réminiscences et sont des plagiaires sans le savoir. Il n’en est pas moins vrai que certaines œuvres sont originales et que d’autres ne le sont pas. L’Esprit des lois et le Contrat social sont des livres originaux. On n’invente pas les lettres de l’alphabet; on n’invente pas les mots qui en sont formés; on n’invente pas les idées ni encore moins les sujets qui les font naître; mais il y a une façon de choisir ces idées, de les associer, de les exprimer, même, qui est une sorte de création; l’importance relative que l’on donne a chacune d’elles, l’ordre dans lequel on les présente, les conclusions que l’on tire de leur rapprochement, ce n’est pas seulement de l’art, c’est de l’invention. Quand ce travail est fait de génie, il se forme de ces assemblages divers autant d’œuvres différentes qui ont leur vie propre et leur individualité. Des deux parts, ce sont les mêmes idées, mais c’est un autre livre. Comme le tisseur de Platon, les fils que l’écrivain enchevêtre d’une main habile il les prend un peu de partout, mais le tissu qu’il en compose est bien son œuvre. Jean-Jacques Rousseau est peut-être le plus grand artiste en pensées du XVIII siècle.
Ses ennemis pourront dire ce qu’on retrouve partout la base et les détails de son Contrat social », que tout le venin de son livre est dans la servitude volontaire de La Boétie; il n’est pas moins vrai que ces idées, c’est Rousseau qui les a pour la première fois lancées du Forum, avec une éloquence incomparable, devant l’auditoire du monde entier; pour la première fois, dans son écrit immortel, le principe de la souveraineté nationale se dresse victorieusement en face du dogme vingt fois séculaire de la monarchie de droit divin; pour la première fois, le caractère universel de la loi et sa puissance infinie sont établis en termes indestructibles; pour la première fois, les différences du pouvoir délibérant et de l’exécutif sont marquées en traits si nets, si vifs et si fermes que cette image ne s’effacera plus de l’imagination populaire. Et cet apôtre est un optimiste. Son système n’est pas l’optimisme mondain qui prend aisément son parti de l’état social tel qu’il est avec ses imperfections et ses vices; mais l’optimisme philosophique pour qui le tout est bien et l’homme perfectible; et qui ne fait le procès de la société actuelle que pour la conduire à un état nouveau qui doit faire son bonheur, et qui sera le règne de la justice et de la vertu. Misanthropie si l’on veut; mais cette misanthropie est celle du philanthrope qui souffre des maux dont il est témoin et auxquels il cherche a porter remède; et qui, tacticien habile, gagne les cœurs pour entraîner les esprits, annonce la Révolution pour l’amener; et montre sa république idéale, comme une terre promise, aux peuples qu’il veut tirer d’esclavage.
On remarquera sans doute, dans les références qui commentent le texte, que je m’abstiens de toute réflexion personnelle. J’ai voulu faire mieux connaître Rousseau; mais je ne m’érige pas en censeur ni en apologiste de ses idées particulières. Je laisse ce soin aux aristarques plus ou moins autorisés, qui prétendent mener l’opinion; les uns, sentencieux et tranchants, la plume levée comme une férule; les autres, légers et badins, avec des airs détachés et un scepticisme à la Renan. La gent bourdonnante et venimeuse des critiques, cette plaie du jour, qui semble avoir rencontré en France son pays d’élection, s’attaque à tout et à chacun, sans raison, sans mesure, comme poussée par la frénésie aveugle d’une sorte de besoin professionnel. Rien ne manque a ces oracles pour être crus ou écoutés; l’aplomb, la suffisance, l’affirmation hautaine, le verbe insolent. Sincères aussi, ils le sont plus qu’ils ne pensent eux-mêmes, étant les premières dupes des fausses notions qu’ils ont répandues. Le plus souvent, c’est la compétence seule qui leur fait défaut. Laissons ces gâcheurs d’encre maltraiter Rousseau, si tel est leur bon plaisir. Quant à moi, trop heureux si je puis trouver quelques lecteurs, je n’ai pas fait métier d’érudit: c’est pour mon contentement et non pour une spéculation de librairie que j’ai composé ce livre. Admirateur déclaré de Rousseau, j’ai cherché à mettre en un meilleur jour l’œuvre à laquelle il attachait le plus de prix et dont il n’existait aucune édition critique. En faisant paraître ce modeste essai, j’aimerais à me persuader qu’il n’a pas seulement besoin de la bienveillance du public, mais aussi qu’il en est digne.
Une petite question, intéressante surtout au point de vue bibliographique, est de savoir quelle est, entre toutes les éditions du Contrat social, la première et originale. M. Jules Le Petit indique une édition petit in-8 de 206 pages chiffrées en totalité y compris le titre, et où le texte se termine à la page 197. La page suivante est occupée par l’ « avvertissement » (sic) et les pages 199-206 contiennent la table. Le Contract social est suivi de la Lettre de Jean-Jacques Rousseau, de Genève, qui contient sa renonciation à la société civile et ses derniers adieux aux hommes, adressée au seul ami qui lui reste dans le monde. M. Le Petit constate qu’il est difficile de déterminer l’édition originale, car il a vu une autre édition de 1762 avec la « rubrique » à Amsterdam, chez Marc-Michel Rey, comme la précédente, mais avec un autre fleuron sur le titre; elle est d’une impression différente et ne contient pas la lettre de la fin. L’avertissement est au commencement ainsi que la table.
Un renseignement plus précis nous est fourni par la première édition des Lettres de la Montagne. L’auteur renvoie (page 44 de cette édition) au chapitre de la Religion civile, p. 310-311 de l’édition in-8 du Contract social. Cette désignation concorde entièrement avec une édition que nous avons sous les yeux, de 324 pages, dont la dernière est remplie par le Catalogue des livres imprimés chez Rey, libraire à Amsterdam. Le faux titre porte: Du Contract social et le titre: Du Contract social ou Principes du Droit politique, par J.-J. Rousseau, citoyen de Genève, à Amsterdam, chez Marc Michel Rey, MDCCLXII, avec la devise: Fœderis æquas dicamus leges, et une vignette représentant la Justice, casque en tête, qui élève d’une main une balance et de l’autre le bonnet de la Liberté au bout d’une lance. La vignette est aussi ornée d’un paysage dans le fond; elle est signée: Bolomey, inv. L’avertissement, suivi de la table des livres et des chapitres, avec une pagination spéciale de quatre feuillets (numérotés iii-viii) précède le texte. La lettre de J.-J. Rousseau au seul ami qui lui reste, parodie assez amusante des idées du grand écrivain, ne se trouve pas, comme il était aisé de le prévoir, dans cette édition. On n’y rencontre pas davantage la note sur le mariage civil. On sait d’ailleurs que la première édition n’a pu pénétrer en France qu’en contrebande et que c’est dans le pays même qu’a été imprimée l’édition qui a pu plus tard y circuler.
Cette édition, à laquelle se réfèrent également Roustan et l’auteur de la Lettre d’un anonyme, dans leurs réfutations du Contrat, et qu’ils appellent, l’un, l’édition in-octavo, l’autre, l’édition d’Amsterdam, est bien la première, celle dont Rousseau a corrigé les épreuves et dont il a distribué des exemplaires à ses amis. Ce point est mis hors de doute par la correspondance de Rousseau avec Rey, son éditeur, pendant l’impression du volume. Une lettre du 17 février 1762 est particulièrement probante (voir l’Appendice III). Il y est question de deux notes nouvelles qui doivent trouver place dans les épreuves (pages 187 et 190) et d’une faute dans la note de Calvin (Révoution au lieu de Révolution), détails qui concordent exactement avec l’édition de 324 pages.
Le renvoi de la première Lettre de la Montagne mentionné plus haut faisait indirectement allusion à une édition d’un autre format. L’existence de cette édition nous est confirmée par la correspondance avec Rey. Le 23 avril 1762, Rousseau lui mande qu’il a reçu deux feuilles de l’édition in-12, qu’il trouve en somme jolie et commode, bien que le papier ne soit pas beau et que le caractère des notes soit vilain. Quelle est cette édition? Nous croyons la reconnaître, comme M. Bosscha, l’éditeur de la correspondance de Rousseau avec Rey, dans un volume de 192 pages (la dernière blanche), y compris l’avertissement et la table qui précèdent le texte, plus deux feuillets pour le titre et le faux titre. Cette édition in-12 est entièrement conforme à l’édition originale in-octavo. La vignette du titre est semblable et la note sur le mariage civil ne s’y trouve pas. Un détail permet de la distinguer aisément de toutes les contrefaçons faites à la même date: c’est une faute typographique: decamus au lieu de dicamus dans l’épigraphe. Cette impression est postérieure à celle in-octavo.
On n’a pu nous montrer à la Bibliothèque nationale d’autre édition in-12 qu’une de 212 pages, conforme par sa disposition générale à l’édition originale même pour la vignette et dont le titre porte: Suivant la copie imprimée à Amsterdam, chez Marc Michel Rey. Le feuillet où se trouvent imprimées les pages 211 et 212 est en double, avec et sans la note sur le mariage civil, de sorte que le texte finit, sur l’un des feuillets, au haut, et sur l’autre, au bas de la page 212. Notre exemplaire de cette édition présente la même particularité. Est-ce une édition publiée par Rey? est-ce une contrefaçon? Dans ce dernier cas, il faudrait supposer qu’elle s’est faite au su et avec la connivence de Rousseau, puisqu’elle contient la note sur le mariage civil, qu’on n’avait pu emprunter à l’édition originale.
Nous possédons une autre édition in-12, de 1762, avec la couverture en papier jaune et bleu, de l’époque. Elle a 376 pages, y compris la Lettre de Rousseau au seul ami qui lui reste, dont le texte succède à celui du Contrat avec une pagination suivie. L’avertissement et la table sont en tête du volume, immédiatement après le titre qui porte: du Contrat (sic) social ou Principes du droit politique, par J.-J. Rousseau, citoyen de Genève, avec ces mots, au-dessus du petit fleuron qui remplace la vignette: Édition sans cartons, à laquelle on a ajouté une lettre de l’auteur au seul ami qui lui reste dans le monde; et au-dessous: À Amsterdam, chez Marc-Michel Rey, MDCCLXII. Nous avons deux exemplaires de cette édition, dont aucun n’a de faux titre. La note sur le mariage civil s’y trouve pages 357 et 358.
Dans sa correspondance avec Rey (8 janvier 1763), Rousseau se plaint qu’on ait « fourré sous son nom, dans une édition contrefaite du Contrat social, une lettre à laquelle il n’a eu aucune part et qu’il n’a même jamais vue ». Cette édition pourrait être celle que nous venons de mentionner. Son aspect correct et agréable semble bien indiquer d’ailleurs qu’elle a été imprimée en France.
En somme, la véritable édition originale est celle in-octavo de 324 pages; comme on l’a vu dans notre introduction, elle devait contenir primitivement les notes sur les protestants et sur le mariage civil qui ont passé ensuite dans les éditions subreptices du Contrat et dans la Lettre à M. de Beaumont: Rousseau, ayant été obligé de quitter la France, n’était plus tenu à la même réserve, et a pu ouvrir plus grande sa main pleine de vérités.