SigPhi · Jean-Jacques Rousseau

Du contrat social (Le contrat social)

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Que si l’on demande comment dans le paganisme, ou chaque Iiltat avait son culte et ses dieux, il n’y avait point de guerres de religion? je réponds que c’était par cela méme que chaque Etat, ayant son culte propre aussi bien que son gouvernement, ne distinguait point ses dieux de ses lois. La guerre politique était aussi théologique; les départe- ments des dieux étaient, pour ainsi dire, fixés par les bornes des nations. Le dieu d’un peuple n’avait aucun droit sur les autres peuples. Les dieux des paiens n’étaient point des dieux jaloux; ils partageaient entre eux l’empire du monde: Moise méme et le peuple hébreu se prétaient quelquefois a cette idée en parlant du Dieu d’Israél. Ils regardaient, il est vrai, comme nuls les dieux des Cananéens, peuples proscrits, voués a la destruction, et dont ils devaient oc- cuper la place; mais voyez comment ils parlaient des divi- nités des peuples voisins qu’il leur était défendu d’atta- quer! tt La possession de ce qui appartienta Chamos votre dieu, disait Jephté aux Ammonites, ne vous est—elle pas légitimement due? Nous possédons au même titre les terres que notre Dieu vainqueur s’est acquises (a). » C’était la, ce me semble, une parité bien reconnue entre les droits de Chamos et ceux du Dieu d’Israël.

Mais quand les Juifs, soumis aux rois de Babylone, et dans la suite aux rois de Syrie, voulurent s’obstiner at ne reconnaitre aucun autre Dieu que le leur, ce refus, regardé (a) Nonne ea qua: possidet Chamos deus tuus, tibijure debentur?(Jug. xt, 24.) Tel est le texte de la Vulgate. Le P. de Carrieres a traduit: a Ne croyez-vous pas avoir droit de posséder ce qui appartient A Chamos votre dieu? » J’ignore la force du texte hébreu; mais ie vois que, dans la Vulgate, Jephté reconnait positivement le droit du dieu Chamos, et que le traducteur français affaiblit cette reconnaissance par un selon vous qui n'est pas dans le latin. (Note du Contrat social, édition de 1762.) l 216 DU CONTRAT SOCIAL. comme une rébellion contre le vainqueur, leur attira les W persécutions qu’on lit dans leur histoire, et dont on ne voit aucun autre exemple avant le christianisme (a). Chaque religion étant donc uniquement attachée aux lois de l’Etat qui la prescrivait, il n’y avait point d’autre maniere de convertir un peuple que de l’asservir, ni d’au- tres missionnaires que les conquérants; et l’obligation de changer de culte étant la loi des vaincus, il fallait com- mencer par vaincre avant d’en parler. Loin que les hommes combattissent pour les dieux, c’étaient, comme dans Homére, les dieux qui combattaient pour les hommes; chacun demandait au sien la victoire, et la payait par de nouveaux autels. Les Romains, avant de prendre une place, sommaient ses dieux de Pabandonner; et quand ils lais- saient aux Tarentins leurs dieux irrités, c’est qu’ils regar- daient alors ces dieux comme soumis aux leurs et forcés de leur faire hommage. Ils laissaient aux vaincus leurs dieux — comme ils leur laissaient leur lois. Une couronne au Ju- piter du Capitole était souvent le seul tribut qu’ils impo- . saient (1). Enfin les Romains ayant étendu avec leur empire leur culte et leurs dieux, et ayant souvent eux-mémes adopté ceux des vaincus, en accordant aux uns et aux autres le droit de cité,1es peuples de ce vaste empire se trouvérent insensiblement avoir des multitudes de dieux et de cultes, a peu pres les mémes partout: et voila comment le paga- nisme ne fut enfin dans le monde connu qu’une seule et méme religion. Cc fut dans ces circonstances que Jésus vint établir sur (a) Il est de la derniére évidence que la guerre des Phocéens, appelée guerre sacrée, n'était pas une guerre de religion. Elle avait pour objet dc punir des sacriléges, et non de soumettre des mécréants. (Note du Contra! p social, édition de 1762.) L (1) Bums, Pensées diverses sur la cométe. — Les Romains qui en rete- nant leurs anciennes Divinités en adoptaient souvent de nouvelles, surtout dans les calamités publiques, s’étaient fort relachés de leur ancienne disci- pline qui défendait les cultes étrangers...1 � LIVRE IV. — CHAP. VIII. 217 la terre un royaume spirituel, ce qui, séparant le systeme théologique du systéme politique, fit que l’Etat cessa d’étre _ un, et causa les divisions intestines qui n’ont jamais cessé d’agiter les peuples chrétiens. Or, cette idée nouvelle d’un royaume de l’autre monde n’ayant pu jamais entrer dans la téte des paiens, ils regardérent toujours les chrétiens comme de vrais rebelles, qui, sous une hypocrite soumis- sion, ne cherchaient que le moment de se rendre indépen- ‘ ` dants et maitres, et d’usurper adroitement l’autorité qu’ils feignaient de respecter dans leur faiblesse. Telle fut la cause des persécutions. Ce que les paiens avaient craint est arrivé. Alors tout a changé de face; les humbles chrétiens ont changé de lan- gage, et bientot on a vu ce prétendu royaume de l’autre monde devenir, sous un chef visible, le plus violent despo- tisme dans celui-ci. Cependant, comme il y a toujours eu un prince et des lois civiles, il est résulté de cette double puissance un perpé- tuel conflit de juridiction qui a rendu toute bonne politie impossible dans les Etats chrétiens; et l’on n’a jamais pu venir a bout de savoir auquel du maitre ou du prétre on était obligé d’obéir. ° Plusieurs peuples cependant, meme dans l’Europe ou a son voisinage, ont voulu conserver ou rétablir l’ancien systéme, mais sans succés; l’esprit du christianisme a tout p gagné. Le culte sacré est toujours resté ou redevenu indépendant du souverain, et sans liaison nécessaire avec le corps de l’IiZtat. Mahomet eut des vues tres saines, il lia bien son systéme politique; et, tant que la forme de son gouvernement subsista sous les califes ses successeurs, ce gouvernement fut exactement un, et bon en cela. Mais les Arabes, devenus Horissants, lettrés, polis, mous et laches, furent subjugués par des barbares: alors la division entre les deux puissances recommenca; quoiqu’elle soit moins apparente chez les mahométans que chez les chrétiens, � 2¤8 DU CONTRAT SOCIAL. elle y est pourtant, surtout dans la secte d’Ali; et il y a des Etats, tels que la Perse, ou elle ne cesse de se faire sentir. Parmi nous, les rois d’Angleterre se sont établis chefs de l’Eglise; autant en ont fait les czars: mais, par ce titre, ils s’en sont moins rendus les maitres que les ministres; ils ont moins acquis le droit de la changer que le pouvoir de la maintenir: ils n’y sont pas législateurs, ils n'y sont que princes. Partout ou le clergé fait un corps (cz), il est maitre et législateur dans sa patrie. Il y a donc deux puis- SHHCCS, deux SOI1VCI`3.iI1S, CII Angleterre et CII R.1SSiC, IOUI comme ailleurs. De tous les auteurs chrétiens, le philosophe Hobbes est le seul qui ait bien vu le mal et le reméde, qui ait osé pro- poser de réunir les deux tétes de l’aigle, et de tout ramener A l’unité politique, sans laquelle jamais Etat ni gouverne- ment ne sera bien constitué ( 1 Mais il a di`1 voir que l’esprit (a) Il faut bien remarquer que ce ne sont pas tant des assemblées for- melles, comme celles de France, qui lient le clergé en un corps, que la communion des Eglises. La communion et Pexcommunication sont Ie pacte social du clergé, pacte avec lequel il sera toujours le maitre des peuples et des rois. Tous les pretres qui communiqucnt ensemble sont concitoyens, fussent-ils des deux bouts du monde. Cette invention est un chef·d’¤=uvre ` en politique. ll n’y avait rien de semblable parmi les pretres paiens: aussi n’ont—ils iamais fait un corps de clergé. (Note du Contrat social, édition de I762Q (1) Hoanss, De Cive, chap. v. — Nui ne peut servir deux maitres, et on ne doit pas moins craindre, voire on doit plutot obéir A celui qui menace d‘une mort éternelle qu’A celui qui n’étend pas les supplices au dela de cette vie. Il s’ensuit donc que le droit de iuger des opinions ou doctrines contraires A la tranquillité publique et de défendre qu’on les enseigne ap- partient au mazistrat et A Vassemblée A qui on a donné l’autorité supréme. (Note). —Je ne feindrai point de dire que lorsque je formais mon rai- sonnement j’avais A la pensée cette autorité que plusieurs donnent au pape dans les royaumes qui ne lui apparticnnent point et que quelques évéques veulent usurper dans leurs diocéses hors de l’Eglise romaine et que j_e voulais refuser la licence que j’ai vu prendre A quelques suiets du Tiers Etat sous prétexte de religion. Cary a-t-il eu iamais aucune guerre civile dans la chrétienté qui n’ait tiré son origine de cette source ou qui n’en ait été entre- tenue? J’ai donc laissé A la puissance civile le droit de iuger si une doctrine répugne A l’obéissance des citoyens, et si elle y répugne ie lui ai donné l’autorité dc défendre qu’e||e soit enseignée.

Les raisonnements que j’ai formés iusqu’ici montrcnt bien évidemment � dominateur du christianisme était incompatible avec son systéme, et que l’intérét du prétre serait toujours plus fort que celui de l’Etat. Ce n’est pas tant ce qu’il y a d’horrible et de faux dans sa politique, que ce qu’il y a de juste et de vrai, qui l’a rendue odieuse (a) (1).

qu’en une cité parfaite (c’est-A-dire en un Etat bien policé, ou aucun particulier n’a le droit de se servir de ses propres forces comme il lui plaira pour sa propre conservation, ce que ie dirai en d’autres termes ou le droit du glaive privé est oté) il faut qu’il y ait une certaine personne qui posséde une puissance supreme la plus haute que les hommes puissent raisonnablement conférer et meme qu’ils puissent recevoir; or cette sorte d’autorité est celle qu’on nomme absolue.

Wanaunrox, Deuxième dissertation. — Hobbes, quoique accusé d’athéisme, semble avoir pénétré plus avant dans cette matiére que le Stratonicien de Bayle. ll paralt qu’il a senti que l’idée de morale renfermait nécessairement celle d’obligation, l’idée d’obligation celle de loi et l’idée de loi celle de législateur. C’est pourquoi, aprés avoir en quelque sorte banni le législateur de l’univers, il a iugé A propos, afin que la moralité des actions ne restat pas sans fondement, de faire intervenir son grand monstre qu’il appelle le Leviathan, et d’en faire le créateur et le soutien du bien et du mal moral.

(a) Voyez, entre autres, dans une lettre de Grotius A son frére, du ll avril 1643, ce que ce savant homme approuve et ce qu’il blame dans le livre de Cive. Il est vrai que, porté A Pindulgence, il parait pardonner A l’auteur le bien en faveur du mal, mais tout le monde n’est pas si clément. (Note du Contrat social, édition de 1762.) — Lettre de Grotius écrite en latin A son frére et datée du ll avril [643: it J’ai vu le traité du citoyen. Je goute ce qu’il dit en faveur des Rois, mais je ne saurais approuver les fondements sur lesquels il appuie ses opinions. Il croit que tous les hommes sont na- turellement en état de guerre et il établit quelques autres choses qui ne _ s’accordent pas avec mes principes. Car il va iusqu’A soutenir qu’il est du? devoir de chaque particulier de suivre la religion admise dans sa patrie, sinon en y adhérant de coeur, du moins en s’y soumettant par obéissance. Il y a dans cet auteur d’autres choses encore que ie ne peux approuver. » (1) Hobbes,De Cive, La Religion, chap. xv. —·...Chaque citoyen a transféré de son droit à celui ou à ceux qui commandent dans l’Etat, autant qu’il a pu en transférer. Or rien n’a empéché qu’il n’ait transporté le droit de déterminer la manière en laquelle il faut honorer Dieu, d’où je conclus que le transport en a été fait réellement...

Encore que les rois n’interpretent pas eux-mêmes la parole de Dieu, néanmoins la charge de l’interpréter peut dépendre de leur autorité; de sorte que ceux qui la leur veulent ôter à cause qu’ils ne la peuvent pas toujours exercer eux-mêmes sont aussi bien fondés que s’ils prétendaient qu’un souverain ne peut pas dresser des chaires en mathématiques, qui dépendent de son autorité royale, s’il n’est lui-même un grand mathématicien.

...Christ n’a pas reçu du Père une autorité royale en ce monde, mais 22o DU CONTRAT SOCIAL. l...l · Je crois qu’en développant sous ce point de vue les faits, historiques, on réfuterait aisément les sentiments opposés de Bayle et de Warburton,dontl’un prétend que nulle re- _ seulement un office de conseiller et la possession d'une sagesse exquise pour endoctriner les hommes...Houses, De Cive, La Religion, chap. xu. — De ce que notre Sauveur ne p prescrit au sujet des princes ni aux citoyens des Républiques aucunes lois l distributives, c'est-A-dire qu’il ne leur a donné aucunes regles par les- quelles chaque particulier peut discerner ce qui lui appartient ct lui est propre d’avec ce qui est it autrui, ni en quels termbs, en quelle forme et avec quelles circonstances il faut qu’une chose soit livrée,saisie, donnée ou possédée, aiin qu'elle soit estimée légitimement appartenir a celui qui la i recoit, qui la saisit et qui la possede, il faut nécessairement conclure que non seulement parmi les inlideles desquels Christ a dit qu'il n’était point leur juge ni leur arbitre,mais aussi parmi les chrétiens chaque particulier doit recevoir cette sorte de reglements de l’Etat dans lequel il vit, c‘est-a-dire du prince ou de l’assemblée qui exerce la souveraine puissance de la République"...Au reste, parce que notre Sauveur n’a indiqué aucunes lois aux suiets touchant le gouvernement de l’Etat outre celles de la nature, c'est-e—dire outre le commandement d'une obéissance civile, ce n’est pas e aucun parti- culier de déf·inir...quelles sont les personnes pernicieuses e l'Etat, quels sont ceux dont l’autorité doit étre suspecte, quelles sont les doctrines et les mmurs, quels sont les discours et quels les mariages desquels le public peut recevoir du dommage ou de l’utilité. Mais on doit apprendre toutes ces choses et autres semblables de la voix publique, je veux dire de la bouche des souverains lorsqu’il faut s’en éclaircir...Car Jésus-Christ n’était pas venu au monde pour nous enseigner la logique...` ll est tres évident que les sujets qui s’estiment obligés d'acquiescer a une puissance étrangere en ce qui regarde les doctrines nécessaires au salut ne forment pas un Etat qui soit tel de soi-meme et se rendent vassaux de cet étranger auquel ils se soumettent...Dans les Etats chrétiens le jugement tant des choses spirituelles que des temporelles appartient au bras séculier de la puissance politique, de snrte que l‘assemblée souveraine ou le prince souverain est le chef de l‘Eglise aussi bien que celui de l’Etat, car l’l.-iglise et la république chrétienne ne sont au fond qu‘une meme chose. Id., chap. xvm. —...Croire au Christ n’est autre chose que croire que Jésus est le Christ, A savoir celui qui devait venir au monde pour rétablir Ie regne de Dieu suivant que Moise et les prophetes iuifs l’avaient prédit...Il n’y a aucun autre article que celui-ci, que Jésus est lc Christ, qui soit requis a un homme chrétien comme nécessaire au salut...Celui que tout le genre humain croirait vraiment et entierement inca- pable d‘errer serait tres assuré d’en avoir le gouvernement et dans le tem- porel et dans le spirituel, si ce n’est qu‘il refusat une si vaste puissance, parce que s’il disait qu’iI faut lui obéir, meme en ce qui est du civil, on ne pourrait pas lui contester cette souveraineté parce qu’on estime ses iuge- ments infaillibles...l � LIVRE IV. — CHAP. VIII. 22I ligion n’est utile au corps politique( 1), et dont l’autre sou- tient, au contraire, que le christianisme en est le plus ferme appui (2). On prouverait au premier que jamais Etat ne fut C’est A la meme fin, que se rapporte le privilege d’interpréter les Ecri- tures...celui qui a une telle autorité a sans contredit un grand empire sur tous ceux qui reconnaissent les Ecritures saintes pour la vraie parole de Dieu. A cela méme tend la question touchant la puissance de remettre et de retenir les péchés ou touchant le pouvoir d‘excommunier...· D‘instituer des ordres et des sociétés, car ceux qui entrent dépendent du fondateur puisque c‘est par lui qu’ils subsistent et il a Butant de suiets qu’il y a de moines qui embrassent sa religion, puisqu’ils demeurent dans une_ république ennemie...C’est A cela que vise la question de iuger des mariages légitimes parce que celui A qui il appartient de iuger de ces mariages doit oonnaitre aussi des causes qui concernent les héritages et les successions et tous les biens et droits non seulement des particuliers mais aussi des plus grands princes...A cela meme tend en quelque facon le célibat des ecclésiastiques, car ceux qui ne sont pas lies par le mariage sont moins attachés que les autres au corps de la République. (1) Bum, Pensées diverses écritesd un docteur en Sorbonne A l’occasion de la cométe qui parut au mois de décembre 1680, 4* édition, Rotterdam, 1704, 4 vol. Tome 1•*, page 264 et tome II, page 328. — Quand on compare les mceurs d’un homme qui a une religion avec 1’idée générale qu’on se forme des moeurs de cet homme, on est tout surpris de ne trouver aucune conformité entre ces deux choses...C’est que l’homme ne se détermine pas A une certaine action plutot qu’A une autre par les connaissances générales ) qu’il a de ce qu’il doit faire, mais par le iugement particulier qu’il porte de ( chaque chose, lorsqu’il est sur le point d’agir...N’est-ce pas uniquement la, nouvelle vigueur que le Roi a donnée aux lois pour réprimer la hardiesse ‘ des filous qui nous met A couvert de leurs insultes la nuit et le jour dans E les rues de Paris? Sans cela ne serions-nous pas exposés aux memes vio- I lences que sous les autres régnes, quoique les prédicateurs et les confesseurs fassent encore mieux leur devoir qu’i1s ne le faisaient autrefois? (2) Wnnauaros, Dissertations sur l`Union de la religion, de la morale et de la politique. 2 tomes, Londres, chez Guillaume Daaxizs (I742). Pre- miére dissertation: Sur l’origine et la nature de la société civile et sur la nécessité de la religion pour en aiiermir l’établissement. - Dans l’état de nature on avait peu de choses A souhaiter, peu de désirs A combattre, mais depuis l’établissement des sociétés nos besoins ont augmenté A mesure que les arts de la vie se sont multipliés et perfectionnés; Paccroissement de nos besoins a été suivi de celui de nos désirs et graduellement de celui de nos efforts pour surmonter l’obstacle des lois. C’est cet accroissement de nouveaux arts, de nouveau: besoins, de nouveaux désirs qui a insensible- ment amorti l’esprit d’hospitalité et de générosité et qui leur a substitué celui de cupidité, de vénalité et d'avarice...Dans la constitution originaire du gouvernement civil, l’on est convenu · que la protection et l’obéissance seraient les conditions réciproqucs de ceux � fondé que la religion ne lui servit de base; et au second, que la loi chrétienne est au fond plus nuisible qu’utile a la forte constitution de l’Etat (1). Pour achever de me faire enqui gouverneraient et de ceux qui seraient gouvernés. Lorsqu’un citoyen obéit 21 la loi, la dette que la société contracte envers lui se trouve payee par la protection qu’elle lui accorde...Puisque la crainte du mal et l’espérance du bien qui sont les deux grands ressorts de la nature pour déterminer les hommes, suffisent a peine pour faire observer les lois, puisque la société civile ne peut employer l‘un qu’im· parfaitement et n’est point en état de faire aucun usage de l’autre, puis· que enfzin ls religion seule p8ut réunir ces deux ressorts et les mettre en oeuvre avec la plus grande efficacité, qu’elle seule peut infliger des peines et tou- iours certaines et touiours iustes, que l’infraction soit publique ou secrete, et que les devoirs enfreints soient en obligation parfaite ou imparfaite, puis- qu’elle seule peut apprécier le mérite de l'obéissance, pénétrer les motifs de nos actions et offrir 21 la vertu des récompenses que la société civile ne saurait donner, il s’ensuit évidemment que l’autorité dc la religion est de nécessité absolue pour assurer l’observation des devoirs et maintenir le gouvernement civil.

L’uti1ité de la religion et en particulier du dogme des récompenses et des peines d’une autre vie a été reconnue par les ennemis de la religion.

(1) Mscuutvni., Discours sur Tite-Live, liv. I, chap. 11. — Si l'attachement au culte de la divinité est le garant le plus assuré de la grandeur des républiques. le mépris de la religion est la cause la plus certaine de leur ruine. Malheur a l’Etat ou la crainte dc l’Etre supreme n’existe pas! Il doit périr s’il n`est maintenu par la crainte du prince meme qui supplée au défaut de la religion, et comme les princes ne regnent que le temps de la vie, il faut également que l’Etat, dont l’existence ne tient qu`& la vertu de celui qui regne, périsse promptement. Id., chap. Ill. — Les princes et les républiques qui veulent se maintenir a l’abri dc toute corruption doivent sur toutes choses conserver la religion et ses cérémonies et entretenir le respect du a leur sainteté...Tout ce qui tend a favoriser la religion doit etre accueilli, quand meme on en reconnaitrait la fausseté, et on le doit d'autant plus qu’on a plus dc sagesse et de connaissance du coeur humain.

Bossuet, Politique de l'écriture, liv. Vll, art. 2. III• Proposition. — Que si l’on demande ce qu’il faudrait dire d’un Eitat ou l’autorité publique se trouverait établie sans aucune religion, on voit d’abord qu’on n‘a pas besoin de répondre a des questions chimériques. De tels Etats ne furent iamais. Les peuples oi: il n’y a point de religion sont en meme temps sans police, sans veritable subordination et entierement sauvages. Les hommes n’étant point tenus par la conscience ne peuvent s’assurer les uns les au- tres. Dans les empires oil les historiens rapportent que les savants et les magistrats méprisent la religion et sont sans Dieu dans leur cœur, ces peuples sont conduits par d’autres principes et ils ont un culte public. " Si, néanmoins, il s’en trouvait oil le gouvernement ftlt établi encore qu’il n’y Clilf aucune religion (ce qui n’est pas et ne parait pas pouvoir etre), il y faudrait conserver le bien de la société le plus qu’il serait possible et cet état LIVRE IV. — CHAP. VIII. 223 tendre, il ne faut que donner un peu plus de précision aux idées trop vagues de religion relatives a mon sujet. La religion, considérée par rapport at la société, qui est ou générale ou particuliére, peut aussi se diviser en deux especes: savoir, la religion de l`homme, et celle du citoyen. L3. pI`€I1'1IéI`€, SHIIS temples, SHDS autels, SHDS rites, bOI`I'lé€ au culte purement intérieur du Dieu supreme et aux devoirs éternels de la morale, est la pure et simple religion de l’Evangile, le vrai théisme, et ce qu’on peut appeler le droit divin naturel. L’autre, inscrite dans un seul pays, lui donne SCS CIICLIX, SCS p3II`OflS pI'OpI`€S et Il1Iél3II'€S; elle 3 SCS dogmes, ses rites, son culte extérieur prcscrit par des lois: hors la seule nation qui la suit, tout est pour elle infidele, étranger, barbare`; elle n’étend les devoirs et les droits de l’homme qu’aussi loin que ses autels. Telles furent toutes les religions des premiers peuples, auxquelles on peut donner le nom de droit divin civil ou positif (1). vaudrait mieux qu’une anarchie absolue qui est un état de guerre de tous 1 contre tous. 1 IV• Proposition. — Quoiqu’il soit vrai que les fausses religions, en ce qu'elIes ont de bon et de vrai qui est qu’il faut reconnaitre quelque divinité A laquelle les choses humaincs sont soumises, puissent suffzire absolument it la constitution des Etats...Wnnuunron, Seiriéme dissertation (nn). — En un mot et c’est la con- clusion de tout cet ouvrage: quiconque veut assurer le gouvernement civil doit le soutenir par la religion et quiconque veut étendre la religion doit employer le secours du gouvernement civil. Momzsqutzu, Esprit des lois, liv. XXIV, chap. 11. — M. Bayle a prétendu prouver qu’il valait mieux etre athée qu’idolatre, c’est·&-dire, en d’au- tres termes, qu’il est moins dangereux de n’avoir point du tout de religion que d‘en avoir une mauvaisen. Ce n’est qu’un sophisme fondé sur ce qu’il n’est d'aucune utilité au genre humain que l'on croie qu’un certain homme existe, au lieu qu’il est tres utile que l'on croie que Dieu est...Quand il serait inutile que les sujets eussent une religion, il ne le sersit pas que les princes en eussent et qu’ils blanchissent d’écume le seul frein que ceux qui ne craignent pas les lois humaines puissent avoir...La question n’est pas de savoir s’il vaudrait mieux qu’un certain homme ou qu’un certain peuple n’e1‘lt point de religion que d’abuser de celle qu’il a, mais de savoir quel est le moindre mal que l'on abuse quelquefois de la religion ou qu’il n‘y en ait point du tout parmi les hommes. (1) R. Emile, liv. IV. — Il fallait un culte uniforme, je le veux bien, � 224 DU CONTRAT SOCIAL. l Il y a une troisiéme sorte de religion plus bizarre, qui, donnant aux hommes deux législations, deux chefs, deux, patries, les soumet it des devoirs contradictoires, et les em- p péche de pouvoir étre a la fois dévots et citoyens. Telle est l la religion des Lamas, telle est celle des Japonais, tel est i le Cl`1l`lSIl3.l'1lS1'I1C I`OI`Il8ll’l. OH PCUI appeler C€lLll-Cl la I`€ll· • ' O D l glOl`l dll Pl`éII`C. CD I`CSLllI€ L1I'l€ SOHC dc dI`OlI IDIXIC CI l insociable qui n’a point de nom. A considérer politiquement ces trois sortes de religion,? elles ont toutes leurs défauts. La troisiéme est si évidem- l ment mauvaise, que c’est perdre le temps de s’amuser it le l démontrer. Tout ce qui rompt l’unité sociale ne vaut rien; l..., 1 toutes l.€S IDSIIIUIIOIIS qlll IIICUCIII l,l1OI'IlI`Il€ CII COI1U`8dlC· I . tion avec lui-meme ne valent rien. 1 La seconde est bonne en ce qu’elle réunit le culte divin i et l’amour des lois, et que, faisant de la patrie l’obiet de l’adoration des citoyens, elle leur apprend que servir l'Etat,, ,c’est en servir le dieu tutélaire. C’est une espece de théo— l cratie, dans laquelle on ne doit point avoir d’autre pontife 1 mais ce point était-il donc si important qu’il fallut tout l’appareil de la puissance divine pour l’établir? Ne confondons point le cérémonial de la n religion avec la religion. Le culte que Dieu demande est celui du coeur; et celui-la, quand il est sincere, est toujours uniforme. C’est avoir une vanité bien folle de s’imaginer que Dieu prenne un si grand intérét it la forme de l’habit du prétre, a l’ordre des mots qu’il prononce, aux gestes qu’il fait a l’autel, et a toutes ses génuilexions! Eh! mon ami, reste de toute ta hau- teur, tu seras touiours assez pres de terre. Dieu veut etre adoré en esprit et en vérité: ce devoir est celui de toutes les religions, de tous les pays, de tous les hommes. Quant au culte extérieur, s°il doit étre uniforme pour le bon ordre, c’est purement une affaire de police; il ne faut point de révé- lation pour cela. R. Emile, liv. IV. — Dieu n’a—t—il pas tout dit a nos yeux, a notre conscience, a notre iugement? Qu’est-ce que les hommes nous diront de plus? Leurs révélations ne font que dégrader Dieu en lui donnant les pas- sions humaines. Loin d’éclaircir les notions du grand Etre, je vois que les dogmes particuliers les embrouillent; que loin de les ennoblir ils les avi- p lissent; qu’aux mystéres inconcevables qui l’environnent, ils aioutent des i contradictions absurdes; qu'ils rendent l’l1omme orgueilleux, intolérant, l cruel; qu’au lieu d’établir la paix sur la terre, ils y portent le fer et Ie feu. p Je me demande a quoi bon tout cela sans savoir me répondre. Je n’y vois que les crimes des hommes et )es miséres du genre humain. l � LIVRE IV. — CI-IAP. VIII. 225 que le prince, ni d’autres prétres que les magistrats. Alors mourir pour son pays, c’est aller au martyre; violer les lois, c’est étre impie; et soumettre un coupable a 1’exécra- tion publique, c’est le dévouer au courroux des dieux: Sacer estod. Mais elle est mauvaise en ce qu‘étant fondée sur l’erreur et sur le mensonge, elle trompe les hommes, les rend cré- dules, superstitieux, et noie le vrai culte de la Divinité dans un vain cérémonial. Elle est mauvaise encore, quand, de- venant exclusive et tyrannique, elle rend un peuple sangui- I`I8II`C et lfIIOléI`8fIlI, CII SOHC qI1’l1 IIC I`€SPlI`€ QUE II'1€I1I`II`€ et I'I1&SS&CI`€, et CIOII f3lI`C UDB QCIIOII sainte CII liI18I'lI qI.II· conque n’admet pas ses dieux. Cela met un tel peuple dans un état naturel de guerre avec tous les autres, tres nuisible R S3 PI`OpI`C SOI'€Ié (I). Reste donc la religion de l’homme ou le christianisme, · (1) R. Nouvelle He'l0Is·e, partie V, lettre 5. — Je`ne cesserai iamais de le redire, c’est que ces persécuteurs-la ne sont point des croyants, ce sont des fourbes. R. Nouvelle Hélolse, partie VI, ‘lettre 8. — Je vois qu°il est impossible que Yintolérance m’endurcissc Fame. Comment chérir tcndrement les gens qu’on réprouve? Quelle charité peut-on conserver parmi les damnés? Les aimer ce serait_ hair Dieu qui les punit. Voulons-nous donc etre humains; iugeons les actions et non pas les hommes, n’empiétons point sur l°horribIe fonction des démons; n’ouvrons point si légérement l'enfer a nos freres. Eh! s`il était destiné pour ceux qui se trompent, quel mortel pourrait l’éviter? R. Emile, liv. IV. — Bayle a tres bien prouvé que le fanatisme est plus pernicieux que Pathéisme, et cela est incontestable; mais ce qu’il n’a eu garde de dire, et qui n’est pas moins vrai, c’est que le fanatisme, quoique sanguinaire et cruel, est pourtant une passion grande et forte, qui éleve le coeur de 1’homme, qui lui fait mépriser la mort, qui lui donne un ressort prodigieux, et qu’il ne faut que mieux diriger pour en tirer les plus sublimes vertus; au lieu que Pirréligion, et en général 1’esprit raisonneur et philo- sophique, attache a la vie, elfémine, avilit les Ames, concentre toutes les passions dans la bassesse de 1’intéret particulier, dans l’abiection du moi humain, et sape ainsi in petit bruit les vrais fondements de toute société; car ce que les intérets particuliers ont de commun est si peu de chose qu’il ne balancera jamais ce qu’ils ont d’opposé. Si l’athéisme ne fait pas verser le sang des hommes, c’est moins par amour pour la paix que par indifference pour le bien: comme que tout aille, peu importe au prétendu sage, pourvu qu’il reste en repos dans son cabinet. Ses principes ne font pas tuer les hommes, mais ils les empéchent • 15 ¤ n � z¤6 DU CONTRAT SOCIAL. non pas celui d’aujourd’hui, mais celui de l’Evangile, qui en est tout a fait diiférent. Par cette religion sainte, sublime, véritable, les hommes, enfants du méme Dieu, se reconnaissent tous pour freres, et la société qui les unit ne se dissout pas meme a la mort. _. Mais cette religion, n’ayant nulle relation particuliére avec le corps politique, laisse aux lois la seule force qu’elles tirent d’elles-mémes sans leur en ajouter aucune autre; et par la un des grands liens de la société particuliere reste sans effet. Bien plus, loin d`attacher les coeurs des citoyens a l’Etat, elle les en détache comme de toutes les choses de la terre. Je ne connais rien de plus contraire a l’esprit social (1). On nous dit qu’un peuple de vrais chrétiens formerait la plus parfaite société que l’on puisse imaginer. Je ne vois a cette supposition qu’une grande difficulté: c’est qu’une société de vrais chrétiens ne serait plus une société d’hommes. Je dis meme que cette société supposée ne serait, avec toute sa perfection, ni la plus forte ni la plus durable: a force d’étre parfaite, elle manquerait de liaison; son vice destructeur serait dans sa perfection meme. de naitre en détruisant les moeurs qui les multiplient, en les détachant de leur espéce, en réduisant toutes leurs affections a un secret égoisme, aussi funeste A la population qu’a la vertu. L’indit'férence philosophique ressemble a la tranquillité de l’Etat sous le despotisme; c’est la tranquillité de la mort: elle est plus destructive que la guerre meme. (t)R.Lettre ix Moultou (2t octobre t762).-Vous avez tres bien vu l°état de la question dans le dernier chapitre du Contrat social, et la critique de Roustan porte a faux a cet égard. — Voici le passage de la lettre a Moultou, a laquelle Rousseau fait allusion: •< R. n’a pas compris votre dernier cha- pitre du Contrat social, au moins il ne l’a pas entendu comme moi. Quand vous dites que le christianisme est contraire a l’esprit social, il me semble que cette assertion revient a celle-ci, que la bienveillance se relache en s`étendant et que 1e christianisme nous faisant envisager tous les hommes comme nos freres nous empeche de meme une grande difference entre eux et nos concitoyens. De la le systeme du christianisme est plus favorable A la société universelle des hommes qu’aux sociétés particulieres, le chrétien est plus cosmopolite que patriote. » (J.—J. Rousseau ses amis et ses ennemis, correspondance publiée par Streckeisen-Moultou. 2 vol. Paris, Michel Lévy, éditeur, 1865, tome I, page 65).