SigPhi · Jean-Jacques Rousseau

Discours sur les sciences et les arts

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Si nos sciences sont vaines dans l’objet qu’elles se proposent, elles sont encore plus dangereuses par les effets qu’elles produisent. Nées dans l’oisiveté, elles la nourrissent à leur tour; et la perte irréparable du temps est le premier préjudice qu’elles causent nécessairement à la société. En politique comme en morale, c’est un grand mal que de ne point faire de bien; et tout citoyen inutile peut être regardé comme un homme pernicieux. Répondez-moi donc, philosophes illustres, vous par qui nous savons en quelles raisons les corps s’attirent dans le vide; quels sont, dans les révolutions des planètes, les rapports des aires parcourues en temps égaux; quelles courbes ont des points conjugués, des points d’inflexion et de rebroussement; comment l’homme voit tout en Dieu; comment l’âme et le corps se correspondent sans communication, ainsi que feraient deux horloges; quels astres peuvent être habités; quels insectes se reproduisent d’une manière extraordinaire: répondez-moi, dis-je, vous de qui nous avons reçu tant de sublimes connaissances: quand vous ne nous auriez jamais rien appris de ces choses, en serions-nous moins nombreux, moins bien gouvernés, moins redoutables, moins florissants, ou plus pervers? Revenez donc sur l’importance de vos productions; et si les travaux des plus éclairés de nos savants et de nos meilleurs citoyens nous procurent si peu d’utilité, dites-nous ce que nous devons penser de cette foule d’écrivains obscurs et de lettrés oisifs qui dévorent en pure perte la substance de l’état.

Que dis-je, oisifs? et plut à Dieu qu’ils le fussent en effet! les mœurs en seraient plus saines et la société plus paisible. Mais ces vains et futiles déclamateurs vont de tous côtés, armés de leurs funestes paradoxes, sapant les fondements de la foi, et anéantissant la vertu. Ils sourient dédaigneusement à ces vieux mots de patrie et de religion, et consacrent leurs talents et leur philosophie à détruire et avilir tout ce qu’il y a de sacré parmi les hommes. Non qu’au fond ils haïssent ni la vertu ni nos dogmes; c’est de l’opinion publique qu’ils sont ennemis: et, pour les ramener aux pieds des autels, il suffirait de les reléguer parmi les athées. Ô fureur de se distinguer, que ne pouvez-vous point!

C’est un grand mal que l’abus du temps. D’autres maux pires encore suivent les lettres et les arts. Tel est le luxe, né comme eux de l’oisiveté et de la vanité des hommes. Le luxe va rarement sans les sciences et les arts, et jamais ils ne vont sans lui. Je sais que notre philosophie, toujours féconde en maximes singulières, prétend, contre l’expérience de tous les siècles, que le luxe fait la splendeur des états: mais, après avoir oublié la nécessité des lois somptuaires, osera-t-elle nier encore que les bonnes mœurs ne soient essentielles à la durée des empires, et que le luxe ne soit diamétralement opposé aux bonnes mœurs? Que le luxe soit un signe certain des richesses; qu’il serve même si l’on veut à les multiplier: que faudra-t-il conclure de ce paradoxe si digne d’être né de nos jours? et que deviendra la vertu, quand il faudra s’enrichir à quelque prix que ce soit? Les anciens politiques parlaient sans cesse de mœurs et de vertu; les nôtres ne parlent que de commerce et d’argent. L’un vous dira qu’un homme vaut en telle contrée la somme qu’on le vendrait à Alger; un autre, en suivant ce calcul, trouvera des pays ou un homme ne vaut rien, et d’autres où il vaut moins que rien. Ils évaluent les hommes comme des troupeaux de bétail. Selon eux, un homme ne vaut à l’état que la consommation qu’il y fait; ainsi un Sybarite aurait bien valu trente Lacédémoniens. Qu’on devine donc laquelle de ces deux républiques, de Sparte ou de Sybaris, fut subjugée par une poignée de paysans, et laquelle fit trembler l’Asie.

La monarchie de Cyrus a été conquise avec trente mille hommes par un prince plus pauvre que le moindre des satrapes de Perse; et les Scythes, le plus misérable de tous les peuples, ont résisté aux plus puissants monarques de l’univers. Deux fameuses républiques se disputèrent l’empire du monde; l’une était très-riche, l’autre n’avait rien, et ce fut celle-ci qui détruisit l’autre. L’empire romain, à son tour, après avoir englouti toutes les richesses de l’univers, fut la proie des gens qui ne savaient pas même ce que c’était que richesse. Les Francs conquirent les Gaules, les Saxons l’Angleterre, sans autres trésors que leur bravoure et leur pauvreté. Une trempe de pauvres montagnards dont toute l’avidité se bornait à quelques peaux de moutons, après avoir dompté la fierté autrichienne, écrasa cette opulente et redoutable maison de Bourgogne qui faisait trembler les potentats de l’Europe. Enfin toute la puissance et toute la sagesse de l’héritier de Charles-Quint, soutenues de tous les trésors des Indes, vinrent se briser contre une poignée de pêcheurs de harengs. Que nos politiques daignent suspendre leurs calculs pour réfléchir à ces exemples, et qu’ils apprennent une fois qu’on a de tout avec de l’argent, hormis des mœurs et des citoyens.

De quoi s’agit-il donc précisément dans cette question du luxe? De savoir lequel importe le plus aux empires d’être brillants et momentanés, ou vertueux et durables. Je dis brillants, mais de quel éclat? Le goût du faste ne s’associe guère dans les mêmes âmes avec celui de l’honnête. Non, il n’est pas possible que des esprits dégradés par une multitude de soins futiles s’élèvent jamais à rien de grand; et quand ils en auraient la force, le courage leur manquerait.

Tout artiste veut être applaudi. Les éloges de ses contemporains sont la partie la plus précieuse de sa récompense. Que fera-t-il donc pour les obtenir, s’il a le malheur d’être né chez un peuple et dans des temps où les savants devenus à la mode ont mis une jeunesse frivole en état de donner le ton; où les hommes ont sacrifie leur goût aux tyrans de leur liberté; où, l’un des sexes n’osant approuver que ce qui est proportionné à la pusillanimité de l’autre, on laisse tomber des chefs-d’œuvre de poésie dramatique, et des prodiges d’harmonie sont rebutés? Ce qu’il fera, messieurs? il rabaissera son génie au niveau de son siècle, et aimera mieux composer des ouvrages communs qu’on admire pendant sa vie, que des merveilles qu’on n’admirerait que long-temps après sa mort. Dites-nous, célèbre Arouet, combien vous avez sacrifié de beautés mâles et fortes à notre fausse délicatesse! et combien l’esprit de la galanterie, si fertile en petites choses, vous en a coûté de grandes!

C’est ainsi que la dissolution des mœurs, suite nécessaire du luxe, entraîne à son tour la corruption du goût. Que si par hasard, entre les hommes extraordinaires par leurs talents, il s’en trouve quelqu’un qui ait de la fermeté dans l’âme et qui refuse de se prêter au génie de son siècle et de s’avilir par des productions puériles, malheur à lui! Il mourra dans l’indigence et dans l’oubli. Que n’est-ce ici un pronostic que je fais, et non une expérience que je rapporte. Carle, Pierre, le moment est venu où ce pinceau destiné à augmenter la majesté de nos temples par des images sublimes et saintes, tombera de vos mains, ou sera prostitué à orner de peintures lascives les panneaux d’un vis-à-vis. Et toi, rival des Praxitèle et des Phidias; toi, dont les anciens auraient employé le ciseau à leur faire des dieux capables d’excuser à nos yeux leur idolâtrie; inimitable Pigal, ta main se résoudra à ravaler le ventre d’un magot, ou il faudra qu’elle demeure oisive.

On ne peut réfléchir sur les mœurs, qu’on ne se plaise à se rappeler l’image de la simplicité des premiers temps. C’est un beau rivage, paré des seules mains de la nature, vers lequel on tourne incessamment les yeux, et dont on se sent éloigner à regret. Quand les hommes innocents et vertueux aimaient à avoir les dieux pour témoins de leurs actions, ils habitaient ensemble sous les mêmes cabanes; mais bientôt devenus méchants, ils se lassèrent de ces incommodes spectateurs, et les reléguèrent dans des temples magnifiques. Ils les en chassèrent enfin pour s’y établir eux-mêmes, ou du moins les temples des dieux ne se distinguèrent plus des maisons des citoyens. Ce fut alors le comble de la dépravation, et les vices ne furent jamais poussés plus loin que quand on les vit pour ainsi dire soutenus, à l’entrée des palais des grands, sur des colonnes de marbre, et gravés sur des chapiteaux corinthiens.

Tandis que les commodités de la vie se multiplient, que les arts se perfectionnent, et que le luxe s’étend, le vrai courage s’énerve, les vertus militaires s’évanouissent; et c’est encore l’ouvrage des sciences et de tous ces arts qui s’exercent dans l’ombre du cabinet. Quand les Goths ravagèrent la Grèce, toutes les bibliothèques ne furent sauvées du feu que par cette opinion semée par l’un d’entre eux, qu’il fallait laisser aux ennemis des meubles si propres à les détourner de l’exercice militaire, et à les amuser à des occupations oisives et sédentaires. Charles VIII se vit maître de la Toscane et du royaume de Naples sans avoir presque tiré l’épée; et toute sa cour attribua cette facilité inespérée à ce que les princes et la noblesse d’Italie s’amusaient plus à se rendre ingénieux et savants, qu’ils ne s’exerçaient à devenir vigoureux et guerriers. En effet, dit l’homme de sens qui rapporte ces deux traits, tous les exemples nous apprennent qu’en cette martiale police, et en toutes celles qui lui sont semblables, l’étude des sciences est bien plus propre à amollir et efféminer les courages qu’à les affermir et les animer.

Les Romains ont avoué que la vertu militaire s’était éteinte parmi eux à mesure qu’ils avaient commencé à se connaître en tableaux, en gravures, en vases d’orfèvrerie, et à cultiver les beaux-arts; et comme si cette contrée fameuse était destinée à servir sans cesse d’exemple aux autres peuples, l’élévation des Médicis et le rétablissement des lettres ont fait tomber derechef, et peut-être pour toujours, cette réputation guerrière que l’Italie semblait avoir recouvrée il y a quelques siècles.

Les anciennes républiques de la Grèce, avec cette sagesse qui brillait dans la plupart de leurs institutions, avaient interdit à leurs citoyens tous ces métiers tranquilles et sédentaires qui, en affaissant et corrompant le corps, énervent sitôt la vigueur de l’âme. De quel œil, en effet, pense-t-on que puissent envisager la faim, la soif, les fatigues, les dangers, et la mort, des hommes que le moindre besoin accable, et que la moindre peine rebute? Avec quel courage les soldats supporteront-ils des travaux excessifs dont ils n’ont aucune habitude? Avec quelle ardeur feront-ils des marches forcées sous des officiers qui n’ont pas même la force de voyager à cheval? Qu’on ne m’objecte point la valeur renommée de tous ces modernes guerriers si savamment disciplinés. On me vante bien leur bravoure en un jour de bataille; mais on ne me dit point comment ils supportent l’excès du travail, comment ils résistent à la rigueur des saisons et aux intempéries de l’air. Il ne faut qu’un peu de soleil ou de neige, il ne faut que la privation de quelques superfluités, pour fondre et détruire en peu de jours la meilleure de nos armées. Guerriers intrépides, souffrez une fois la vérité qu’il vous est si rare d’entendre. Vous êtes braves, je le sais; vous eussiez triomphé avec Annibal à Cannes et à Trasymène; César avec vous eût passé le Rubicon et asservi son pays; mais ce n’est point avec vous que le premier eût traversé les Alpes, et que l’autre eût vaincu vos aïeux.

Les combats ne font pas toujours le succès de la guerre, et il est pour les généraux un art supérieur à celui de gagner des batailles. Tel court au feu avec intrépidité, qui ne laisse pas d’être un très-mauvais officier: dans le soldat même, un peu plus de force et de vigueur serait peut-être plus nécessaire que tant de bravoure, qui ne le garantit pas de la mort. Et qu’importe à l’état que ses troupes périssent par la fièvre et le froid, ou par le fer de l’ennemi?

Si la culture des sciences est nuisible aux qualités guerrières, elle l’est encore plus aux qualités morales. C’est dès nos premières années qu’une éducation insensée orne notre esprit et corrompt notre jugement. Je vois de toutes parts des établissements immenses, où l’on élève à grands frais la jeunesse pour lui apprendre toutes choses, excepté ses devoirs. Vos enfants ignoreront leur propre langue, mais ils en parleront d’autres qui ne sont en usage nulle part; ils sauront composer des vers qu’à peine ils pourront comprendre; sans savoir démêler l’erreur de la vérité, ils posséderont l’art de les rendre méconnaissables aux autres par des arguments spécieux: mais ces mots de magnanimité, d’équité, de tempérance, d’humanité, de courage, ils ne sauront ce que c’est; ce doux nom de patrie ne frappera jamais leur oreille; et s’ils entendent parler de Dieu, ce sera moins pour le craindre que pour en avoir peur. J’aimerais autant, disait un sage, que mon écolier eût passé le temps dans un jeu de paume, au moins le corps en serait plus dispos. Je sais qu’il faut occuper les enfants, et que l’oisiveté est pour eux le danger le plus à craindre. Que faut-il donc qu’ils apprennent? Voilà certes une belle question! Qu’ils apprennent ce qu’ils doivent faire étant hommes, et non ce qu’ils doivent oublier.

Nos jardins sont ornés de statues et nos galeries de tableaux. Que penseriez-vous que représentent ces chefs-d’œuvre de l’art exposés à l’admiration publique? les défenseurs de la patrie? ou ces hommes plus grands encore qui l’ont enrichie par leurs vertus? Non. Ce sont des images de tous les égarements du cœur et de la raison, tirées soigneusement de l’ancienne mythologie, et présentées de bonne heure à la curiosité de nos enfants; sans doute afin qu’ils aient sous leurs yeux des modèles de mauvaises actions, avant même que de savoir lire.

D’où naissent tous ces abus, si ce n’est de l’inégalité funeste introduite entre les hommes par la distinction des talents et par l’avilissement des vertus? Voilà l’effet le plus évident de toutes nos études, et la plus dangereuse de toutes leurs conséquences. On ne demande plus d’un homme s’il a de la probité, mais s’il a des talents; ni d’un livre s’il est utile, mais s’il est bien écrit. Les récompenses sont prodiguées au bel esprit, et la vertu reste sans honneurs. Il y a mille prix pour les beaux discours, aucun pour les belles actions. Qu’on me dise cependant si la gloire attachée au meilleur des discours qui seront couronnés dans cette académie est comparable au mérite d’en avoir fondé le prix.

Le sage ne court point après la fortune; mais il n’est pas insensible à la gloire; et quand il la voit si mal distribuée, sa vertu, qu’un peu d’émulation aurait animée et rendue avantageuse à la société, tombe en langueur, et s’éteint dans la misère et dans l’oubli. Voilà ce qu’à la longue doit produire partout la préférence des talents agréables sur les talents utiles, et ce que l’expérience n’a que trop confirmé depuis le renouvellement des sciences et des arts. Nous avons des physiciens, des géomètres, des chimistes, des astronomes, des poètes, des musiciens, des peintres: nous n’avons plus de citoyens; ou, s’il nous en reste encore, dispersés dans nos campagnes abandonnées, ils y périssent indigents et méprisés. Tel est l’état où sont réduits, tels sont les sentiments qu’obtiennent de nous ceux qui nous donnent du pain, et qui donnent du lait à nos enfants.

Je l’avoue cependant, le mal n’est pas aussi grand qu’il aurait pu le devenir. La prévoyance éternelle, en plaçant à côté de diverses plantes nuisibles des simples salutaires, et dans la substance de plusieurs animaux malfaisants le remède à leurs blessures, a enseigné aux souverains, qui sont ses ministres, à imiter sa sagesse. C’est à son exemple que du sein même des sciences et des arts, sources de mille dérèglements, ce grand monarque dont la gloire ne fera qu’acquérir d’âge en âge un nouvel éclat, tira ces sociétés célèbres chargées à la fois du dangereux dépôt des connaissances humaines et du dépôt sacré des mœurs, par l’attention qu’elles ont d’en maintenir chez elles toute la pureté, et de l’exiger dans les membres qu’elles reçoivent.

Ces sages institutions, affermies par son auguste successeur, et imitées par tous les rois de l’Europe, serviront du moins de frein aux gens de lettres, qui, tous, aspirant à l’honneur d’être admis dans les académies, veilleront sur eux-mêmes, et tâcheront de s’en rendre dignes par des ouvrages utiles et des mœurs irréprochables. Celles de ces compagnies qui pour les prix dont elles honorent le mérite littéraire feront un choix de sujets propres à ranimer l’amour de la vertu dans les cœurs des citoyens, montreront que cet amour règne parmi elles, et donneront aux peuples ce plaisir si rare et si doux de voir des sociétés savantes se dévouer à verser sur le genre humain non-seulement des lumières agréables, mais aussi des instructions salutaires.

Qu’on ne m’oppose donc point une objection qui n’est pour moi qu’une nouvelle preuve. Tant de soins ne montrent que trop la nécessité de les prendre, et l’on ne cherche point des remèdes à des maux qui n’existent pas. Pourquoi faut-il que ceux-ci portent encore par leur insuffisance le caractère des remèdes ordinaires? Tant d’établissements faits à l’avantage des savants n’en sont que plus capables d’en imposer sur les objets des sciences, et de tourner les esprits à leur culture. Il semble, aux précautions qu’on prend, qu’on ait trop de laboureurs et qu’on craigne de manquer de philosophes. Je ne veux point hasarder ici une comparaison de l’agriculture et de la philosophie; on ne la supporterait pas. Je demanderai seulement: Qu’est-ce que la philosophie? que contiennent les écrits des philosophes les plus connus? qu’elles sont les leçons de ces amis de la sagesse? À les entendre, ne les prendrait-on pas pour une troupe de charlatans criant chacun de son côté sur une place publique: Venez à moi, c’est moi seul qui ne trompe point? L’un prétend qu’il n’y a point de corps, et que tout est en représentation; l’autre, qu’il n’y a d’autre substance que la matière, ni d’autre dieu que le monde. Celui-ci avance qu’il n’y a ni vertus, ni vices, et que le bien et le mal moral sont des chimères; celui-là, que les hommes sont des loups et peuvent se dévorer en sûreté de conscience. Ô grands philosophes! que ne réservez-vous pour vos amis et pour vos enfants ces leçons profitables? vous en recevriez bientôt le prix, et nous ne craindrions pas de trouver dans les nôtres quelqu’un de vos sectateurs.

Voilà donc les hommes merveilleux à qui l’estime de leurs contemporains a été prodiguée pendant leur vie, et l’immortalité réservée après leur trépas! Voilà les sages maximes que nous avons reçues d’eux et que nous transmettons d’âge en âge à nos descendants! Le paganisme, livré à tous les égarements de la raison humaine, a-t-il laissé à la postérité rien qu’on puisse comparer aux monuments honteux que lui a préparés l’imprimerie, sous le règne de l’Évangile? Les écrits impies des Leucippe et des Diagoras sont péris avec eux; on n’avait point encore inventé l’art d’éterniser les extravagances de l’esprit humain: mais, grâce aux caractères typographiques#1 et à l’usage que nous en faisons, les dangereuses rêveries des Hobbes et des Spinosa resteront à jamais. Allez, écrits célèbres dont l’ignorance et la rusticité de nos pères n’auraient point été capables; accompagnez chez nos descendants ces ouvrages plus dangereux encore d’où s’exhale la corruption des mœurs de notre<ref>À considérer les désordres affreux que l’imprimerie a déjà causés en Europe, à juger de l’avenir par le progrès que le mal fait d’un jour à l’autre, on peut prévoir aisément que les souverains ne tarderont pas à se donner autant de soins pour bannir cet art terrible de leurs états, qu’ils en ont pris pour l’y introduire. Le sultan Achmet, cédant aux importunités de quelques prétendus gens de goût, avait consenti d’établir une imprimerie à Constantinople; mais à peine la presse fut-elle en train, qu’on fut contraint de la détruire, et d’en jeter les instruments dans un puits. On dit que le calife Omar, consulté sur ce qu’il fallait faire de la bibliothèque d’Alexandrie, répondit en ces termes: Si les livres de cette bibliothèque contiennent des choses opposées à l’Alcoran, ils sont mauvais, et il faut les brûler; s’ils ne contiennent que la doctrine de l’Alcoran, brûlez-les encore, ils sont superflus. Nos savants ont cité ce raisonnement comme le comble de l’absurdité. Cependant, supposez Grégoire-le-Grand à la place d’Omar, et l’Évangile à la place de l’Alcoran, la bibliothèque aurait été brûlée, et ce serait peut-être le plus beau trait de la vie de cet illustre pontife. siècle, et portez ensemble aux siècles à venir une histoire fidèle du progrès et des avantages de nos sciences et de nos arts. S’ils vous lisent, vous ne leur laisserez aucune perplexité sur la question que nous agitons aujourd’hui; et, à moins qu’ils ne soient plus insensés que nous, ils lèveront leurs mains au ciel, et diront dans l’amertume de leur cœur: « Dieu tout puissant, toi qui tiens dans tes mains les esprits, délivre-nous des lumières et des funestes arts de nos pères, et rends-nous l’ignorance, l’innocence, et la pauvreté, les seuls biens qui puissent faire notre bonheur et qui soient précieux devant toi. » Mais si le progrès des sciences et des arts n’a rien ajouté à notre véritable félicité; s’il a corrompu nos mœurs, et si la corruption des mœurs a porté atteinte à la pureté du goût, que penserons-nous de cette foule d’auteurs élémentaires qui ont écarté du temple des muses les difficultés qui défendaient son abord, et que la nature y avait répandues comme une épreuve des forces de ceux: qui seraient tentés de savoir? Que penserons-nous de ces compilateurs d’ouvrages qui ont indiscrètement brisé la porte des sciences et introduit dans leur sanctuaire une populace indigne d’en approcher, tandis qu’il serait à souhaiter que tous ceux qui ne pouvaient avancer loin dans la carrière des lettres eussent été rebutés dès l’entrée, et se fussent jetés dans des arts utiles à la société? Tel qui sera toute sa vie un mauvais versificateur, un géomètre subalterne, serait peut-être devenu un grand fabricateur d’étoffes. Il n’a point fallu de maîtres à ceux que la nature destinait à faire des disciples. Les Verulam, les Descartes, et les Newton, ces précepteurs du genre humain, n’en ont point eu eux-mêmes; et quels guides les eussent conduits jusqu’où leur vaste génie les a portés? Des maîtres ordinaires n’auraient pu que rétrécir leur entendement en le resserrant dans l’étroite capacité du leur.

C’est par les premiers obstacles qu’ils ont appris à faire des efforts, et qu’ils se sont exercés à franchir l’espace immense qu’ils ont parcouru. S’il faut permettre à quelques hommes de se livrer à l’étude des sciences et des arts, ce n’est qu’à ceux qui se sentiront la force de marcher seuls sur leurs traces, et de les devancer; c’est à ce petit nombre qu’il appartient d’élever des monuments à la gloire de l’esprit humain. Mais si l’on veut que rien ne soit au-dessus de leur génie, il faut que rien ne soit au-dessus de leurs espérances; voilà l’unique encouragement dont ils ont besoin. L’âme se proportionne insensiblement aux objets qui l’occupent, et ce sont les grandes occasions qui font les grands hommes. Le prince de l’éloquence fut consul de Rome; et le plus grand peut-être des philosophes, chancelier d’Angleterre. Croit-on que si l’un n’eût occupé qu’une chaire dans quelque université, et que l’autre n’eût obtenu qu’une modique pension d’académie; croit-on, dis-je, que leurs ouvrages ne se sentiraient pas de leur état? Que les rois ne dédaignent donc pas d’admettre dans leurs conseils les gens les plus capables de les bien conseiller; qu’ils renoncent à ce vieux préjugé inventé par l’orgueil des grands, que l’art de conduire les peuples est plus difficile que celui de les éclairer; comme s’il était plus aisé d’engager les hommes à bien faire de leur bon gré, que de les y contraindre par la force: que les savants du premier ordre trouvent dans leurs cours d’honorables asiles; qu’ils y obtiennent la seule récompense digne d’eux, celle de contribuer par leur crédit au bonheur des peuples à qui ils auront enseigné la sagesse: c’est alors seulement qu’on verra ce que peuvent la vertu, la science et l’autorité animées d’une noble émulation, et travaillant de concert à la félicité du genre humain. Mais tant que la puissance sera seule d’un côté, les lumières et la sagesse seules d’un autre, les savants penseront rarement de grandes choses, les princes en feront plus rarement de belles, et les peuples continueront d’être vils, corrompus, et malheureux.

Pour nous, hommes vulgaires, à qui le ciel n’a point départi de si grands talents, et qu’il ne destine pas à tant de gloire, restons dans notre obscurité. Ne courons point après une réputation qui nous échapperait, et qui, dans l’état présent des choses, ne nous rendrait jamais ce qu’elle nous aurait coûté, quand nous aurions tous les titres pour l’obtenir. À quoi bon chercher notre bonheur dans l’opinion d’autrui, si nous pouvons le trouver en nous-mêmes? Laissons à d’autres le soin d’instruire les peuples de leurs devoirs, et bornons-nous à bien remplir les nôtres; nous n’avons pas besoin d’en savoir davantage.

Ô vertu! science sublime des âmes simples, faut-il donc tant de peines et d’appareil pour te connaître? Tes principes ne sont-ils pas gravés dans tous les cœurs? et ne suffit-il pas pour apprendre tes lois de rentrer en soi-même et d’écouter la voix de sa conscience dans le silence des passions? Voilà la véritable philosophie, sachons nous en contenter; et, sans envier la gloire de ces hommes célèbres qui s’immortalisent dans la république des lettres, tâchons de mettre entre eux et nous cette distinction glorieuse qu’on remarquait jadis entre deux grands peuples; que l’un savait bien dire, et l’autre bien faire.

LETTRE À M. L’ABBÉ RAYNAL, auteur du mercure de france.

Tirée du Mercure de juin 1751, second volume.

Je dois, monsieur, des remerciements à ceux qui vous ont fait passer les observations que vous avez la bonté de me communiquer, et je tacherai d’en faire mon profit: je vous avouerai pourtant que je trouve mes censeurs un peu sévères sur ma logique; et je soupçonne qu’ils se seraient montrés moins scrupuleux, si j’avais été de leur avis. Il me semble au moins que s’ils avaient eux-mêmes un peu de cette exactitude rigoureuse qu’ils exigent de moi, je n’aurais aucun besoin des éclaircissements que je leur vais demander.

« L’auteur semble, disent-ils, préférer la situation où était l’Europe avant le renouvellement des sciences; état pire que l’ignorance, par le faux savoir ou le jargon qui était en règne. » L’auteur de cette observation semble me faire dire que le faux savoir, ou le jargon scolastique, soit préférable à la science; et c’est moi-même qui ai dit qu’il était pire que l’ignorance. Mais qu’entend-il par ce mot de situation? l’applique-t-il aux lumières ou aux mœurs, ou s’il confond ces choses que j’ai tant pris de peine à distinguer? Au reste, comme c’est ici le fond de la question, j’avoue qu’il est très-maladroit à moi de n’avoir fait que sembler prendre parti là-dessus.

Ils ajoutent que « l’auteur préfère la rusticité à la politesse. » Il est vrai que l’auteur préfère la rusticité à l’orgueilleuse et fausse politesse de notre siècle, et il en a dit la raison. « Et qu’il fait main basse sur tous les savants et les artistes. » Soit, puisqu’on le veut ainsi, je consens de supprimer toutes les distinctions que j’y avais mises.

« Il aurait dû, disent-ils encore, marquer le point d’où il part, pour désigner l’époque de la décadence. » J’ai fait plus: j’ai rendu ma proposition générale: j’ai assigné ce premier degré de la décadence des mœurs au premier moment de la culture des lettres dans tous les pays du monde, et j’ai trouvé le progrès de ces deux choses toujours en proportion. « Et, en remontant à cette première époque, faire comparaison des mœurs de ce temps-là avec les nôtres. » C’est ce que j’aurais fait encore plus au long dans un volume in-4. « Sans cela nous ne voyons point jusqu’où il faudrait remonter, à moins que ce ne soit au temps des apôtres. » Je ne vois pas, moi, l’inconvénient qu’il y aurait à cela, si le fait était vrai. Mais je demande justice au censeur: voudrait-il que j’eusse dit que le temps de la plus profonde ignorance était celui des apôtres?

Ils disent de plus, par rapport au luxe, « qu’en bonne politique on sait qu’il doit être interdit dans les petits états, mais que le cas d’un royaume tel que la France, par exemple, est tout différent; les raisons en sont connues. » N’ai-je pas ici encore quelque sujet de me plaindre? ces raisons sont celles auxquelles j’ai taché de répondre. Bien ou mal, j’ai répondu. Or, on ne saurait guère donner à un auteur une plus grande marque de mépris qu’en ne lui répliquant que par les mêmes arguments qu’il a réfutés. Mais faut-il leur indiquer la difficulté qu’ils ont à résoudre? la voici: Que deviendra la vertu quand il faudra s’enrichir à quelque prix que ce soit? Voilà ce que je leur ai demandé, et ce que je leur demande encore.

Quant aux deux observations suivantes, dont la première commence par ces mots: « Enfin voici ce qu’on objecte, etc.; » et l’autre par ceux-ci: « Mais ce qui touche de plus près, etc; » je supplie le lecteur de m’épargner la peine de les transcrire. L’Académie m’avait demandé si le rétablissement des sciences et des arts avait contribué à épurer les mœurs. Telle était la question que j’avais à résoudre: cependant voici qu’on me fait un crime de n’en avoir pas résolu une autre. Certainement cette critique est tout au moins fort singulière. Cependant j’ai presque à demander pardon au lecteur de l’avoir prévue, car c’est ce qu’il pourrait croire en lisant les cinq ou six dernières pages de mon discours.