J’ai connu un laquais qui, voyant peindre & dessiner son maître, se mit dans la tête d’être peintre & dessinateur. Dès l’instant qu’il eut formé cette résolution, il prit le crayon, qu’il n’a plus quitté que pour reprendre le pinceau, qu’il ne quittera de sa vie. Sans leçons & sans regles il se mit à dessiner tout ce qui lui tomboit sous la main. Il passa trois ans entiers collé sur ses barbouillages, sans que jamais rien pût l’en arracher que son service, & sans jamais se rebuter du peu de progrès que de médiocres dispositions lui laissoient faire. Je l’ai vu durant six mois d’un été très-ardent, dans une petite anti-chambre au midi, où l’on suffoquoit au passage, assis, ou plutôt cloué tout le jour sur sa chaise, devant un globe, dessiner ce globe, le redessiner, commencer & recommencer sans cesse avec une invincible obstination, jusqu’à ce qu’il eut rendu la ronde-bosse assez bien pour être content de son travail. Enfin, favorisé de son maître & guidé par un artiste, il est parvenu au point de quitter la livrée, & de vivre de son pinceau. Jusqu’à certain terme la persévérance supplée au talent; il a atteint ce terme, & ne le passera jamais. La constance & l’émulation de cet honnête garçon sont louables. Il se fera toujours estimer par son assiduité, par sa fidélité, par ses mœurs; mais il ne peindra jamais que des dessus de porte. Qui est-ce qui n’eût pas été trompé par son zele, & ne l’eût pas pris pour un vrai talent?
Il y a bien de la différence entre se plaire à un travail, & y être propre. Il faut des observations plus fines qu’on ne pense, pour s’assurer du vrai génie & du vrai goût d’un enfant, qui montre bien plus ses desirs que ses dispositions, & qu’on juge toujours par les premiers, faute de savoir étudier les autres. Je voudrois qu’un homme judicieux nous donnât un traité de l’art d’observer les enfans. Cet art seroit très-important à connoître: les peres & les maîtres n’en ont pas encore les élémens.
Mais peut-être donnons-nous ici trop d’importance au choix d’un métier. Puisqu’il ne s’agit que d’un travail des mains, ce choix n’est rien pour Émile; & son apprentissage est déjà plus d’à moitié fait, par les exercices dont nous l’avons occupé jusqu’à présent. Que voulez-vous qu’il fasse? Il est prêt à tout: il sait déjà manier la bêche & la houe; il sait se servir du tour, du marteau, du rabot, de la lime; les outils de tous les métiers lui sont déjà familiers. Il ne s’agit plus que d’acquérir de quelqu’un de ces outils un usage assez prompt, assez facile pour égaler en diligence les bons ouvriers qui s’en servent, & il a sur ce point un grand avantage par dessus tous, c’est d’avoir le corps agile, les membres flexibles, pour prendre, sans peine, toutes sortes d’attitudes, & prolonger sans effort toutes sortes de mouvemens. De plus, il a les organes justes & bien exercés; toute la méchanique des arts lui est déjà connue. Pour savoir travailler en maître, il ne lui manque que de l’habitude, & l’habitude ne se gagne qu’avec le tems. Auquel des métiers, dont le choix nous reste à faire, donnera-t-il donc assez de tems pour s’y rendre diligent? Ce n’est plus que de cela qu’il s’agit.
Donnez à l’homme un métier qui convienne à son sexe, & au jeune homme un métier qui convienne à son âge. Toute profession sédentaire & casaniere, qui effémine & ramollit le corps, ne lui plait ni ne lui convient. Jamais jeune garçon n’aspira de lui-même à être tailleur; il faut de l’art pour porter à ce métier de femmes, le sexe pour lequel il n’est pas fait. L’aiguille & l’épée ne sauroient être maniées par les mêmes mains. Si j’étois Souverain, je ne permettrois la couture, & les métiers à l’aiguille qu’aux femmes, & aux boiteux réduits à s’occuper comme elles. En supposant les eunuques nécessaires, je trouve les Orientaux bien fous d’en faire exprès. Que ne se contentent-ils de ceux qu’a fait la nature, de ces foules d’hommes lâches dont elle a mutilé le cœur, ils en auroient de reste pour le besoin. Tout homme foible, délicat, craintif, est condamné par elle à la vie sédentaire; il est fait pour vivre avec les femmes, ou à leur maniere. Qu’il exerce quelqu’un des métiers qui leur sont propres, à la bonne heure; & s’il faut absolument de vrais eunuques, qu’on réduise à cet état les hommes qui déshonorent leur sexe en prenant des emplois qui ne lui conviennent pas. Leur choix annonce l’erreur de la Nature: corrigez cette erreur de maniere ou d’autre, vous n’aurez fait que du bien.
J’interdis à mon Éleve les métiers mal-sains, mais non pas les métiers pénibles, ni même les métiers périlleux. Ils exercent à la fois la force & le courage; ils sont propres aux hommes seuls, les femmes n’y prétendent point: comment n’ont-ils pas honte d’empiéter sur ceux qu’elles font?
Luctantur paucæ, comedunt colliphia paucæ.
Vos lanam trahitis, calathisque peracta refertis Vellera…… En Italie, on ne voit point de femmes dans les boutiques; & l’on ne peut rien imaginer de plus triste que le coup-d’œil des rues de ce pays là, pour ceux qui sont accoutumés à celles de France & d’Angleterre. En voyant des marchands de modes vendre aux Dames des rubans, des pompons, du rézeau, de la chenille, je trouvois ces parures délicates bien ridicules dans de grosses mains, faites pour souffler la forge & frapper sur l’enclume. Je me disois; dans ce pays les femmes devroient, par représailles, lever des boutiques de fourbisseurs & d’armuriers. Eh! que chacun fasse & vende les armes de son sexe. Pour les connoître, il les faut employer.
Jeune homme, imprime à tes travaux la main de l’homme. Apprends à manier d’un bras vigoureux la hache & la scie, à équarrir une poutre, à monter sur un comble, à poser le faîte, à l’affermir de jambes-de-force & d’entraits; puis crie à ta sœur de venir t’aider à ton ouvrage, comme elle te disoit de travailler à son point-croisé.
J’en dis trop pour mes agréables contemporains, je le sens; mais je me laisse quelquefois entraîner à la force des conséquences. Si quelque homme que ce soit a honte de travailler en public, armé d’une doloire & ceint d’un tablier de peau, je ne vois plus en lui qu’un esclave de l’opinion, prêt à rougir de bien faire, sitôt qu’on se rira des honnêtes gens. Toutefois cédons au préjugé des peres tout ce qui ne peut nuire au jugement des enfans. Il n’est pas nécessaire d’exercer toutes les professions utiles pour les honorer toutes; il suffit de n’en estimer aucune au-dessous de soi. Quand on a le choix, & que rien d’ailleurs ne nous détermine, pourquoi ne consulteroit-on pas l’agrément, l’inclination, la convenance entre les professions de même rang? Les travaux des métaux sont utiles, & même les plus utiles de tous. Cependant, à moins qu’une raison particuliere ne m’y porte, je ne ferai point de votre fils un maréchal, un serrurier, un forgeron; je n’aimerois pas à lui voir, dans sa forge la figure d’un cyclope. De même, je n’en ferai pas un maçon, encore moins un cordonnier. Il faut que les métiers se fassent; mais qui peut choisir, doit avoir égard à la propreté; car il n’y a point là d’opinion: sur ce point les sens nous décident. Enfin je n’aimerois pas ces stupides professions, dont les ouvriers, sans industrie & presque automates, n’exercent jamais leurs mains qu’au même travail. Les tisserands, les faiseurs de bas, les scieurs de pierre, à quoi sert d’employer à ces métiers des hommes de sens? c’est une machine qui en mene une autre.
Tout bien considéré, le métier que j’aimerois le mieux qui fût du goût de mon Éleve est celui de menuisier. Il est propre, il est utile, il peut s’exercer dans la maison; il tient suffisamment le corps en haleine; il exige, dans l’ouvrier de l’adresse & de l’industrie, & dans la forme des ouvrages que l’utilité détermine, l’élégance & le goût ne sont pas exclus.
Que si par hazard le génie de votre Éleve étoit décidément tourné vers les sciences spéculatives, alors je ne blâmerois pas qu’on lui donnât un métier conforme à ses inclinations; qu’il apprît, par exemple, à faire des instrumens de mathématiques, des lunettes, des télescopes, &c.
Quand Émile apprendra son métier, je veux l’apprendre avec lui; car je suis convaincu qu’il n’apprendra jamais bien que ce que nous apprendrons ensemble. Nous nous mettrons donc tous deux en apprentissage, & nous ne prétendrons point être traités en Messieurs, mais en vrais apprentifs, qui ne le sont pas pour rire: pourquoi ne le serions-nous pas tout de bon? Le Czar Pierre étoit charpentier au chantier, & tambour dans ses propres troupes: pensez-vous que ce Prince ne vous valût pas par sa naissance ou par le mérite? Vous comprenez que ce n’est point à Émile que je dis cela; c’est à vous, qui que vous puissiez être.
Malheureusement nous ne pouvons passer tout notre tems à l’établi. Nous ne sommes pas seulement apprentifs ouvriers, nous sommes apprentifs hommes; & l’apprentissage de ce dernier métier est plus pénible & plus long que l’autre. Comment ferons-nous donc? Prendrons-nous un maître de rabot une heure par jour comme on prend un maître à danser? Non, nous ne serions pas des apprentifs, mais des disciples; & notre ambition n’est pas tant d’apprendre la menuiserie, que de nous élever à l’état de menuisier. Je suis donc d’avis que nous allions toutes les semaines une ou deux fois, au moins, passer la journée entiere chez le maître, que nous nous levions à son heure, que nous soyons à l’ouvrage avant lui, que nous mangions à sa table, que nous travaillions sous ses ordres; et qu’après avoir eu l’honneur de souper avec sa famille, nous retournions, si nous voulons, coucher dans nos lits durs. Voilà comment on apprend plusieurs métiers à la fois, & comment on s’exerce au travail des mains, sans négliger l’autre apprentissage.
Soyons simples en faisant bien. N’allons pas reproduire la vanité par nos soins pour la combattre. S’enorgueillir d’avoir vaincu les préjugés, c’est s’y soumettre. On dit que par un ancien usage de la Maison Ottomane, le Grand-Seigneur est obligé de travailler de ses mains, & chacun sait que les ouvrages d’une main royale ne peuvent être que des chefs-d’œuvre. Il distribue donc magnifiquement ces chefs-d’œuvre aux Grands de la Porte; & l’ouvrage est payé selon la qualité de l’ouvrier. Ce que je vois de mal à cela n’est pas cette prétendue vexation; car, au contraire, elle est un bien. En forçant les Grands de partager avec lui les dépouilles du peuple, le Prince est d’autant moins obligé de piller le peuple directement. C’est un soulagement nécessaire au despotisme, & sans lequel cet horrible Gouvernement ne sauroit subsister.
Le vrai mal d’un pareil usage, est l’idée qu’il donne à ce pauvre homme de son mérite. Comme le Roi Midas, il voit changer en or tout ce qu’il touche, mais il n’apperçoit pas quelles oreilles cela fait pousser. Pour en conserver de courtes à notre Émile, préservons ses mains de ce riche talent; que ce qu’il fait ne tire pas son prix de l’ouvrier, mais de l’ouvrage. Ne souffrons jamais qu’on juge du sien qu’en le comparant à celui des bons maîtres. Que son travail soit prisé par le travail même, & non parce qu’il est de lui. Dites de ce qui est bien fait, voilà qui est bien fait; mais n’ajoutez point, qui est-ce qui a fait cela? S’il dit lui-même d’un air fier & content de lui, c’est moi qui l’ai fait; ajoutez froidement; vous ou un autre, il n’importe; c’est toujours un travail bien fait.
Bonne mere, préserve-toi sur-tout des mensonges qu’on te prépare. Si ton fils sait beaucoup de choses, défie-toi de tout ce qu’il sait: s’il a le malheur d’être élevé dans Paris & d’être riche, il est perdu. Tant qu’il s’y trouvera d’habiles artistes, il aura tous leurs talens; mais loin d’eux il n’en aura plus. À Paris le riche sait tout; il n’y a d’ignorant que le pauvre. Cette capitale est pleine d’amateurs & sur-tout d’amatrices qui font leurs ouvrages comme M. Guillaume inventoit ses couleurs. Je connois à ceci trois exceptions honorables parmi les hommes, il y en peut avoir davantage; mais je n’en connois aucune parmi les femmes, & je doute qu’il y en ait. En général, on acquiert un nom dans les arts comme dans la robe, on devient artiste & juge des artistes comme on devient Docteur en droit & Magistrat.
Si donc il étoit une fois établi qu’il est beau de savoir un métier, vos enfans le sauroient bientôt sans l’apprendre; ils passeroient maîtres comme les Conseillers de Zurich. Point de tout ce cérémonial pour Émile; point d’apparence & toujours de la réalité. Qu’on ne dise pas qu’il sait; mais qu’il apprenne en silence. Qu’il fasse toujours son chef-d’œuvre, & que jamais il ne passe maître; qu’il ne se montre pas ouvrier par son titre, mais par son travail.
Si jusqu’ici je me suis fait entendre, on doit concevoir comment avec l’habitude de l’exercice du corps & du travail des mains, je donne insensiblement à mon Éleve le goût de la réflexion & de la méditation, pour balancer en lui la paresse qui résulteroit de son indifférence pour les jugemens des hommes, & du calme de ses passions. Il faut qu’il travaille en paysan, & qu’il pense en philosophe, pour n’être pas aussi fainéant qu’un sauvage. Le grand secret de l’éducation est de faire que les exercices du corps & ceux de l’esprit servent toujours de délassement les uns aux autres.
Mais gardons-nous d’anticiper sur les instructions qui demandent un esprit plus mûr. Émile ne sera pas long-tems ouvrier, sans ressentir par lui-même l’inégalité des conditions, qu’il n’avoit d’abord qu’apperçue. Sur les maximes que je lui donne & qui sont à sa portée il voudra m’examiner à mon tour. En recevant tout de moi seul, en se voyant si près de l’état des pauvres, il voudra savoir pourquoi j’en suis si loin. Il me fera peut-être, au dépourvu, des questions scabreuses. Vous êtes riche, vous me l’avez dit, & je le vois. Un riche doit aussi son travail à la société, puisqu’il est homme. Mais vous, que faites-vous donc pour elle? Que diroit à cela un beau gouverneur? Je l’ignore. Il seroit peut-être assez sot pour parler à l’enfant des soins qu’il lui rend. Quant à moi, l’attelier me tire d’affaire. Voilà, cher Émile, une excellente question. Je vous promets d’y répondre pour moi, quand vous y ferez pour vous-même une réponse dont vous soyez content. En attendant j’aurai soin de rendre à vous & aux pauvres ce que j’ai de trop, & de faire une table ou un banc par semaine, afin de n’être pas tout-à-fait inutile à tout.
Nous voici revenus à nous-mêmes. Voilà notre enfant prêt à cesser de l’être, rentré dans son individu. Le voilà sentant plus que jamais la nécessité qui l’attache aux choses. Après avoir commencé par exercer son corps & ses sens, nous avons exercé son esprit & son jugement. Enfin nous avons réuni l’usage de ses membres à celui de ses facultés. Nous avons fait un être agissant & pensant; il ne nous reste plus, pour achever l’homme, que de faire un être aimant & sensible, c’est-à-dire de perfectionner la raison par le sentiment. Mais avant d’entrer dans ce nouvel ordre de choses, jettons les yeux sur celui d’où nous sortons, & voyons le plus exactement qu’il est possible jusqu’où nous sommes parvenus.
Notre Éleve n’avoit d’abord que des sensations, maintenant il a des idées; il ne faisoit que sentir, maintenant il juge. Car de la comparaison de plusieurs sensations successives ou simultanées, & du jugement qu’on en porte, naît une sorte de sensation mixte ou complexe, que j’appelle idée.
La maniere de former les idées est ce qui donne un caractere à l’esprit humain. L’esprit qui ne forme ses idées que sur des rapports réels est un esprit solide; celui qui se contente des rapports apparens est un esprit superficiel: celui qui voit les rapports tels qu’ils sont, est un esprit juste; celui qui les apprécie mal, est un esprit faux; celui qui controuve des rapports imaginaires qui n’ont ni réalité ni apparence, est un fou; celui qui ne compare point est un imbécile. L’aptitude plus ou moins grande à comparer des idées & à trouver des rapports, est ce qui fait dans les hommes le plus ou le moins d’esprit, &c.
Les idées simples ne sont que des sensations comparées. Il y a des jugemens dans les simples sensations aussi bien que dans les sensations complexes que j’appelle idées simples. Dans la sensation, le jugement est purement passif, il affirme qu’on sent ce qu’on sent. Dans le perception ou idée, le jugement est actif; il rapproche, il compare, il détermine des rapports que le sens ne détermine pas. Voilà toute la différence, mais elle est grande. Jamais la Nature ne nous trompe; c’est toujours nous qui nous trompons.
Je vois servir à un enfant de huit ans d’un fromage glacé. Il porte la cuiller à sa bouche, sans savoir ce que c’est, & saisi de froid, s’écrie: Ah! cela me brûle! Il éprouve une sensation très-vive; il n’en connoit point de plus vive que la chaleur du feu, & il croit sentir celle-là. Cependant il s’abuse, le saisissement du froid le blesse, mais il ne le brûle pas, & ces deux sensations ne sont pas sembles, puisque ceux qui ont éprouvé l’une & l’autre ne les confondent point. Ce n’est donc paa la sensation qui le trompe, mais le jugement qu’il en porte.
Il en est de même de celui qui voit, pour la premiere fois, un miroir ou une machine d’optique, ou qui entre dans une cave profonde, au cœur de l’hiver ou de l’été, ou qui trempe dans l’eau tiede une main très-chaude ou très-froide, ou qui fait rouler entre deux doigts croisés une petite boule, &c. S’il se contente de dire ce qu’il apperçoit, ce qu’il sent, son jugement étant purement passif, il est impossible qu’il se trompe; mais quand il juge de la chose par l’apparence, il est actif, il compare, il établit par induction des rapports qu’il n’apperçoit pas, alors il se trompe ou peut se tromper. Pour corriger ou prévenir l’erreur, il a besoin de l’expérience.
Montrez de nuit à votre Éleve des nuages passans entre la lune & lui, il croira que c’est la lune qui passe en sens contraire, & que les nuages sont arrêtés. Il le croira par une induction précipitée, parce qu’il voit ordinairement les petits objets se mouvoir préférablement aux grands, & que les nuages lui semblent plus grands que la lune dont il ne peut estimer l’éloignement. Lorsque dans un bateau qui vogue, il regarde d’un peu loin le rivage, il tombe dans l’erreur contraire, & croit voir courir la terre, parce que ne se sentant point en mouvement il regarde le bateau, la mer ou la riviere, & tout son horizon, comme un tout immobile dont le rivage qu’il voit courir ne lui semble qu’une partie.
La premiere fois qu’un enfant voit un bâton à moitié plongé dans l’eau, il voit un bâton brisé, la sensation est vraie; & elle ne laisseroit pas de l’être, quand même nous ne saurions point la raison de cette apparence. Si donc vous lui demandez ce qu’il voit, il dit: un bâton brisé, & il dit vrai; car il est très-sûr qu’il a la sensation d’un bâton brisé. Mais quand, trompé par son jugement, il va plus loin, & qu’après avoir affirmé qu’il voit un bâton brisé, il affirme encore que ce qu’il voit est en effet un bâton brisé, alors il dit faux: pourquoi cela? Parce qu’alors il devient actif, & qu’il ne juge plus par inspection, mais par induction, en affirmant ce qu’il ne sent pas, savoir, que le jugement qu’il reçoit par un sens seroit confirmé par un autre.
Puisque toutes nos erreurs viennent de nos jugemens, il est clair que si nous n’avions jamais besoin de juger, nous n’aurions nul besoin d’apprendre; nous ne serions jamais dans le cas de nous tromper; nous serions plus heureux de notre ignorance que nous ne pouvons l’être de notre savoir. Qui est-ce qui nie que les savans ne sachent mille choses vraies que les ignorans ne sauront jamais? Les savans sont-ils pour cela plus près de la vérité? Tout au contraire, ils s’en éloignent en avançant; parce que, la vanité de juger faisant encore plus de progrès que les lumieres, chaque vérité qu’ils apprennent ne vient qu’avec cent jugemens faux. Il est de la derniere évidence que les Compagnies savantes de l’Europe ne sont que des écoles publiques de mensonges; & très-surement il y a plus d’erreurs dans l’Académie des Sciences que dans tout un peuple de Hurons.
Puisque plus les hommes savent, plus ils se trompent; le seul moyen d’éviter l’erreur est l’ignorance. Ne jugez point, vous ne vous abuserez jamais. C’est la leçon de la Nature aussi-bien que de la raison. Hors les rapports immédiats en très-petit nombre & très-sensibles que les choses ont avec nous, nous n’avons naturellement qu’une profonde indifférence pour tout le reste. Un Sauvage ne tourneroit pas le pied pour aller voir le jeu de la plus belle machine, & tous les prodiges de l’électricité. Que m’importe? est le mot le plus familier à l’ignorant, et le plus convenable au sage.
Mais malheureusement ce mot ne nous va plus. Tout nous importe depuis que nous sommes dépendans de tout; & notre curiosité s’étend nécessairement avec nos besoins. Voilà pourquoi j’en donne une très-grande au Philosophe & n’en donne point au Sauvage. Celui-ci n’a besoin de personne; l’autre a besoin de tout le monde, & sur-tout d’admirateurs.
On me dira que je sors de la Nature; je n’en crois rien. Elle choisit ses instrumens et les regle, non sur l’opinion, mais sur le besoin. Or les besoins changent selon la situation des hommes. Il y a bien de la différence entre l’homme naturel vivant dans l’état de Nature & l’homme naturel vivant dans l’état de société. Émile n’est pas un sauvage à reléguer dans les déserts; c’est un sauvage fait pour habiter les villes. Il faut qu’il sache y trouver son nécessaire, tirer parti de leurs habitans, & vivre, sinon comme eux, du moins avec eux.
Puisqu’au milieu de tant de rapports nouveaux, dont il va dépendre, il faudra malgré lui qu’il juge, apprenons-lui donc à bien juger.
La meilleure maniere d’apprendre à bien juger, est celle qui tend le plus à simplifier nos expériences, & à pouvoir même nous en passer sans tomber dans l’erreur. D’ou il suit qu’après avoir long-tems vérifié les rapports des sens l’un par l’autre, il faut encore apprendre à vérifier les rapports de chaque sens par lui-même, sans avoir besoin de recourir à un autre sens; alors chaque sensation deviendra pour nous une idée, cette idée sera toujours conforme à la vérité. Telle est la sorte d’acquis dont j’ai tâché de remplit ce troisieme âge de la vie humaine.
Cette maniere de procéder exige une patience & une circonspection dont peu de maîtres sont capables, & sans laquelle jamais le disciple n’apprendra à juger. Si, par exemple, lorsque celui-ci s’abuse sur l’apparence du bâton brisé, pour lui montrer son erreur vous vous pressez de tirer le bâton hors de l’eau, vous le détromperez peut-être; mais que lui apprendrez-vous? Rien que ce qu’il auroit bientôt appris de lui-même. Oh que ce n’est pas là ce qu’il faut faire! Il s’agit moins de lui apprendre une vérité, que de lui montrer comment il faut s’y prendre pour découvrir toujours la vérité. Pour mieux l’instruire, il ne faut pas le détromper sitôt. Prenons Émile & moi pour exemple.
Premierement, à la seconde des deux questions supposées, tout enfant élevé à l’ordinaire ne manquera pas de répondre affirmativement. C’est surement, dira-t-il, un bâton brisé. Je doute fort qu’Émile me fasse la même réponse. Ne voyant point la nécessité d’être savant ni de le paroître, il n’est jamais pressé de juger; il ne juge que sur l’évidence; & il est bien éloigné de la trouver dans cette occasion, lui qui sait combien nos jugemens sur les apparences sont sujets à l’illusion, ne fût-ce que dans la perspective.
D’ailleurs, comme il sait par expérience que mes questions les plus frivoles ont toujours quelque objet qu’i n’apperçoit pas d’abord, il n’a point pris l’habitude d’y répondre étourdiment. Au contraire, il s’en défie, il s’y rend attentif, il les examine avec grand soin avant d’y répondre. Jamais il ne me fait de réponse qu’il n’en soit content lui-même; & il est difficile à contenter. Enfin nous ne nous piquons ni lui ni moi de savoir la vérité des choses, mais seulement de ne pas donner dans l’erreur. Nous serions bien plus confus de nous payer d’une raison qui n’est pas bonne, que de n’en point trouver du tout. Je ne sais, est un mot qui nous va si bien à tous deux, & que nous répétons si souvent, qu’il ne coûte plus rien à l’un ni à l’autre. Mais soit que cette étourderie lui échappe, ou qu’il l’évite par notre commode je ne sais, ma replique est la même; voyons, examinons.
Ce bâton qui trempe à moitié dans l’eau est fixé dans une situation perpendiculaire. Pour savoir s’il est brisé, comme il le paroit, que de choses n’avons-nous pas à faire avant de le tirer de l’eau, ou avant d’y porter la main?
1. D’abord nous tournons tout autour du bâton & nous voyons que la brisure tourne comme nous. C’est donc notre œil seul qui la change, & les regards ne remuent pas les corps.
2. Nous regardons bien à plomb sur le bout du bâton qui est hors de l’eau, alors le bâton n’est plus courbe, le bout voisin de notre œil nous cache exactement l’autre bout. Notre œil a-t-il redressé le bâton.
3. Nous agitons la surface de l’eau, nous voyons le bâton se plier en plusieurs pieces, se mouvoir en zigzag, & suivre les ondulations de l’eau. Le mouvement que nous donnons à cette eau suffit-il pour briser, amollir, & fondre ainsi le bâton?
4. Nous faisons écouler l’eau, & nous voyons le bâton se redresser peu-à-peu à mesure que l’eau baisse. N’en voilà-t-il pas plus qu’il ne faut pour éclaircir le fait & trouver la réfraction? Il n’est donc pas vrai que la vue nous trompe, puisque nous n’avons besoin que d’elle seule pour rectifier les erreurs que nous lui attribuons.
Supposons l’enfant assez stupide pour ne pas sentir le résultat de ces expériences; c’est alors qu’il faut appeller le toucher au secours de la vue. Au lieu de tirer le bâton hors de l’eau, laissez-le dans sa situation, & que l’enfant y passe la main d’un bout à l’autre, il ne sentira point d’angle: le bâton n’est donc pas brisé.
Vous me direz qu’il n’y a pas seulement ici des jugemens; mais des raisonnemens en forme. Il est vrai; mais ne voyez-vous pas que sitôt que l’esprit est parvenu jusqu’aux idées, tout jugement est un raisonnement. La conscience de toute sensation est une proposition, un jugement. Donc sitôt que l’on compare une sensation à une autre, on raisonne. L’art de juger & l’art de raisonner, sont exactement le même.
Émile ne saura jamais la dioptrique, ou je veux qu’il l’apprenne autour de ce bâton. Il n’aura point disséqué d’insectes; il n’aura point compté les taches du soleil; il ne saura ce que c’est qu’un microscope & un télescope. Vos doctes Éleves se moqueront de son ignorance. Ils n’auront pas tort; car avant de se servir de ces instrumens, j’entends qu’il les invente, & vous vous doutez bien que cela ne viendra pas sitôt.
Voilà l’esprit de toute ma méthode dans cette partie. Si l’enfant fait rouler une petite boule entre deux doigts croisés, & qu’il croye sentir deux boules, je ne lui permettrai point d’y regarder, qu’auparavant il ne soit convaincu qu’il n’y en a qu’une.
Ces éclaircissemens suffiront, je pense, pour marquer nettement le progrès qu’a fait jusqu’ici l’esprit de mon Éleve, & la route par laquelle il a suivi ce progrès. Mais vous êtes effrayés, peut-être, de la quantité des choses que j’ai fait passer devant lui. Vous craignez que je n’accable son esprit sous ses multitudes de connoissances. C’est tout le contraire; je lui apprends bien plus à les ignorer qu’à les savoir. Je lui montre la route de la science aisée, à la vérité; mais longue, immense, lente à parcourir. Je lui fais faire les premiers pas pour qu’il reconnoisse l’entrée; mais je ne lui permets jamais d’aller loin.
Forcé d’apprendre de lui-même, il use de sa raison & non de celle d’autrui; car pour ne rien donner à l’opinion, il ne faut rien donner à l’autorité, & la plupart de nos erreurs nous viennent bien moins de nous que des autres. De cet exercice continuel il doit résulter une vigueur d’esprit, semblable à celle qu’on donne au corps par le travail & par la fatigue. Un autre avantage, est qu’on n’avance qu’à proportion de ses forces. L’esprit, non plus que le corps, ne porte que ce qu’il peut porter. Quand l’entendement s’approprie les choses avant de les déposer dans la mémoire, ce qu’il en tire ensuite est à lui. Au lieu qu’en surchargeant la mémoire à son insu, on s’expose à n’en jamais rien tirer qui lui soit propre.
Émile a peu de connoissances, mais celles qu’il a sont véritablement siennes; il ne sait rien à demi. Dans le petit nombre des choses qu’il sait, & qu’il sait bien, la plus importante est, qu’il y en a beaucoup qu’il ignore & qu’il peut savoir un jour, beaucoup plus que d’autres hommes savent & qu’il ne saura de sa vie, & une infinité d’autres, qu’aucun homme ne saura jamais. Il a un esprit universel, non par les lumieres, mais par la faculté d’en acquérir; un esprit ouvert, intelligent, prêt à tout, &, comme dit Montagne, sinon instruit, du moins instruisable. Il me suffit qu’il sache trouver l’à quoi bon sur tout ce qu’il fait, & le pourquoi, sur tout ce qu’il croit. Encore une fois, mon objet n’est point de lui donner la science, mais de lui apprendre à l’acquérir au besoin, de la lui faire estimer exactement ce qu’elle vaut, & de lui faire aimer la vérité par-dessus tout. Avec cette méthode on avance peu, mais on ne fait jamais un pas inutile, & l’on n’est point forcé de rétrograder.
Émile n’a que des connoissances naturelles & purement physiques. Il ne sait pas même le nom de l’Histoire, ni ce que c’est que métaphysique & morale. Il connoit les rapports essentiels de l’homme aux choses, mais nul des rapports moraux de l’homme à l’homme. Il sait peu généraliser d’idées, peu faire d’abstractions. Il voit des qualités communes à certains corps sans raisonner sur ces qualités en elles-mêmes. Il connoit l’étendue abstraite à l’aide des figures de la géométrie, il connoit la quantité abstraite à l’aide des signes de l’algébre. Ces figures & ces signes sont les supports de ces abstractions, sur lesquels ses sens se reposent. Il ne cherche point à connoître les choses par leur nature, mais seulement par les relations qui l’intéressent. Il n’estime ce qui lui est étranger que par rapport à lui; mais cette estimation est exacte & sûre. La fantaisie, la convention n’y entrent pour rien. Il fait plus de cas de ce qui lui est plus utile, & ne se départant jamais de cette maniere d’apprécier, il ne donne rien à l’opinion.
Émile est laborieux, tempérant, patient, ferme, plein de courage. Son imagination nullement allumée ne lui grossit jamais les dangers; il est sensible à peu de maux, & il sait souffrir avec constance, parce qu’il n’a point appris à disputer contre la destinée. À l’égard de la mort, il ne sait pas encore bien ce que c’est; mais accoutumé à subir sans résistance la loi de la nécessité, quand il faudra mourir, il mourra sans gémir & sans se débattre; c’est tout ce que la Nature permet dans ce moment abhorré de tous. Vivre libre & peu tenir aux choses humaines, est le meilleur moyen d’apprendre à mourir.
En un mot, Émile a de la vertu tout ce qui se rapporte à lui-même. Pour avoir aussi les vertus sociales, il lui manque uniquement de connoître les relations qui les exigent, il lui manque uniquement des lumieres que son esprit est tout prêt à recevoir.
Il se considere sans égard aux autres, & trouve bon que les autres ne pensent point à lui. Il n’exige rien de personne, & ne croit rien devoir à personne. Il est seul dans la société humaine, il ne compte que sur lui seul. Il a droit aussi plus qu’un autre de compter sur lui-même, car il est tout ce qu’on peut être à son âge. Il n’a point d’erreurs ou n’a que celles qui nous sont inévitables; il n’a point de vices ou n’a que ceux dont nul homme ne peut se garantir. Il a le corps sain, les membres agiles, l’esprit juste & sans préjugés, le cœur libre & sans passions. L’amour propre, la premiere & la plus naturelle de toutes, y est encore à peine exalté. Sans troubler le repos de personne, il a vécu content, heureux & libre, autant que la Nature l’a permis. Trouvez-vous qu’un enfant ainsi parvenu à sa quinzieme année ait perdu les précédentes?
Fin du Livre troisieme.
Livre Quatrieme.