désigne par les noms de Ben Scharipli Al- labdi, natif de Ronda, et place sa mort en l'an 684 (ia85ia86deJ. C).
' Malek Ibn Abd er-Raliman Ibn Mo- rah.hel, auteur de plusieurs ouvrages sur la pliilologie, la poésie, etc. naquit à Ma- laga, l'an 6o4 ( 1 207- 1 ao8 de J.C), et mou- rut à Grenade, l'an 699 (12 99-1800 de .1. C). On le désignait par le surnom d'Es- Sibti, natif de Ceuta, probablement parce rpie sa famille s'était établie dans cette ville lors de la grande émigration espagnole. En l'an 676-676 de l'hégire, il se trouvait à la cour du sultan mérinide Abou Youcof Ibn Abd el-Hacc.
' Abou Bekr Mohammed Ibn Chibrîn, natif de Ceuta, qui était allé se fixer à Grenade, était un des professeurs sou/i les- quels Ibn Djozaï, le rédacteur des Voyages d'ibn Batoata, avait fait ses études. (Mac- cari, 1. 1, p. i-l. ) Dans le texte arabe de ces Prolégomènes, lisez ^J^y*^ ^^' '^ y-f')- ' Plusieurs littérateurs espagnols por- tèrent le surnom d'Ibn Djaber; aussi ne saurais-je désigner celui d'entre eux qu'Ibn Khaldoun a eu en vue.
' Abou Isliac Ibrahim es-Saliili, sur- nommé Et-Toaeïdjen, appartenait à une famille respectable de Grenade. Il f e dis tingua par sa piété, son érudition et son 358 PROLEGOMENES vint Ibn al-Khatîb, le même qui a péri si malheureusement de nos jours, victime des calomnies de ses ennemis ^ Ce personnage possé- dait la faculté de manier la langue de (Moder) à un point impossible à atteindre, et ses disciples^, après lui, ont marché sur ses traces. En somme, cette faculté est très-commune en Espagne; l'enseigne- ment en est très-facile (aux professeurs), parce qu'on s'y occupe sé- rieusement des sciences qui se rapportent à (l'ancienne) langue (arabe) et qu'on attache de l'importance à la littérature et à la conservation des bonnes traditions scolaires. Ajoutez à ces raisons que les hommes dont la langue est étrangère à l'arabe et qui possèdent mal la faculté (d'employer le langage de Moder) ne viennent en Espagne que passagèrement, et que leur idiome exotique n'a pas servi de base au langage de ce pays. Sur le continent africain (il en est autre- ment): les Berbers forment la masse de la population, et leur langue est celle de toutes les parties du pays, à l'exception des grandes villes^. Aussi la langue arabe s'y trouve submergée sous les flots de cet idiome barbare, de ce jargon parlé par les Berbers, 11 est donc bien difficile aux natifs de ce pays d'acquérir sous des maîtres la faculté (de parler l'arabe avec pureté), et, en cela, ils diflèrent com- plètement des habitants de l'Espagne.
Dans l'Orient, du temps des Omeïades et des Abbacides, on était talent pour la poésie. Après avoir voyagé en Orient, il se rendit daus le pays des noirs, où il fut très-bien accueilli par leur sultan, il mourut à Tenboktou, l'an 747 (i346deJ. C).
' Voyez la 1 "partie, introduction, p. lxt et suiv, et l'Histoire dei Berbers, t. IV, p. 4i 1 et suiv.
* Ibn Khaldoun assigne ordinairement au mot ô-^ la signification du pluriel.
' Au temps d'ibn Khaldoun, la langue berbère se parlait dans presque toute l'Al- gérie et dans la plus grande partie du Ma- roc; ce ne fut que dans les grandes villes et dans la partie septentrionale du désert qu'on se servait de la langue arabe. Main- tenant l'arabe a remplacé le berber dans la province d'Oran, dans les plaines des départements algériens et dans celles de l'Empire marocain. Le berber ne se re- trouve que dans le centre et la partie mé- ridionale du grand désert, chez les peuples Touaregs, dans les pays de montagnes, tels que les deux Kabylics, la chaîne de l'Atlas, l'Aouras.les montagnes de la Tu- nisie, la province de Sous et quelques lo- calités isolées.
D'IBN KHALDOUN. 359 D'IBN KHALDOUN. 359 aussi accompli dans Texercice de celle facullé que les (musulmans) espagnols, parce qu'on avail alors peu de relations avec les peuples élrangers; aussi posséda-t-on alors l'habitude de bien s'exprimer en arabe, 11 y avait dans cette contrée beaucoup de poêles distingués et d'écrivains d'un grand talent, parce que les Arabes et leurs enfants p. 3ji. y formaient la majeure partie de la population. Voyez la multitude de passages, en prose et en vers, qui se trouvent dans le Kilab el- Aghani ', le vrai livre des Arabes et celui qui renferme leurs archives: on y trouve leur langue, leur histoire, les récits de leurs grandes journées et combats, l'histoire de leur religion nationale et de leur Prophète, celle de leurs khalifes et de leurs rois, leurs poésies, leurs chants, et tout ce qui les concerne. Aucun autre ouvrage n'offre un tableau aussi complet des Arabes.
Cette facilité se conserva en Orient pendant la durée de ces deux dynasties et peut-être même avec plus de perfection que dans les temps antéislamites, comme nous nous proposons de le montrer plus loin. Mais enfin la puissance des Arabes fut réduite à rien, et l'usage de leur idiome se perdit; leur langage s'altéra; leur empire s'écroula et l'autorité passa à des étrangers. Ceux-ci devinrent alors les maîtres, et tout fut soumis à leur autorité. Cela eut lieu sous les dynasties des Deïlemides et des Seldjoukides: ces étrangers se mê- lèrent avec les habitants des villes et dominèrent, par leur grand nombre, sur la population: le pays fut rempU de leurs locutions, et le caractère étranger de leurs idiomes prit tellement le dessus parmi les citadins et les Arabes domiciliés, que ceux-ci s'écartèrent bien loin de leur langue et de l'habitude de la parler. Ceux d'entre eux qui voulaient l'apprendre ne purent y réussir que très-impar- faitement. Voilà l'état où nous trouvons aujourd'hui leur langage tant en prose qu'en vers, bien qu'ils s'en servent beaucoup. Dieu crée et choisit qai il lai plait.
360 PROLÉGOMÈNES ^- 33 2. Le discours peut se présenter sous deux formes: celle de la poésie et celle de la prose.
Le langage des Arabes et leurs discours peuvent prendre deux formes: la première est celle de la poésie réglée, c'est-à-dire sou- mise aux obligations de la prosodie et de la rirae, ou, en d'autres - termes, celle dont la mesure est invariable ainsi que la rime\ La seconde forme est celle de la prose, c'est-à-dire du discours qui n'est pas soumis aux règles de la prosodie. Chacune de ces formes renferme plusieurs espèces et peut se produire sous divers aspects. La poésie comprend l'éloge, l'élégie et (l'expression des sentiments inspirés par) la bravoure. La prose peut être cadencée [moseddjâ], c'est-à-dire offrir une suite de phrases séparées, dont tous [les mots ou bien]'^ les mots (finals) se terminent, deux à deux, par la même rime; c'est ce qu'on nomme sedja; ou bien elle peut êlre libre [mor- cel), et, dans ce cas, le discours marche dégagé de toute entrave, sans être découpé en phrases ni soumis à aucune obligation, pas même à celle de la rime. La prose s'emploie dans la chaire, dans la prière et dans les harangues adressées à une assemblée pour lui inspirer soit le courage, soit la crainte.
Le (texte du) Coran est en prose, mais cette prose ne rentre ni dans l'une ni dans l'autre de ces deux catégories; on ne peut pas dire qu'il soit en prose libre ni en prose rimée. 11 consiste en ver- sets séparés, qui se terminent à des points d'arrêt, et c'est au moyen du (sentiment qui s'appelle le) goût qu'on reconnaît où la phrase s'achève. Le discours recommence dans le verset suivant, lequel sert de pendant à celui qui précède; et cela, sans que (l'em- ploi d')une lettre (finale) servant à marquer l'assonance ou la rime ' Litlér. • celles dont toutes les mesures indiquer que, dans la prose rimée perfecont un même reouî, lequel est la rime. • tionnée, celle de Harîri, par exemple, Le passage mis entre des [ ] ne se chaque mot d'un paragraphe rime avec le trouve ni dans l'édition de Boulac, ni dans mot qui lui correspond dans le paragraphe les manuscrits C et D. On l'a inséré pour suivant.
D'IBN KHALDOUN. 361 soit.ibsolument nécessaire. Cela fait comprendre la signification de celte parole divine: Dieu a fait descendre le plus beau des discours, sous la forme d'un livre dont les [phrases) se ressemblent et se répètent; elles donnent le frisson ù la peau de ceux (fui craignent leur Seigneur. {Co- ran, sour. XXXIX, vers. 2 4.) Dieu a dit aussi: Nous en avons séparé les versets.. [Coran, sour. vi, vers. 97.) P. 3i3.
On donne aux (syllabes) qui terminent les versets (du Coran) le nom de séparantes ', car ce ne sont pas des rimes, vu que l'emploi de ce qui constitue la rime, soit monogramme, soit polygramme '\ n'y est pas observé. Le terme redoublés (metbani) s'emploie, d'une manière générale, pour désigner tous les versets du Coran, et cela pour la raison que nous venons d'indiquer. Mais l'usage a prévalu de lui assigner un sens plus restreint et de s'en servir pour désigner les versets de la mère du Coran (la première sourate); c'est ainsi qu'on emploie le terme constellation (nedjm) pour désigner les Pléiades. Voilà pourquoi (les sept versets de la première sourate) ont été non)més les sept redoublés. Comparez ces observations avec ce que les commen- tateurs ont dit au sujet du motif qui fit employer ce terme pour dé- signer les sept versets, et vous verrez que l'explication donnée par nous l'emporte sur toutes les autres et doit être la bonne.
Pour les personnes qui s'occupent des deux forn>es que le dis- cours peut prendre', cbacune d'elles a un certain caractère qui lui est particulier et qui ne se retrouve pas dans fautre, parce qu'il ne lui convient pas. C'est ainsi que le style erotique est propre à la poésie, et que celui de la louange (de Dieu) et de l'invocation convient luiiquement aux discours (en prose) qui se prononcent du baut de la cbaire et aux proclamations. Les écrivains des siècles postérieurs ' Le terme arabe eslfewasel. blir que par le concours d'au moins deux ' Jerendsle terme %3îï par mo«ogiramme sons, et celui de «-jlJ par polygramme, parce ' Il faut supprimer le mot jusjl^II; il qu'en effet l'assonance, dans la prose ri- ne se trouve ni dans l'édition de Boulac, mée, s'effectue ordinairement par un seul ni dans les manuscrits C et D. La traducson, tandis qu'en vers elle ne peut s'éta- tion turque ne l'indique pas non plus. Proléi'oniènes. — m. 46 362 PROLÉGOMÈNES adoptèrent, cependant, pour la prose, la marche et les mouvements qui appartiennent spécialement à la poésie; ils employèrent très-fré- quemment l'allitération, s'appliquèrent à faire rimer les phrases ensemble, et, avant d'entrer en matière, ils se plaisaient à décrire la beauté de la bien aimée. Si l'on examine avec attention cette es- pèce de prose, on reconnaîtra qu'elle forme une brar>che de la poésie, dont elle ne' se distingue que par l'absence de la mesure. Les écrivains-rédacteurs ont persisté à cultiver ce genre de compo- sition et à l'employer dans les pièces émanant du souverain; ils s'y^ tiennent, parce qu'ils le regardent comme le meilleur; ils y mêlent les tournures propres à la poésie et abandonnent la prose libre au point de l'oublier. (]eci est surtout vrai en ce qui regarde les écri- vains de l'Orient. Aussi les pièces officielles rédigées par ces gens P. 324. inconsidérés se présenlent-elles^ toutes avec cette tournure que nous avons signalée. Mais, pour la juste expression des idées, ce sys- tème n'est nullement bon, puisque (dans le discours en prose) il faut veiller à faire accorder la parole avec la pensée, et satisfaire ainsi aux exigences du sujet; il faut marquer exactement ce qui se rapporte à la personne qui parle et ce qui regarde la personne à qui la parole s'adresse.
Comme la prose rimée a reçu des écrivains postérieurs toutes les allures de la poésie, il faut en éviter l'emploi dans les pièces émanant du sultan. 11 est permis d'insérer dans la poésie des jeux d'esprit, de mêler les plai.santeries avec les choses graves, de s'étendre dans les descriptions, de citer des paraboles, de multiplier les compa- raisons et les métaphores; tandis qu'on n'a aucun besoin d'employer ces embellissements dans une allocution. D'ailleurs, en s'imposant l'obhgation* de faire rimer ses phrases, on ne fait que rechercher des jeux d'esprit et des ornements nullement compatibles avec la dignité d'un souverain et tout à fait déplacés dans des allocutions adressées au peuple pour l'encourager ou pour lui inspirer la crainte.
D'IBN KHALDOUN. 363 Dans les écrits ofilciels, le seul styte auquel on puisse accorder son approbation est celui de la prose libre, dans laquelle on donne car- rière à la parole, sans la soumettre aux entraves de la rime. Cette règle n'admet aucune exception, si ce n'est quand l'écrivain lâche la bride à son talent ' et rencontre des ornements sans les avoir re- cherchés. D'ailleurs, le style (des adresses oUicielles) a un droit qu'il faut respecter '^: on doit le conformer à toutes les exigences de l'état (de choses qu'il s'agit d'exposer). Or les sujets diffèrent beau- coup entre eux, et pour chacun il y a un style particulier: on peut le traiter longuement ou d'une manière concise, y sous-ontendre des choses ou les exprimer, les énoncer ouvertement ou les indiquer par des allusions, ou par des métonymies, ou par des métaphores.
Découper à l'instar de vers les phrases des documents qui émanent du sultan est une pratique qu'on ne saurait approuver. Rien n'a pu entraîner les écrivains de ce siècle à le faire, excepté l'influence que l'usage d'un dialecte étranger^ a exercée sur leur style et l'impuissance P..3j3. où ils se trouvent, pour cette raison, de suivre les exigences de la langue arabe, en l'employant de manière qu'elle soit parfaitement d'accord avec les idées dont renonciation est exigée par l'affaire (qu'il s'agit d'exposer). Ne pouvant se servir de la prose libre, parce qu'elle tient un rang très-élevé dans la science qui a pour objet la parfaite expression de la pensée, et parce qu'elle a un domaine Irès-étendu, ils s'appliquent à la prose rimée, afin de cacher, par son emploi*, l'in- capacité qu'ils ressentent en eux-mêmes quand il s'agit de faire ac- corder les paroles avec les pensées; ils espèrent y remédier au moyen de ce genre d'ornement et en se servant d'artifices rhythniiques et de termes néologiques. Pour tout ce qui reste en dehors de cela^ ils n'ont pas le moindre souci. La plupart des auteurs qui ont adopté ce système, et qui l'ont poussé au dernier poinjt dans tous les genres du ' Pour «._C_A,«, lisez Ji-C-UI. en Egypte que dansles États barbaresques.
' Pour *Lkc, lisez »LLcl. * Les manuscrits C et D et l'édition de ' 11 est ici question de ceux qui rédi- Boulac portent *o à la place de ^ui. geaient la correspondance officielle, tant ^ Pour *k., lisez;j^^.
46.
364 PROLÉGOMÈNES discours, sont les écrivains et les poètes qui, de nos jours, habitent les pays de l'Orient. Cela va si loin chez eux, qu'ils mettent de côté ^ les règles de la syntaxe désinentielie, en ce qui regarde les in- flexions des noms et des verbes, toutes les fois qu'elles les empêchent d'étabhr une assonance entre les mots ou un parallélisme (entre les phrases). La préférence qu'ils montrent pour ces jeux d'esprit les porte à négliger les principes de la grammaire et à altérer les formes des n)ots, afin que ces mots se prêtent, si cela se peut, à la production d'une paronomasie (ledjnis). Si le lecteur veut réfléchir sur ce que nous venons de dire et contrôler nos observations en les comparant avec celles que nous avons déjà présentées, il reconnaîtra la justesse de notre opinion. Dieu est celui dont le concours est effectif.
Il est rare de poavoir composer également bien en prose et en vers.
Nous avons déjà montré que l'art (de bien s'exprimer) est une fa- culté acquise par la langue, et nous avons dit que, si la place que cette faculté doit occuper est déjà remplie par une autre, cette place ne p. Sifi. saurait contenir en entier la faculté nouvelle. Il est dans la nature de rhomme d'acquérir très- facilement la faculté qui se présente à lui en premier lieu; la faculté qui vient après trouve de la résistance de la part de celle qui l'a précédée, et ne peut occuper sa place dans l'or- gane qui doit la recevoir qu'avec beaucoup de lenteur. Ce conflit entre les deux facultés rend très-difficile la parfaite acquisition de la seconde. Le même fait se produit toujours quand on essaye d'ap- prendre plusieurs arts^. Nous en avons déjà donné à peu près la même preuve que nous offrons ici. Voyez, par exemple, ce qui arrive pour les langues: ce sont des facultés acquises à l'organe de la parole et qui peuvent être assimilées à des arts. Celui qui a commencé par apprendre un idiome non arabe ne peut jamais employer d'une manière parfaite la langue arabe. Le Persan qui a commencé par ap- L'édilion de Boulac et le manuscrit • '' Le texte aral)e signil'ie, à la lettre: D portent ojAj&J, leçon que j'adopte. « à 1 "égard des facultés artistiques. » DIBN KHALDOUN. 365 prendre la langue de son pays ne peut jamais acquérir la faculté de bien parler l'arabe, quand même il travaillerait à s'en rendre maitre en l'étudiant sous des professeurs et en l'enseignant aux autres'. Il en est de même des Berbers, des Grecs et des Francs: on trouve bien rarement parmi eux des individus qui sachent bien parler l'arabe. Cela ne peut s'attribuer qu'au fait qu'ils avaient d'abord acquis la faculté de parler une autre langue. Aussi un étudiant ap- partenant à l'une ou à l'autre de ces races montre toujours, quand il travaille sous des professeurs ou sur des livres, que sa connaissance de l'arabe est bien loin d'être parfaite. Cela provient uniquement de l'organe de la parole. Nous avons déjà fait observer que les langues et les dialectes peuvent être regardés en quelque sorte comme des arts; que la faculté de bien exercer deux arts n'est jamais possédée par le même individu *, et que, s'il a commencé par employer habilement une de ces facultés, il peut rarement réussir à bien manier l'autre et P- 327. à la posséder d'une manière parfaite. Dieu vous a créés et vous ne le saviez pas.
Sur l'art de la poésie et la manière de l'apprendre.
Parmi les formes que le langage des Arabes peut prendre, il en est une qu'ils appellent chiar (la poésie). Elle se retrouve dans d'autres langues, mais je ne veux parler ici' que de son existence chez les Arabes. Tous les peuples parlant des langues étrangères peuvent trouver * dans la poésie un moyen d'exprimer leurs idées; rien ne s'y oppose; et, si quelques-uns d'entre eux ne s'en servent pas, c'est parce que chaque langue possède (outre la poésie) d'autres modes d'expression qui lui sont propres. Dans la langue arabe, la poésie a ime allure particulière et une marche peu commune: elle consiste ' L'édition de Boulac porte *^j>Jj. Il ' Dans les manuscrits, le mot (jVt est faut peut-être lire aJ^.. placé après Lif J'f.
'' Liltéral.i que les arts et leurs facultés • ' Je lis t>~^', avec le manuscrit C et l'e- ue se présentent pas ensemble. • dition de Boulac.
.3(»6 PROLÉGOMÈNES en un discours composé de lignes qui se suivent \ ayant toutes la même mesure et la même rime finale. Chacune de ces lignes s'ap- pelle beït (vers), et la lettre finale, qui est la même pour toutes, est désignée par les termes réoui et cafïa (rime). Le discours entier porte les noms de cacîda (poëme) et de kilma (parole). Chaque vers est composé de manière à offrir un sens aussi complet que s'il était tout à fait indépendant du vers qui le précède et de celui qui le suit^. Pris isolément, il doit aussi représenter clairement le caractère de la section du poëme à laquelle il appartient, que ce soit celle de l'éloge ou de la louange de la bien-aimée, ou de l'élégie. Aussi le poète s'ef- force-t-il de façonner chaque vers de manière à lui faire exprimer un sens complet. Il en fait de même pour les vers suivants, en v énonçant, dans chacun, une nouvelle pensée, et en se ménageant le moyen de passer d'un genre (d'idées) à celui qui doit venir immé- diatement après. Pour y parvenir, il donne à la première série d'idées qu'il veut exprimer une tournure qui conduise naturellement à la P. 3ïS. seconde, et il arrange son discours de sorte que le défaut de liaison entre les deux sections ne soit pas trop choquant. Par des transitions bien ménagées, il passe de l'éloge de sa maîtresse à celui de son patron, de la description du désert et des vestiges des campements à celle de sa caravane, ou de ses chevaux, ou de l'image de la bien- aimée qui lui apparaît en songe; la louange^ du patron amènera celle de ses gens et de ses troupes, et, dans la partie de l'élégie, l'ex- pression de la douleur et de la condoléance pourra conduire au chant funèbre, etc. Le poète s'attache à faire accorder tous les vers de la cacîda entre eux, en leur donnant la même mesure; car il faut éviter que, par suite de ce défaut d'attention qui est si naturel à l'homme, on ne passe d'un mètre à celui qui en, est voisin. En effet, certains mètres se rapprochent tellement les uns des autres, que leurs marques distinctives échappent à l'observation de la plupart des gens.
Le mot Uiu se irouve répété deux " Cette règle n'est pas d'une a()plicafois, et avec raison,dan8 les manuscrits C lion générale; renjatnbement est permis. et D et dans l'édition de Boulac. ^ Pour y^jj, lispî (_>^., D'IBN KHALDOUN. 367 C'est dans l'art de la prosodie que se trouvent les conditions et les règles auxquelles les divers mètres sont soumis. Entre tous les mètres qui peuvent se présenter dans la nature, un certain nombre ayant un caractère particulier sont les seuls dont les Arabes aient fait usage. Les prosodistes donnent à ceux-ci le nom de bohoar (mers): ils n'en admettent que quinze, parce qu'ils n'en ont pas rencontré d'autres dans les poèmes des (anciens) Arabes.
La poésie est, de toutes les formes du discours, celle que les Arabes ont regardée comme la plus noble; aussi en firent-ils le dé- pôt de leurs connaissances et de leur histoire, le témoin qui pouvait certifier leurs vertus et leurs défauts', le magasin où se trouveraient la plupart de leurs notions scientiliques et de leurs maximes de sagesse. La faculté poétique était bien enracinée chez eux, couime toutes les autres (ju'ils possédaient. Celles qui s'exercent au moyen de la langue n'appartiennent pas naturellement à flionnue, mais s'acquiè- rent par l'art et la pratique; et cependant (les Arabes) ont si bien manié la poésie, qu'on pourrait se tromper (et croire que ce talent était pour eux une faculté innée).
De toutes les formes du discours, la poésie est celle flont les modernes acquièrent la faculté avec le plus de dilTiculté, quand ils P. 319. l'apprennent comme un art. Cela tient à ce que chaque vers d'un poème (arabe) est indépendant des autres et offre toujours, quand on le prend isolément, un sens complet. Le poète a donc besoin d'employer avec une certaine adresse la faculté qu'il possède; car il doit façonner convenablement le discours poétique dans les moules adoptés par les anciens Arabes et appropriés au genre de poésie dont il veut se servir. 11 retire du moule d'abord un vers ayant un sens complet, puis un autre renfermant également un sens com- plet, puis un troisième, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'il ait traité, d'une manière conforme à son but, toutes les matières dont il voulait parler. Il établit ensuite un certain rapport entre les vers, de sorte ' Je lisi^iLk^, avec l'édition de Buulac.
368 PROLEGOMENES que l'un puisse suivre l'autre d'une manière (naturelle et) conforme au sujet de chaque section dont la cacîda se compose.
La difficulté de ce procédé et la singularité de cet artifice con- tribuent à aiguiser l'esprit et à le rendre capable de donner à chaque vers la tournure qui lui convient; elle sert aussi à réveiller' l'intelli- gence, afin qu'elle puisse bien introduire dans le moule le discours qui doit y passer. En principe général, la faculté de s'exprimer coi- rectement en arabe ne suffit pas (à celui qui veut composer des vers); il doit posséder en outre une adresse particidière et le talent de reconnaître (et de choisir) les tournures que les (anciens) Arabes eux-mêmes auraient employées '^.
Nous allons exposer ici ce qui, dans le langage des gens de l'art, s'entend par le terme tournure^. Il indique, chez eux, le métier sur lequel on forme un tissu avec des phrases composées, ou bien le moule dans lequel on façonne ces phrases. La tournure, sous aucun point de vue, ne peut être regardée comme une partie du discours: elle ne sert pas à l'expression complète de la pensée, ce qui est du ressort de la syntaxe désinentielle; elle n'indique pas en quoi consiste le fond de la pensée exprimée dans une phrase composée, P. 33o. car cela rentre dans le domaine de la rhétorique *"; et elle n'a rien de commun avec les mètres employés dans la poésie arabe, car ceux-ci sont du ressort de la prosodie. Les trois sciences que nous venons de mentionner sont donc tout à fait en dehors de l'art de la poésie. (Ce qu'on désigne par le terme tournure) se réduit^ tout simplement à une forme (ou image) perçue par l'entendement et qui correspond, comme un universel, à toutes les combinaisons régulières (de phrases), ' Littéral. « à aiguiser. • 11 faut lire j>^. qui a été formé dans ce moule, c esl-à-dire ' Le mot * J est de trop. la phrase à laquelle on a donné une tour- ' En arabe t->^>^t (osloub), terme qui nure conforme au génie de la langue.
signifie voie, manière, et qu'on pourrait ' Littéral, «de la réalisation et de l'exrendre par idiotisme. Selon l'auteur, ce mot position, «i s emploie pour désigner le moule dans '" Pour ^ >-* > lisez f^r^ i avec le malequel on forme les phrases. Il s'en sert nuscrit D, l'édition de Boulac et le tracependant, quelquefois, pour indiquer ce ducteur turc.
D'IBN KHALDOUN. 369