SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolegomenes (Muqaddimah), Volume III

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P. ioL qui touche de près à mon cœur et lui inspire des souhaits, bien qu'elle soit loin de moi. Cette lune (pleine de beauté) s'est levée dans l'Occident, et, bien que son aspect soit fortuné, elle porte malheur à celui qui l'aime. L'homme vertueux et le criminel écoutent avec une égale indifférence les promesses (de Dieu) et ses menaces, aussitôt qu'ils ont ressenti de l'amour pour cette belle, aux regards enchanteurs, aux lèvres de miel, qui, (par ses charmes, pénètre et) parcourt notre âme ainsi que la respiration parcourt (le corps). Elle visa avec sa flèche, nomma (le but qu'elle voulait frapper) et tira son arc; dès lors mon cœur devint la proie d'une (passion) qui le dévora. Bien qu'elle soit tyranniquc et qu'elle Hanifa, fondateur d'un des quatre rites ' Jeii.s /i_j^ à la place de |<>jjr, en adoporlhodoxes, et noman signifie anémone. tant la leçon d'El-Maccari. Malek était fondateur d'un de ces rites et ' Le poëlc a vu une ressemblance entre Anes était un de ses précepteurs. la feuille de myrte et l'oreille de cheval.

D'IBN KHALDOUN.

435 trompe les espérances de l'amant, au point que le cœur de celui-ci est consumé par l'ardeur de la passion, elle est l'objet que l'âme estime le plus: aimer sa maîtresse n'est pas un péché. Ses ordres agissent sur tous les cœurs, sur tous les seins dont elle a fait le tourment, et y trouvent une prompte obéissance. Ses regards dominent sur l'âme avec une puissance absolue. Jamais, pendant que ses amants poussaient leurs derniers soupirs, jamais elle n'a pensé à cet Être qui venge les opprimés en punissant les oppresseurs et qui donne aux âmes ver- tueuses et aux âmes criminelles la rétribution qui leur est due. Qu'a-t-il donc, mon cœur? Chaque fois que le zéphyr fait sentir son haleine*, une nouvelle P- -io^. passion vient s'y installerl La tablette qui porte inscrite la destinée de l'amant renferme ces paroles de Dieu ^: Certes le tourment que j'infligerai sera sévère. (Cette belle) a attiré sur moi les soucis et les maux, de sorte que, entouré de chagrin, j'ai éprouvé des souffrances atroces. (La personne) qui a porté le trouble dans' mon cœur et qui l'a enflammé, ainsi que le feu embrase un faisceau de bois des- séché, ne m'a rien laissé de la vie, excepté un dernier soupir* qui persiste encore, de même que les dernières lueurs du jour persistent après l'invasion des ténè- bres. Résigne-toi, mon âme, aux décrets du destin; emploie le moment actuel à opérer ma conversion et à tourner mon cœur vers Dieu. Ne pense plus aux jours que j'ai passés à reprocher (aux belles leur cruauté) ou à jouir de faveurs qui sont maintenant finies pour moi. Adresse la parole au prince favorisé de Dieu, à celui qui a reçu par inspiration cette grâce qui est annoncée dans le livre saint, à cet homme généreux qui est parvenu au faîte (de la gloire) et qui a grandi (dans les honneurs), au lion du château, au soleil de l'assemblée, à celui sur qui l'aide divine est descendue ainsi que descendirent les révélations P. io4. que l'esprit de la Sainteté porta (à notre Prophète) ^.

On voit- aux odes des Orientaux que ce genre de composition leur coûtait un travail d'esprit pénible. Une des meilleures qu'ils aient pro- duites est celle qui a pour auteur Ibn Sena '1-Molk'' et qui est aussi bien connue en Occident qu'en Orient. Elle commence ainsi: Ma bien-aimée, ayant enlevé le voile de lumière qui couvrait son visage, te ' Pour c>I*. lisez o-»*- * Coran, soiir. xiv, vers. 7. ' Pour ^^, lisez j. ' Pour LojJl, lisez L»jJl. ' Ibn Khaldoun a supprimé ici dix dou- bles héraisiiches formant la fin du poème et renfermant l'éloge du prince. On les trouvera dans la Vie de Lisan ed-Dîn, com- posée par El-Maccari.

* Le poète Hibet Allah Ibn Djafer Sena '1-Molk, natif d'Egypte, mourut au Caire, l'an 608 (121 1-1212 de J. C).

55.

Ii3ô PROLÉGOMÈNES laisse voir dii musc (c'est-à-dire des sourcils noirs) sur du camphre (c'est-à-dire une peau blanche), au milieu d'une fleur de grenade (c'est-à-dire la rougeur des joues). Nuages! entourez de bijoux (c'est-à-dire de fleurs) les couronnes (c'est- à-dire les bocages) que portent ces collines, et donnez-leur pour bracelets les détours du fleuve.

Lorsque l'art de composer des odes se fui répandu parmi les Es- pagnols, tout le monde s'y appliqua à cause de la facilité du genre, de l'élégance de sa forme et de la correspondance qui régnait entre les vers; et les habitants des villes se mirent à tisser sur ce modèle et à ranger des vers d'après ce système. Ils y employèrent leur dia- lecte ordinaire, celui qui se parle dans les villes, et ne s'y astrei- gnirent pas à l'observation des règles de la syntaxe désinentielle. Ils développèrent aussi une nouvelle branche de poésie à laquelle ils donnèrent le nom de zedjel (ballade) et dont la versification conserve jusqu'à ce jour la forme qu'ils avaient adoptée (au commencement). Dans ce genre de poésie, ils ont produit des pièces admirables, et l'expression des idées y est aussi parfaite que leur langage corrompu le permet. Le premier qui se distingua dans celte voie fut Abou Bekr Jbn Gozman. 11 est vrai qu'avant lui on avait récité des ballades en Espagne, mais la douceur du style, la manière élégante dont on y énonçait ses pensées et la beauté dont ce genre de composition était susceptible ne furent appréciées qu'au temps de ce poëte. 11 vi- vait sous les Almoravides et tenait, sans contredit, la première place P. iiob. parmi les compositeurs de ballades. « Quant à ses zedjel, » dit Ibn Saîd, «je les ai entendu réciter plus souvent à Baghdad que dans les villes de l'Occident. » Il dit ailleurs: « J'ai entendu déclarer à Abou '1-Hacen Ibn Djahder de Sévilie, le premier chansonnier de notre époque, que personne, parmi les poètes les plus capables dans ce genre, n'a eu une inspiration pareille à celle qui survint à Ibn Goz- man, le grand maître de l'art. Étant sorti, un jour, avec quelques amis, pour faire une promenade d'agrément, il s'assit avec eux sous un berceau de feuillage, en face duquel se voyait la figure d'un lion, en marbre; de la gueule de ce lion s'échappait une masse d'eau qui allait D'IBN KHALDOUN. ^37 tomber sur une suite de dalles en pierre, formant escalier. 11 com- posa sur ce sujet le morceau suivant: Un berceau établi au-dessus d'une estrade et lui servant de portique; et un lion qui a avalé un serpentgros comme la jambe et qui ouvre la bouche comme un homme qui va rendre le dernier soupir'. (Le reptile,) s'élant échappé de là, va courir sur les dalles en jetant les hauts cris.

Bien qu'Ibn Gozman résidât habituellement à Cordoue, il se rendait très-souvent à Séville pour en revoir le fleuve. Un certain vendredi, plusieurs poètes d'une grande réputation comme faiseurs de zedjels s'étaient réunis pour faire une promenade sur l'eau, et avec eux se trouvait un jeune garçon d'une figure charmante et ap- partenant à une des familles les plus riches et les plus respectables de la ville. Etant partis en bateau pour aller à la pêche, ils se mirent à improviser des vers dont cette partie de plaisir faisait le sujet, et Eïça '1-Belîd commença par ces lign,es: Mon cœur désire se soustraire (à la tyrannie de la personne qu'il aime), bien qu'il y ait déjà échappé. Mais l'amour l'a encore ramené dans le voisinage (du danger) 2. Voyez cet infortuné, accablé du poids de sa misère; il a l'esprit P. 4oti. troublé à cause du grand malheur qui vient de l'atteindre'. Certes, il s'attris- tait dans l'absence de ces beaux yeux noirs, et, cependant, ce sont ces yeux noirs qui l'ont amaigri.

Abou Omar Ibn* ez-Zahed, natif de Sévilie, récita ensuite ce morceau: Il est pris, ainsi que se laisse prendre celui qui s'abandonne à l'océan de ses passions. Tu vois ce qui l'a jeté dafis les maux et les tourments: il eut la fan- taisie de ^ badiner avec l'amour, c'est un jeu qui a fait périr bien du monde, ' Le mol «Aj est rais ici pour <j. Quel- ration du nom d'action *jI.-^I, joint au que.s manuscrils portent *-s». pronom affîxe de la troisième personne du * Il faut lirej*-i> cljjL*.^--J. Le ^ final singulier, de ces mots représente le pronom afllxe * Le mot jjjI se lit dans la plupart des de la troisième personne masculine du manuscrits, singulier. ' (jly Lest une contraction vidgairede.s ^ Pour (J-Uj, lisez (V^io, et pour LjLo, mots q| <>JL. lisez «jL)l.-c. Ce dernier mot est une alté- «8 PROLEGOMENES Abou '1-Hacen el-Mocri, natif de Dénia, prononça ensuite ces vers: La belle journée! tous les traits qui la distinguaient me remplissent encore d'admiration. Le vin et les belles circulaient autour de moi, pendant que les amis faisaient la sieste sous les peupliers'. Mais ce qui me convenait le mieux*, c'était (de pécher) des mulels et (de contempler) ensuite ces beaux yeux.

Abou Beki- Ibn Martin prit ensuite la parole et dit: Il est donc vrai que lu veux t'embarquer sur ce fleuve charmant, afin d'avoir un entretien avec la personne qui te hait et qui te tyrannise, et (que tu veux P. 407. aussi prendre) des mulets et (t'amuser à) la pêche? Ce ne sont pas ^ des poissons qu'elle pêche, mais des cœurs d'hommes! En voilà dans ses filets!

Abou Bekr Ibn Gozman parla alors et dit: Quand il (ce jeune homme) relève ses manches pour jeter ses filets, on voit les mulets se précipiter de ce côté-là. Ils ne s'y élancent pas avec l'intention d'y tomber, mais de baiser ses charmantes petites mains *.

Vers la même époque, il se trouvait dans l'Andalousie orientale un poëte nommé Makhlef el-Asoued, qui composa de très-jolies chan- . sons. L'ne de ses pièces commence ainsi: J'ai été pris, moi qui craignais toujours de me laisser prendre; et l'amour m'a réduit à un état affligeant.

Dans ce poëme il dit ^: Jusqu'à ce que tu voies sur cette belle '^ et noble joue la rougeur portée à sa dernière limite'', ô toi qui cherches dans ses yeux la pierre philosophale, (sache que) si çlle les dirige * vers de l'argent, elle le convertit en or.

' Il faut lire -lil-ai-aj Jjij ^^^;Jitlj, * Pour ^bi^J, lisez <ùIt>joVJ.

ce qui, en bon arabe, s'écrirait ^j-JUilf. ' Il faut insérer ici les mots "^o JyÎJ- * Jolis (jy^f, avec deux manuscrits. ' Ul est mis ici pour Lo j|.

' <UiJ est une altération de ^j^, 3' p. ' >^5V>-^ est mis ici pour (j<—c. Lisez fétn. pi. du verbe négatif ij^J. yliiJ à la place de yiÀJ.

D'IBN KHALDOUN.

439 Après eux parut un groupe de poètes dont le chef, qui se nom- mait Medeghlîs\ eut d'admirables inspirations. C'est ainsi qu'il a dit dans une chanson devenue célèbre: Quand une pluie fine tombe et que les rayons du soleil frappent avec force, tu verras celle-là se changer en argent et ceux-ci en or. Les arbrisseaux boivent f*- io8. et s'enivrent; les branches s'agitent et frissonnent [de plaisir); elles veulent se rapprocher de nous, puis elles cèdent à la honte et se retirent-.

Parmi ses meilleures chansons on remarque celle-ci: Le jour a paru et les étoiles en sont consternées. Lève-toi avec nous et secouons la paresse. Buvons d'un flacon qui renferme un mélange plus doux, à mon avis, que du miel. O loi qui me blâmes de' porter uu collier'', puisse Dieu te revêtir d'un collier à cause de ce que tu as diti Tu dis^ qu'un péché en produit uu autre, au grand détriment de l'intelligence. Passe" dans le pays du Hidjaz! cela te conviendra mieux; que me veux-tu avec ces vains discours? Pars en pèle- rinage et visite (la maison sainte), mais permets que je m'adonne librement" au (plaisir de) boire. Quand on n'a pas la force* ni la puissance d'agir, les (bonnes) intentions valent mieux que les actes.

Après eux parut à Séville le poêle Ibn Djahder. On s'accorde à reconnaître qu'il l'emporta sur tous les autres compositeurs de chan- P. 409. sons par une pièce dans laquelle il célébra la conquête de Majorque ' et qui coiT)mence ainsi: Maudit soit celui qui tire l'épée pour combattre (le dogme de) l'unité (de Dieu)! Je ne veux avoir aucun rapport avec un homme qui combat la vérité.

' Medeqhlîs ou Medghalts psl un sobri- quet qui n'appartient pnsàla langue arabe. Le poêle qu'on désignait ainsi se nommait Abou Abd Allah Ibn el-Haddj.

' Voici le texte de ce vers, qui a été omis dans l'édition de Paris, mais qui se trouve dans la traduction turque et dans quatre manuscrits: My^j ,^^' ^.yy ' Lisez U à la place de UiT ' Porter un collier signifie croire aux paroles d'autrui; le collier est aussi l'emblème de l'esclavage; ici l'expression «puisse Dieu te revêtir d'un collier » paraît.«igni- lier « puisse-t-il te récompenser de tes coft- seils dont je n'ai que faire. » ' Pour J^iij, lisez JyiJ'.

' ^j^ est mis ici potir'^.».

' Il faut lire J!Jt>xi.

' Les mots o^ojy jiJ représentent la manière dont les musulmans espagnols prononçaient l'expression o^l>j «J ly^.

° En-Nacer, le quatrième souverain de 440 PROLÉGOMÈNES «Je l'ai rencontré, dit Ibn Saîd, ainsi que son élève El-Yàbà', auteur de la chanson si bien connue qui commence ainsi: « Ohl que je voudrais^ voir ma bien-aimée afin de lui charmer^ les oreilles en lui rapportant un petit message: Pourquoi a-t-elle emprunté le cou de la ga- zelle et dérobé au perdreau (?) sa (petite) bouche?»

Après eux vint Abou '1-Hacen Sehl Ibn Malek, grand maître dans toutes les branches de la littérature. Ensuite, de notre temps, parut mon ami le vizir Abou Abd Allah Ibn el-Khatîb, le premier poète et le premier prosateur du peuple musulman, sans contredit. Une des meilleures pièces qu'il composa dans ce genre (commence ainsi): Mêlez le vin dans les coupes; versez-en pour moi et recommencez encore". L'argent n'a été créé que pour être dépensé.

Citons encore un morceau dans lequel il adopta le langage des soulis et le style d'Es-Chochleri^: Depuis le lever (du soleil) jusqu'à son coucher'', c'a été un mélange de chants P. /uo. à l'honneur de l'objet aimé. Celui qui n'avait pas existé est parti et celui qui n'a jamais cessé (d'être) reste''.

Un autre morceau, composé par lui dans le même style, est celui-ci: Me trouver éloigné de toi, mon fils, est la plus grande des afflictions; et quand • tu es près de moi, je laisse aller ma barque à la dérive.

la dynastie almoliade, enleva l'île de ' Chochteri el Tosteri sigmlïenl natif de Majorque aux Almoravides vers la fin du Tosler, ville située dans le Rhouzestan. Il vi' siècle (le l'hégire ou au commencement y avait un ascète nommé Sehl et-Tosleri, du vil'. Les Baléares lombèreut bientôt qui acquit une grande répulation par la après au pouvoir des Catalans, Jayme I", sainteté de sa vie, et qui mourut à Basra de J. C. (627 de riiégire). ce personnage que l'auteur veut parler.

laine.. ' Ce vers, comme l'auteur nous le ' La bonne leçon est vi>-^L). donne à entendre, exprime une idée mys- ' Je regarde J^l comme une altéra- tique et paraît signifier: «Ceux qui ont tien de (jvsl. été tirés du néant disparaissent du monde, * Je lis io^', avec l'édition de Boulac et celui qui n'a jamais cessé d'exister duet la traduction turque. rera toujours. « Il y avait en Espagne, du temps d'Ibn el-Khatîb, un natif de Guadix nommé Mohammed Ibn Abd el-Adhîm, qui s'était distingué dans ce même genre de poésie. Ayant pris pour modèle la chanson [zedjel] de Medeghlîs qui commence ainsi: Le jour a paru, cl les étoiles en sont consternées, il composa le morceau suivant: Amis de la dissipation! la saison de la folie est arrivée, maintenant que le soleil est entré dans le bélier (et que l'année commence). Renouvelez, chaque jour, vos joyeux ébats; ne mettez point d'intervalle entre vos plaisirs. Livrons-. nous aux jouissances près du Xenîl ', sur ce gazon verdoyant. Ne parlons plus ni de Baghdad ni du Nil; les lieux où nous sommes me semblent bien plus charmants. On y voit une plaine^ de plus de quarante milles d'étendue. Que le vent y passe en allant et venant, jamais tu n'y rencontreras la moindre trace de P. 4i i. poussière, pas même autant que (la pincée) d'antimoine dont on se noircit les paupières. Comment ne serait-elle pas ainsi, puisqu'il n'y a pas un en- droit, (gros comme) une feuille de papier, où nous n'envoyions butiner nos abeilles'.^ Le genre de poésie cultivé de nos jours chez les habitants de l'Andalousie est la chanson [zeJjcl]: à tout ce qu'ils composent en vers ils donnent la forme d'une chanson, et dans ces pièces ils em- ploient les quinze mètres reçus; mais le langage dont ils se servent est leur dialecte vulgaire. C'est là ce qu'ils appellent poésie zedjéliennc. En voici un exemple, composé par un de leurs poètes: Je mettrais des années et des siècles à aimer tes beaux yeux; mais tu es sans miséricorde", et ton cœur ne se laisse pas attendrir. Je voudrais te faire voir ce que mon cœur est devenu à cause de toi: il est comme un soc de charrue au milieu des forgerons. Les larmes coulent^, le feu est ardent et les marteaux (frappent) de droite et de gauche. Dieu a créé les chrétiens pour (subir nos) ' Xenîl est le nora de la ri\ière qui ^ La traduction turque et rédilion de :oule près de Grenade. Il faut lire J^*-^- Boulac oflrent la leçon jjiyi^j' à la place ' Il faut lire L^-^ U»j, en deux mots. de ifJyi. Les larmes qui coulent peuvent ' (ji'X est une forme vulgaire de ij^j signiiicr, non-seulement celles de l'amant, ^^•; le mot Iclsj s'écrit *Ali^ en bon mais les gouttes d'eau avec lesquelles on arabe. arrose les braises d'une forge, afin de les * Il faut remplacer U.a-i par {JiLi, alté- faire brûler avec plus d'intensité, ration du mot iiii.

Ui2 • PROLEGOMENES incursions destructives', mais toi, tu fais des incursions dans les cœurs de tes amants.

Au commencement du siècle actuel, un des meilleurs composi- teurs en ce genre fut le littérateur Abou Abd AUab el-Louchi^. Une cacîda, dans laquelle il célébra les louanges du sultan Ibn el-Ahmer, est de cette espèce. La voici: p. iiji. Le jour a paru^, lève-toi, mon compagnon, et buvons; rions ensuite, après nous être égayés. L'aurore, semblable à un métal fondu, répand une lueur rouge en venant à la rencontre* de la nuit; lève-toi et verse (à boire). Voilà un . (vin) de bon aloi, blanc et sans mélange, c'est de l'argent; le crépuscule est de l'or. C'est une monnaie qui a grand cours chez les morlels; c'est a lui que les yeux (des belles) empruntent leur éclat. Le jour, mon ami, est fait pour qu'on puisse gagner sa vie; mais, par AUah^! la vie des riches se passe bien heureu- sement. La nuit est faite pour les caresses et les embrassements, alors qu'on s'agite sur la couche de l'amour. La fortune, autrefois avare, est devenue libé- rale*': autant dans le passé (le pauvre) a goûté toute l'amertume (de la vie)', (autant il est heureux maintenant) en buvant du boneïn* et en mangeant de bonnes choses. Un homme qui épiait (mes démarches nie) dit: «Quelle mer- P. 4i3. veille! pourquoi te vois-je si maigre^, toi qui es toujours à goûter de l'amour et du vin? «Mes censeurs'" furent émerveillés de celte nouvelle; je leur répondis: ' Le mot arabe est c//iozo«; en Afrique on dit ghazia ou razia.

' Abou Abd Allah Mohammed el-Lou- chi, médecin distingué, mourut en Egypte entre les années 660 (1262 de J. C.) et 670.

' Dans celle pièce, l'auteur a employé une foule d'expressions vulgaires, et n'a montré que bien peu de respect pour for- tliograplie.

' Le mot ji-L.-» est formé irrégulière- ment du verbe ^K * Lisez *»L). Je passe ici un hémistiche qui paraît si- gnifier: i- et il (le temps ou la fortune) n'est pins capable de laisser échapper le scorpion de sa main, n En arabe, le scorpion est l'emblème de la délation; il signifie aussi «soucis, remords.» Le manuscrit suivi par le traducteur turc portait: jXÀ;o ^L [jjjyc *_Ji3j ij-o, ce qui peut signifier: 0 il avait les mains attachées derrière le dos. » L'édition de Bouiac porte: «xliUSTjilj 1 j-jy-iî-c "Mv-J ^J..•, mots dont je ne saisis pas le sens.

' Les mots Up.J Ios^ sont mis ici pour Lej iyt. Au reste, cette pièce offre beau- coup de fautes de grammaire et d'ortho- graphe.

' Boneïn ou bonn est une espèce de café. (Voy. Chreslomalliie arabe de M. de Sacy, t. L p. 4i2.)

Je lis U-v.^' ijy.

Pour (jli>x, lisez jl jj;.

D'IBN KHALDOUN.

443 0 Vous autres, à qui cela paraît étrange, (sachez que) je ne puis aimer qu'une belle d'un esprit délicat. Faut-il que je le déclare en invoquant le nom de Dieu ', ou faut-il que je l'écrive? 11 n'y a qu'un poète à l'esprit cultivé qui puisse réussir auprès dos belles: il subjugue les vierges et triomphe des épousées. » La coupe (de vin) est une chose défendue; oui, elle est défendue pour celui qui ne sait pas en boire. Les hommes intelligents, les sages et même les libertins obtiendront la rémission de leurs péchés, dans le cas où ils en auront commis. Voyez celle dont la beauté m'a séduit et que je ne puis attirer à moi, même par les paroles les plus flatteuses. Elle est un faon'- gras à éteindre les braises (sur lesquelles on le ferait cuire), pendant que mon cœur brûle (d'un feu comme) la braise de ghada^. (C'est). une gazelle dont les regards percent jusqu'au cœur les lions qui, même auparavant, avaient perdu le jugemenf*. En souriant, elle leur rend la vie, ils rient et se réjouissent^, après s'être lamentés. (Elle a) une bouche pe- P- lui- tite* comme un anneau et des dents irréprochables; le prédicateur qui exhorte le peuple'' demanderait la permission de la baiser. (Ce sont) des perles eu- * tourées de corail; quelle rangée, mon ami! l'ouvrier les mit en ordre sans les percer. (Voyez encore) ces sourcils noirs dont la puissance est irrésistible*! Ceux qui leur trouvent de la ressemblance avec du musc méritent qu'on leur donne tort. Ses cheveux pendent en boucles (aussi noires) que l'aile d'un corbeau et font l'étonnement des nuits (sombres) que je passe loin d'elle. (Ils descendent) sur un corps blanc, de la couleur du lait; jamais un berger n'a tiré de ses brebis (un lait aussi blanc). Puis deux petites collines, — je n'avais jamais connu au- paravant' un marbre'" semblable; — voyez combien elles sont dures! Au-dessous de ses seins est une taille si mince", qu'en voulant la saisir vous craindriez (de ' Lilléral. « Faut-il que je le lise par Dieu? » L'expression L^.c.* '— ■ /ji-^ est une altération de e»jij (j*-S^ 'df' (J' c^-^' L'édition de Boulac porte: "uJIj L^-àXÎ' (jiOlt IjaxXj^i, et le traducteur turc a lu: / r>^ l»Ji>-io'« "uJLjj jiJCj'.

* Je lis \,^>i', avec la traduction turque et l'édition de Boulac.

' Le ghada est une espèce de bois dont la braise donne beaucoup de chaleur et se conserve longtemps allumée.

* y'ylj est mis ici pour f»-<-' V- ' Pour /y, lisez /a. Le second hémis- tiche doit être reconstruit ainsi: 'y^ySuj '■ Variante /.j3. Ce mot est le diminutif de féi; xy».i est aussi le diminutif de li, prononcé avec un double m, selon l'usage de la langue vulgaire.

' L»jI est mis ici pour iLt!^\.

' Pour ^^^Lij, lisez cj^Lij. Le mot ,_pî est mis pour ^' ^^. L'expression iS-jy-:>. cSJ yJ if'^ paraît signifier: « elle fait ce qu'elle veut. » '° Lj.X.-o est une forme vulgaire de ij>!iLo; (Aj^ est l'équivalent de SXi.

" Pour (V^^ ij^, il faut lire AaJs ^j^, avec!e manuscrit C, l'édition de Boulac et la traduction turque.

56.

444 PROLEGOMENES la briser); (une taille) plus mince encore que mes senlinienls religieux, comme vous le dites; j'en conviens, votre reproche est juste, et je ne le démens pas'. Et comment pourrais-je conserver ma religion auprès d'elle? Comment garder ma raison? Ceux qui recherchent ses faveurs perdent l'une et l'autre.

P. 4i5. Elle a des hanches aussi lourdes qu'un espion (est onéreux) pour un amant qui regarde et qui attend (l'arrivée de sa maîtresse)^. Ses belles qualités sont (aussi noml)reuses que) celles de notre prince, ou que les grains de sable; qui donc pourrait les énuniérer? (Ce prince est) le soutien des villes, l'orateur des Arabes; lélégance de son langage suiTirait pour nous rendre (éloquents conmie les an- ciens) Arabes. Il se distingue par un vaste fonds de science et par ses actions; son talent pour la poésie est admirable; et quelle superbe écriture I Comme il est habile à percer de sa lance les poitrines (de ses ennemis)! Avec quelle force il frappe de son sabre le cou (de ses adversaires)! Ses qualités, qui saurait les compter, dis-le-moi? — qui saurait les énumérer^? (11 en possède) quatre qui ' excitent la jalousie du ciel: l'éclat du soleil, la sérénité de la lune, la bienfaisance de la pluie et la dignité des étoiles. Il a pour monture le coursier de la libéralité: il lâche la bride à la fermeté et à la résolution quand il les prend pour montures. Chaque jour il revêt d'une robe d'honneur ceux qui célèbrent ses hauts faits, (et ces robes) leur communiquent un doux parfum*. On voit sur tous ceux qui s'approchent de lui les marques de sa bonté; ceux qui viennent et ceux qui P. 4i6. partent^ ne sont jamais trompés dans leur attente. Il a manifesté (et fait triom- pher) la vérité qui s'était'' retirée derrière un voile; la fausseté est impuissante depuis qu'il l'a repoussée ^. Il a redressé la colonne délabrée de la piété que le temps avait renversée. Autant tu comptes sur ses bienfaits, autant tu as peur en sa présence. Bien que sa figure exprime la bonté, combien elle inspire frenl aucun sens: le traducteur turc a lu le vers est évidemment corrompu.

i>iw à la place de viv-, et a donné en marge ' Les manuscrits portent.5^1^ sans la une autre leçon, savoir: i>_j(>^ JjJi_ï conjonction; l'auteur, qui étaitévidemraent ii_^ tiUjsi, celle qui se retrouve dans lé- un homme sans instruction, avait voulu dilion deBoulac. Jeiis tsl/Jic (_5y JJ».^^. écrire.iJ^^^^U., expression consacrée, L'expression fjJi O'J». signifie: «voici! qu'il se rappelait imparfaitement, prends; » c'est à-dirc: reçois mon aveu. ° La variante du manuscrit D, indiquée ^ L'édition turque, celle de Boulac et dans l'édition de Paris, mérite d'être siles manuscrits C et D insèrent ici deux vers gnalée comme offrant un étrange exemple que je n'essaye pas de traduire, tant ils de l'orlhographe vulgaire: i_^>S pour ofiVeiit de variantes. (J yo!

' Pour |j*.«, lisez |j*s. Jj' est une ' Après i>j«j, insérez L». altération de J, Ji'.

D'IBN RHALDOUN. 445 D'IBN RHALDOUN. 445 (le respect! Quand la guerre fronce les sourcils, il l'aborde en souriant; et, vainqueur partout, personne au monde ne peut le vaincre. Quand il lire son opée au milieu des réprouvés, il n'a pas besoin de répéter' le coup lorsqu'il en a frappé un. Il porte le même nom que l'Elu (Mohammed), et Dieu l'a préféré et choisi pour occuper le sultanat. Tu le vois (toujours agir) en khalife chargé des affaires des musulmans, soit qu'il se trouve à la tête de ses troupes, soit qu'il s'entoure d'un brillant cortège. Quand il donne un ordre, toutes les têtes se baissent devant lui; oui, assurément, et tous désirent lui baiser la main. Ses fils-, les Béni Nasr', sont les ornements'' du siècle; ils s'élèvent vers le faîte de la gloire pour ne plus en descendre. Dans (la carrière des) hauts faits et des l>. fn-j nobles actions ils vont bien loin, mais ils se rapprochent (de Dieu) par leur humilité et leur modestie. Que Dieu les conserve tant que la sphère tournera, tant que le soleil éclairera (le monde) et tant que les étoiles brilleront (dans le ciel! Toutes les fois que cette cacîd sera chantée^ dans les assemblées, cache ta honte ", ô soleil! elle (est un astre qui) ne se couchera jamais.

Les habitants des villes, dans le Maghreb, commencèrent ensuite à employer un nouveau genre de poëme compose d'hémistiches accouplés à l'instar de l'ode. Le dialecte dont ils s'y servaient fut aussi celui qui est particulier aux villes. On désignait ces pièces par le terme oroud el-bcled [rimes de ville). Celui qui introduisit ce genre chez eux fut un natif d'Espagne et se nommait Ibn Omaïr. S'étant fixé à Fez, il composa un poëme sur le plan suivi dans les odes, mais en s'écartant assez rarement des règles de la syntaxe arabe'. Cette pièce commence ainsi: Vers le point du jour, pendant que j'étais sur le bord delà rivière, les gémis- sements de la colombe, perchée sur un arbre du jardin, me firent verser des larmes^. La main de l'Aurore venait d'effacer l'encre des ténèbres, et la rosée'-' ' Pour vJm, lisez tsUj. ' Dans la pièce qui suit, l'auteum'ob- Pour «U^, lisez -Wj. serve pas toujours ces règles; il s'en écarte ' La famille d'Ibn ei-.\Im)er, qui régnait très-souvent, à Grenade, s'appelait les Béni Nasr (en- ' Dans cette pièce toutes les idées sont fanls de Nasr). évidemment empruntées à la poésie per- ' Littéral. • les lunes. » sane. Elles sont tout à fait étrangères à la ■■ Pour oi*-»^. lisez ijlxj. Cacîd, pour poésie arabe.