SigPhi · Jean-Jacques Rousseau

Discours sur l'économie politique

French

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ne laut qu'être juste pour sassurer de suivre la volonté générale. Souvent, quand on la choque trop ouvertement, elle se laisse apercevoir malgré ÉCONOMIE POLITIQUE. 21 le frein terrible de l'autoritc publi({ue. Je cherche le plus près qu'il m'est possible les exemples à suivre en pareils cas. A la Chine, le prince a pour maxime constante de donner le tort à ses officiers dans toutes les altercations qui s'élèvent entre eux et le peuple. Le pain est-il cher dans une province, l'intendant est mis en prison. Se fait-il dans une autre une émeute, le {gouverneur est cassé, et chaque mandarin répond sur sa tète de tout le mal qui arrive dans son département. Ce n'est pas qu'on n'examine ensuite l'affaire dans un procès réjjulier; mais une lon(Tue expérience en a fait piévcnir ainsi le jugement. L'on a rarement en cela quelque injustice à réparer; et l'empereur, persuadé que la clameur publique ne s'élève jamais sans sujet, démêle toujours, au travers des cris séditieux qu'il jounit, de justes griefs qu'il re- dresse.

C'est beaucoup que d'avoir fait régner l'ordre et la paix dans toutes les parties de la république; c^est beaucoup que l'état soit tranquille et la loi respectée: mais, si l'on ne fait rien de plus, il y aura dans tout cela plus d'apparence que de réa- lité, et le gouvernement se fera difficilement obéir s'il se borne à l'obéissance. S'il est bon de savoir employer les hommes tels qu'ils sont, il vaut beaucoup mieux encore les rendre tels qu'on a besoin qu'ils soient: l'autorité la plus absolue est 22 ÉCONOMIE POLITIQUE, celle qui pénétre jusqu'à Tintérieur de riiomme, et ne s'exerce pas moins sur la volonté que sur les actions. Il est certain que les peuples sont à la longue ce que le gouvernement les fait être; guer- riers, citoyens, hommes, quand il le veut; po- pulace et canaille quand il lui plaît: et tout prince qui méprise ses sujets se déshonore lui-même en montrant qu'il n'a pas su les rendre estimables. Formez donc des hommes si vous voulez com- mander à des hommes; si vous voulez qu'on obéisse aux lois, faites qu'on les aime, et que, pour faire ce qu'on doit, il suffise de songer qu'on le doit faire. G'étoit là le grand art des gouverne- ments anciens, dans ces temps reculés où les phi- losophes donnoient des lois aux peuples, et n'em- ployoient leur autorité qu'à les rendre sages et heureux. De là tant de lois somptuaires, tant de règlements sur les mœurs, tant de maximes pu- bliques admises ou rejetées avec le plus grand soin. Les tyrans mêmes n oublioient pas cette im- portante partie de l'administration, et on les voyoit attentifs à corrompre les mœurs de leurs esclaves avec autant de soin qu'en avoient les ma- gistrats à corriger celles de leurs concitoyens. Mais nos gouvernements modernes, qui croient avoir tout fait quand ils ont tiré de l'argent, n'imaginent pas même qu'il soit nécessaire ou pos- sible d'aller jusque-là.

ÉCONOMIE POLITIQUE. ^3 II. Seconde régie essentielle de Véco7iomie pu- blique, non moins importante que la première. Voulez-vous que la volonté {générale soit accom- plie, faites que toutes les volontés particulières s'y rapportent; et comme la vertu n'est que cette con- formité de la volonté particulière à la générale, pour dire la môme chose en un mot, faites régner la vertu.

Si les politiques étoient moins aveuglés par leur ambition, ils verroient combien il est impossible qu'aucun établissement, quel qu'il soit, puisse marcher selon l'esprit de son institution, s'il n'est dirigé selon la loi du devoir; ils sentiroient que le plus grand ressort de l'autorité publique est dans le cœur des citoyens, et que rien ne peut suppléer aux mœurs pour le maintien du gouvernement. Non seulement il n'y a que des gens de bien qui sachent administrer les lois, mais il n'y a dans le fond que d'honnêtes gens qui sachent leur obéir. Celui qui vient à bout de braver les remords ne tardera pas à braver les supplices; châtiment moins rigoureux, moins continuel, et auquel on a du moins l'espoir d'échapper; et quelques pré- cautions qu'on prenne, ceux qui n'attendent que l'impunité pour mal faire ne manquent guère de moyens d'éluder la loi ou d'échapper à la peine. Alors, comme tous les intérêts particuliers se réu- nissent contre l'intérêt général, qui n'est plus 24 ÉCONOMIE POLITIQUE, celui de personne, les vices publics ont plus de force pour énerver les lois que les lois n'en ont pour réprimer les vices; et la corruption du peuple et des chefs s étend enfin jusqu'au jjouver- nenient, quelque safje qu'il puisse être. Le pire de tous les abus est de n'obéir en apparence aux lois que pour les enfreindre en effet avec sûreté. Bien- tôt les meilleures lois deviennent les plus funes- tes: il vaudroit mieux cent fois qu'elles n'existas- sent pas; ce seroit une ressource qu'on auroit encore quand il n'en reste plus. Dans une pareille situation l'on ajoute vainement édits sur édits, règlements sur règlements: tout cela ne sert qu'à introduire d'autres abus sans corriger les premiers. Plus vous multipliez les lois, plus vous les rendez méprisables: et tous les surveillants que vous in- stituez ne sont que de nouveaux infracteurs des-^ tinés à partager avec les anciens, ou à faire leur pillage à part. Bientôt le prix de la vertu devient celui du brigandage: les hommes les plus vils sont les plus accrédités; plus ils sont grands, plus ils sont méprisables; leur infamie éclate dans leurs di{;nités, et ils sont déshonorés par leurshonneurs. S ils achètent les suffrages des chefs ou la protec- tion des femmes, c'est pour vendre à leur tour la justice, le devoir et l'état; et le peuple, qui ne voit pas que ses vices sont la première cause de ses malheurs, murinure, et s'écrie en gémissant; ÉCONOMIE POLITIQUE. sS « Tous mes maux ne viennent que de ccii\ que je « paie pour m'en {garantir. » C'est alors qu'à la voix du devoir, <(ui ne parle plus dans les cœurs, les chefs sont forcés de sub- stituer le cri de la terreur ou le leurre d'un intérêt apJ3arent dont ils trompent leurs créatures. C'est alors qu'il faut recourir à toutes les petites et mé- prisables ruses qu'ils appellent maximes délai et myslères du cabinet. Tout ce qui reste de vigueur au gouvernement est employé par ses membres à se perdre et supplanter l'un l'autre, tandis que les affaires demeurent abandonnées, ou ne se font qu'à mesure que l'intérêt personnel le demande et selon qu'il les dirige. Enfin toute l'habileté de ces grands politiques est de fasciner tellement les yeux de ceux dont ils ont besoin, que chacun croie travailler pour son intérêt en travaillant pour le leur; je dis le leur, si tant est qu'en effet le véritable intérêt des chefs soit danéantir les peuples pour les soumettre, et de ruiner leur propre bien pour s'en assurer la possession.

Mais quand les citoyens aiment leur devoir, et que les dépositaires de l'autorité publique s'ap- pliquent sincèrement à nourrir cet amour par leur exemple et par leurs soins, toutes les diffi- cultés s'évanouissent; l'administration prend une facilité qui la dispense de cet art ténébreux dont la noirceur fait tout le mystère. Ces esprits vastes, ?.6 ÉCONOMIE POLITIQUE.

si dangereux et si admirés, tous ces grands mi- nistres dont la gloire se confond avec les malheurs du peuple, ne sont plus regrettés: les mœurs pu- bliques suppléent au génie des chefs; et plus la vertu régne, moins les talents sont nécessaires. L'ambition même est mieux servie par le devoir que par l'usurpation: le peuple, convaincu que ses chefs ne travaillent qu'à faire son bonheur, les dispense par sa déférence de travailler à affermir leur pouvoir; et Ihistoire nous montre en mille endroits que l'autorité qu il accorde à ceux qu'il aime et dont il est aimé, est cent fois plus absolue ({ue toute la tyrannie des usurpateurs. Ceci ne si- {jnifie pas que le gouvernement doive craindre d'user de son pouvoir, mais qu'il n'en doit user que d'une manière légitime. On trouvera dans l'histoire mille exemples de chefs ambitieux ou pusillanimes que la mollesse ou l'orgueil ont per- dus; aucun qui se soit mal trouvé de n'être qu'é- quitable. Mais on ne doit pas confondre la négli- gence avec la modération, ni la douceur avec la foiblesse. Il faut être sévère pour être juste. Souf- frir la méchanceté ({u'on a le droit et le pouvoir de réprimer, c'est être méchant soi-même. Siciili enim est alujuandb niisericordia jninienSy ilùest cru- delilas parcens. Au^^uat. Epist. 54- Ce n'est pas assez de dire aux citoyens: Soyez bons; il faut leur apprendre à l'être; et l'exemple ÉCONOMIE POLITIQUE. 27 même, qui esta cet égard la première leçon, n'est pas le seul moyen (ju'il faille employer: l'amour de la patrie est le plus efficace; car, comme je l'ai déjà dit, tout homme est vertueux quand sa volonté particulière est conforme en tout à la vo- lonté générale, et nous voulons volontiers ce que veulent les gens que nous aimons.

11 semble que le sentiment de riiumanité s'éva- pore et s'affoiblisse en s'étendant sur toute la terre, et que nous ne saurions être touchés des calami- tés de la Tartarie ou du Japon, comme de celles d'un peuple européen. Il faut en quelque manière borner et comprimer l'intérêt et la commiséra- tion pour lui donner de l'activité. Or, comme ce penchant en nous ne peut être utile qu'à ceux avec qui nous avons à vivre, il est bon que l'hu- manité, concentrée entre les concitoyens, prenne en eux une nouvelle force par l'habitude de se voir et par l'intérêt commun qui les réunit. Il est cer- tain que les plus grands prodiges de vertu ont été produits par l'amour de la patrie: ce senti- ment doux et vif, qui joint la force de l'amour- propre à toute la beauté de la vertu, lui donne une énergie qui, sans la défigurer, en fait la plus héroïque de toutes les passions. C'est lui qui produisit tant d'actions immortelles dont l'éclat éblouit nos foibles yeux, et tant de grands hom- mes dont les antiques vertus passent pour des 28 ÉCONOMIE POLITIQUE, fables depuis que l'amour de la patrie est tourné en dérision. Ne nous en étonnons pas-, les trans- ports des cœurs tendres paroissent autant de chi- mères à quiconque ne les a point sentis; et lamour de la patrie, plus vif et plus délicieux cent fois <[uc celui d'une maîtresse, ne se conçoit de même <|u'en l'éprouvant: mais il est aisé de remarquer dans tous les cœurs qu'il échauffe, dans toutes les actions qu'il inspire, cette ardeur bouillante et sublime dont ne brille pas la plus pure vertu quand elle en est séparée. Osons opposer Socrate même à Caton: l'un étoit plus philosophe, et l'autre plus citoyen. Athènes étoit déjà perdue, et Socrate n'avoit plus de patrie que le monde entier: Caton porta toujours la sienne au fond de son cœur; il ne vivoit que pour elle et ne put lui sur- vivre, ha vertu de Socrate est celle du plus sage des hommes; mais entre César et Pompée, Caton semble un dieu parmi des mortels. Lun instruit quelques particuliers, combat les sophistes, et meurt pour la vérité; Tautrc défend l'état, la li- berté, les lois, contre les conquérants du monde, et quitte enfin la terre quand il n'y voit plus de patrie à servir. Un digne élève de Socrate seroit le plus vertueux de ses conteuqiorains; un digne émule de Caton en seroit le jjIus grand. La vertu du premier feroit son bonheur; le second cher- chcroit son bonheur dans celui de tous. Nous se- ÉCONOMIK POrJTIQUE. 29 rions instruits par Tnn et conduits par l'autre: et cela seul décideroit de la préférence; car on n'a jamais fait un peuple de sa[jes, mais il n'est pas impossible de rendre un peuple heureux.

Voulons-nous ([ue les peuples soient vertueux, commentions donc par leur faire aimer la patrie. Mais comment laimeront-ils, si la patrie n'est rien de plus pour eux que pour des étrangers, et qu'elle ne leur accorde que ce ([u'elle ne peut re- fuser à personne? Ce seroitbien pis s'ils n'y jouis- soient pas même de la sûreté civile, et que leurs biens, leur vie ou leur liberté, fussent à la discré- tion des hommes puissants, sans qu'il leur fût pos- sible ou permis doser réclamer les lois. Alors, soumis aux devoirs de l'état civil sans jouir même des droits de l'état de nature et sans pouvoir em- ployer leurs forces pour se défendre, ils seroient par conséquent dans la pire condition où se puis- sent trouver des hommes libres, et le mot de patrie ne pourroit avoir pour eux qu'un sens odieux ou ridicule. Il ne faut pas croire que l'on puisse of- fenser ou couper un bras, que la douleur ne s'en porte à la tête; et il n'est pas plus croyable que la volonté {générale consente qu'un membre de l'état, quel qu'il soit, en blesse ou détruise un autre, qu'il ne l'est que les doigts d'un homme usant de sa raison aillent lui crever les yeux. La sûreté particulière est tellement liée avec la con- :'.o ÉCONOMIE POLITIQUE.

fV'ilération publique, que, sans les épords quel'on doit à la Ibiblcsse humaine, cette convention se- roit dissoute par le droit, s'il périssoit dans letat un seul citoyen qu'on eût pu secourir, si l'on en retenoit à tort un seul en prison, et s'il se perdoit un seul procès avec une injustice évidente; car, les conventions fondamentales étant enfreintes, on ne voit plus quel droit ni quel intérêt pourroit maintenir le peuple dans l'union sociale, à moins ([u'il n'y fût retenu par la seule force qui fait la dissolution de l'état civil.

En effet, l'enjjagement du corps de la nation n'est-il pas de pourvoir à la conservation du der- nier de ses membres avec autant de soin qu'à celle de tous les autres? et le salut d'un citoyen est-il moins la cause commune que celui de tout letat? Qu'on nous dise qu'il est bon qu'un seul périsse pour tous; j'admirerai cette sentence dans la bou- che d'un difjne et vertueux patriote qui se consacre volontairement et par devoir à la mort pour le sa- lut de son pays: mais si Ion entend qu il soit per- mis au gouvernement de sacrifier un innocent au salut de la multitude, je tiens cette maxime pour une des plus exécrables que jamais la tyrannie ait inventées, la plus fausse (|uon puisse avancer, kl plus dangereuse quon puisse admettre, et la plus directement opposée aux lois fondamentales de la société. Loin qu'un seul doive périr pour I ÉCONOMIE POLITIQUE. 3i tous, tous ont engajjé leurs biens et leurs vies à la défense de chacun d'eux, afin que la foiblesse par- ticulière fût toujours j)roté{)ée par la force pu- blique, et chaque membre par tout letat. Après avoir par supposition retranché du peuple un in- dividu après l'autre, pressez les partisans de cette maxime à mieux expliquer ce qu'ils entendent par le corps de létat, et vous verrez qu'ils le réduiront, à la fin, à un petit nombre d'hommes qui ne sont pas le peuple, mais les officiers du peuple, et qui, s'ctant obligés par un serment particulier à périr eux-mêmes pour son salut, prétendent prouver par-là que c'est à lui de périr pour le leur.

Veut-on trouver des exemples de la protection que l'état doit à ses membres et du respect qu'il doit à leurs personnes, ce n'est que chez les plus illustres et les plus courageuses nations de la terre qu'il faut les chercher, et il n'y a guère que les peu- ples libres où Ion sache ce que vaut un homme. A Sparte on sait en quelle perplexité se trouvoit toute la république lorsqu'il étoit question de pu- nir un citoyen coupable. En Macédoine, la vie d'un homme étoit une affaire si importante, que, dans toute la grandeur d'Alexandre, ce puissant monarque n'eût osé de sang-frofd faire mourir un Macédonien criminel, que l'accusé n'eût comparu pour se défendre devant ses concitoyens, et n'eût été condamné par eux. Mais les Romains se distin- :î2 économie politique.

.'MièiTiit nii-tlcssiis de tous les peuples de la terre pur lesé{]ards du {^ouveruenient pour les particu- liers, et par son attention scrupideuse à respecter les droits inviolables de tous les membres de letat. 11 n'y avoit rien de si sacre que la vie des simples citoyens; il ne lalloit pas moins que l'assemblée de tout le peuple pour en condamner un: le sénat même ni les consuls, dans toute leur majesté, n'en avoient pas le droit; et, cliez le plus puissant peupledu monde, lecrimcetlapeineduncitoyen étoientune désolation publique: aussi parut-il si dur d'en verser le sang pour quelque crime que ce pût être, C|ue, par la loi Porcia, la peine de mort fut commuée en celle de l'exil, pour tous ceux qui voudroient survivre à la perte d'une si douce patrie. Tout respiroit à Uome et dans les armées cet amour des concitoyens les uns pour les autres, et ce respect pour le nom romain qui éle- voit le courage et animoit la vertu de quiconque avoit l bonneur de le porter. Le cbapeau d'un ci- toyen délivré d'esclavage, la couronne civique de celui <[ui avoit sauvé la vie à un autre, étoient ce qu'on regardoit avec le plus de plaisir dans la pouq)e des trionq)bes; et il est à remarfjuer que lies couronnes dont on bonoroit à la guerre les belles actions, il n'y avoit que la civique et celle des triompbateursqui fussent d'berbeetdefeuillcs, toutes les autres n'étoient que d'or. C'est ainsi que ÉCONOMIE POLITIQUE. 33 Kome fut vertueuse, et devint la maîtresse du monde. Chefs ambitieux, un pâtre gouverne ses chiens et ses troupeaux, et n'est que le dernier des hommes! S'il est beau de commander, c'est quand ceux qui nous obéissent peuvent nous honorer: respectez donc vos concitoyens, et vous vous ren- drez respectables; respectez la liberté, et votre puissance augmentera tous les jours; ne passez jamais vos droits, et bientôt ils seront sans bornes. Que la patrie se montre donc la mère commune des citoyens; que les avantages dont ils jouissent dans leur pays le leur rendent cher; que le gou- vernement leur laisse assez de part à l'adminis- tration publique pour sentir qu'ils sont chez eux, et que les lois ne soient à leurs yeux que les garants de la commune liberté. Ces droits, tout beaux qu'ils sont, appartiennent à tous les hommes; mais, sans paroître les attaquer directement, la mauvaise volonté des chefs en réduit aisément l'effet à rien. La loi dont on abuse sert à-la-fois au puissant d'arme offensive et de bouclier contre le foible; et le prétexte du bien public est toujours le plus dangereux fléau du peuple. Ce qu'il y a de plus nécessaire et peut-être de plus difficile dans le gouvernement, c'est une intégrité sévère à ren- dre justice à tous, et sur-tout à protéger le pauvre contre la tyrannie du riche. Le plus grand mal est déjà fait, quand on a des pauvres à défendre 34 ÉCONOMIE POLITIQUE, et des riches à contenir. C'est sur la médiocrité seule que s'exerce toute la force des lois; elles sont également impuissantes contre les trésors du riche €t contre la misère du pauvre; le premier les élude, le second leur échappe; l'un brise la toile, et l'au- tre passe au travers.

C'est donc une des plus importantes affaires du (jouverncment de prévenir l'extrême inégalité des fortunes; non en enlevant les trésors à leurs pos- sesseurs, mais en ôtant à tous les moyens d'en ac- cumuler; ni en bâtissant des hôpitaux pour les pauvres, mais en garantissant les citoyens de le de- venir. Les hommes inégalement distribués sur le territoire, et entassés dans un lieu tandis que les autres se dépeuplent; les arts d'agrément et de j)ure industrie favorisés aux dépens des métiers utiles et pénibles; l'agriculture sacrifiée au com- merce; le publicain rendu nécessaire par la mau- vaise administration des deniers de l'état; enfin la vénalité poussée à tel excès, que la considération se compte avec les pistolcs, et que les vertus mêmes se vendent à prix d'argent: telles sont les causes les plus sensibles de l'opulence et de la mi- sère, de l'intérêt particulier substitué à l'intérêt ])ublic, de la haine mutuelle des citoyens, de leur indiriérence pour la cause commune, de la cor- ruption du peuple, et de l'alfoiblissemcnt de tous lesressortsdu gouvernement. Tels sont par con se- ÉCONOMIE POLITIQUE. 35 qiicntles maux qu'on {juérit ilinicilcnicnt quand ils se font sentir, mais qu'une sage administration doit prévenir, pour maintenir avec les bonnes mauirs le respect pour les lois, l'amour de la pa- trie, et la vigueur de la volonté générale.