SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolegomenes (Muqaddimah), Volume III

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pour eux beaucoup de considération, on finit par suivre leur autorité 24. et par refuser son assentiment aux opinions émises par les autres légistes. Ce changement s'opéra d'autant plus vite que les docteurs modjteheds avaient cessé leurs travaux ^ ce qui eut pour causes la diffi- culté même de ce genre d'études et la variété de connaissances exi- gées^ dans ces recherches et se multipliant de jour en jour. D'ail- leurs, on ne voyait plus de ces docteurs qui entreprenaient d'établir un nouveau système, différent des systèmes qu'on avait adoptés dans ces quatre écoles. Aussi devinrent-elles les colonnes de fédifice reli- gieux. Leurs adhérents respectifs se livrèrent dès lors à des contro- verses semblables à celles qui avaient eu lieu dans le temps où l'on discutait les textes canoniques et les bases de la jurisprudence. Cha- cun essayait de défendre le système de son imam et les doctrines de l'école dont il faisait partie; et, dans cette tâche, il s'appuyait sur les principes qui lui pai-aissaient les mieux établis et suivait les voies qui lui semblaient les plus directes.

Toutes les questions de droit donnèrent lieu à des controverses (parmi les quatre écoles), et chaque partie de la jurisprudence amena des discussions: tantôt c'est Abou Ilanîfa, qui, dans une question agitée entre Chafèi et Malek, s'accorde, soit avec l'un, soit avec l'autre; [tantôt c'est Chafèi qui est de favis, soit de Malek soit d'Abou Hanîfa]', et tantôt c'est Malek qui, dans des cas semblables, se rallie à l'opinion, soit d'Abou Hanîfa, soit de Chafèi. Ces discussions ont servi à montrer où chaque imam avait puisé ses doctrines, les causes de leurs dissidences et les points vers lesquels chacun d'eux avait dirigé ses recherches zélées et consciencieuses*.

La connaissance de ces matières forme une branche de science qui ' Il faut corriger le texte ellire<_>l*oJ dans l'édition de Paris: *Àm^ ^Ij tfULo ' Littéral. « qui élaienl la matière. • mots doivent se placer entre jjy «i^Uj et Nous voyons, par le manuscrit D, par jjujî. l'édition de Boulac et par la Iraduclion ' Littéral. • les points sur lesquels était turque, que ie passage suivant a été omis tombé leur idjtihad » D'IBN KHALDOUN. 37 s'appelle la controverse. Celui qui en fait son étude doit savoir d'a- vance les règles au moyen desquelles on opère l'examen des textes sacrés quand on veut en tirer des jugements; il en a autant besoin que le docteur modjtehed en avait, mais à cette différence près (jue celui-ci s'en servait pour former des jugements, tandis que le con- troversiste ne les emploie que pourdéfendre des questions déjà réso- lues et pour empêcher son adversaire de les réfuter par d'autres indi- cations. C'est, à mon avis, une science extrêmement utile parce qu'elle nous fait connaître les sources où les imams ont puisé et les preuves qu'ils ont employées, et parce que' les personnes qui l'ont étudiée se trouvent en mesure de produire de bons arguments pour la dé- K aS. fense des doctrines qu'ils veulent faire prévaloir.

Les ouvrages composés sur cette matière par les Hanelites et les Chafêites sont beaucoup plus nombreux que ceux des Malekites. Cela tient à ce que la déduction analogique était, comme on le sait, très- fréquemment employée par les Hanefites dans le développement des principes secondaires de leur système de doctrine, ce qui les avait même fait désigner par le terme de partisans de la spéculation et de l'investigation, tandis que les Malekites s'appuyaient presque toujours sur les indications fournies par la tradition et n'avaient guère d'incli- nation pour les recherches spéculatives. La plupart des docteurs malekites étaient, d'ailleurs, natifs de la Mauritanie, des gens habi- tués aux Usages de la vie nomade et ignorant presque tous les arts (d'une civilisation plus avancée). Parmi ces ouvrages, nous pouvons citer le Kitab el-Maakhed (livre des sources) d'El-Ghazzali; le Tal- khis (sommaire) d'Abou Bekr Ibn el-Arebi le Malekite, traité dont l'auteur emprunta les matériaux aux docteurs de l'Orient; le Tâlicat (notes marginales) d'Abou Zeïd ed-Debouci, et VOïoan el-Adilla (sources d'indications) d'ibn el-Cassar, docteur malekite. Le Mokhtecer (ou compendium) des principes de la jurisprudence, ouvrage composé par Ibn es-Saati, fournit tous les problèmes servant de base à cette ' Le manuscrit D el l'édilion de Boulac offrent la leçon ylv». Je lis yt ^. Le tra- ducteur lurc a omis le passage.

38 PROLEGOMENES partie de la jurisprudence qui s'est formée à la suite des contro- verses ' et offre le résumé de toutes les discussions auxquelles chaque question a donné lieu.

La dialectique (djedl) '.

La dialectique est la connaissance des convenances que les par- tisans des divers systèmes de jurisprudence et les autres docteurs observent dans la discussion. L'argumentation, ayant pour but de réfuter (une opinion) ou de la faire accepter, ouvre la porte à des discussions très-étendues, et, comme chacune des parties adverses a toute liberté d'imaginer des réponses et des arguments en faveur de son opinion, arguments parmi lesquels il s'en trouve de bons et de mauvais, les grands maîtres dans cet art se virent dans la nécessité de poser certaines règles de convenance et certaines lois, dans les limites desquelles on doit se renfermer quand on veut réfuter ou sou- p. ï6. tenir une opinion. Ils ont prescrit la conduite à suivre par celui qui propose un argument et par celui qui y répond; ils ont marqué lés cas dans lesquels il est permis au premier de faire valoir ses arguments ou de céder la parole à son adversaire; les circonstances dans les- quelles on a le droit de l'interrompre ou de le contredire; celles où l'on doit garder le silence et laisser la parole à son adversaire pour qu'il produise ses arguments. C'est pourquoi l'on a dit de cet art que c'était la connaissance des principes qui déterminent les limites et les ' Littéral. • De la jurisprudence conlro- versible. • ' M. de Sacy a publié le texte et la tra- duction de ce chapitre dans son Anthologie grammaticale arabe, p. li']3 et suiv. En re- produisant ici sa traduction avec quelques modifications, je dois faire observer que le terme djedl est employé par les scolas- tiqucs arabes pour désigner cette brandie de science qu'Aristole appela la iopiqiu; el, en effet, c'est à ]a topique que se rap- portent les indications offertes par les trois derniers paragraphes de ce chapitre. H en est autrement du premier paragraphe, dans lequel il s'agit évidemment de la sciencequeles musulmans nomment A(^a6 el-Bahth (convenances à observer dans la discussion). L'auteur me paraît s'être trompé en confondant deux, sciences qu'on regarde comine tout à fait distinctes.

DIBN KHALDOUN. 39 règles à observer dans la production d'arguments destinés à défendre une thèse ou à la combattre, que cette thèse appartienne à la juris- prudence ou à toute autre science.

Il y a, à cet égard, deux méthodes: i° celle d'El-Pezdevi, qui a pour objet spécial les arguments tirés des textes sacrés, ou de l'ac- cord unanime des docteurs ou (d'autres) arguments; 2° celle d'El- Araîdi \ qui est générale et embrasse toute sorte d'arguments, à quelque science qu'ils appartiennent, et qui, par-dessus tout, emploie des arguments tirés par induction.

Cette dernière méthode est ingénieuse; mais, par sa nature même, elle est sujette à un grand nombre d'erreurs; et, si l'on considère la chose de l'œil du logicien, on reconnaîtra que le plus souvent cela ressemble beaucoup à ce qu'on nomme paralogismcs ou arguments sophistiques; à la seule différence qu'on y observe la l'orme exté- rieure des arguments et des syllogismes, et qu'on s'y conforme dans l'argumentation.

El-Amîdi est le premier qui ait écrit sur celle matière; c'est pour cela que la méthode (imaginée par lui) est désignée par son nom. 11 l'a exposée d'une manière abrégée dans son livre intitulé: El-Irchad (la direction). Plusieurs écrivains plus récents, tels qu'En-Necefi^ et autres, ont marché sur les traces d'El-Amîdi et l'ont pris pour guide. On a composé, sur la dialectique, un grand nombre d'écrits; mais aujourd'hui elle est négligée à cause du discrédit où sont tombés la science et l'enseignement dans les villes musulmanes. Au surplus cet art, étant un simple perfectionnement, n'est pas absolument né- cessaire. Dieu fait tout ce qu'il veut.

' Roku ed-Dîn el-Aiiiîdi Abou Hamed * Hafedh ed-Dîn Abou '1-Berekat Abd Mobammed Ibn Mohammed, docteur de Allah Ibn Ahmed en-NecclJ, célèbre doc- l'école hanefile, natif de Samarcand et leur de l'école haneCte et auteur d'un auteur d'un célèbre traité sur la dialec- grand nombre d'ouvrages, mourut l'an tique, mourut l'an 61 5 (13 18 de J. C). 710 (i3io-i3i i de J. C).

40 PROLEGOMENES P- 17- La théologie scolastique.

La théologie scolastique [Eïlm el-Kelam) est une science qui fournit les moyens de prouver les dogmes de la foi par des arguments ra- tionnels, et de réfuter les innovateurs qui, en ce qui concerne' les croyances, s'écartent de la doctrine suivie par les premiers musul- mans et par les observateurs de la Sonna. Le fond- de ces dogmes est la profession de l'unité de Dieu.

Nous commencerons ce chapitre par donner, sous une forme digne d'attention', une preuve rationnelle de l'unité divine, preuve qui nous en fera voir la réalité de la manière la plus courte et la plus simple. Nous expliquerons ensuite le véritable caractère de la théo- logie scolastique, et, en parlant des matières dont elle s'occupe, nous indiquerons les causes qui firent naître cette science, et cela dans un temps où l'islamisme était déjà établi.

Toute chose qui, dans le monde sublunaire a eu un commence- ment*, tant les essences (ou individus) que les actions des hommes et celles des animaux, doit nécessairement avoir eu des causes anté- cédentes; causes au moyen desquelles cette chose arrive conformé- ment à l'usage établi * et auxquelles elle doit l'achèvement de son être {èvTeXéx,eia)''. Chacune de ces causes, ayant eu aussi un commence- ment, doit dériver d'une autre cause, et ainsi de suite, en remon- ' Les iiLinuscrils C el D el l'édition de Boiilac portent <j!.sLiÙx.ù(l j, la bonne leçon.

' Le texte arabe porte ^ [tecret), mot que notre auteur emploie quelquefois avec le sens de [J\M>t, c'est-à-dire • la nature réelle, mais abstraite, d'une chose. » * Littéral. • tout ce qui est nouveau dans le monde des existences (c'esl-à-dire des êtres créés). » Dieu. (Voyez la 1" partie, p. 189, note a.) ' Il y a plusieurs fautes dans ce passage, l'auteur ayant mis les mots "uic, »Jb et *j^à la place de '-^.r'*. f»-' et ^-j^'. alin d'éviter l'équivoque que la construclion régulière aurait présentée. Ses corrections sontpourlant malheureuses, car elles n'em- pêchent pas l'équivoque de reparaître. Il aurait du écrire: <_}(->._«,[ ^j_.» LgJ i>.j Jh D'IBN KHALDOUN. 41 tant jusqu'à la cause des causes, celle qui leur donne l'existence et qui les a créées. Cette cause, c'est le Dieu unique, gloire soit à lui! Les causes deviennent plus nombreuses à mesure qu'elles re- montent; elles s'étendent en ligne directe et en lignes collatérales', de sorte que l'intelligence (de l'homme) est incapable de les suivie et de les énumérer. Nulle intelligence ne peut les comprendre en totalité, excepté celle qui embrasse tout. Cela est surtout évident pour ce qui regarde les actions des hommes et des animaux, lesquelles ont manifestement parmi leurs causes des intentions et des volontés. En effet, la production d'un acte ne peut s'effectuer qu'au moyen de la volonté et de l'intention. Or les intentions^ et les volontés dé- p. jg. pendent de l'âme et naissent ordinairement de concepts (ou simples idées) préexistants et se suivant les uns les autres. Ces concepts sont les causes qui produisent l'intention de faire l'acte et ont ordinairement pour causes d'autres concepts. On ne peut connaître la cause (primi- tive) d'aucun concept qui a lieu dans i'àme, car personne n'est ca- pable de comprendre les origines des choses qui se rattachent à l'âme ni l'ordre dans lequel elles se présentent. C'est Dieu qui jette les concepts dans la faculté réflective, les uns à la suite des autres; aussi l'homme ne peut connaître ni leur origine ni leur lin. Si nous savons, comme cela arrive ordinairement, que certaines causes naturelles et extérieures s'offrent à nos facultés perceptives dans un ordre et un arrangement invariable, cela tient à ce qiie la nature (externe) est du domaine de l'âme et peut en être comprise. Les concepts, au con- traire, se présentent dans un ordre que l'âme ne saurait comprendre; ils sont du domaine de l'inteUigence, lequel est plus vaste que celui de l'âme. Aussi l'âme ne peut pas embrasser la plupart de ces con- cepts et encore moins leur totalité. Voyez, à ce sujet, une marque de la sagesse du législateur inspiré: il nous a défendu l'investigation des causes et prescrit de ne pas no\is y arrêter. En effet, une telle occu- ' Littéral. • en longueur el en largeur. • Boulnc remplacent le mofc:i\ij,ajiJ\ par ' Les manuscrits C et D et l'édition de.J»-aJuf. leçon que je préfère. Prolégomtnes. — m. 6 42 PROLEGOMENES patioo est, pour l'esprit, une vallée dans laquelle il s'égare au hasard, sans rien y trouver d'utile ' et sans en découvrir le véritable caractère. Dis [-leur, ô Mohammed!) c'est Dieu [qui fait tout), et puis, laisse-les se débattre à plaisir dam leur bourbier'^. L'homme s'arrête souvent à une cause sans pouvoir remonter plus haut; le pied lui glisse alors, et il se trouve, un beau matin, au nombre de ceux qui se sont égarés et perdus. Que Dieu nous garde de ce qui peut tromper notre espoir et nous mener à une perte certaine!

Il ne faut pas s'imaginer qu'en s'arrêtant à une cause ou en renon- çant à la reconnaître pour telle, on agit de son plein pouvoir et de sa libre volonté. 11 n'en est pas ainsi: (ce qu'on fait alors) est le résultat d'une couleur (ou habitude) que l'âme a prise, d'une teinture qu'elle a reçue à force de plonger dans l'abîme des causes, en suivant un P. ao- système dont elle ne se rend pas compte; car, si elle le comprenait, elle se garderait bien de l'adopter. Il faut donc l'éviter et tâcher de le perdre de vue.

Ajoutons que, le plus souvent, on ignore le mode par lequel les ^ causes agissent sur les effets. Cela ne se connaît que par l'expérience* et par l'association de ce qu'on observe à ce qui est probable. Mais la vraie nature de cette influence et la manière dont elle agit nous sont inconnues: Et Dieu ne vous a départi qu'une faible portion de la icience. [Coran, sour. xvil, vers. 87.) Nous avons reçu l'ordre de renoncer à toute investigation au sujet des causes, afin de pouvoir diriger nos regards vers la cause des causes, l'Etre qui en est l'au- teur et qui leur donne l'existence. (Cet ordre nous est venu) afin que la croyance à l'unité de Dieu, telle que nous l'avons reçue du législateur inspiré, laissât dans l'âme une teinture durable. Le légis- lateur, connaissant ce qui était au delà des perceptions recueillies par les sens, savait mieux que tout autre les choses qui pouvaient contri- buer à notre bien spirituel et les voies qui devaient nous mener ' L'édilion de Boulac porle yL*;, Icijon étang. » — Ceci est une parlie du verscl 91 que j'adopte. de la vi* souralc du Coran.

' Li Itérai. « laisse-ies se jouer dans leur ' Lilléral, « par l'habitude. • DIBN KHALDOUN. 43 au bonheur éternel. Il a dit: « Celui qui, en mourant, déclare qu'il n'y a point d'autre dieu que Dieu, entrera dans le Paradis. » L'homme qui s'arrête aux' causes (secondaires, sans remonter plus haut) reste court (dans son progrès) et mérite, à juste litre, l'appel- lation d'infidèle. Qu'il nage dans l'océan de- la spéculation et de l'in- vestigation, en étudiant ces matières; qu'il en recherche une à une les causes et les influences de ces causes, cet homme, je le déclare positivement^, court à sa perte. Voilà pourquoi le législateur nous a défendu l'investigation des causes et ordonné de ne croire qu'à l'unité absolue de Dieu. • Dis^: Dieu est un; Dieu est F Eternel; il n'a point enfanté et n'a point été enfanté; il n'a pas iTégal''. » [Coran, sour. cxii.) Ne te fie pas à ce que ta faculté réflective te dira: qu'elle prétende avoir le pouvoir d'embrasser la nature de tous les êtres créés et leurs causes, qu'elle se déclare capable de comprendre ce qui existe, jusque dans les moindres détails, réponds-lui: « Ce que tu dis à ce sujet n'est qxie sottise. » Celui qui est doué de la faculté de percevoir croit, du premier abord, qu'au moyen des sens qui recueillent les perceptions il a embrassé par son esprit tout ce qui existe, sans en laisser échapper la moindre partie: c'est là une opinion bien éloignée de la vérité, car c'est positivement le contraire qui a lieu. Voyez l'homme qui est sourd: pour lui, tout ce qui existe se borne à ce qu'il aperçoit par P. 3o. les quatre sens (qui lui restent) et par l'entendement; pour lui, toute la catégorie d'idées qui se recueillent par l'audition est comme chose non avenue. 11 en est de même de l'aveugle-né: pour lui, la classe des perceptions recueillies par la vue n'existe pas, et, si la foi qu'il ajoute aux paroles de ses parents, de ses précepteurs et de tous ses contemporains ne le ramenait pas à une opinion plus juste, il ne ' Le texte imprimé porte ^■, je lis ' Les mamiscrils G cl D et l'édition de jkÀc avec les manuscrits G et D et l'édition Boulac portent Ji ^i^l^ de Boulac. * Pour *y^, lisez llài^ avec les manus- ' L'édition de Boulac porte iy^. 3 (j\ crits G et D, l'édition de Boulac et le texte ûll, leçon que je préfère. du Coran.

6.

44\ PROLEGOMENES conviendrait jamais de l'existence des choses dont on ne s'aperçoit que par la vue. Si de tels individus admettent l'existence de ce qu'ils n'aperçoivent pas, ils n'y ont pas été conduits par leur organisation ni par la nature de leurs facultés perceptives, mais par la voix pu- blique. Si un animal d'ua ordre inférieur possédait la parole et si on l'entretenait de cette classe de notions qui sont purement intellec- tuelles, il répondrait qu'il n'y en a pas, car, pour lui, elles n'ont au- cune existence'.

Cela étant bien reconnu, je hasarderai ici mon opinion. 11 y a un genre de perceptions différent de celles que nous recueillons (par les sens). Nos perceptions, ayant eu un commencement, sont créées. La nature de Dieu est supérieure à celle de l'homme et ne saurait être comprise; l'étendue de la catégorie des choses existantes est trop vaste pour que l'homme soit capable de l'embrasser en entier. Dieu est au delà de la portée de l'esprit humain, et lui seul embrasse tout par sa compréhension. Donc, quand il s'agit de comprendre tout ce qui existe, il faut se méfier de ses facultés perceptives^ et des notions qu'elles recueillent; il faut obéir au législateur inspiré, qui, ayant plus de sollicitude pour le bonheur des hommes qu'ils n'en ont eux-mêmes, et sachant mieux qu'eux ce qui leur serait vraiment utile, leur a prescrit ce qu'ils auraient à croire et à faire.

(Cela devait être ainsi,) car le Prophète appartenait à une classe d'êtres^ dont la perceplivité dépassait celle des autres hommes et qui agissaient dans une sphère dont l'élendue ne se laisse pas em- brasser par la raison. Cela n'est pas toutefois un motif pour dépi'écier notre intelligence et nos facultés perceptives: l'intelligence est une balance parfaitement juste; elle nous fournit des résultats certains, ' L'auleur s'est exprimé ici d'une ma- Iraitc exigent beaucoup de précision dans nière peu correcte: il aurait dû écrire ie langage. Ce chapitre ofiFre plusieurs iJajL» LtJL au lieu de «JisL...Au reste, exemples de l'insouciance que je viens de il néglige très -souvent la construction signaler.

grammaticale de ses phrases, ce qui a de ' Littéral, «de la perception.»

graves inconvénients quand les sujets qu'il ' C'est-à-dire des prophètes.

DIBN KHALDOUN. 45 sans nous tromper. Mais on ne doit pas employer celte balance pour peser les choses qui se rattachent à Tunité de Dieu, à la vie future, à la nature du prophétisme, au véritable caractère des attributs divins et à tout ce qui est au delà de sa portée. Vouloir le faire, ce serait luie absurdité. Que dire d'un homme qui, voyant une de ces balances qu'on emploie pour peser de l'or, voudrait s'en servir pour. peser des montagnes? Cela ne prouverait pas que la balance donne de faux résultats. La vérité est que la raison est limitée par cer- P. 3i taines bornes et qu'elle ne doit pas essayer de les dépasser dans l'es- poir de comprendre la nature de Dieu et de ses attributs. Elle n'est qu'un atome parmi ceux qui composent les choses qui existent et qui proviennent de Dieu.

Ces considérations feront comprendre l'erreur de ceux qui, dans ces matières abstruses, se fient à leur raison plutôt qu'à ce qu'ils ont entendu; elles feront aussi reconnaître la faiblesse de l'intelligence humaine et la vanité de ses jugements. Quand on a bien compris ces vérités, on doit convenir que les causes, lorsqu'elles remontent au delà de notre compréhension et de notre sphère d'existence, ne sont plus de cette catégorie qui se laisse apercevoir (par la simple raison). On admettra aussi que, si la raison tâchait de les saisir, elle irait à l'abandon dans le champ des conjectures. La confession de l'unité de Dieu est donc l'aveu implicite de notre impuissance de saisir les causes des choses et le mode de leur opération; elle indique que nous en laissons la compréhension à celui qui les a créées et dont l'intelligence les embrasse toutes. Comme il n'y a point d'autre agent que Dieu, toutes les causes remontent jusqu'à lui et dépendent de sa puissance. Ce que nous savons au sujet (des causes), nous le devons au fait que nous sommes sortis de lui. Ces observations feront com- prendre la pensée d'un profond investigateur de la vérité, qui disait: « L'impuissance de percevoir est un mode de perception '. » C'est-à-dire, l'aveu d'impuissance de ceplion supérieure à celle qu'il possédait comprendre est pour celui qui le fait une déjà, preuve qu'il possède une facullé de per- 46 PROLÉGOMÈNES Dans le dogme de l'unité de Dieu, ce n'est pas la foi, envisagée seulement comme ime simple déclaration affirmative, qu'il faut con- sidérer, car elle n'est alors qu'un accident de l'âme: ce dogme n'y est pas parfaitement établi tant qu'il ne lui a pas communiqué une qualité, celle de la foi, et que l'âme ne se l'est pas assimilée ^ C'est • ainsi que les bonnes œuvres et les pratiques de religion nous ont été prescrites dans le but de nous former à l'obéissance et à la soumission, et d'éloigner de nos cœurs toute préoccupation, excepté (le service de) l'Etre adorable; de sorte que nous, simples aspirants qui essayons de marcher (dans le sentier de la vérité), nous puissions devenir parfaits en science et en religion ^.

Il y a autant de différence entre la connaissance des dogmes de la foi et la réalité (c'est-à-dire la croyance intime à ces doctrines) qu'entre la profession et V appropriation^. Expliquons-nous: beaucoup de per- sonnes savent que montrer de la compassion envers les orphelins et P. 3a. les malheureux rapproche l'homme de Dieu. Comme la compassion est une vertu fortement recommandée, on prétend la pratiquer; on en reconnaît l'importance et l'on se rappelle les passages de la loi qui l'ordonnent; et cependant*, si l'on voyait un orphelin ou un pauvre malheureux, on serait plus porté à le fuir et à éviter sa rencontre qu'à essuyer ses larmes. (On ne ressent alors ni) la compassion, ni les sentiments, encore plus élevés, de la miséricorde, de la pilié et de ia charité. Un tel homme, avec une telle manière d'entendre la compassion envers les orphelins, ne parvient qu'à la station de la con- naissance seulement; il n'a pas atteint la station de la réalité'-' ni celle ' Voulant éviler les périphrases, j'em- regarde ia religion. » — '' Litléial. « la difploierai dorénavant le terme appropriation. férence entre la réalité et la connaissance, pour désigner le résultat de celle opéra- pour ce qui regnrdcles dogmes, est comme lion par laquelle l'àme ^'assimile ((_>LaJi la différence enlre le dire et l'appropriaou «_»^oo'j la foi, de manière à s'en faire tion. » une fun/i/c' acquise et réelle. * Pour y* lisez jft..

* Le terme 3Ç. signifie j ^tyJt tL»J( ' C'est-à-dire, arrivé à la station de la ^jJlj JaJI • profondément versé dans la connaissance, l'homme connaît le précepte, science (de la vérité) et dans tout ce qui mais ne l'observe pas.

DIBN KHALDOUN. 47 de V appropriation K Parmi les hommes il s'en trouve qui, après avoir occupé la station de la connaissance et reconnu que la compassion pour les malheureux rapproche de la faveur de Dieu, parviennent à une station plus élevée, celle de V appropriation; ils se sont appro- prié la charité, de sorte qu'elle est devenue pour eux une faculté acquise. Quand ceux-là voient un orphelin ou un malheureux, ils se hâtent d'essuyer ses larmes et de mériter la récompense de la com- passion qu'ils ont montrée. On essayerait vainement de les en em- pêcher; ils ne se laisseraient pas arrêter* avant de lui avoir donné une portion de ce qui se trouve sous leur main. Il en est de même de la connaissance de la doctrine de l'unité et de {'appropriation de cette doctrine comme qualité de l'àme, {^appropriation en donne né- cessairement la connaissance, et celle-ci est bien plus solide que la connaissance acquise avant {'appropriation. Pour arriver à {'appropria- tion, la simple connaissance ne sert de rien; il faut qu'auparavant des actes aient lieu et qu'ils se répètent assez fréquemment, pour que l'habitude de les pratiquer devienne pour l'âme une faculté ac- quise et bien établie. Alors s'est effectuée {'appropriation et l'action de cette faculté est assurée; alors Pâme obtient la connaissance du second degré, celle qui (est la plus élevée et qui) est la seule qui soit réelle- ment utile à l'homme, en lui assurant le bonheur dans l'autre vie. La connaissance du premier degré, celle qui s'acquiert avant {'appropria- tion, a peu d'utilité et ne sert presque à rien. C'est cependant celle qui §e trouve chez la plupart des théoriciens qui s'occupent de ces ma- tières. La connaissance réellement utile est celle qui, née de la piété, a des effets positifs.

Voilà comment on se perfectionne dans la pratique des devoirs que le législateur inspiré a imposés aux hommes. Nous ne possédons d'une manière parfaite les dogmes auxquels nous sommes tenus à P- 33. croire qu'après en avoir obtenu cette connaissance du second degré', ' Cesl-à-dire en faisant de la charité suis la leçon du ms. D et de l'édition de une qualité de l'àme. Boulac, qui portent / à la place de L.

' Ici le texte me paraît alu^ré; aussi je = Pour JUt *^, User JuJf j -u» 48 PROLÉGOMÈNES