et dans mand], page 11, Abou Ishac el-Kirmani les manuscrits C et D.

122 ' PROLÉGOMÈNES les autres, quels en étaient les principes et quelles étaient les ques- tions dont elles traitaient. Ces sciences ont existé pour l'espèce hu- maine depuis qu'il y a eu de la civilisation dans le monde. Elles s'appellent aussi sciences philosophiques et philosophie (hikma '). Il y en a quatre: i° la logique, science qui garantit l'esprit contre les faux jugements et enseigne comment on dégage l'inconnu que l'on cher- che des principes que l'on possède et que l'on connaît. Son utilité^ consiste à faire distmguer le vrai du faux dans les questions qui se rattachent aux concepts et aux notions affirmées^, tant essentielles qu'accidentelles, pour que l'investigateur parvienne à constater le vrai en toute chose par la puissance de sa faculté réflective [et sous la forme d'une affirmation ou d'une négation*]; 2° la science de l'in- vestigation, qui, chez les philosophes, a pour ohjet, soit les choses sensibles, telles que les éléments et les corps qui en sont composés, savoir: les minéraux, les plantes, les animaux, les corps célestes et (leurs) mouvements naturels, ou bien l'âme, d'où procèdent les mou- vements, etc. cela s'appelle la science de la nature (la physique); 3" la science qui sert pour l'examen des choses surnaturelles, telles que les êtres spirituels, et qui s'appelle la métaphysique (ilahiya); [\° la science qui examine les quantités. Celle-ci se partage en quatre branches, qui forment les mathématiques (teahm). La première est la géométrie (hen- deça), au moyen de laquelle on examine les quantités prises absolu- ment, tant les quantités nommées discrètes^, parce qu'elles peuvent se compter, que les quantités continues'^, savoir: celles d'une seule dimen- P. 88. sion, celles de deux dimensions et celles do trois, c'est-à-dire, la ligne, la surface et le (solide ou) corps géométrique. La géométrie examine ces quantités et les changements qu'elles éprouvent, soit dans leur essence (ou nature), soit dans leurs rapports mutuels. l..a ' Lo terme arabe hilcma est l'équivalent lion du Boulac ofiVenl la bonne leçon, exact du terme exotique^/ic/y-a (pliiloso- '' Voy. la 1" partie, p. aoi, noie 3.

pbiquej. L'auteur les emploie ici tous tes " Le passage mis entre parenthèses ne deux. se trouve que dans le manuscrit A.

' Il faut lire AjjijLi, à la place de ' Littéral. « séparées iùLoiÀ*. » D'IBN KHALDOUN. 123 seconde branche est Y arithmétique (aritmatiki). Elle donne la connais- sance des changements que subit la quantité discrète, c'est-à-dire le nombre, des propriétés qui s'y trouvent et des accidents qu'elle éprouve, l.a troisième branche est la musique (moucîki); elle nous fait connaître les rapports des sons entre eux et les rapports des tons aux tons, ainsi que la manière de les apprécier numériquement. Son utilité consiste à faire connaître les lois de la modulation dans le chant. La quatrième branche est la science de la forme (du ciel, c'est-à-dire l'astronomie). Elle détermine la configuration des sphères et leurs positions, indique les positions de chaque étoile [soit] errante [soit fixe], et s'occupe d'obtenir la connaissance de ces choses en étudiant les mouvements réels et évidents de chacun des corps célestes, leurs rétrogradations et leurs mouvements directs.

Voilà les sciences qui servent de base à la philosophie. Il y en a sept: la logique d'abord, puis l'arithmétique et la géométrie, branches des mathématiques; puis ïastronomie, puis la musique, puis la phy- sique, puis la métaphysique. Chacune de ces sciences se partage en plusieurs branches: de la physique dérive la médecine; de l'arithmé- tique dérivent la science du calcul, celle du partage des.successions et celle dont les hommes ont besoin dans leurs transactions commer- ciales ou autres; l'astronomie comprend les tables, c'est-à-dire, des systèmes de nombres au moyen desquels on calcule les mouvements des astres, et qui fournissent des équations servant à faire reconnaître les. positions des corps célestes, toutes les fois qu'on le désire. Une autre branche de l'astronomie, c'est l'astrologie judiciaire'. Nous par- lerons successivement de toutes ces sciences jusqu'à la dernière in- clusivement.

Il paraît, d'après nos renseignements, qu'avant l'établissement de l'islamisme, les peuples les plus dévoués à la culture de ces sciences P. 89. lurent ceux des deux puissants empires, celui de la Perse et celui de Roum (la Grèce). Chez ces peuples, m'a-t-on dit, les marches de la ' Littéral. « une autre branche de l'observation des étoiles, c'est ta science de» juge- ments slellaires. • >" i6.

124 PROLEGOMENES science étaient bien achalandés, parce que la civilisation y avait fait de grands progrès et qu'antérieurement à la promulgation de l'isla- misme ils exerçaient chacun une domination vaste et très-étendue'. Aussi ces sciences débordèrent-elles, comme des océans, sur leurs provinces et dans leurs grandes villes.

Les Chaldéens, et les Assyriens [Seryaniyîn) avant eux, et les Coptes, leurs contemporains, s'appliquaient avec ardeur à cultiver la magie, l'astrologie et ce qui en dépend, savoir la science des influences (planétaires) et celle des talismans. Les Perses et les Grecs apprirent d'eux ces sciences, et les Copies se distinguèrent particulièrement dans cette étude; aussi (les sciences occultes) inondèrent-elles, pour ainsi dire, leur pays^. Cela s'accorde avec ce qui se lit (dans le Coran) au sujet de Haroul et Marout' et des magiciens (de Pharaon), et avec ce que les hommes savants (dans cette partie) racontent des berbi'^ de la haute Egypte.

Plus tard, chaque religion imita celle qui l'avait précédée en dé- fendant l'étude de ces sciences, de sorte que celles-ci finirent par disparaître presque entièrement. Piien ne s'en est conservé, — qu'elles soient vraies ou non, Dieu le sait! — excepté quelques restes que les gens adonnés à cette étude se sont transmis les uns aux autres, bien que la loi en ait défendu la pratique et qu'elle tienne son glaive sus- pendu sur les têtes des contrevenants.

Les sciences intellectuelles acquirent une grande importance chez les Perses, et leur culture y fut très-répandue; ce qui tenait à la grandeur de leur empire et à sa vaste étendue ^. On rapporte que les Grecs les apprirent des Perses à l'époque où Alexandre tua Darius et se rendit maître du royaume des Caïaniens. Alexandre s'empara alors de leurs livres et (s'appropria la connaissance) de leurs sciences. Nous 'Littéral. «l'empire et iesultanalétaient vers. g6, et la noie de Sale dans sa Iraà eux.» iliiction de ce livre.

' Pour Ax/» lisez A^. ' Les temples de l'ancienne Egypte.

' Pour l'histoire de ces deux anges (Voy. la 2* partie, p. 33 1.) déclius, qui enseignèrent la magie aux ' Les manuscrits C et D et l'édition de homoies, on peut voir ie Coran, sour. 11, Doulac portent jLoJ'ij (connexité).

DIBN KIIALDOUN.

J25 savons cependant que les musulmans, lors de la conquête de la Perse, trouvèrent dans ce pays ime quantité innombrable de livres et de recueils scientifiques, et que (leur général) Saad Ibn Abi Oueccas i'- 90. demanda par écrit au khalife Omar Ibn al-Kbattab s'il lui serait per- mis de les distribuer aux vrais croyants avec le reste du butin. Omar lui répondit en ces termes: « Jette-les à l'eau; s'ils renferment ce qui peut guider vers la vérité, nous tenons de Dieu ce qui nous y guide encore mieux; s'ils renferment des tromperies, nous en serons débar- rassés, grâce à Dieu! » En conséquence de cet ordre, on jeta les livres à l'eau ou dans le feu, et dès lors les sciences des Perses disparurent au point qu'il ne nous en est rien parvenu.

Passons aux Roum (les Grecs et les Latins). Chez ces peuples l'empire appartint d'abord aux Grecs, race qui avait fait de grands progrès dans les sciences intellectuelles. Leurs hommes les plus célè- bres, et surtout (ceux qu'on appelle) les piliers de la sa(jessc\ soute- naient tout le poids de ces doctrines, et les péripatéticiens^, gens du porti({ue', s'y distinguaient par leur excellent système d'enseignement. On dit qu'ils donnaient des lectures sur ces sciences à l'abri d'un portique qui les garantissait contre le soleil et le froid. Us préten- daient faire remonter leur doctrine à Locman le sage, qui l'aurait communiquée à ses disciples, qui l'auraient transmise à Socrate *. Celui-ci l'enseigna à son disciple Platon, qui la transmit à Aristote, qui la passa à ses disciples Alexandre d'Aphrodisée ', Themistius, et autres. Aristote fut le précepteur d'Alexandre, roi des Grecs, celui qui vainquit les Perses et leur enleva fempire. De tous les philo- ' Selon le traducteur turc, ces sages étaient Pythagore, Empédocle, Socrate, Platon et Aristote.

' Lisez, dans le texte arabe, ^j.»LHl.

' L'auteur a confondu les péripatéticiens avec les stoïciens, le Lycée avec le Portiqii e.

' Le texte porte: » à Socrate du ton- neau. • ibn Khaldoun, à l'exemple de Dje- maled-Dîn el-Kifti, auteur du dictionnaire biographique des philosophes, attribue à Socrate ce qu'on raconte de Diogène. Le traducteur turc a passé par-dessus le mot (jiVl (le tonneau). Il a connu trop bien l'histoire de la philosophie grecque pour se laisser tromper.

' Ibn Khaldoun ne paraît pas s'être douté qu'Alexandre d'Aphrodisée était venu au monde plus de cinq siècles après Aristote.

126 PROLÉGOMÈNES sophes, Aristole était le plus profond et le plus célèbre. On l'appelle le premier des instituteurs (el-moallem el-aouwel), et sa renommée s'est répandue dans l'univers.

Après la ruine de la puissance des Grecs, l'autorité souveraine passa aux Césars, qui, ayant embrassé la religion chrétienne, défen- dirent l'étude de ces sciences, ainsi que cela se fait par les lois de tous les peuples. Dès lors, les sciences intellectuelles restèrent enfer- mées dans des livres et dans des recueils, comme pour demeurer éternellement dans les bibliothèques. Quand les musulmans s'em- parèrent de la Syrie, on trouva que les livres de ces sciences y p. 91. étaient encore restés.