SigPhi · Jean-Jacques Rousseau

Émile, ou De l'éducation (French)

French

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Le sens de l’odorat est au goût ce que celui de la vue est au toucher: il le prévient, il l’avertit de la maniere dont telle ou telle substance doit l’affecter, & dispose à la rechercher ou à la fuir, selon l’impression qu’on en reçoit d’avance. J’ai ouï dire que les Sauvages avoient l’odorat tout autrement affecté que le nôtre, & jugeoient tout différemment des bonnes & des mauvaises odeurs. Pour moi, je le croirois bien. Les odeurs par elles-mêmes sont des sensations foibles; elles ébranlent plus l’imagination que le sens, & n’affectent pas tant par ce qu’elles donnent que par ce qu’elles font attendre. Cela supposé, les goûts des uns devenus, par leurs manieres de vivre, si différens des goûts des autres, doivent leur faire porter des jugemens bien opposés des saveurs, & par conséquent des odeurs qui les annoncent. Un Tartare doit flairer avec autant de plaisir un quartier puant de cheval mort, qu’un de nos chasseurs une perdrix à moitié pourrie.

Nos sensations oiseuses, comme d’être embaumés des fleurs d’un parterre, doivent être insensibles à des hommes qui marchent trop pour aimer à se promener, & qui ne travaillent pas assez pour se faire une volupté du repos. Des gens toujours affamés ne sauroient prendre un grand plaisir à des parfums qui n’annoncent rien à manger.

L’odorat est le sens de l’imagination. Donnant aux nerfs un ton plus fort, il doit beaucoup agiter le cerveau; c’est pour cela qu’il ranime un moment le tempérament & l’épuise à la longue. Il a dans l’amour des effets assez connus: le doux parfum d’un cabinet de toilette n’est pas un piége aussi foible qu’on pense; & je ne sais s’il faut féliciter ou plaindre l’homme sage & peu sensible, que l’odeur des fleurs que sa maîtresse a sur le sein ne fit jamais palpiter.

L’odorat ne doit donc pas être fort actif dans le premier âge, où l’imagination que peu de passions ont encore animée n’est gueres susceptible d’émotion, & où l’on n’a pas encore assez d’expérience pour prévoir avec un sens ce que nous en promet un autre. Aussi cette conséquence est-elle parfaitement confirmée par l’observation; & il est certain que ce sens est encore obtus & presque hébété chez la plupart des enfans. Non que la sensation ne soit en eux aussi fine & peut-être plus que dans les hommes; mais parce que, n’y joignant aucune autre idée, ils ne s’en affectent pas aisément d’un sentiment de plaisir ou de peine, & qu’ils n’en sont ni flattés ni blessés comme nous. Je crois que sans sortir du même systême, et sans recourir à l’anatomie comparée des deux sexes, on trouveroit aisément la raison pourquoi les femmes en général s’affectent plus vivement des odeurs que les hommes.

On dit que les Sauvages du Canada se rendent dès leur jeunesse l’odorat si subtil, que, quoiqu’ils aient des chiens, ils ne daignent pas s’en servir à la chasse, & se servent de chiens à eux-mêmes. Je conçois en effet que si l’on élevoit les enfans à éventer leur dîner, comme le chien évente le gibier, on parviendroit peut-être à leur perfectionner l’odorat au même point; mais je ne vois pas au fond qu’on puisse en eux tirer de ce sens un usage fort utile, si ce n’est pour leur faire connoître ses rapports avec celui du goût. La nature a pris soin de nous forcer à nous mettre au fait de ces rapports. Elle a rendu l’action de ce dernier sens presque inséparable de celle de l’autre en rendant leurs organes voisins, & plaçant dans la bouche une communication immédiate entre les deux, en sorte que nous ne goûtons rien sans le flairer. Je voudrois seulement qu’on n’altérât pas ces rapports naturels pour tromper un enfant, en couvrant, par exemple, d’un aromate agréable le déboire d’une médecine; car la discorde des deux sens est trop grande alors pour pouvoir l’abuser; le sens le plus actif absorbant l’effet de l’autre, il n’en prend pas la médecine avec moins de dégoût; ce dégoût s’étend à toutes les sensations qui le frappent en même tems; à la présence de la plus foible son imagination lui rappelle aussi l’autre; un parfum très-suave n’est plus pour lui qu’une odeur dégoûtante, & c’est ainsi que nos indiscretes précautions augmentent la somme des sensations déplaisantes aux dépens des agréables.

Il me reste à parler dans les livres suivans de la culture d’une espece de sixieme sens appellé sens-commun, moins parce qu’il est commun à tous les hommes, que parce qu’il résulte de l’usage bien réglé des autres sens, & qu’il nous instruit de la nature des choses par le concours de toutes leurs apparences. Ce sixieme sens n’a point par conséquent d’organe particulier; il ne réside que dans le cerveau, & ses sensations purement internes s’appellent perceptions ou idées. C’est par le nombre de ces idées que se mesure l’étendue de nos connoissances; c’est leur netteté, leur clarté qui fait la justesse de l’esprit; c’est l’art de les comparer entre elles qu’on appelle raison humaine. Ainsi ce que j’appellois raison sensitive ou puérile, consiste à former des idées simples par le concours de plusieurs sensations, & ce que j’appelle raison intellectuelle ou humaine, consiste à former des idées complexes par le concours de plusieurs idées simples.

Supposant donc que ma méthode soit celle de la nature & que je ne me sois pas trompé dans l’application, nous avons amené notre Éleve à travers les pays des sensations jusqu’aux confins de la raison puérile: le premier pas que nous allons faire au-delà doit être un pas d’homme. Mais avant d’entrer dans cette nouvelle carriere, jettons un moment les yeux sur celle que nous venons de parcourir. Chaque âge, chaque état de la vie a sa perfection convenable, sa sorte de maturité qui lui est propre. Nous avons souvent ouï parler d’un homme-fait, mais considérons un enfant-fait: ce spectacle sera plus nouveau pour nous, & ne sera peut-être pas moins agréable.

L’existence des êtres finis est si pauvre & si bornée, que quand nous ne voyons que ce qui est, nous ne sommes jamais émus. Ce sont les chimeres qui ornent les objets réels, & si l’imagination n’ajoute un charme à ce qui nous frappe, le stérile plaisir qu’on y prend se borne à l’organe, & laisse toujours le cœur froid. La terre parée des trésors de l’automne étale une richesse que l’œil admire, mais cette admiration n’est point touchante; elle vient plus de la réflexion que du sentiment. Au printems la campagne presque nue n’est encore couverte de rien; les bois n’offrent point d’ombre, la verdure ne fait que de poindre, & le cœur est touché à son aspect. En voyant renaître ainsi la nature on se sent ranimer soi-même; l’image du plaisir nous environne: Ces compagnes de la volupté, ces douces larmes toujours prêtes à se joindre à tout sentiment délicieux, sont déjà sur le bord de nos paupieres; mais l’aspect des vendanges a beau être animé, vivant, agréable; on le voit toujours d’un œil sec.

Pourquoi cette différence? C’est qu’au spectacle du printems l’imagination joint celui des saisons qui le doivent suivre; à ces tendres bourgeons que l’œil apperçoit, elle ajoute les fleurs, les fruits, les ombrages, quelquefois les mysteres qu’ils peuvent couvrir. Elle réunit en un point des tems qui se doivent succéder, & voit moins les objets comme ils seront que comme elle les desire, parce qu’il dépend d’elle de les choisir. En automne au contraire, on n’a plus à voir que ce qui est. Si l’on veut arriver au printems, l’hiver nous arrête, & l’imagination glacée expire sur la neige & sur les frimas.

Telle est la source du charme qu’on trouve à contempler une belle enfance, préférablement à la perfection de l’âge mûr. Quand est-ce que nous goûtons un vrai plaisir à voir un homme? C’est quand la mémoire de ses actions nous fait rétrograder sur sa vie, & le rajeunit, pour ainsi dire, à nos yeux. Si nous sommes réduits à le considérer tel qu’il est, ou à le supposer tel qu’il sera dans la vieillesse, l’idée de la nature déclinante efface tout notre plaisir. Il n’y en a point à voir avancer un homme à grands pas vers sa tombe, & l’image de la mort enlaidit tout.

Mais quand je me figure un enfant de dix à douze ans, vigoureux, bien formé pour son âge, il ne me fait pas naître une idée qui ne soit agréable, soit pour le présent, soit pour l’avenir: je le vois bouillant, vif, animé, sans souci rongeant, sans longue & pénible prévoyance; tout entier à son être actuel, & jouissant d’une plénitude de vie qui semble vouloir s’étendre hors de lui. Je le prévois dans un autre âge exerçant le sens, l’esprit, les forces qui se développent en lui de jour en jour, & dont il donne à chaque instant de nouveaux indices: je le contemple enfant, & il me plait; je l’imagine homme, & il me plait davantage; son sang ardent semble réchauffer le mien; je crois vivre de sa vie, & sa vivacité me rajeunit.

L’heure sonne, quel changement! À l’instant son œil se ternit, sa gaieté s’efface, adieu la joie, adieu les folâtres jeux. Un homme sévere & fâché le prend par la main, lui dit gravement, allons Monsieur, & l’emmene. Dans la chambre ou ils entrent j’entrevois des livres. Des livres! quel triste ameublement pour son âge! le pauvre enfant se laisse entraîner, tourne un œil de regret sur tout ce qui l’environne, se tait, & part, les yeux gonflés de pleurs qu’il n’ose répandre, & le cœur gros de soupirs qu’il n’ose exhaler.

Ô toi qui n’as rien de pareil à craindre, toi pour qui nul tems de la vie n’est un tems de gêne & d’ennui, toi qui vois venir le jour sans inquiétude, la nuit sans impatience, & ne comptes les heures, que par tes plaisirs, viens mon heureux, mon aimable Éleve, nous consoler par ta présence du départ de cet infortuné, viens… il arrive, & je sens à son approche un mouvement de joie que je lui vois partager. C’est son ami, son camarade, c’est le compagnon de ses jeux qu’il aborde; il est bien sûr en me voyant qu’il ne restera pas long-tems sans amusement; nous ne dépendons jamais l’un de l’autre, mais nous nous accordons toujours, & nous ne sommes avec personne aussi bien qu’ensemble.

Sa figure, son port, sa contenance annoncent l’assurance & le contentement; la santé brille sur son visage; ses pas affermis lui donnent un air de vigueur; son teint, délicat encore sans être fade, n’a rien d’une mollesse efféminée, l’air & le soleil y ont déjà mis l’empreinte honorable de son sexe; ses muscles, encore arrondis, commencent à marquer quelques traits d’une physionomie naissante; ses yeux que le feu du sentiment n’anime point encore, ont au moins tout leur sérénité native ; de longs chagrins ne les ont point obscurcis, des pleurs sans fin n’ont point sillonne ses joues. Voyez dans ses mouvemens prompts, mais sûrs, la vivacité de son âge, la fermeté de l’indépendance, l’expérience des exercices multipliés. Il a l’air ouvert & libre, mais non pas insolent ni vain; son visage qu’on n’a pas collé sur des livres ne tombe point sur son estomac: on n’a pas besoin de lui dire, levez la tête; la honte ni la crainte ne la lui firent jamais baisser.

Faisons-lui place au milieu de l’assemblée; Messieurs, examinez-le, interrogez-le en toute confiance; ne craignez ni ses importunités, ni son babil, ni ses questions indiscretes. N’ayez pas peur qu’il s’empare de vous, qu’il prétende vous occuper de lui seul, & que vous ne puissiez plus vous en défaire.

N’attendez pas, non plus, de lui des propos agréables, ni qu’il vous dise ce que je lui aurai dicté; n’en attendez que la vérité naïve & simple, sans ornement, sans apprêt, sans vanité. Il vous dira le mal qu’il a fait ou celui qu’il pense, tout aussi librement que le bien, sans s’embarrasser en aucune sorte de l’effet que fera sur vous ce qu’il aura dit: il usera de la parole dans toute la simplicité de sa premiere institution.

L’on aime à bien augurer des enfans, & l’on a toujours regret à ce flux d’inepties qui vient presque toujours renverser les espérances qu’on voudroit tirer de quelque heureuse rencontre, qui par hazard leur tombe sur la langue. Si le mien donne rarement de telles espérances, il ne donnera jamais ce regret; car il ne dit jamais un mot inutile, & ne s’épuise pas sur un babil qu’il sait qu’on n’écoute point. Ses idées sont bornées, mais nettes; s’il ne sait rien par cœur, il sait beaucoup par expérience. S’il lit moins bien qu’un autre enfant dans nos livres, il lit mieux dans celui de la nature; son esprit n’est pas dans sa langue, mais dans sa tête; il a moins de mémoire que de jugement; il ne sait parler qu’un langage, mais il entend ce qu’il dit, & s’il ne dit pas si bien que les autres disent, en revanche il fait mieux qu’ils ne font.

Il ne sait ce que c’est que routine, usage, habitude; ce qu’il fit hier n’influe point sur ce qu’il fait aujourd’hui: il ne suit jamais de formule, ne cede point à l’autorité ni à l’exemple, & n’agit ni ne parle que comme il lui convient. Ainsi n’attendez pas de lui des discours dictés ni des manieres étudiées, mais toujours l’expression fidele de ses idées, & la conduite qui naît de ses penchans.

Vous lui trouvez un petit nombre de notions morales qui se rapportent à son état actuel, aucune sur l’état relatif des hommes: & de quoi lui serviroient-elles, puisqu’un enfant n’est pas encore un membre actif de la société? Parlez-lui de liberté, de propriété, de convention même: il peut en savoir jusques-là; il sait pourquoi ce qui est à lui est à lui, & pourquoi ce qui n’est pas à lui n’est pas à lui. Passé cela, il ne sait plus rien. Partez-lui de devoir, d’obéissance, il ne sait ce que vous voulez dire; commandez-lui quelque chose, il ne vous entendra pas; mais dites-lui; si vous me faisiez tel plaisir, je vous le rendrois dans l’occasion: à l’instant il s’empressera de vous complaire; car il ne demande pas mieux que d’étendre son domaine, & d’acquérir sur vous des droits qu’il sait être inviolables. Peut-être même n’est-il pas fâché de tenir une place, de faire nombre, d’être compté pour quelque chose; mais s’il a ce dernier motif, le voilà déjà sorti de la nature, & vous n’avez pas bien bouché d’avance toutes les portes de la vanité.

De son côté, s’il a besoin de quelque assistance, il la demandera indifféremment au premier qu’il rencontre, il la demanderoit au Roi comme à son laquais: tous les hommes sont encore égaux à ses yeux. Vous voyez à l’air dont il prie, qu’il sent qu’on ne lui doit rien. Il sait que ce qu’il demande est une grace. Il sait aussi que l’humanité porte à en accorder. Ses expressions sont simples & laconiques. Sa voix, son regard, son geste, sont d’un être également accoutumé à la complaisance & au refus. Ce n’est ni la rampante & servile soumission d’un esclave, ni l’impérieux accent d’un maître; c’est une modeste confiance en son semblable, c’est la noble & touchante douceur d’un être libre, mais sensible & foible, qui implore l’assistance d’un être libre, mais fort & bienfaisant. Si vous lui accordez ce qu’il vous demande, il ne vous remerciera pas, mais il sentira qu’il a contracté une dette. Si vous le lui refusez, il ne se plaindra point, il n’insistera point, il sait que cela seroit inutile: il ne se dira point: on m’a refusé: mais il se dira; cela ne pouvoit pas être; &, comme je l’ai déjà dit, on ne se mutine gueres contre la nécessité bien reconnue.

Laissez-le seul en liberté, voyez-le agir sans lui rien dire; considérez ce qu’il fera et comment il s’y prendra. N’ayant pas besoin de se prouver qu’il est libre, il ne fait jamais rien par étourderie & seulement pour faire un acte de pouvoir sur lui-même; ne sait-il pas qu’il est toujours maître de lui? Il est alerte, léger, dispos; ses mouvemens ont toute la vivacité de son âge, mais vous n’en voyez pas un qui n’ait une fin. Quoi qu’il veuille faire, il n’entreprendra jamais rien qui soit au-dessus de ses forces, car il les a bien éprouvées & les connoit; ses moyens seront toujours appropriés à ses desseins, & rarement il agira sans être assuré du succès. Il aura l’œil attentif & judicieux; il n’ira pas niaisement interrogeant les autres sur tout ce qu’il voit, mais il l’examinera lui-même, & se fatiguera pour trouver ce qu’il veut apprendre, avant de le demander. S’il tombe dans des embarras imprévus, il se troublera moins qu’un autre; s’il y a du risque il s’effrayera moins aussi. Comme son imagination reste encore inactive & qu’on n’a rien fait pour l’animer, il ne voit que ce qui est, n’estime les dangers que ce qu’ils valent, & garde toujours son sang-froid. La nécessité s’appésantit trop souvent sur lui pour qu’il regimbe encore contre elle; il en porte le joug dès sa naissance, l’y voilà bien accoutumé; il est toujours prêt à tout.

Qu’il s’occupe ou qu’il s’amuse, l’un & l’autre est égal pour lui, ses jeux sont ses occupations, il n’y sent point de différence. Il met à tout ce qu’il fait un intérêt qui fait rire & une liberté qui plait, en montrant à la fois le tour de son esprit & la sphere de ses connoissances. N’est-ce pas le spectacle de cet âge, un spectacle charmant & doux de voir un joli enfant, l’œil vif & gai, l’air content & serein, la physionomie ouverte & riante, faire en se jouant les choses les plus sérieuses, ou profondément occupé des plus frivoles amusements?

Voulez-vous à présent le juger par comparaison? Mêlez-le avec d’autres enfans, & laissez-le faire. Vous verrez bientôt lequel est le plus vraiment formé, lequel approche le mieux de la perfection de leur âge. Parmi les enfans de la ville, nul n’est plus adroit que lui, mais il est plus fort qu’aucun autre. Parmi de jeunes paysans, il les égale en force & les passe en adresse. Dans tout ce qui est à portée de l’enfance, il juge, il raisonne, il prévoit mieux qu’eux tous. Est-il question d’agir, de courir, de sauter, d’ébranler des corps, d’enlever des masses, d’estimer des distances, d’inventer des jeux, d’emporter des prix? on diroit que la nature est à ses ordres, tant il sait aisément plier toute chose à ses volontés. Il est fait pour guider, pour gouverner ses égaux: le talent, l’expérience lui tiennent lieu de droit & d’autorité. Donne-lui l’habit & le nom qu’il vous plaira, peu importe; il primera par-tout, il deviendra par-tout le chef des autres; ils sentiront toujours sa supériorité sur eux. Sans vouloir commander il sera le maître, sans croire obéir ils obéiront.

Il est parvenu à la maturité de l’enfance, il a vécu de la vie d’un enfant, il n’a point acheté sa perfection aux dépens de son bonheur: au contraire, ils ont concouru l’un à l’autre. En acquérant toute la raison de son âge, il a été heureux & libre autant que sa constitution lui permet de l’être. Si la fatale faux vient moissonner en lui la fleur de nos espérances, nous n’aurons point à pleurer à la fois sa vie & sa mort, nous n’aigrirons point nos douleurs du souvenir de celles que nous lui aurons causées; nous nous dirons; au moins il a joui de son enfance; nous ne lui avons rien fait perdre de ce que la nature lui avoit donné.

Le grand inconvénient de cette premiere éducation, est qu’elle n’est sensible qu’aux hommes clairvoyans, & que dans un enfant élevé avec tant de soin, des yeux vulgaires ne voyent qu’un polisson. Un Précepteur songe à son intérêt plus qu’à celui de son Disciple, il s’attache à prouver qu’il ne perd pas son tems & qu’il gagne bien l’argent qu’on lui donne; il le pourvoit d’un acquis de facile étalage & qu’on puisse montrer quand on veut; il n’importe que ce qu’il lui apprend soit utile, pourvu qu’il se voye aisément. Il accumule sans choix, sans discernement, cent fatras dans sa mémoire. Quand il s’agit d’examiner l’enfant, on lui fait déployer sa marchandise, il l’étale, on est content, puis il replie son ballot & s’en va. Mon Éleve n’est pas si riche, il n’a point de ballot à déployer, il n’a rien à montrer que lui-même. Or un enfant, non plus qu’un homme, ne se voit pas en un moment. Où sont les Observateurs qui sachent saisir au premier coup-d’œil les traits qui le caractérisent? Il en est, mais il en est peu, & sur cent mille peres, il ne s’en trouvera pas un de ce nombre.

Les questions trop multipliées ennuyent & rebutent tout le monde, à plus forte raison les enfans. Au bout de quelques minutes leur attention se lasse, ils n’écoutent plus ce qu’un obstiné questionneur leur demande, & ne répondent plus qu’au hazard. Cette maniere de les examiner est vaine & pédantesque; souvent un mot pris à la volée peint mieux leur sens & leur esprit que ne feroient de longs discours: mais il faut prendre garde que ce mot ne soit ni dicté ni fortuit. Il faut avoir beaucoup de jugement soi-même pour apprécier celui d’un enfant.

J’ai ouï raconter à feu milord Hyde, qu’un de ses amis revenu d’Italie après trois ans d’absence, voulut examiner les progrès de son fils âgé de neuf à dix ans. Ils vont un soir se promener, avec son Gouverneur & lui dans une plaine où des Écoliers s’amusoient à guider des cerfs-volans. Le pere en passant dit à son fils, où est le cerf-volant dont voilà l’ombre? sans hésiter, sans lever la tête, l’enfant dit, sur le grand chemin. Et en effet, ajoutoit Milord, le grand chemin étoit entre le soleil & nous. Le pere à ce mot embrasse son fils, & finissant-là son examen, s’en va sans rien dire. Le lendemain il envoya au Gouverneur l’acte d’une pension viagere outre ses appointemens.

Quel homme que ce pere là, & quel fils lui étoit promis? La question est précisément de l’âge: la réponse est bien simple; mais voyez quelle netteté de judiciaire enfantine elle suppose! C’est ainsi que l’Éleve d’Aristote apprivoisoit ce Coursier célebre qu’aucun Écuyer n’avoit pu dompter.

Fin du Livre deuxieme.

Livre Troisieme.

QUoique jusqu’à l’adolescence tout le cours de la vie soit un tems de foiblesse, il est un point, dans la durée de ce premier âge où, le progrès des forces ayant passé celui des besoins, l’animal croissant, encore absolument foible, devient fort par relation. Ses besoins n’étant pas tous développés, ses forces actuelles sont plus que suffisantes pour pourvoir à ceux qu’il a. Comme homme il seroit très-foible; comme enfant il est très-fort.

D’où vient la foiblesse de l’homme? De l’inégalité qui se trouve entre sa force et ses desirs. Ce sont nos passions qui nous rendent foibles, parce qu’il faudroit pour les contenter plus de forces que ne nous en donna la Nature. Diminuez donc les desirs, c’est comme si vous augmentiez les forces; celui qui peut plus qu’il ne desire, en a de reste: il est certainement un être très-fort. Voilà le troisieme état de l’enfance, & celui dont j’ai maintenant à parler. Je continue à l’appeller enfance, faute de terme propre à l’exprimer; car cet âge approche de l’adolescence, sans être encore celui de la puberté.

À douze ou treize ans les forces de l’enfant se développent bien plus rapidement que ses besoins. Le plus violent, le plus terrible ne s’est pas encore fait sentir à lui; l’organe même en reste dans l’imperfection, & semble pour en sortir attendre que sa volonté l’y force. Peu sensible aux injures de l’air & des saisons, il les brave sans peine; sa chaleur naissante lui tient lieu d’habit, son appétit lui tient lieu d’assaisonnement; tout ce qui peut nourrir est bon à son âge; s’il a sommeil, il s’étend sur la terre & dort; il se voit par-tout entouré de tout ce qui lui est nécessaire; aucun besoin imaginaire ne le tourmente; l’opinion ne peut rien sur lui; ses desirs ne vont pas plus loin que ses bras: non-seulement il peut se suffire à lui-même, il a de la force au-delà de ce qu’il lui en faut; c’est le seul tems de sa vie où il sera dans ce cas.

Je pressens l’objection. L’on ne dira pas que l’enfant a plus de besoins que je ne lui en donne, mais on niera qu’il ait la force que je lui attribue: on ne songera pas que je parle de mon Éleve, non de ces poupées ambulantes qui voyagent d’une chambre à l’autre, qui labourent dans une caisse, & portent des fardeaux de carton. L’on me dira que la force virile ne se manifeste qu’avec la virilité, que les esprits vitaux élaborés dans les vaisseaux convenables & répandus dans tout le corps, peuvent seuls donner aux muscles la consistance, l’activité, le ton, le ressort d’où résulte une véritable force. Voilà la philosophie du cabinet, mais moi j’en appelle à l’expérience. Je vois dans vos campagnes de grands garçons labourer, biner, tenir la charrue, charger un tonneau de vin, mener la voiture tout comme leur pere; on les prendroit pour des hommes, si le son de leur voix ne les trahissoit pas. Dans nos villes mêmes de jeunes ouvriers, forgerons, taillandiers, maréchaux, sont presque aussi robustes que les maîtres, & ne seroient gueres moins adroits si on les eût exercés à tems. S’il y a de la différence, & je conviens qu’il y en a, elle y est beaucoup moindre, je le répete, que celle des desirs fougueux d’un homme aux desirs bornés d’un enfant. D’ailleurs il n’est pas ici question seulement de forces physiques, mais sur-tout de la force & capacité de l’esprit qui les supplée ou qui les dirige.

Cet intervalle où l’individu peut plus qu’il ne desire, bien qu’il ne soit pas le tems de sa plus grande force absolue, est, comme je l’ai dit, celui de sa plus grande force relative. Il est le tems le plus précieux de la vie; tems qui ne vient qu’une seule fois; tems très-court, & d’autant plus court, comme on verra dans la suite, qu’il lui importe plus de le bien employer.

Que fera-t-il donc de cet excédent de facultés & de forces qu’il a de trop à présent, & qui lui manquera dans un autre âge? Il tâchera de l’employer à des soins qui lui puissent profiter au besoin. Il jettera, pour ainsi dire, dans l’avenir le superflu de son être actuel: l’enfant robuste fera des provisions pour l’homme foible: mais il n’établira ses magasins ni dans des coffres qu’on peut lui voler, ni dans des granges qui lui sont étrangeres; pour s’approprier véritablement son acquis, c’est dans ses bras, dans sa tête, c’est dans lui qu’il le logera. Voici donc le tems des travaux, des instructions, des études; & remarquez que ce n’est pas moi qui fais arbitrairement ce choix, c’est la Nature elle-même qui l’indique.

L’intelligence humaine a ses bornes, & non-seulement un homme ne peut pas tout savoir, il ne peut pas même savoir en entier le peu que savent les autres hommes. Puisque la contradictoire de chaque proposition fausse est une vérité, le nombre des vérités est inépuisable comme celui des erreurs. Il y a donc un choix dans les choses qu’on doit enseigner, ainsi que dans le tems propre à les apprendre. Des connoissances qui sont à notre portée, les unes sont fausses, les autres sont inutiles, les autres servent à nourrir l’orgueil de celui qui les a. Le petit nombre de celles qui contribuent réellement à notre bien-être est seul digne des recherches d’un homme sage, & par conséquent d’un enfant qu’on veut rendre tel. Il ne s’agit point de savoir ce qui est, mais seulement ce qui est utile.

De ce petit nombre il faut ôter encore ici les vérités qui demandent pour être comprises un entendement déjà tout formé; celles qui supposent la connoissance des rapports de l’homme, qu’un enfant ne peut acquérir; celles qui, bien que vraies en elles-mêmes, disposent une ame inexpérimentée à penser faux sur d’autres sujets.

Nous voilà réduits à un bien petit cercle relativement à l’existence des choses; mais que ce cercle forme encore une sphere immense pour la mesure de l’esprit d’un enfant! Ténebres de l’entendement humain, quelle main téméraire osa toucher à votre voile? Que d’abymes je vois creuser par nos vaines sciences autour de ce jeune infortuné! Ô toi qui vas le conduire dans ces périlleux sentiers, & tirer devant ses yeux le rideau sacré de la Nature, tremble. Assure-toi bien premierement de sa tête & de la tienne; crains qu’elle ne tourne à l’un ou à l’autre, & peut-être à tous les deux. Crains l’attrait spécieux du mensonge, & les vapeurs enivrantes de l’orgueil. Souviens-toi, souviens-toi sans cesse que l’ignorance n’a jamais fait de mal, que l’erreur seule est funeste, & qu’on ne s’égare point par ce qu’on ne sait pas, mais par ce qu’on croit savoir.

Ses progrès dans la géométrie vous pourroient servir d’épreuve & de mesure certaine pour le développement de son intelligence; mais sitôt qu’il peut discerner ce qui est utile & ce qui ne l’est pas, il importe d’user de beaucoup de ménagement & d’art pour l’amener aux études spéculatives. Voulez-vous, par exemple, qu’il cherche une moyenne proportionnelle entre deux lignes? commencez par faire en sorte qu’il ait besoin de trouver un quarré égal un rectangle donné: s’il s’agissoit de deux moyennes proportionnelles, il faudroit d’abord lui rendre le problême de la duplication du cube intéressant, &c. Voyez comment nous approchons par degrés des notions morales qui distinguent le bien & le mal! Jusqu’ici nous n’avons connu de loi que celle de la nécessité: maintenant nous avons égard à ce qui est utile; nous arriverons bientôt à ce qui est convenable & bon.

Le même instinct anime les diverses facultés de l’homme. À l’activité du corps qui cherche à se développer, succede l’activité de l’esprit qui cherche à s’instruire. D’abord les s ne sont que remuans; ensuite ils sont curieux, & cette curiosité bien dirigée est le mobile de l’âge où nous voilà parvenus. Distinguons toujours les penchants qui viennent de la Nature de ceux qui viennent de l’opinion. Il est une ardeur de savoir qui n’est fondée que sur le desir d’être estimé savant; il en est une autre qui naît d’une curiosité naturelle à l’homme pour tout ce qui peut l’intéresser de près ou de loin. Le desir inné du bien-être et l’impossibilité de contenter pleinement ce desir, lui font rechercher sans cesse de nouveaux moyens d’y contribuer. Tel est le premier principe de la curiosité; principe naturel au cœur humain, mais dont le développement ne se fait qu’en proportion de nos passions & de nos lumieres. Supposez un Philosophe relégué dans une Isle déserte avec des instrumens & des livres, sûr d’y passer seul le reste de ses jours; il ne s’embarrassera plus gueres du systême du monde, des loix de l’attraction, du calcul différentiel: il n’ouvrira peut-être de sa vie un seul livre; mais jamais il ne s’abstiendra de visiter son Isle jusqu’au dernier recoin, quelque grande qu’elle puisse être. Rejettons donc encore de nos premieres études les connoissances dont le goût n’est point naturel à l’homme, & bornons-nous à celles que l’instinct nous porte à chercher.

L’Isle du genre humain, c’est la terre; l’objet le plus frappant pour nos yeux c’est le soleil. Sitôt que nous commençons à nous éloigner de nous, nos premieres observations doivent tomber sur l’une & sur l’autre. Aussi la philosophie de presque tous les peuples Sauvages roule-t-elle uniquement sur d’imaginaires divisions de la terre, & sur la divinité du soleil.

Quel écart! dira-t-on peut-être. Tout-à-l’heure nous n’étions occupés que de ce qui nous touche, de ce qui nous entoure immédiatement: tout-à-coup nous voilà parcourant le globe, & sautant aux extrêmités de l’Univers! Cet écart est l’effet du progrès de nos forces & de la pente de notre esprit. Dans l’état de foiblesse & d’insuffisance, le soin de nous conserver nous concentre au-dedans de nous; dans l’état de puissance & de force, le desir d’étendre notre être nous porte au-delà, et nous fait élancer aussi loin qu’il nous est possible: mais comme le monde intellectuel nous est encore inconnu, notre pensée ne va pas plus loin que nos yeux, & notre entendement ne s’étend qu’avec l’espace qu’il mesure.

Transformons nos sensations en idées, mais ne sautons pas tout d’un coup des objets sensibles aux objets intellectuels. C’est par les premiers que nous devons arriver aux autres. Dans les premières opérations de l’esprit, que les sens soient toujours ses guides. Point d’autre livre que le monde, point d’autre instruction que les faits. L’enfant qui lit ne pense pas, il ne fait que lire; il ne s’instruit pas, il apprend des mots.

Rendez votre Éleve attentif aux phénomenes de la Nature, bientôt vous le rendrez curieux; mais pour nourrir sa curiosité, ne vous pressez jamais de la satisfaire. Mettez les questions à sa portée, & laissez-les lui résoudre. Qu’il ne sache rien parce que vous le lui avez dit, mais parce qu’il l’a compris lui-même: qu’il n’apprenne pas la science; qu’il l’invente. Si jamais vous substituez dans son esprit l’autorité à la raison, il ne raisonnera plus; il ne sera plus que le jouet de l’opinion des autres.

Vous voulez apprendre la géographie à cet enfant, & vous lui allez chercher des globes, des spheres, des cartes: que de machines! Pourquoi toutes ces représentations? Que ne commencez-vous par lui montrer l’objet même, afin qu’il sache au moins de quoi vous lui parlez.