SigPhi · Jean-Jacques Rousseau

Émile, ou De l'éducation (French)

French

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Locke, au milieu des préceptes mâles & sensés qu’il nous donne, retombe dans des contradictions qu’on n’attendroit pas d’un raisonneur aussi exact. Ce même homme qui veut que les enfans se baignent l’été dans l’eau glacée, ne veut pas, quand ils sont échauffés, qu’ils boivent frais ni qu’ils se couchent par terre dans des endroits humides. Mais puisqu’il veut que les souliers des enfans prennent l’eau dans tous les tems, la prendront-ils moins quand l’enfant aura chaud, & ne peut-on pas lui faire du corps par rapport aux pieds les mêmes inductions qu’il fait des pieds par rapport aux mains, & du corps par rapport au visage? Si vous voulez, lui dirois-je, que l’homme soit tout visage, pourquoi me blâmez-vous de vouloir qu’il soit tout pieds?

Pour empêcher les enfans de boire quand ils ont chaud, il prescrit de les accoutumer à manger préalablement un morceau de pain avant que de boire. Cela est bien étrange, que quand l’enfant a soif, il faille lui donner à manger; j’aimerois mieux, quand il a faim, lui donner à boire. Jamais on ne me persuadera que nos premiers appétits soient si déréglés, qu’on ne puisse les satisfaire sans nous exposer à périr. Si cela étoit, le genre humain se fût cent fois détruit avant qu’on eût appris ce qu’il faut faire pour le conserver.

Toutes les fois qu’Émile aura soif, je veux qu’on lui donne à boire. Je veux qu’on lui donne de l’eau pure & sans aucune préparation, pas même de la faire dégourdir, fût-il tout en nage, & fût-on dans le cœur de l’hiver. Le seul soin que je recommande, est de distinguer la qualité des eaux. Si c’est de l’eau de riviere, donnez-la-lui sur-le-champ telle qu’elle sort de la riviere. Si c’est de l’eau de source, il la faut laisser quelque tems à l’air avant qu’il la boive. Dans les saisons chaudes, les rivieres sont chaudes; il n’en est pas de même des sources, qui n’ont pas reçu le contact de l’air. Il faut attendre qu’elles soient à la température de l’athmosphere. L’hiver, au contraire, l’eau de source est à cet égard moins dangereuse que l’eau de riviere.

Mais il n’est ni naturel ni fréquent qu’on se mette l’hiver en sueur, sur-tout en plein air. Car l’air froid, frappant incessamment sur la peau, répercute en dedans la sueur, & empêche les pores de s’ouvrir assez pour lui donner un passage libre. Or, je ne prétends pas qu’Émile s’exerce l’hiver au coin d’un bon feu, mais dehors en pleine campagne au milieu des glaces. Tant qu’il ne s’échauffera qu’à faire & lancer des balles de neige, laissons-le boire quand il aura soif, qu’il continue de s’exercer après avoir bu, & n’en craignons aucun accident. Que si par quelqu’autre exercice il se met en sueur, & qu’il ait soif; qu’il boive froid, même en ce tems là. Faites seulement en sorte de le mener au loin & à petits pas chercher son eau. Par le froid qu’on suppose, il sera suffisamment rafraîchi en arrivant, pour la boire sans aucun danger. Sur-tout prenez ces précautions sans qu’il s’en apperçoive. J’aimerois mieux qu’il fût quelquefois malade que sans cesse attentif à sa santé.

Il faut un long sommeil aux enfans, parce qu’ils font un extrême exercice. L’un sert de correctif à l’autre; aussi voit-on qu’ils ont besoin de tous deux. Le tems du repos est celui de la nuit, il est marqué par la nature. C’est une observation constante que le sommeil est plus tranquille & plus doux tandis que le soleil est sous l’horizon; & que l’air échauffé de ses rayons ne maintient pas nos sens dans un si grand calme. Ainsi l’habitude la plus salutaire est certainement de se lever et de se coucher avec le soleil. D’où il suit que dans nos climats l’homme & tous les animaux ont en général besoin de dormir plus long-tems l’hiver que l’été. Mais la vie civile n’est pas assez simple, assez naturelle, assez exempte de révolutions, d’accidens, pour qu’on doive accoutumer l’homme à cette uniformité, au point de la lui rendre nécessaire. Sans doute il faut s’assujettir aux regles; mais la premiere est de pouvoir les enfreindre sans risque quand la nécessité le veut. N’allez donc pas amollir indiscretement votre Éleve dans la continuité d’un paisible sommeil, qui ne soit jamais interrompu. Livrez-le d’abord sans gêne à la loi de la nature, mais n’oubliez pas que parmi nous il doit être au-dessus de cette loi qu’il doit pouvoir se coucher tard, se lever matin être éveillé brusquement, passer les nuits debout, sans en être incommodé. En s’y prenant assez tôt, en allant toujours doucement & par degrés, on forme le tempérament aux mêmes choses qui le détruisent, quand on l’y soumet déjà tout formé.

Il importe de s’accoutumer d’abord à être mal couché; c’est le moyen de ne plus trouver de mauvais lit. En général la vie dure, une fois tournée en habitude, multiplie les sensations agréables: la vie molle en prépare une infinité de déplaisantes. Les gens élevés trop délicatement ne trouvent plus le sommeil que sur le duvet; les gens accoutumés à dormir sur des planches le trouvent par-tout: il n’y a point de lit dur pour qui s’endort en se couchant.

Un lit mollet, où l’on s’ensevelit dans la plume ou dans l’édredon, fond & dissoud le corps, pour ainsi dire. Le reins enveloppés trop chaudement s’échauffent. De-là résultent souvent la pierre ou d’autres incommodités, & infailliblement une complexion délicate qui les nourrit toutes.

Le meilleur lit est celui qui procure un meilleur sommeil. Voilà celui que nous nous préparons Émile & moi pendant la journée. Nous n’avons pas besoin qu’on nous amene des esclaves de Perse pour faire nos lits; en labourant la terre nous remuons nos matelas.

Je sais par expérience que quand un enfant est en santé l’on est maître de le faire dormir & veiller presque à volonté. Quand l’enfant est couché, & que de son babil il ennuie sa Bonne, elle lui dit: dormez; c’est comme si elle lui disoit, portez-vous bien, quand il est malade. Le vrai moyen de le faire dormir est de l’ennuyer lui-même. Parlez tant, qu’il soit forcé de se taire, & bientôt il dormira: les sermons sont toujours bons à quelque chose; autant vaut le prêcher que le bercer: mais si vous employez le soir ce narcotique, gardez-vous de l’employer le jour.

J’éveillerai quelquefois Émile, moins de peur qu’il ne prenne l’habitude de dormir trop long-tems, que pour l’accoutumer à tout, même à être éveillé brusquement. Au surplus j’aurois bien peu de talent pour mon emploi, si je ne savois pas le forcer à s’éveiller de lui-même, & à se lever, pour ainsi dire, à ma volonté, sans que je lui dise un seul mot.

S’il ne dort pas assez, je lui laisse entrevoir pour le lendemain une matinée ennuyeuse, & lui-même regardera comme autant de gagné tout ce qu’il en pourra laisser au sommeil: s’il dort trop, je lui montre à son réveil un amusement de son goût. Veux-je qu’il s’éveille à point nommé, je lui dis; demain à six heures on part pour la pêche, on se va promener à tel endroit, voulez-vous en être? il consent, il me prie de l’éveiller; je promets, ou je ne promets point, selon le besoin: s’il s’éveille trop tard, il me trouve parti. Il y aura du malheur si bientôt il n’apprend à s’éveiller de lui-même.

Au reste, s’il arrivoit, ce qui est rare, que quelqu’enfant indolent eût du penchant à croupir dans la paresse, il ne faut point le livrer à ce penchant, dans lequel il s’engourdiroit tout-à-fait, mais lui administrer quelque stimulant qui l’éveille. On conçoit bien qu’il n’est pas question de le faire agir par force, mais de l’émouvoir par quelque appétit qui l’y porte, & cet appétit, pris avec choix dans la nature, nous mene à la fois à deux fins.

Je n’imagine rien dont, avec un peu d’adresse, on ne pût inspirer le goût, même la fureur aux enfans, sans vanité, sans émulation, sans jalousie. Leur vivacité, leur esprit imitateur suffisent; sur-tout leur gaieté naturelle, instrument dont la prise est sûre, & dont jamais précepteur ne sçut s’aviser. Dans tous les jeux où ils sont bien persuadés que ce n’est que jeu, ils souffrent sans se plaindre, & même en riant, ce qu’ils ne souffriroient jamais autrement, sans verser des torrens de larmes. Les longs jeûnes, les coups, la brûlure, les fatigues de toute espece sont les amusemens des jeunes Sauvages; preuve que la douleur même a son assaisonnement, qui peut en ôter l’amertume; mais il n’appartient pas à tous les maîtres de savoir apprêter ce ragoût, ni peut-être à tous les disciples de le savourer sans grimace. Me voilà de nouveau, si je n’y prends garde, égaré dans les exceptions.

Ce qui n’en souffre point est cependant l’assujettissement de l’homme à la douleur, aux maux de son espece, aux accidens, aux périls de la vie, enfin à la mort; plus on le familiarisera avec toutes ces idées, plus on le guérira de l’importune sensibilité qui ajoute au mal l’impatience de l’endurer; plus on l’apprivoisera avec les souffrances qui peuvent l’atteindre, plus on leur ôtera, comme eût dit Montaigne, la pointure de l’étrangeté; & plus aussi l’on rendra son ame invulnérable & dure; son corps sera la cuirasse qui rebouchera tous les traits dont il pourroit être atteint au vif. Les approches même de la mort n’étant point la mort, à peine la sentira-t-il comme telle; il ne mourra pas, pour ainsi dire: il sera vivant ou mort; rien de plus. C’est de lui que le même Montaigne eût pu dire, comme il a dit d’un Roi de Maroc, que nul homme n’a vécu si avant dans la mort. La constance & la fermeté sont, ainsi que les autres vertus, des apprentissages de l’enfance: mais ce n’est pas en apprenant leurs noms aux enfans qu’on les leur enseigne, c’est en les leur faisant goûter, sans qu’ils sachent ce que c’est.

Mais à propos de mourir, comment nous conduirons-nous avec notre Éleve, relativement au danger de la petite vérole? La lui ferons-nous inoculer en bas âge, ou si nous attendrons qu’il la prenne naturellement? Le premier parti, plus conforme à notre pratique, garantit du péril de l’âge où la vie est la plus précieuse, au risque de celui où elle l’est le moins; si toutefois on peut donner le nom de risque à l’inoculation bien administrée.

Mais le second est plus dans nos principes généraux, de laisser faire en tout la nature, dans les soins qu’elle aime à prendre seule, & qu’elle abandonne aussi-tôt que l’homme veut s’en mêler. L’homme de la nature est toujours préparé: laissons-le inoculer par le maître, il choisira mieux le moment que nous.

N’allez pas de-là conclure que je blâme l’inoculation: car le raisonnement sur lequel j’en exempte mon Éleve iroit très-mal aux vôtres. Votre éducation les prépare à ne point échapper à la petite vérole au moment qu’ils en seront attaqués: si vous la laissez venir au hazard, il est probable qu’ils en périront. Je vois que dans les différens pays on résiste d’autant plus à l’inoculation qu’elle y devient plus nécessaire, & la raison de cela se sent aisément. À peine aussi daignerai-je traiter cette question pour mon Émile. Il sera inoculé, ou il ne le sera pas, selon les tems, les lieux, les circonstances: cela est presque indifférent pour lui. Si on lui donne la petite vérole, on aura l’avantage de prévoir & connoître son mal d’avance; c’est quelque chose: mais s’il la prend naturellement, nous l’aurons préservé du médecin, c’est encore plus.

Une éducation exclusive, qui tend seulement à distinguer du peuple ceux qui l’ont reçue, préfere toujours les instructions les plus coûteuses aux plus communes, & par cela même aux plus utiles. Ainsi les jeunes gens élevés avec soin apprennent tous à monter à cheval, parce qu’il en coûte beaucoup pour cela; mais presqu’aucun d’eux n’apprend à nager, parce qu’il n’en coûte rien, & qu’un Artisan peut savoir nager aussi bien que qui que ce soit. Cependant, sans avoir fait son académie, un voyageur monte à cheval, s’y tient, & s’en sert assez pour le besoin; mais, dans l’eau si l’on ne nage on se noye, & l’on ne nage point sans l’avoir appris. Enfin, l’on n’est pas obligé de monter à cheval sous peine de la vie, au lieu que nul n’est sûr d’éviter un danger auquel on est si souvent exposé. Émile sera dans l’eau comme sur la terre. Que ne peut-il vivre dans tous les élémens! Si l’on pouvoit apprendre à voler dans les airs, j’en ferois un aigle; j’en ferois une salamandre, si l’on pouvoit s’endurcir au feu.

On craint qu’un enfant ne se noye en apprenant à nager; qu’il se noye en apprenant ou pour n’avoir pas appris, ce sera toujours votre faute. C’est la seule vanité qui nous rend téméraires; on ne l’est point quand on n’est vu de personne: Émile ne le seroit pas quand il seroit vu de tout l’Univers. Comme l’exercice ne dépend pas du risque, dans un canal du parc de son pere il apprendroit à traverser l’Hellespont; mais il faut s’apprivoiser au risque même, pour apprendre à ne s’en pas troubler; c’est une partie essentielle de l’apprentissage dont je parlois tout-à-l’heure. Au reste, attentif à mesurer le danger à ses forces, & à le partager toujours avec lui, je n’aurai gueres d’imprudence à craindre, quand je réglerai le soin de sa conservation sur celui que je dois à la mienne.

Un enfant est moins grand qu’un homme; il n’a ni sa force ni sa raison; mais il voit & entend aussi-bien que lui, ou à très-peu près; il a le goût aussi sensible, quoiqu’il l’ait moins délicat, & distingue aussi-bien les odeurs, quoiqu’il n’y mette pas la même sensualité. Les premieres facultés qui se forment & se perfectionnent en nous sont les sens. Ce sont donc les premieres qu’il faudroit cultiver; ce sont les seules qu’on oublie, ou celles qu’on néglige le plus.

Exercer les sens n’est pas seulement en faire usage, c’est apprendre à bien juger par eux, c’est apprendre, pour ainsi dire, à sentir; car nous ne savons ni toucher, ni voir, ni entendre que comme nous avons appris.

Il y a un exercice purement naturel & méchanique, qui sert à rendre le corps robuste, sans donner aucune prise au jugement: nager, courir, sauter, fouetter un sabot, lancer des pierres; tout cela est fort bien: mais n’avons-nous que des bras & des jambes? N’avons-nous pas aussi des yeux, des oreilles, & ces organes sont-ils superflus à l’usage des premiers? N’exercez donc pas seulement les forces, exercez tous les sens qui les dirigent, tirez de chacun d’eux tout le parti possible, puis vérifiez l’impression de l’un par l’autre. Mesurez, comptez, pesez, comparez. N’employez la force qu’après avoir estimé la résistance: faites toujours en sorte que l’estimation de l’effet précede l’usage des moyens. Intéressez l’enfant à ne jamais faire d’efforts insuffisans ou superflus. Si vous l’accoutumez à prévoir ainsi l’effet de tous ses mouvemens, & à redresser ses erreurs par l’expérience, n’est-il pas clair que plus il agira, plus il deviendra judicieux?

S’agit-il d’ébranler une masse? S’il prend un lévier trop long il dépensera trop de mouvement, s’il le prend trop court il n’aura pas assez de force: l’expérience lui peut apprendre à choisir précisément le bâton qu’il lui faut. Cette sagesse n’est donc pas au-dessus de son âge. S’agit-il de porter un fardeau? S’il veut le prendre, aussi pesant qu’il peut le porter, & n’en point essayer qu’il ne souleve, ne sera-t-il pas forcé d’en estimer le poids à la vue? Sait-il comparer des masses de même matiere & de différentes grosseurs? Qu’il choisisse entre des masses de même grosseur & de différentes matieres; il faudra bien qu’il s’applique à comparer leurs poids spécifiques. J’ai vu un jeune homme, très-bien élevé, qui ne voulut croire qu’après l’épreuve, qu’un seau plein de gros copeaux de bois de chêne fût moins pesant que le même seau rempli d’eau.

Nous ne sommes pas également maîtres de l’usage de tous nos sens. Il y en a un, savoir le toucher, dont l’action n’est jamais suspendue durant la veille; il a été répandu sur la surface entiere de notre corps, comme une garde continuelle, pour nous avertir de tout ce qui peut l’offenser. C’est aussi celui dont, bon gré malgré, nous acquérons le plutôt l’expérience par cet exercice continuel, & auquel par conséquent nous avons moins besoin de donner une culture particuliere. Cependant nous observons que les aveugles ont le tact plus sûr & plus fin que nous; parce que, n’étant pas guidés par la vue, ils sont forcés d’apprendre à tirer uniquement du premier sens les jugemens que nous fournit l’autre. Pourquoi donc ne nous exerce-t-on pas à marcher comme eux dans l’obscurité, à connoître les corps que nous pouvons atteindre, à juger des objets qui nous environnent, à faire, en un mot, de nuit & sans lumiere, tout ce qu’ils font de jour et sans yeux? Tant que le soleil luit, nous avons sur eux l’avantage; dans les ténebres ils sont nos guides à leur tour. Nous sommes aveugles la moitié de la vie; avec la différence que les vrais aveugles savent toujours se conduire, & que nous n’osons faire un pas au cœur de la nuit. On a de la lumiere, me dira-t-on. Eh quoi! toujours des machines! Qui vous répond qu’elles vous suivront par-tout au besoin? Pour moi, j’aime mieux qu’Émile ait des yeux au bout de ses doigts, que dans la boutique d’un Chandelier.

Êtes-vous enfermé dans un édifice au milieu de la nuit, frappez des mains; vous appercevrez au résonnement du lieu, si l’espace est grand ou petit, si vous êtes au milieu ou dans un coin. À demi-pied d’un mur, l’air moins ambiant & plus réfléchi vous porte une autre sensation au visage. Restez en place, & tournez-vous successivement de tous les côtés; s’il y a une porte ouverte, un léger courant d’air vous l’indiquera. Êtes-vous dans un bateau, vous connoîtrez, à la maniere dont l’air vous frappera le visage, non-seulement en quel sens vous allez, mais si le fil de la riviere vous entraîne lentement ou vîte. Ces observations & mille autres semblables, ne peuvent bien se faire que de nuit; quelque attention que nous voulions leur donner en plein jour, nous serons aidés ou distraits par la vue, elles nous échapperont. Cependant il n’y a encore ici ni mains, ni bâton: que de connoissances oculaires on peut acquérir par le toucher, même sans rien toucher du tout!

Beaucoup de jeux de nuit. Cet avis est plus important qu’il ne semble. La nuit effraye naturellement les hommes, & quelquefois les animaux . La raison, les connoissances, l’esprit, le courage, délivrent peu de gens de ce tribut. J’ai vu des raisonneurs, des esprits forts, des Philosophes, des Militaires intrépides en plein jour, trembler la nuit, comme des femmes, au bruit d’une feuille d’arbre. On attribue cet effroi aux contes des nourrices, on se trompe; il y a une cause naturelle. Quelle est cette cause? La même qui rend les sourds défians & le peuple superstitieux, l’ignorance des choses qui nous environnent & à ce qui se passe autour de nous. Accoutumé d’appercevoir de loin les objets, & de prévoir leurs impressions d’avance, comment, ne voyant plus rien de ce qui m’entoure, n’y supposerois-je pas mille êtres, mille mouvemens qui peuvent me nuire, & dont il m’est impossible de me garantir? J’ai beau savoir que je suis en sûreté dans le lieu où je me trouve; je ne le sais jamais aussi-bien que si je le voyois actuellement: j’ai donc toujours un sujet de crainte que je n’avois pas en plein jour. Je sais, il est vrai, qu’un corps étranger ne peut gueres agir sur le mien, sans s’annoncer par quelque bruit; aussi combien j’ai sans cesse l’oreille alerte! Au moindre bruit dont je ne puis discerner la cause, l’intérêt de ma conservation me fait d’abord supposer tout ce qui doit le plus m’engager à me tenir sur mes gardes, & par conséquent tout ce qui est le plus propre à m’effrayer.

N’entends-je absolument rien? Je ne suis pas pour cela tranquille; car enfin sans bruit on peut encore me surprendre. Il faut que je suppose les choses telles qu’elles étoient auparavant, telles qu’elles doivent encore être, que je voye ce que je ne vois pas. Ainsi forcé de mettre en jeu mon imagination, bientôt je n’en suis plus maître, & ce que j’ai fait pour me rassurer, ne sert qu’à m’alarmer davantage. Si j’entends du bruit, j’entends des voleurs; si je n’entends rien, je vois des fantômes: la vigilance que m’inspire le soin de me conserver ne me donne que sujets de crainte. Tout ce qui doit me rassurer n’est que dans ma raison, l’instinct plus fort me parle tout autrement qu’elle. À quoi bon penser qu’on n’a rien à craindre, puisque alors on n’a rien à faire?

La cause du mal trouvée indique le remede. En toute chose l’habitude tue l’imagination, il n’y a que les objets nouveaux qui la réveillent. Dans ceux que l’on voit tous les jours, ce n’est plus l’imagination qui agit, c’est la mémoire, & voilà la raison de l’axiome ab assuetis non fit passio; car ce n’est qu’au feu de l’imagination que les passions s’allument. Ne raisonnez donc pas avec celui que vous voulez guérir de l’horreur des ténebres; menez-l’y souvent, & soyez sûr que tous les argumens de la Philosophie ne vaudront pas cet usage. La tête ne tourne point aux couvreurs sur les toits, & l’on ne voit plus avoir peur dans l’obscurité quiconque est accoutumé d’y être.

Voilà donc pour nos jeux de nuit un autre avantage ajouté au premier: mais pour que ces jeux réussissent, je n’y puis trop recommander la gaieté. Rien n’est si triste que les ténebres: n’allez pas enfermer votre enfant dans un cachot. Qu’il rie en entrant dans l’obscurité; que le rire le reprenne avant qu’il en sorte; que, tandis qu’il y est, l’idée des amusemens qu’il quitte, & de ceux qu’il va retrouver, le défende des imaginations fantastiques qui pourroient l’y venir chercher.

Il est un terme de la vie au-delà duquel on rétrograde en avançant. Je sens que j’ai passé ce terme. Je recommence, pour ainsi dire, une autre carriere. Le vuide de l’âge mur, qui s’est fait sentir à moi, me retrace le doux temps du premier âge. En vieillissant, je redeviens enfant, & je me rappelle plus volontiers ce que j’ai fait à dix ans, qu’à trente. Lecteurs, pardonnez-moi donc de tirer quelquefois mes exemples de moi-même; car pour bien faire ce livre, il faut que je le fasse avec plaisir.

J’étois à la campagne en pension chez un ministre appelé M. Lambercier. J’avais pour camarade un cousin plus riche que moi, & qu’on traitoit en héritier, tandis qu'éloigné de mon pere, je n’étois qu’un pauvre orphelin. Mon grand cousin Bernard étoit singulièrement poltron, sur-tout la nuit. Je me moquai tant de sa frayeur, que M. Lambercier, ennuyé de mes vanteries, voulut mettre mon courage à l’épreuve. Un soir d’automne, qu’il faisoit très-obscur, il me donna la clef du Temple, & me dit d’aller chercher dans la chaire la Bible qu’on y avoit laissée. Il ajouta, pour me piquer d’honneur, quelques mots qui me mirent dans l’impuissance de reculer.

Je partis sans lumiere; si j’en avois eu, ç’auroit peut-être été pis encore. Il faloit passer par le cimetiere: je le traversai gaillardement; car tant que je me sentois en plein air, je n’eus jamais de frayeurs nocturnes.

En ouvrant la porte, j’entendis à la voûte un certain retentissement que je crus ressembler à des voix, & qui commença d’ébranler ma fermeté romaine. La porte ouverte, je voulus entrer: mais à peine eus-je fait quelques pas, que je m’arrêtai. En appercevant l’obscurité profonde qui régnoit dans ce vaste lieu, je fus saisi d’une terreur qui me fit dresser les cheveux; je rétrograde, je sors, je me mets à fuir tout tremblant. Je trouvai dans la cour un petit chien nommé Sultan, dont les caresses me rassurerent. Honteux de ma frayeur, je revins sur mes pas, tâchant pourtant d’emmener avec moi Sultan, qui ne voulut pas me suivre. Je franchis brusquement la porte, j’entre dans l’Église. À peine y fus-je rentré, que la frayeur me reprit, mais si fortement que je perdis la tête; & quoique la chaire fût à droite, et que je le susse très-bien, ayant tourné sans m’en appercevoir, je la cherchai long-tems à gauche, je m’embarrassai dans les bancs, je ne savois plus où j’étois; & ne pouvant trouver ni la chaire ni la porte, je tombai dans un bouleversement inexprimable. Enfin, j’apperçois la porte, je viens à bout de sortir du Temple, & je m’en éloigne comme la premiere fois, bien résolu de n’y jamais rentrer seul qu’en plein jour.

Je reviens jusqu’à la maison. Prêt à entrer, je distingue la voix de M. Lambercier à de grands éclats de rire. Je les prends pour moi d’avance, & confus de m’y voir exposé, j’hésite à ouvrir la porte. Dans cet intervalle, j’entends Mademoiselle Lambercier s’inquiéter de moi, dire à la servante de prendre la lanterne, & M. Lambercier se disposer à me venir chercher, escorté de mon intrépide cousin, auquel ensuite on n’auroit pas manqué de faire tout l’honneur de l’expédition. À l’instant toutes mes frayeurs cessent, & ne me laissent que celle d’être surpris dans ma fuite: je cours, je vole au Temple; sans m'égarer, sans tâtonner, j’arrive à la chaire; j’y monte, je prends la Bible, je m’élance en bas; dans trois sauts je suis hors du Temple, dont j’oubliai même de fermer la porte; j'entre dans la chambre, hors d’haleine, je jette la Bible sur la table, effaré, mais palpitant d’aise d’avoir prévenu le secours qui m’étoit destiné.

On me demandera si je donne ce trait pour un modèle à suivre, & pour un exemple de la gaieté que j’exige dans ces sortes d’exercices? Non; mais je le donne pour preuve que rien n’est plus capable de rassurer quiconque est effrayé des ombres de la nuit, que d’entendre dans une chambre voisine une compagnie assemblée rire & causer tranquillement. Je voudrois qu’au lieu de s’amuser ainsi seul avec son Éleve, on rassemblât les soirs beaucoup d’enfans de bonne humeur; qu’on ne les envoyât pas d’abord séparément, mais plusieurs ensemble, & qu’on n’en hazardât aucun parfaitement seul, qu’on ne se fût bien assuré d’avance qu’il n’en seroit pas trop effrayé.

Je n’imagine rien de si plaisant & de si utile que de pareils jeux, pour peu qu’on voulût user d’adresse à les ordonner. Je ferois dans une grande salle une espece de labyrinthe, avec des tables, des fauteuils, des chaises, des paravents. Dans les inextricables tortuosités de ce labyrinthe j’arrangerois au milieu de huit ou dix boîtes d’attrapes, une autre boîte presque semblable, bien garnie de bonbons; je désignerois en termes clairs, mais succincts, le lieu précis où se trouve la bonne boîte; je donnerois le renseignement suffisant pour la distinguer à des gens plus attentifs & moins étourdis que des enfans ; puis, après avoir fait tirer au sort les petits concurrens, je les enverrois tous l’un après l’autre, jusqu’à ce que la bonne boîte fût trouvée; ce que j’aurois soin de rendre difficile, à proportion de leur habileté.

Figurez-vous un petit Hercule arrivant une boîte à la main, tout fier de son expédition. La boîte se met sur la table, on l’ouvre en cérémonie. J’entends d’ici les éclats de rire, les huées de la bande joyeuse, quand, au lieu des confitures qu’on attendoit, on trouve bien proprement arrangés sur de la mousse ou sur du coton, un hanneton, un escargot, du charbon, du gland, un navet, ou quelque autre pareille denrée. D’autres fois, dans une piece nouvellement blanchie on suspendra près du mur, quelque jouet, quelque petit meuble qu’il s agira d’aller chercher, sans toucher au mur. À peine celui qui l’apportera sera-t-il rentré, que, pour peu qu’il ait manqué à la condition, le bout de son chapeau blanchi, le bout de ses souliers, la basque de son habit, sa manche trahiront sa mal-adresse. En voilà bien assez, trop peut-être, pour faire entendre l’esprit de ces sortes de jeux. S’il faut tout vous dire, ne me lisez point.

Quels avantages un homme ainsi élevé n’aura-t-il pas la nuit sur les autres hommes? Ses pieds accoutumés à s’affermir dans les ténebres, ses mains exercées à s’appliquer aisément à tous les corps environnans, le conduiront sans peine dans la plus épaisse obscurité. Son imagination pleine des jeux nocturnes de sa jeunesse, se tournera difficilement sur des objets effrayants. S’il croit entendre des éclats de rire, au lieu de ceux des esprits follets, ce seront ceux de ses anciens camarades: s’il se peint une assemblée, ce ne sera point pour lui le sabbat, mais la chambre de son Gouverneur. La nuit ne lui rappellant que des idées gaies, ne lui sera jamais affreuse; au lieu de la craindre, il l’aimera. S’agit-il d’une expédition militaire, il sera prêt à toute heure, aussi-bien seul qu’avec sa troupe. Il entrera dans le camp de Saül, il le parcourra sans s’égarer, il ira jusqu’à la tente du Roi sans éveiller personne, il s’en retournera sans être apperçu. Faut-il enlever les chevaux de Rhesus, adressez-vous à lui sans crainte. Parmi les gens autrement élevés, vous trouverez difficilement un Ulysse.

J’ai vu des gens vouloir, par des surprises, accoutumer les enfans à ne s’effrayer de rien la nuit. Cette méthode est très-mauvaise; elle produit un effet tout contraire à celui qu’on cherche, & ne sert qu’à les rendre toujours plus craintifs. Ni la raison, ni l’habitude ne peuvent rassurer sur l’idée d’un danger présent, dont on ne peut connoître le degré ni l’espece, ni sur la crainte des surprises qu’on a souvent éprouvées. Cependant, comment s’assurer de tenir toujours votre Éleve exempt de pareils accidens? Voici le meilleur avis, ce me semble, dont on puisse le prévenir là-dessus. Vous êtes alors, dirois-je à mon Émile, dans le cas d’une juste défense; car l’aggresseur ne vous laisse pas juger s’il veut vous faire mal ou peur, & comme il a pris ses avantages, la fuite même n’est pas un réfuge pour vous. Saisissez donc hardiment celui qui vous surprend de nuit, homme ou bête, il n’importe; serrez-le, empoignez-le de toute votre force; s’il se débat, frappez, ne marchandez point les coups, & quoi qu’il puisse dire ou faire, ne lâchez jamais prise, que vous ne sachiez bien ce que c’est: l’éclaircissement vous apprendra probablement qu’il n’y avoit pas beaucoup à craindre, & cette maniere de traiter les plaisans doit naturellement les rebuter d’y revenir.