SigPhi · Jean-Jacques Rousseau

Du contrat social (Le contrat social)

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il ne peut être monarque que par les suffrages qui sont ses volontés. La volonté du souverain est le souverain lui—meme. Les lois qui établissent le droit de suffrage sont donc fondamentales dans ce gouvernement. En effet, il est aussi important d’y régler comment, par qui, it qui, sur quoi, les suffrages doivent étre donnés, qu’il l’est dans une monarchie de savoir quel est le monarque et dc quelle manérc il doit gouverner. Libanius dit qu’a Athénes un étranger qui se melait dans l’Assemblée du peuple était puni de mort. C’est qu’un tel homme usurpait lc droit dc souveraineté., Le peuple qui a la souveraine puissance doit faire pour lui-meme tout ce qu’il peut bien faire, et cc qu’il ne peut pas bien faire, il faut qu’il le fasse par ses ministrcs. Les ministrcs ne sont point it lui s’il ne les nomme; c’est donc une maxime fondamentale de ce gouvernement, que le peuple nomme ses ministres, c'est-a-dire ses magistrats.

Il a besoin, comme les monarques et meme plus qu’eux, d’être conduit par un Conseil ou Sénat. Mais pour qu’il y ait confiance il faut qu’il en élise les membres, soit qu’il les choisisse lui-meme comme it Athénes, ou par quelque magistrat qu’il a établi pour les élire, comme cela se pratiquait a. Rome dans certaines occasions.

Le peuple est admirable pour choisir ceux a qui il doit confier quelque partie de son autorité...ll n’a a se déterminer que par des choses qu’il ne peut ignorer et des faits qui tombent sous les sens...

Si l’on pouvait douter de la capacité naturelle qu’a le peuple pour discerner le mérite, il n’y aurait qu’a jeter les yeux sur cette suite continuelle 1:4 DU CONTRAT SOCIAL. D’ailleurs, que de choses difiiciles A reunir ne suppose pas CC gouvernement! Pl'CmléI‘€II1€I1t, UD Etat tres petit (I), ou le peuple soit facile A rassembler, et ou chaque citoyen puisse 3lSéII1€1'lt COI'lDaItI`€ IOUS ICS 3.UtI'€S; S€C0¤d€m€I1t, une grande simplicité de moeurs (2) qui prévienne la multi- de choix étonnants que firent les Atheniens et les Romains, cc qu'on n’attri- buera pas sans doute au hasard. (1) R. Projet dc constitution pour la Corse. — Un gouvernement pure- ment democratique convient A une petite ville plutot qu’A une nation. On I ne saurait assembler tout le peuple d’un pays comme celui d’une cite, et quand l'autorite supreme est confiee A des deputes, le gouvernement change et devient aristocratique". Anisrorz, De la Politique, liv. VIII, chap. 11. — L’accroissement dispro- portionne de quelques classes de la cite cause aussi des bouleversements politiques...par exemple la classe des pauvres dans les democraties et les republiques. La position topographique suffit quelquefois A elle seule pour provoquer une revolution; par exemple quand la distribution meme du sol empeche que la ville n’ait une veritable unite...Motrrzsquxzu, Esprit des Lois, liv. IV, chap. vn. —-Ces sortes d’institution (de Sparte) ne peuvent avoir lieu que dans un petit Etat ou l'on peut donner une education generale et élever tout un peuple comme une famille. Les lois de Minos, de Lycurgue, de Platon, supposent une attention sin- guliere de tous les citoyens les uns sur les autres. On ne peut se promettre cela dans la confusion, dans les negligences, dans l’étendue des affaires d’un grand peuple. Id.,Esprit des Lois, liv. VIII, chap. xvi. — Il est de la nature d’une repu- blique qu’elle n’ait qu’un petit territoire, sans cela elle ne peut guere sub- sister. (2) R. Projet de constitution pour Ia Corse.— Les paysans sont attaches A leur sol beaucoup plus que les citadins A leur cite. L‘egalite, la simplicite de la vie rustique a, pour ceux qui n’en connaissent pas d‘autre, un attrait qui ne leur fait pas désirerde changer. De IA le contentement de son etat qui rend l’homme paisible, de IA l'amour de la patrie qui l’attache A sa constitution. Anrsrorz, Politique, liv. VII, chap. 11. — La classe la plus propre au sys- teme démocratique est celle des laboureurs: aussi la democratic s’etablit sans peine partout ou la maiorite vit de l’agriculture et de Péleve des trou- peaux. Comme elle n’est pas fort riche, elle travaille sans cessc et ne peut s'assembler que rarement, et, comme elle ne possede pas le necessaire, elle s'applique aux travaux qui la nourrissent et n’envie pas d‘autres biens que ceux-IA. D’oii vient la perfection de la democratic? des mceurs memes du peuple qu’elle regit. Apres le peuple agriculteur, ie peuple le plus propre A la democratic, c’est le peuple pasteur et vivant de ses troupeaux. Ce genre d’existence se rap- procbe beaucoup de l’existence agricole et les peuples pasteurs sont merveil- leusement prepares aux travaux de la guerre, d’un temperament robuste et � LIVRE III. — CHAP. IV. tt5 i tude d’aii`aires et les discussions épineuses; ensuite, beaucoup d’égalité dans les rangs et dans les fortunes (1), sans quoi l’égalité ne saurait subsister longtemps dans les droits et capables de soutenir la fatigue du bivouac; quant a cette forme derniere de la démagogie, ou l’universalité des citoyens prend part au gouvernement, tout Etat n’est pas iait pour la supporter et l’existence en est fort précaire, A moins que les mozurs et les lois ne s’accordent a la maintenir. Macmltvsr., Discours sur Tite-Live, liv. I, chap. 11.- Aussi suis-ie bien convaincu que quiconque voudrait fonder une république réussirait infi- niment mieux avec des montagnards encore peu civilisés qu’avec les habi- tants des villes corrompues. Un sculpteur tire plus facilement une statue d’un bloc informe que de l’ébauche vicieuse d’un mauvais artiste...(1) R. Lettredd’Alembert.— Dans une monarchic ou tous les ordres sont intermédiaires entre le prince et le peuple, il peut etre assez indifferent que certains hommcs passent de l’un a l‘autre; car, comme d’autres les rempla- cent, ce changement n°interrompt point la progression. Mais dans une dé- mocratie 0`1 les sujets net le souverain ne sont que les memes hommcs considérés sous ditlérents rapports, sitot que le plus petit nombre l’emporte en richesses sur le plus grand, il faut que l°Etat périsse ou change de forme. Soit que le riche devienne plus riche ou le pauvre plus indigent, la difference des fortunes n’en augmente pas moins d`une maniere que de l‘autre; et cette difference portée au dela de la mesure est ce qui détruit l’équilibre dont j’ai parlé. Jamais dans une monarchic l’opulence d’un particulier ne peut le mettre au-dessus du prince; mais dans une république, elle peut le mettre aisé- ment au-dessus des lois: alors le gouvernement n’a plus de force, et le riche est toujours le vrai souverain. R. Nouvelle Hélolse, partie V, lettre 2. — Les peuples bons et simples n’ont pas besoin de taut de talents; ils se maintiennent mieux par leur seule simplicité que les autres par toute leur industrie. R. Pnojet de constitution pour Ia Corse. — La démocratie ne connait d’autre noblesse, aprés la vertu, que la liberté, et l’arist0cratie ne connait de meme d’autre noblesse que l’autorité. Tout ce qui est étranger a la con- stitution doit etre soigneusement banni du corps politique. La noblesse suppose la servitude, et chaque serf que la loi souffre est un citoyen qu’elle 6te a 1‘Etat. Il faut qu’un laboureur ne soit par sa naissance inférieur é personne, qu’il ne voie au-dessus de lui que les lois et le magistrat et qu’il puisse devenir magistrat lui·méme, s’il en est digne par ses lumiéres et sa probité. Id.- Chez toute nation riche le gouvernement est faible, et i‘appelle éga- lement de ce nom celui qui n’agit qu’avec faiblesse, et, ce qui revient au meme, celui qui a besoin de moyens violents pour se maintenir...On me demandera si c‘est en labourant son champ qu‘on acquiert les talents nécessaires pour gouverner. Je répondrai que oui; dans un gouver- nement simple et droit tel que le n6tre...le bon sens suffit pour mener un Etat bien constitué, et le bon sens se trouve autant dans le coeur que dans la tete; les hommes que leurs passions n’aveuglent pas font toujours bien,. Puron, Des Lois, liv. V. — L’Etat, le gouvernement et les lois qu’il faut � x16 DU CONTRAT SOCIAL. l’autorité; enfin peu ou point de luxe (1), car ou le luxe est 1’efi`et des richesses, ou il les rend nécessaires; il corrompt A la fois le riche et le pauvre, l’un par la possession, l’autre par » la convoitise; il vend la patrie A la mollesse, A la vanité; il 6te S. PEIHI IOUS SCS CiI0y€I'lS pOl1l‘ les 3SSCl`ViI` l€S DDS 8LlX autres, et tous A l’opinion (2). VoilA pourquoi un auteur célebre a donné la vertu pour principe A la république car toutes ces conditions ne sau- I`3l€I1I SLlbSiSI€I` S3.I'lS la V€1`ILl; IIl3iS, fEl.llZ€ d’3V0lI` fait les diSIll'1CIiOI`lS lI1éC€SS3lI`€S, CC b€3Ll géflié 3 Il’13l`1C1Llé SOLlV€I`1l. de justesse, quelquefois de clarté, et n’a pas vu que l’autorité ` souveraine étant partout la méme, le méme principe doit avoir lieu dans tout Etat bien constitué, plus ou moins, il est vrai, selon la forme du gouvernement (3). mcttrc au premier rang, sont ceux oi: l’on pratique le plus A la lettre, dans toutes les parties de l’Etat, l’ancien proverbe qui dit que tout est véritable— ment commun entre amis...'_ En un mot, partout oi: les loisviseront de tout leur pouvoir A rendre l'Etat partaitement uni,on peut assurer que c'est lA le comble de la vertu politiq nie". Amsro·rs,Politique, liv. II,chap. 1.-A nos yeux, le bien supreme de l’Etat c'est l’union de ses membres, parce qu’elle prévient toute discussion civile...L’homme a deux grands mobiles de sollicitude et d'amour, c'est la propriété et les affections; or, il·n‘y a place ni pour l’un ni pour l’autre de ces sentiments dans la République de Platon. (t) Mourssquxxu, Esprit des Lois, liv. V, chap. rr. — L’amour de la pa- trie conduit A la bonté des moeurs et la bonté des moeurs méne A l’amour de la patrie. Id., chap. iu. — L’amour de la république dans une démocratie est celui de la démocratie; l’amour de la democratic est celui de l’égalité. L’amour de la démocratie est encore l’amour de la frugalité. Id., chap. nv. — Pour que l’on aime l’égalité et la frugalité dans une. république, il faut que les lois les y aient établies. l (2) Amsrorz, Politique, liv. Ill, chap. vm. —Si dans l’Etat un individu, ou mémes plusieurs individus, trop peu nombreux toutefois pour former entre sux une cité entiere, ont une telle supériorité de mérite, que le mérite dc tous les autres citoyens ne puisse entrer en balance et que l’in!1uence politique de cet homme unique ou de ces individus soit incomparablement plus forte, de tels hommes ne peuvent étre compris dans la cité. La loi n’est point faite pour ces hommes supérieurs, ils sont eux- mémes la loi. Les principes de l’ostracisme appliqués aux supériorités bien reconnues ne sont pas dénués de toutc équité politique...

(3) Moxrzsqutsu, Esprit des Lois, liv. III, chap. 111. — Il ne faut pas � i LIVRE III. — CHAP. IV. uy V Ajoutons qu’il n’y a pas de gouvernement si sujet aux guerres civiles et aux agitations intestines, que le democra- } tique ou populaire ( 1), parce qu’il n’y en a aucun qui tende si fortement cet si continuellement a changer de forme, ni qui demande plus de vigilance et de courage pour étre main- i beaucoup de probité pour qu’un gouvernement monarchique ou un gouver- V nement despotique se maintiennent ou se soutiennent. La force des lois dans · I l’un, le bras du prince toujours levé dans l’autre, réglent ou contiennent » tout. Mais dans un Iitat populaire, il faut un ressort de plus qui est la vertu. (x) Antsrors, Politique, liv. VIII, chap. xv. — Dans la démocratie les revolutions naissent bientot de la turbulence des démagogues. ' Dans les temps reculés, quand le meme personnage était démagogue et général, le gouvernement se changeait promptement en tyrannie et presque 1 tous les anciens tyrans ont commencé par etre démagogues. Si ces usurpa- tions étaient alors beaucoup plus fréquentes que de nos jours, la raison en A est simple: A cette époque il fallait sortir des rangs de l'armée pour étre I démagogue; car l’on ne savait point encore faire un habile usage de la parole. ' Auiourd’hui, grace au progres de la rhétorique, il sufiitde savoir bien parler E pour arriver a etre chef du peuple; mais les orateurs n’usurpent point a i cause de leur ignorance militaire ou du moins la chose est fort rare. Pwnaovx, De la Monarchie, de Ia Démocratie et de l'Oligarchie. — Dans les gouvernements autres que la monarchic, l’autorité qui commande est elle·meme commandée, l’homme d‘Etat est porté en meme temps qu'il porte. Le pouvoir dont il est investi n’est pas assez fort contre ceux dont il le tient. Faénéiuc ll, Anti-Machiavel, chap. rx, De Ia principauté civile. — Plu- sieurs républiques sont rctombées, par la suite des temps, dans le despo- tisme, il parait meme que ce soit un malheur inévitable qui les atteint toutes. Car, comment une république résistera-t-elle éternellement a toutes les causes qui minent la liberté? Comment pourrait-elle contenir toujours l’ambition des grands qu’elle nourrit dans son sein? Comment pourrait- elle a la longue veiller sur les séductions et les sourdes pratiques de ses voi- sins et sur la corruption de ses membres, tant que l’intéret sera tout- puissant chez lcs hommes? Comment peut-elle espércr de sortir toujours heureusement des guerres qu’eIle aura a soutenir? Comment pourra-t-elle prévenir ces conjectures facheuses pour sa liberté, ces moments critiques et décisifs, et ces hasards qui favorisent les corrompus et les audacieux? Si les troupes sont commandées par des chefs laches et timides, elles devicn- dront la proie de ses ennemis, et si elles ont a leur tete des hommes vaillants et hardis, ils seront dangereux dans la paix, apres avoir servi dans la guerre. Les républiques se sont presque toujours élcvées, de l’abime de la tyrannie au comble de la liberté, et elles sont presque toutes retombées de cette liberté dans l’esclavage. Ces memes Athéniens, qui du temps de Dé- mosthene outrageaient Philippe de Macédoine, rampaient devant Alexandre. Ces memes Romains qui abhorraient la royauté, apres l‘expulsion des rois, souffrircnt patiemment apres la révolution de quelques siecles toutes les cruautés de leurs empereurs; et ces memes Anglais qui mirent a mort l � u8 DU CONTRAT SOCIAL. tenu dans la sienne (1). C’est surtout dans cette constitution que le citoyen doit s’armer de force et de constance, et dire chaque jour de sa vie au fond de son coeur ce que disait un vertueux Palatin (a) dans la diéte de Pologne: Malo pe- riculosam libertatem quam quietum servitium. S’il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démo- CI‘3tlqu€1‘I1€I1t. UI1 g0.lV€I‘¤€1T1€I1t si parfait ne COI1Vl€I1t pas a des hommes Charles I•¤ parce qu’il empiétait sur leurs droits, pliérent la raideur de leur courage sous la puissance altiére de leur Protecteur. Ce ne sont point ces républiques qui se sont donné des maitres par leurs choix, mais des hommes entreprenants qui, aidés de quelques conjectures favorables, les ont soumises contre leur volonté...(a) Le palatin de Posnanie, pére du roi de Pologne, duc de Lorraine. (Note du Contrat social, édition de 1762.) (1) R. 8• Lettre de la Montague.- Dans les Etats ou le gouvernement et les lois ont déia leur assiette, on doit, autant qu’il se peut, éviter d’y tou- cher, et surtout dans les petites républiques, ou le moindre ébranlement désunit tout. R. Préface de Narcisse. — Le moindre changement dans les coutumes, fflt-il méme avantageux a certains égards, tourne touiours au prejudice des ‘ moeurs. Car les coutumes sont la morale du peuple, et des qu’il cesse de les respecter, il n’a plus de regle que ses passions, ni de frein que les lois qui peuvent quelquefois contenir les méchants, mais jamais les rendre bons. D’ailleurs, quand la philosophic a une fois appris au peuple A mépriser les coutumes, il trouve bient6t le secret d’éluder les lois. Je dis donc qu’il en est des mmurs d’un peuple comme de l’honneur d’un homme, c’est un trésor qu’il faut conserver, mais qu’on ne recouvre plus quand on l’a perdu. Anxsrorz, Politique, liv. VIII, chap. vu. - Dans tous les Etats bien con- stitués,le premier soin qu’il faut prendre est de ne point déroger, en quoi que ce soit, a la loi et de se garder avec la plus scrupuleuse attention d’y ap- porter méme les plus faibles atteintes. L’inégalité mine sourdement l’Etat, de meme que des petites dépenses souvent répétées finissent par ruiner les fortunes. Morrrasqutzu, Grandeur et decadence des Romains. — Ce qui fait que les Etats libres durent moins que les autres, c’est que les malheurs et les succés qui leur arrivent leur font presque touiours perdre la liberté, au lieu que les succés et les malheurs d’un Etat ou le peuple est soumis confirment également sa servitude. Une république sage ne doit rien hasarder qui l'expose a la bonne ou a la mauvaise fortune; le seul bien auqucl elle doit aspirer, c’est a la perpétuité de son état.

(2) Pnxron, Le Politique ou de la Royauté. -· Quant au gouvernement g de la multitude, tout y est faible, il n’est capable d'aucun grand bien, d’aucun grand mal, comparativement aux autres, parce que le pouvoir y est divisé en mille parcelles entre mille individus. C’est pourquoi il est le »: pire de ces gouvernements quand ils obéissent aux lois et le meilleur quand � u LIVRE III. — CHAP. V. ug CHAPITRE V DE IJARISTOCRATIE _ Nous avons ici deux personnes morales tres distinctes; savoir, Ie gouvernement et Ie souverain; et par consequent deux volontés générales, l’une par rapport A tous les ci- toyens, l’autre seulement pour les membres de l’adminis- tration. Ainsi, bien que le gouvernement puisse régler sa police intérieure comme il lui plait, il ne peut jamais parler au peuple qu’au nom du souverain, c’est-A-dire au nom du peuple meme; ce qu’il ne faut jamais oublier. Les premieres sociétés se gouvernerent aristocratique- ment. Les chefs des families délibéraient entre eux des af- faires publiques. Les jeunes gens cédaient sans peine A l’autorité de l’expérience. De lA les noms de prétres, d’¢m- ciens, de sénat, de gérontes (1). Les sauvages de l’Amérique septentrionale se gouvernent encore ainsi de nos jours, et sont tres bien gouvernés. Mais, A mesure que l’inégalité d’institution l’emporta sur l’inégalité naturelle, la richesse ou la puissance (a) fut ils les violent; sous le regne de la licence, c’est dans la démocratie qu’il vaut le mieux vivre; on ne saurait trop la craindre, au contraire, sous le regne des lois...Mosrzsquxsu, Esprit des Lois, liv. Vlll, chap. ur. — Autant que le ciel est éloigné de la terre, autant le véritable esprit d’égalité l'est-il de l’esprit d’égalité extreme. Le premier ne consiste point A faire en sorte que tout le monde commande ou que personne ne soit commandé, mais A obéir et A commander ses égaux. Il ne cherche pas A n‘avoir point de maitre, mais A n’avoi¤· que des égaux pour maitres. (a) Il est clair que le mot optimates, chez les anciens, ne veut pas dire les meilleurs, mais les plus puissants. (Note du Contrat social, édition de 1762.) (1) Pwnnqurz, Si le vieillard doit prendre part au gouvernement. — La commission aristocratique qu’on adioignait aux rois de Lacédémone fut par l’oracle de Delphes appelée Conseil des Anciens, et Lycurgue la désigna nettement sous le nom de Conseil des vieillards, Le sénat romain, de nos iours encore, rappelle par son nom meme l’idée de vieillards, senes...Je pense que les mots gueras (prix, honneur), et guerairein (honorer), ont pris 1 � 120 DU. CONTRAT SOCIAL. préférée a Page, et l’aristocratie devint élective. Eniin la puissance II`21l'lSI1’1lS€ 3VCC les bl€I1S dl.1 péI'C 3UX €Df3HI8, rendant les families patriciennes, rendit le gouvernement ( héréditaire, et l’on vit des sénateurs de vingt ans. Il y a donc trois sortes d’aristocratie: naturelle, élec- tive, héréditaire. La premiere ne convient qu’a des peuples simples; la troisiéme est la pire de tous les gouvernements. La deuxiéme est le meilleur; c’est l’aristocratie propre- ment dite (1). Outre l’avantage de ladistinction des deux pouvoirs., elle a celui du choix de ses membres; car, dans le gouver- nement populaire, tous les citoyens naissent magistrats; mais celui—ci les borne it un petit nombre, et ils ne le devien- -nent que par élection (a): moyen par lequel la probité, les du mot gueron (vieillard), la signification honorable qu'ils conservent de nos iours. (a) ll importe beaucoup de régler par des lois la forme de l'élection des magistrats; car, en l’abandonnant a la volonté du Prince, on ne peut éviter de tomber dans l'aristocratie héréditaire, comme il est arrivé aux répu- bliques de Venise et de Berne. Aussi la premiere est—elle, depuis longtemps, un Etat dissous; mais la seconde se maintient par Pextréme sagesse de son sénat: c’est une exception bien honorable et bien dangereuse. (Note du Contrat social, édition de 1762.) (1) Anrsrorz, Politique, liv. VI, chap. vu. - La voie du sort pour la désignation des magistrats est une institution aristocratique. Le principe de l’élection, au contraire, est oligarchique...Spinoza, T ractatus politicus, chap. vm. Ds Anrsrocnnn. -— Aristocra- tiam imperium illud esse diximus quod non unus sed quidam ex multitu- dineselecti tenent quos in postcrum patricios appellavimus. Dico expresse quod quidam selecti tenent, nam bcc prxcipua est differentia inter hoc et democraticum imperium quos scil_icet in imperio aristocratico gubernandi jus a sola electione pendeat, in democratico autem maxime a iure quodam innato vel fortuna adepto (ut suc loco dicemus) atque adeo tametsi imperii alicujus integra multitudo in numero patriciorum recipiatur, modo illud jus hereditarium non sit, nec lege aliqua communi ad alios descendat, im- perium tamen aristocraticum omnino erit,quandoquidem nulli nisi expresse electi in numerum patriciorum recipiuntur. Mosrzsquxau, Esprit des Lois, liv. II, chap. ur. — Dans l’aristocratie la souveraine puissance est entre les mains d‘un certain nombre de person- nes. Ce sont elles qui font les lois et qui les font exécuter, et le reste du pcuple n’est tout au plus a leur égard que, comme dans une monarchic, les sujets sont a l’égard du monarque.

— On n’y doit point donner le suffrage par sort. On n’en aurait que les in- � I LIVRE III. —- CHAP. V. tax lumieres, l’expérience, et toutes les autres raisons de pré- férence et d’estime publique, sont autant de nouveaux ga- I`3I'lIS ql1°0I1 SCI'& S3gCIl’1Cl'1I gOl1VCI`I1é. “ De plus, les assemblées se font plus commodément; les aifaires se discutent mieux, s’expédient avec plus d’ordre et de diligence; le crédit de l’Etat est mieux soutenu chez l’étranger par de vénérables sénateurs que par une multi- tude inconnue ou méprisée. En un mot, c’est l’ordre le meilleur et le plus naturel que les plus sages gouvernent la multitude, quand on est I. I SOI` C]lJ’llS la gO�VCI`l'1€l'OI'lI POIJF SOD PFOEI, et HOI1 pOl1lC`lC leur (1); il ne faut point multiplier en vain les ressorts, ni faire avec vingt mill_e hommes ce que cent hommes choisis ( l PCIJVCDI f3lI`C CDCOFC IHICLIX. Mais fallt I'CI`I13I`ClL1€I` que 1 l’intérét de corps commence a moins diriger ici la force I publique sur la régle de la volonté générale (2), et qu’une autre pente inévitable enleve aux lois une partie de la puis- SRHCC €XéCLl[lV€. convénients. En eifet, dans un gouvernement qui a déja établi les distinctions les plus afiligeantes, quand on serait choisi par le sort, on n’en serait pas moins odieux; c’est le noble qu’on cnvie et non pas le magistrat. Les sénateurs ne doivent point avoir le droit de remplacer ceux qui manquent dans le Senat, ricn ne serait plus capable de perpétuer les abus. A Rome, qui fut dans les premiers temps une espéce d’aristocratie, le Sénat ne les suppléait pas lui-me-ne; les sénateurs nouveaux étaient nommés par les censeurs. Plus une aristocratic approchera de la démocratie, plus elle sera parfaite et elle le deviendra moins a mesure qu’elle approchera de la monarchic. (1) Polysynodie (dernier paragraphe).y Les intérets des sociétés partie_lles ne sont pas moins séparés de ceux de 1’Etat, ni moi11s pernicicux a la répu- blique que ceux des particuliers, et ils ont méme cet inconvenient de plus qu’on se fait gloire de soutenir, a quelque prix que ce soit, lcs droits ou les prétemions du corps dont on est membrc, et que ce qu’il y a de malhon· néte a se préférer aux autres, s`évanouissant a la faveur d’une société nom- breuse dont on fait partie, a force d’etre bon sénateur, on devient enfin mauvais citoyen. C’est cc qui rend l`aristocratie la pire des souvcrainctés. Je parierais que mille gens trouveront encore ici une contradiction avec le Contrat social. Ccla prouve qu`il y a encore plus de lecteurs qui devraient apprendre a lire que d’autrcs qui devraient apprendre a étre conséquents. (2) Monrzsoutzu, Esprit des Lois, liv. VIII, chap. vt. — L’aristocratie se corrompt lorsque le pouvoir des nobles devient arbitraire...l 1 � I22 DU CONTRAT SOCIAL. A l’égard des convenances particulieres, il ne faut ni un Etat si petit, ni un peuple si simple et si droit, que l’exécution des lois suive immédiatement de la volonté publique, comme dans une bonne démocratie. Il 11e faut pas non plus une si grande nation, que les chefs épars pour la gOl1VCI`IICI` p�lSSCI'l[ II`8IICh€l` (lll SOl1VCI`8lIl Ch3ClJI'l d&I1S SOII dép8l`ICII'1€I1I, Ct COI1’1I1'1Cl'1C€I'p&I` SC I'CIldI'C lIIdép€Ild3IlIS pour devenir enfin les maitres. Mais si l’aristocratie exige quelques vertus de moins que le gouvernement populaire, elle en exige aussi d’autres qui lui sont propres, comme la modération dans les riches (1), (1) Aatsrors, Politique, liv. VI, chap. 1x. - Quelle est la meilleure con- stitution". en se bornant pour les individus A cette vie que la plupart peuvent mener, et pour les Etats it ce genre de constitution qu’ils peuvent presque tous recevoir...Le bonheur consiste dans 1’exe1·cice facile et permanent de la vertu, et la vertu n’est qu’un milieu entre deux extremes...C’est évidemment, d°apres les memes principes, qu’on pourra juger de l’excellence ou des vices de l’Etat ou de la constitution, car la constitution est la vie meme de l’Etat. Or, tout Etat renferme trois classes distinctes: les citoyens riches, les citoyens pauvres et les citoyens aisés dont la position tient le milieu entre ces deux extremes. Pour donc qu’on convient que la modération et le milieu en toutes choses sont ce qu’il y a de mieux, il s’ensuit évidemment qu’en fait de fortune la moyenne propriété sera aussi la plus convenable de toutes...La pauvreté empeche de savoir commander et elle n’apprend qu’a obéir en esclave; 1’extreme opulence empéche 1’homme de se soumettre a une au- torité quelconque et ne lui enseigne qu’a commander avec tout le despo- tisme d’un maitre. On ne voit alors dans l’Etat que maitres et esclaves et pas un seul homme libre. Ici, jalousie envieuse,1a, vanité méprisante, si loin l’une et l’autre de cette bienveillance réciproque et de cette fraternité so- ciale qui est la suite de la bienveillance...Ce qu’il faut surtout a la cité, ce sont des étres égaux et semblables, qualités qui se trouvent avant tout dans les situations moyennes, et l’Etat est nécessairement mieux gouverné quand il se compose de ces éléments qui en forment, selon nous, la base naturelle...Les Etats bien administrés sont ceux ou la classe moyenne est plus nom- breuse et plus puissante que les deux autres réunies ou du moins que chacune d’elles séparément. En sc rangeant de l’un ou l’autre cote elle reta- blit l’équilibre et empeche qu’une prépondérance excessive ne se forme. C’est donc un grand bonheur que les citoyens aient une fortune modeste, mais suffisante 21 leurs besoins. Partout ou la fortune extreme est a coté de l’ex- treme indigence, ces deux exces amenent ou la démagogie absolue, ou l’oli- garchie pure, ou la tyrannie...

� et le contentement dans les pauvres (1); car il semble_ qu’une égalité rigoureuse y serait déplacée (2); elle ne fut pas méme observée a Sparte.

Au reste, si cette f0I‘mC COmpOI‘t€ UBC C€I`t3lI1€ lllégallté La moyenne propriété est la seule qui ne s’insurge jamais...Les bons législateurs sont sortis de la classe moyenne (Solon, Ly- curgue, Charondas). MONTBSQUIEU, Esprit des Lois, liv. III, chap.1v. —La modération estl’ame de ces gouvernemcnts (aristocratiques).

R. Lettre à d’Alembert. — Il ne sufiit pas que le peuple ait du pain et vive dans sa condition; il faut qu’il y vive agréablement, afin qu’il en remplisse mieux les devoirs, qu’il se tourmente moins pour en sortir, et que l’ordre public soit mieux établi. Les bonnes moeurs tiennent plus qu’on ne pense ia ce que chacun sc plaise dans son état. Le manége et l’esprit d’intrigue viennent d’inquiétude et de mécontentement; tout va mal quand l’on aspire in l’emploi d`un autre. Il faut aimer son métier pour le bien faire. L’assiette de l’Etat n`est bonne et solide que quand tous se sentant a leur place, les forces particuliéres se réunissent et concourent au bien public au lieu de s’user l`une contre l'autre comme elles font dans un état mal constitué.

(1) Aristote, Politique, liv. Vlll, chap. v. — Dans les oligarchies, les causes les plus apparentes de bouleversement sont au nombre de deux: l’une, c’est l’oppression des classes inférieures qui acceptent alors le premier défenseur, quel qu’il soit, qui se présente a leur aide; l’autre, plus fréquente, c’est lorsque le chef du mouvement sort des rangs memes de 1’oligarchie.

Mais l’oligarchie est perdue lorsqu’une autre oligarchie surgit dans son sein. C’est ce qui a lieu quand le gouvernement entier n’étant composé que d’une faible minorité, les membres de cette minorité n`ont pas cependant tous part` aux magistratures souveraines.

Montesquieu, Grandeur et Décadence des Remains, chap. v111. — Ceux qui obéissent a un roi sont moins tourmentés d’envie et de jalousie que ceux qui vivent dans une aristocratie héréditaire. Le prince est si loin de ses sujets qu’il n`en est presque pas vu; et il est si fort au-dessus d’eux qu’ils ne peuvent imaginer aucun rapport qui puisse les choquer; mais les nobles qui gouvernent sont sous les yeux de tous et ne sont pas si élevés que des comparaisons odieuses ne se fassent sans cesse. Aussi a-t-on vu de tout temps, et le voit—on encore, le peuple détester les sénateurs. Les républiques ou la naissance ne donne aucune part au gouvernement sont a cet égard les plus heureuses; car le peuple peut moins envier une autorité qu’il donne in qui il veut et qu’il reprend a sa fantaisie...