fallait discuter et qui ne semblent pas faciles it résoudre; car s`i1 est vrai que la pente naturelle est toujours vers la corruption et par consequent vers le despotisme, il est diflicile de voir par quelles ressources de politique lc prince, meme quand il le voudrait, pourrait donner A cette pente une direc- tion contraire qui ne peut etre changée par ses successeurs ni par leurs rninistres. · I (2) R. Réponse au roi de Pologne. — Quand le mal est incurable, le mé- decin applique des palliatifs et proportionne les remedes moins aux besoins qu’au temperament du malade. C’est au sage législateur d’imiter sa pru- dence et, ne pouvant plus approprier aux peuples malades la plus excellente police, de leur donner au moins, comme Solon, la meilleure qu’ils puissent comporter. (3) Purrox, Des Lois, liv. V. — Il ne faut pas oublier que tous les lieux ne sont pas également propres it rendre les hommes meilleurs ou pires et qu’il ne faut pas que les lois soient contraires au climat. xo K L � 146 DU CONTRAT SOCIAL.
principe établi par Montesquieu, plus on en sent la vérité; plus on le conteste, plus on donne occasion de l’établir par de nouvelles preuves.
Dans tous les gouvernements du monde, la personne publique consomme et ne produit rien. D’où lui vient donc la substance consommée? Du travail de ses membres. C’est le superflu des particuliers qui produit le nécessaire du public. D’où il suit que l’Etat civil ne peut subsister qu’autant que le travail des hommes rend au delà de leurs besoins (1).
Or, cet excédent n’est pas le même dans tous les pays du monde. Dans plusieurs il est considérable, dans d'autres médiocre, dans d’autres nul, dans d’autres négatif. Ce rapport dépend de la fertilité du climat, de la sorte de travail que la terre exige, de la nature de ses productions, de la force de ses habitants, de la plus ou moins grande consommation qui leur est nécessaire, et de plusieurs autres rapports semblables desquels il est composé.
D’autre part, tous les gouvernements ne sont pas de même nature; il y en a de plus ou moins dévorants; et les différences sont fondées sur cet autre principe, que, plus les contributions publiques s’éloignent de leur source, et plus elles sont onéreuses. Ce n’est pas sur la quantité des impositions qu’il faut mesurer cette charge, mais sur le chemin qu’elles ont à faire pour retourner dans les mains dont elles sont sorties. Quand cette circulation est prompte et bien établie, qu’on paye peu ou beaucoup, il n’importe, le peuple est toujours riche, et les finances vont toujours bien. Au contraire, quelque peu que le peuple donne, quand ce peu ne lui revient point, en donnant toujours, bientôt il (1) Aristote, Politique, liv. IV, chap. v. — Le territoire le plus favorable sans, contredit est celui dont les qualités assurent le plus d'indépendance à l'état et c’est précisément le territoire qui fournira tous les genres de production. Tout posséder, n’avoir besoin de personne, voilà la véritable indépendance. L’étendue et la fertilité du territoire doivent être telles que tous les citoyens puissent y vivre dans le loisir d’hommes libres et sobres. s’épuise: l’Etat n’est jamais riche et le peuple est toujours gueux. n Il suit de la que plus la distance du peuple au gouver- nement augmente, et plus les tributs deviennent onéreuxz ainsi, dans la démocratie, le peuple est le moins chargé; dans l’aristocratie, il l’est davantage; dans la monarchie, il porte le plus grand poids. La monarchie ne convient donc qu’aux nations opulentes; l'aristocratie, aux États médiocres en richesse ainsi qu’en grandeur; la démocratie, aux Etats petits et pauvres.
En effet, plus on y réfléchit, plus on trouve en ceci de différence entre les Etats libres et les monarchiques; dans les premiers, tout s’emploie a l’utilité commune; dans les autres, les forces publiques et particulières sont réciproques, et l’une s’augmente par l’affaiblissement de l’autre. Enfin, au lieu de gouverner les sujets pour les rendre heureux, le despotisme les rend misérables pour les gouverner.
Voila donc, dans chaque climat, des causes naturelles sur lesquelles on peut assigner la forme de gouvernement a laquelle la force du climat l’entraine, et dire même quelle espèce d’habitants il doit avoir (1).
Les lieux ingrats et stériles, ou le produit ne vaut pas le travail, doivent rester incultes et déserts, ou seulement peuplés de sauvages; les lieux ou le travail des hommes ne rend exactement que le nécessaire doivent étre habités par des peuples barbares; toute politie y serait impossible; les lieux ou l’excés du produit sur le travail est médiocre con- viennent aux peuples libres (2); ceux ou le terroir abondant n (x) Montesquieu, Esprit des Lois, liv. XVIII, chap. rr. — Les pays fertiles sont des plaines ou l`on ne peut rien disputer au plus fort; on se soumet donc a lui et quand on lui est soumis, l’esprit de liberté n`y saurait revenir, les biens de la campagne sont un gage de la fidélité. Mais dans les pays de montagnes on peut converser ce que I`01'1 8 et l'on a peu à COHSCY-· ver. La liberté, c’est-a-dire le gouvernement dont on jouit, est le seul bien qui mérite qu’on le défende.
(2) R. Projet de Constitution pour la Corse. —- Quoique la forme du gou- VCFHCIDCDY q.1¢ SC donne le PCIIPIC SOI! plus SOUVCTII I’ouvrage du h8S8!‘d et 148 DU CONTRAT SOCIAL. et fertile donne beaucoup de produit pour peu de travail VCl.ll€I'lI etre g0l.1V€I`I'léS Il’10l’l21l'Cl'llC1l.1€II1€I'llI, pOUI` COIlSl1l'D€l' par le luxe du prince l‘exces du superilu des sujets; car il Valli mieux q�€ cet exces soit &bSOl'bé P3? le g0l1V€l`D€ITl€¤lC que dissipé par les particuliers. Il y a des exceptions, je le sais; mais ces exceptions memes confirment la regle, en ce qu’elles produisent t6t ou tard des révolutions qui rame- nent les choses dans l’ordre de la nature. Distinguons toujours les lois générales des causes par- ticulieres qui peuvent en modifier l’effet. Quand tout le Midi serait couvert de républiques, et tout le Nord d’Etats despotiques, il n’en serait pas moins vrai que, par l’effet du climat, le despotisme convient aux pays chauds, la bar- barie aux pays froids. et la bonne politie aux régions inter- médiaires (1). Je vois encore qu’en accordant le principe, on ` pourra disputer sur l’application: on pourra dire qu’il y a des pays froids tres fertiles,et des méridionaux tres ingrats. Mais cette difficulté n’en est une que pour ceux qui n’exa- de la fortune que celui de son choix, il y a pourtant dans la nature et le sol de chaque pays des qualités qui lui rendent un gouvernement plus propre qu’un autre, et chaque for-me de gouvernement a une force particuliere qui porte les peuples vers telle ou telle occupation". On voit dans la Suisse une application tres frappante de ces principes. La Suisse est en general un pays pauvre et stérile. Son gouvernement est partout républicain. Mais dans les cantons plus fertiles que les autres, tels que ceux de Berne, de Soleure et de Fribourg, le gouvernement est aris- tocratique. Dans les plus pauvres, dans ceux ou la culture est plus ingrate et demande un plus grand travail, le gouvernement est démocratique. L’Etat n’a que ce qu’il faut pour subsister sous la plus simple administration. Il s’épuiserait et périrait sous une autre. (1) A1us·1·o1·z, Politiquc, liv. IV, chap. vt. - Les peuples qui habitent les climats froids, meme dans l’Europe, sont en général pleins de courage, mais ils sont certainement inférieurs en intelligence et en industrie; aussi conservent-ils leur liberté, mais ils sont politiques indisciplinables, et n’ont jamais pu conquérir leurs voisins. En Asie, au contraire, les peuples ont plus d‘intelligence, d’aptitude pour les arts, mais ils manquent de cozur et ils restent sous le ioug d‘un esclavage perpétuel. La race grecque qui, topographiquement, est intermédiaire, réunit toutes les qualités des deux 8.l(l'¢S...Dans le sein meme de la Grece, les divers peuples présentent entre eux des dissemblances analogues...
� minent pas la chose dans tous ses rapports. Il faut, comme. je l’ai déjà dit, compter ceux des travaux, des forces, de la consommation, etc.
Supposons que de deux terrains égaux l‘·un rapporte cinq et l’autre dix. Si les habitants du premier consomment quatre et ceux du dernier neuf, l’excès du premier produit sera un cinquième, et celui du second un dixième. Le rapport de ces deux excès étant donc inverse de celui des produits,le terrain qui ne produira que cinq donnera un superflu double de celui du terrain qui produira dix.
Mais il n’est pas question d’un produit double, et je ne crois pas que personne ose mettre en général la fertilité des pays froids en égalité même avec celle des pays chauds. Toutefois supposons cette égalité; laissons, si l’on veut, en balance l’Angleterre avec la Sicile, et la Pologne avec l’Egypte. Plus au midi, nous aurons l’Afrique et les Indes, plus au nord, nous n’aurons plus rien. Pour cette égalité de produit, quelle différence dans la culture! En Sicile, il ne faut que gratter la terre; en Angleterre, que de soins pour la labourer! Or, la ou il faut plus de bras pour donner le même produit, le superflu doit être nécessairement moindre.
Considérez, outre cela, que la même quantité d’hommes consomme beaucoup moins dans les pays chauds. Le climat demande qu’on y soit sobre pour se porter bien: les Européens qui veulent y vivre comme chez eux périssent tous de dyssenterie et d’indigestions. « Nous sommes, dit Chardin, des bêtes carnassières, des loups, en comparaison des Asiatiques. Quelques-uns attribuent la sobriété des Persans à ce que leur pays est moins cultivé, et moi, je crois au contraire que leur pays abonde moins en denrées, parce qu’il en faut moins aux habitants. Si leur frugalité, continue-t-il, était un effet de la disette du pays, il n’y aurait que les pauvres qui mangeraient peu, au lieu que c’est généralement tout le monde; et on mangerait plus ou moins en lse DU CONTRAT SOCIAL. chaque province, selon la fertilité du pays, au lieu que la méme sobriété se trouve par tout le royaume. lls se louent fort de leur maniére de vivre, disant qu’il ne faut que re- garder leur teint pour reconnaitre combien elle est plus excellente que celle des chrétiens. En effet, le teint des Per- sans est uni; ils ont la peau belle, fine et polie; au lieu que le teint des Arméniens, leurs sujets, qui vivent a l’euro- péenne, est rude, couperosé, et que leurs corps sont gros et pesants. » Plus on approche de la ligne,plus les peuples vivent de peu. Ils nc mangent presque pas de viande; le riz, le mais, le cuzcuz, le mil, la cassave, sont leurs aliments ordinaires.
Il y a aux Indes des millions d’hommes dont la nourriture ne coute pas un sou par jour. Nous voyons en Europe méme des différences sensibles pour l’appétit entre les peuples du Nord et ceux du Midi. Un Espagnol vivra huit jours du diner d’un Allemand. Dans les pays ou les hommes sont plus voraces, le luxe se tourne aussi vers les choses de consommation. En Angleterre il se montre sur une table chargée de viandes; en Italie on vous régale de sucre et de fleurs. Le luxe des vétements offre encore de semblables diffe- rences. Dans les climats ou les changements des saisons sont prompts et violents, on a des habits meilleurs et plus simples; dans ceux ou l’on ne s’habille que pour la parure, on y cherche plus d’éclat que d’utilité; les habits eux-memes y sont un luxe. A Naples, vous verrez tous les jours se promener au Pausilippe des hommes en veste dorée, et point de bas. C’est la méme chose pour les batiments: on donne tout a la magnificence quand on n’a rien a craindre ° des injures de l’air. A Paris, a Londres, on vcut étre logé chaudement et commodément; a Madrid, on a des salons superbes, mais point de fenétres qui ferment, et l’on couche dans des nids a rats. Les aliments sont beaucoup plus substantiels et succu- � LIVRE 111. - CHAP. VIII. nb; lents dans les pays chauds: c’est une troisiéme différence qui ne peut manquer d’influer sur la seconde. Pourquoi mange-t-on tant de légumes en Italie? Parce qu’ils y sont bons, nourrissants, d’excellent gout. En France, ou ils ne sont nourris que d’eau, ils ne nourrissent point, et sont presque comptés pour rien sur les tables. Ils n’occupent pourtant pas moins de terrain et cofitent du moins autant de peine a cultiver. C’est une experience faite que les blés de Barbarie, d’ailleurs inférieurs a ceux de France, rendent beaucoup plus en farine, et que ceux de France, a leurtour, rendent plus que les blés du Nord. D’ou l’on peut inférer qu’une gradation semblable s’observe généralement dans la méme direction de la ligne au pole. Or, n’est-ce pas un désavantage visible d’avoir dans un produit égal une moindre quantité d’aliments? A toutes ces diiférentes considerations j’en puis aioutei une qui en découle et qui les fortifie: c’est que les pays chauds ont moins besoin d’habitants que les pays froids, et pourraient en nourrir davantage; ce qui produit un double superflu toujours 5. l’avantage du despotisme. Plus le méme nombre d’habitants occupe une grande surface, plus les révoltes deviennent difiiciles, parce qu’on ne peut se con- certer ni promptement ni secretement, et qu’il est toujours facile au gouvernement d’éventer les proiets et de couper les communications;mais plus un peuple nombreux se rapproche, moins le gouvernement peut usurper sur le souverain: les chefs délibérent aussi surement dans leurs chambres que le prince dans son conseil, et la foule s’as- semble aussi tot dans les places que les troupcs dans leurs quartiers. L’avantage d’un gouvernement tyrannique est donc en ceci d’agir a grandes distances. A l’aide des points d’appui qu’il se donne, sa force augmente au loin comme celle des leviers (cz). Celle du peuple, au contraire, n’agit que (a) Ceci ne contredit pas_ce que j’ai dit ci-devant (liv. II, chap. xx) sur les inconvénients des grands Etats; car il s‘agissait la de Pautorité du gouver- � 15: DU CONTRAT SOCIAL. concentrée: elle s’évapore et se perd en s’étendant, comme l’efl`et de la poudre éparse a terre, et qui ne prend feu que _ grain a grain. Les pays les moins peuplés sont ainsi les plus propres a la tyrannie: les bétes féroces ne regnent que . dans les déscrts (1). CHAPITRE IX DES SIGNES D’UN BON GOUVERNEMENT Quand on demande absolument quel est le meilleur gouvernement, on fait une question insoluble comme indéterminée; ou, si l’on veut, elle a autant de bonnes solutions qu’il y a de combinaisons possibles dans les posi- tions absolues et relatives des peuples. Mais si l’on demandait a quel signe on peut connaitre qu’un peuple donné est bien ou mal gouverné, ce serait autre chose, et la question de fait pourrait se résoudre. ' Cependant on ne la résout point, pafce que chacuu Veut - la résoudre a sa maniére. Les sujets vantent la tranquillité publique, les citoyens la liberté des particuliers; l’un pré- nement sur ses membres, et il s’agit ici de sa force contre les sujets. Ses membres épars lui servent de point d’appui pour agir au loin sur le peuple, mais il n’a nul point d’appui pour agir directement sur ses membres mémes. Ainsi, dans l’un des cas, la longueur du levier en fait la faiblesse, et la force dans l’autre cas. (Note du Contrat social, édition de x762.) (x) R. Projet de Constitution pour la Corse.—On sépare trop deux choses inséparables, savoir: le corps qui gouverne et le corps qui est gouverné.
Ces deux corps p’en font qu’un par 1’institution primitive. lls nese sépa- rent que par l’abus de l’institution. Les plus sages, en pai-eil cas, observant des rapports de convenance, for- ment le gouvernement pour la nation. Il y a pourtsnt beaucoup mieux a faire, c’est de former la nation pour le gouvernement. Dans le premier cas, it mesure que le gouvernement décline, la nation restant la meme, la conve- nance s’évanouit. Mais dans le second tout change de pas égal, et la nation entrainant le gouvernement par sa force, le maintient quand elle se main- tient et le fait décliner quand elle décline. L’un convient a l’autre dans tous les temps. Le peuple, conservé dans l’heureux état qui rend une bonne constitution possible, peut partir du premier point et prendre des mesures pour ne pas dégénérer. L-Q; l � LIVRE III. — CHAP. IX. r53 fére la sureté des possessions, et l’autre celle des personnes; l’un veut que le meilleur gouvernement soit le plus sévere, l’autre soutient que c’est le plus doux; celui·ci veut qu’on punisse les crimes, et celui-la qu`on les prévienne; l’un trouve beau qu’on soit craint des voisins, l’autre aime mieux qu’on en soit ignoré; l’un est content quand l’argent circule, l’autre exige que le peuple ait du pain. Quand meme on conviendrait sur ces points et d’autres semblables, en serait·on plus avancé? Les qualités morales manquant de ( mesure précise, {fit-on d’acc0rd sur le signe, comment l’étre sur l’estimation? Pour moi, je m’étonne toujours qu’on méconnaisse un signe aussi simple, ou qu’on ait la mauvaise foi de n’en pas convenir. Quelle est la fin de l’association politique? C’est la conservation et la prospérité de ses membres. Et quel est le signe le plus sur qu’ils se conservent et prospérent? C’est leur nombre et leur population. N’allez donc pas c`hercher ailleurs ce signe si disputé. Toute chose d’ailleurs ‘ égale, le gouvernement s0us lequel, sans moyens étrangers, sans naturalisation, sans colonies, les citoyens peuplent et multiplient davantage, est infailliblement le meilleur (1). (1) R. Emile, liv. V. — Les rapports nécessaires des moeurs au gouver- nement ont été si bien exposés dans le livre de l’Esprit des Lois, qu’on ne peut mieux faire que de recourir a cet ouvrage pour étudier ces rapports.
Mais, en général, il y a deux régles faciles et simples pour juger de la bonté relative des gouvernements. L’une est la population. Dans tout pays qui se dépeuple, l’Etat tend it sa ruine; et le pays qui peuple le plus, fut-il le plus , pauvre, est infailliblement le mieux gouverné. Mais il faut pour cela que cette population soit un efiet naturel du gou- Vernemcnt et des mozurs; car si elle se faisait par des colonies ou par d’autres voies accidentelles et passagéres, alors elles prouveraient le mal par le reméde. Quand Auguste porta des lois contre le célibat, ces lois montraient déja le déclin de l’empire romain. Il faut que la bonté du gouverne- l ment porte les citoyens a se marier, et non pas que la loi les y contraigne: _ ‘ il ne faut pas examiner ce qui se fait par force, car la loi qui combat la constitution s’élude et devient vaine, mais ce qui se fait par Pintluence des moeurs et par 1a pente natui-elle du gouveruemem, car ces moyens out seuls un etfet constant. C’était la politique du bon abbé de Saint-Pierre de chercher toujours un petit remede a chaque mal particulier, au lieu de remomer a leur source commune, ct de voir qu’on ne les pouvait guérir � 154 DU CONTRAT SOCIAL. Celui sous lequel un peuple diminue et dépérit est le piI‘€. C&lCLl1&t€LlI`S, c’est fl‘lEli¤t€l’18.I1t VOtI`€ 3.if3.lI‘€; COmpt€Z, mesurez, comparez (a). que tous a la fois. ll ne s’agit pas de traiter séparément chaque ulcere qui vient sur le corps d’un malade, mais d'épurer la masse du sang qui les pro- duit tous. Bossusr, Politxque tirée de l’E.°criture Sainte, liv. X, art x•*. XI• et XIl• Proposition:. — On est ravi quand on voit sous les bons rois la multitude incroyable du peuple par la grandeur étonnante des armées...Concluons donc avec le plus sage de tous les rois: it La gloire du roi et sa dignité est la multitude du peuple; sa honte est de le voir amoindri et diminué par sa faute. » Prov. xiv, 28., ‘ Fnénénxc ll, Anti-Maclziavel, chap. v. — La force d’un Etat ne consistc point dans l`étendue d’un pays ou dans la possession d’une vaste solitude, · mais dans la richesse des habitants et dans leur nombre. L’intérét du prince est donc de peupler un pays, et non de le dévaster et de le détruirc. (a) On doit juger sur le méme principe des siécles qui méritent la préfé- rence pour la prospérité du genre humain. On a trop admiré ceux ou l’on a vu fleurir les lettres et les arts, sans pénétrer l'objet secret de leur culture, sans en considérer le funeste etfet: tl Idque apud imperitos humanitas vocabatur, quum pars servitutis esset. » Ne verrons-nous jamais dans les maximes des livres l’intérét grossier qui fait parler les auteurs? Non, quoi qu’ils en puissent dire, quand, malgré son éclat, un pays se dépeuple, il n’est pas vrai que tout aille bien, et il ne suffit pas qu‘un poete ait cent mille livres de rente pour que son siécle soit le meilleur de tous. ll faut. moins regarder au repos apparent et a la tranquillité des chefs, qu’au bien- 'etre des nations entieres, et surtout des Etats les plus nombreux. La grele désole quelques cantons, mais elle fait rarement disette. Les émeutes, les guerres civiles effarouchent beaucoup les chefs, mais elles ne font pas les vrais malheurs des peuples, qui peuvent meme avoir du relache, tandis qu’on dispute a qui les tyrannisera. C’est de leur état permanent que naissent leurs prospérités ou leurs calamités réelles;quand tout reste écrasé sous le joug, c’est alors que tout dépérit;c’est alors que les chefs, les détrui- sant a leur aise, u ubi solitudinem faciunt, pacem appellant. » Quand les tracasseries des grands agitaient le royaume de France, et que le coadiu· teur de Paris portait au Parlement un poignard dans sa poche, cela n’em- péchait pas que le peuple francais ne vécilt heureux et nombreux dans unc honnéte et libre aisance. Autrefois la Gréce Heurissait au sein des plus cruelles guerres; le sang y coulait 2-1 flots, et tout le pays était couvert d’hommes. Il semblait, dit Machiavel, qu’au milieu des meurtres, des . proscriptions, des guerres civiles, notre république en devint plus puis- sante; la vertu de ses citoyens, leurs mocurs, leur indépendance, avaient plus d’eti`et pour la renforcer que toutes ses dissensions n’en avaient pour l’al}`aiblir. Un peu d’agitation donne du 'ressort aux Ames, et ce qui fait vraiment prospérer l‘espéce est moins la paix que la liberté. (Note du Contrat social, édition de 1762.) - Emile, liv. I. — Si la guerre des rois est modérée, c’est leur paix qui est terrible, il vaut mieux etre leur ennemi que leur sujet.
� LIVRE III. —];Cl-IAP. X. 155 CHAPITRE X DE L’ABUS DU GOUVERNEMENT ET DE SA PENTE A nécéxéxna Comme la volonté particuliere agit sans cesse contre la volonté générale, ainsi le gouvernement fait un effort con- tinue] contre la souveraineté. Plus cet effort augmente, plus Ja constitution s’altére; et, comme il n’y a point ici d’autre volonté de corps qui, résistant:21 celle du prince, fasse équi- libre avec elle, il doit arriver tot ou tard que le prince opprime enfin le souverain et rompe le traité social ( 1 ). C’est la le vice inhérent et inévitable qui, des la naissance du corps politique, tend sans relache a le détruire, de méme que la vieillesse et la mort détruisent enfin le corps de l’homme. Il y a deux voies générales par lesquelles un gouverne- ` ment dégénere Z savoir, quand il se resserre, ou quand l’Etat se dissout. Le gouvernement se resserre quand il passe du grand nombre au petit, c’est-a-dire de la démocratie a1’a1·is1¤¤1a1ie, et de l’aristocratie a la royauté. C’est la son inclinaison naturelle (a) (2). S’il rétrogradait du petit nombre au grand, (1) R. Gouverncment de Pologne., chap. v11.—Comme on peut voir dans le Contmt social, tout corps dépositaire de la puissance executive tend for- tement et continuellement a subjuguer la puissance législetive et y parvient tot ou tard. · (a) La formation lente et le progres de la république de Venise dans ses lagunes offrcnt un exemple notable de cette succession; et il est bien étonnant que, depuis plus de douze cents ans, les Vénitiens semblent n’en étre encore qu’au second terme, lequel commence au Serrar di consiglio, en 1I98» Quant aux anciens dues qu’¤11 leur reproehe, quoi qu’e11 puisse dire le Squittinio della libertd venctu, il est prouvé qu‘ils n’ont point été leurs souverains. On ne manquera pas de m’obiecter la république romaine, qui suivit, dira-t-on, un progrés tout contraire, passant de la monarchic a Paristocratie, et de Paristocratie a la démocratie. Je suis bien éloigné d’en penser ainsi. Le premier établissement de Romulus fut un gouvernement mixte, qui � on pourrait dire qu’il se relâche: mais ce progrès inverse est impossible.
En effet, jamais le gouvernement ne change de forme dégénéra promptement en despotisme. Par des causes particuliéres, 1`Etat périt avant le temps, comme on voit mourir un nouveau-né avant d’avoir atteint Page d’homme. L’expulsion des Tarquins fut la véritable époque de ` Ia naissance de la république. Mais elle ne prit pas d'abord une forme con- stante, parce qu’on ne lit que la moitié de l’ouvrage en n’abolissant pas le patriciat. Car, de cette maniere, l`aristocratie héréditaire, qui est la pire des administrations légitimes, restant en conflit avec la démocratie, la forme du gouvernement, touiours incertaine et flottante, ne fut fixée, comme l’a prouvé Machiavel, qu’a l’établissement des tribuns; alors seulement il y eut un vrai gouvernement et une véritable démocratie. En effet, le peuple alors n’était pas seulement souverain, mais aussi magistrat et juge; le sénat n’était qu’un tribunal en sous-ordre, pour tempérer et concentrer le gouvernement; et les consuls eux·mémes, bien que patriciens, bien que premiers magistrate, bien que généraux absolus a la guerre, n’étaient a Rome que les présidents du peuple.
Des lors on vit aussi Ie gouvernement prendre sa pente naturelle et tendre fortement A l’aristoc1·atie. Le patriciat s’abo1issant comme de lui- méme, l'aristocratie n’était plus dans le corps des patriciens comme elle est a Venise eta Génes, mais dans le corps du sénat, compose de patriciens et de plébéiens, méme dans le corps des tribuns quand ils commencèrent d’usurper une puissance active: car les mots ne font rien aux choses; et quand le peuple a des chefs qui gouvernent pour lui, quelque nom que portent ces chefs, c’est toujours une aristocratie.
De l’abus de l’aristocratie naquirent les guerres civiles et le triumvirat. Sylla, Jules César, Auguste, devinrent dans le fait de véritables monarques; et enfin, sous le despotisme de Tibere, l’Etat fut dissous. L’histoire romaine ne dément donc point mon principe: elle le confirme. (Note du Contra! social, édition de 1762.) — Le Squittinio (La Mirandole 161 2, in—4), ouvrage anonyme, attribué à divers auteurs, a été traduit en francais par Amelot de la Houssaye (Ratisbonne 1677, in-12).
(2) R. 7 Lettre de la Montagne. — Il vous est arrivé, messieurs, ce qui arrive à tous les gouvernements semblables au votre. D’abord la puissance législative et la puissance exécutive qui constituent la souveraineté n’en sont pas distinctes. Le peuple souverain veut par lui-même, et par lui- même il fait ce qu’il veut, Bientôt l’incommodité de ce concours de tous à toute chose force le peuple souverain de charger quelques·uns de ses membres d’exécuter ses volontés. Ces officiers, après avoir rempli leur commission, en rendent compte, et rentrent dans la commune égalité. Peu à peu ces commissions deviennent fréquentes, enfin permanentes. Insensiblement il se forme un corps qui agit toujours. Un corps qui agit toujours ne peut pas rendre compte de chaque acte; il ne rend plus compte que des principaux; bientôt il vient à bout de n’en rendre aucun. Plus la puissance qui agit est active, plus elle énerve la puissance qui veut. La volonté d’hier est censée être aussi celle d’aujourd’hui; au lieu que l’acte d’hier ne dis- pense pas d’agir aujourd’hui. Enfin l’inaction de la puissance qui veut la que quand son ressort usé le laisse trop affaibli pour pouvoir conserver la sienne (1). Or, s’il se relâchait encore en s‘étendant, sa force deviendrait tout à fait nulle, et il soumet à la puissance qui exécute: celle-ci rend peu A peu ses actions indépendantes, bientôt ses volontés; au lieu d’agir pour la puissance qui veut, elle agit sur elle. Il ne reste alors dans l’Etat qu’une puissance agissante, c’est l’exécutive. La puissance exécutive n’est que la force; et, où règne la seule force l’Etat est dissous. Voilà, comment périssent à la fin tous les Etats démocratiques.
R. Polysynodie. — Comme la démocratie tend naturellement A l’aristocratie, et l‘aristocratie A la monarchie...Aristote, Politique, liv. VIII, chap. x1.. — Un systeme politique, quel qu’il soit, se change dans le systeme qui Iui est diamétralement opposé, plus ordinairement que dans le systeme qui Iui est proche. On peut en dire autant de toutes les révolutions qu’admet Socrate quand il assure que le systeme lacédémonien se change en oligarchie, l‘oligarchie en démagogie, et celle-ci enfin en tyrannie. Mais c’est précisément le contraire. Et l’oligarchie par exemple succède A la démagogie bien plus souvent que la monarchie.
Aristote, Politique, liv. III, chap.x.— Si nos ancétres se sont soumis A des rois, c’est peut·etre qu’il etait fort rare alors de trouver des hommes supé- rieurs, surtout dans des Etars aussi petits que ceux de ce temps-IA, ou bien ils n’ont fait des rois que par pure reconnaissance, gratitude qui témoigne en faveur de nos péres. Mais quand l’Etat renferma plusieurs citoyens d’un mérite également distingué, on ne put souffrir plus longtemps la royauté; on chercha une forme de gouvernement ou l’autorité put etre commune et l’on établit la république. La corruption amena des dilapidations publi- ques, et créa, fort probablement, par suite de l’estime toute particuliere accordée A l‘argent, des oligarchies. Celles-ci se changérent d’abord en tyran- nies comme les tyrannies se changerent bientot en démagogies".
Spinoza, Tractatus politicus, chap.viii.—- Maxima oritur difficultas in invi- dia. Sunt enim homines, ut diximus, natura hostes...Atque hinc fieri existimo ut imperia democratica in aristocratica et bac tandem in monar- chica mutentur..._ (1) R. g• Lettre de la Montagne. — Le vrai chemin de la tyrannie n’est point d’attaquer directement le bien public; ce serait réveiller tout le monde pour le défendre: mais c’est d‘attaquer successivement tous ses défenseurs, et d’effrayer quiconque oserait encore aspirer A l‘étre. Persuadez A tous que l’intéret public n’est celui de personne, et par cela seul la servitude est établie; car, quand chacun sera sous le joug, où sera la liberté commune? Si quiconque ose parler est écrasé dans l’instant meme, ou seront ceux qui voudront l’imiter! et quel sera l‘organe de la généralité, quand chaque individu gardera le silence? Le gouvernement sévira donc contre les zélés, et sera iuste avec les autres, jusqu’à ce qu’il puisse étre injuste avec tous impunément. Alors sa justice ne sera plus qu’une économie pour ne pas dissiper sans raison son propre bien.
Montesquieu, Esprit des Lois, liv. XI, chap. xm. — Un Etat peut changer de deux maniéres: ou parce que la constitution se corrige, ou parce qu‘elle se corrompt. S’il a conservé ses principes et que la constitution change, Subslstcralt encore moins. Il faut donc remonter et serrer le ressort à mesure qu’il céde: autrement I’Etat qu’il soutient tomberait en ruine.
Le cas de la dissolution de l’Etat peut arriver de deux manières.
Premièrement, quand le prince n’administre plus l’Etat selon les lois, et qu’il usurpe le pouvoir souverain (1). Alors il se fait un changement remarquable; c’est que, non pas le gouvernement, mais l‘Etat se resserre: je veux dire que le grand Etat se dissout, et qu’il s’en forme un autre dans celui-là, composé seulement des membres du gouvernement, et qui n'est plus rien au reste du peuple que son maître et c’est qu’elle se corrige; s’il A perdu ses principes quand Ia constitution vient A changer, c’est qu'elle se corrompt.
Montesquieu, Esprit des Lois, liv. VIII, chap. xt...Lqrsque les principes du gouvernement sont une fois corrompus,les meilleures lois deviennent mauvaises et se tournent contre 1’Etat; Iorsque les principes en sont sains, les mauvaises out l’eB`et des bonnes, Ia force du principe entratne tout.
Il y a peu de lois qui ne soient bonnes Iorsque l'Etat n'a point perdu ses principes et ie puis bien dire ici ce que disait Epicure en parlant des richesses: Ce n‘est point la liqueur qui est corrompue, c’est le vase.
( 1) Aristote, Politique, liv. VIII, chap. vt. — Dans les aristocraties, la révolution peut venir d’abord de ce que les fonctions politiques sont le partage d’une minorité trop restreinte.