La maniere dont on remédie à cet inconvénient, est d’inspirer aux enfans du mépris pour leurs nourrices, en les traitant en véritables servantes. Quand leur service est achevé, on retire l’enfant, ou l’on congédie la nourrice; à force de la mal recevoir, on la rebute de venir voir son nourrisson. Au bout de quelques années, il ne la voit plus, il ne la connoit plus. La mere qui croit se substituer à elle, & réparer sa négligence par sa cruauté, se trompe. Au lieu de faire un tendre fils d’un nourrisson dénaturé, elle l’exerce à l’ingratitude; elle lui apprend à mépriser un jour celle qui lui donna la vie, comme celle qui l’a nourri de son lait.
Combien j’insisterois sur ce point, s’il étoit moins décourageant de rebattre en vain des sujets utiles! Ceci tient à plus de choses qu’on ne pense. Voulez-vous rendre chacun à ses premiers devoirs, commencez par les meres; vous serez étonné des changements que vous produirez. Tout vient successivement de cette premiere dépravation: tout l’ordre moral s’altère; le naturel s’éteint dans tous les cœurs; l’intérieur des maisons prend un air moins vivant; le spectacle touchant d’une famille naissante n’attache plus les maris, n’impose plus d’égards aux étrangers; on respecte moins la mere dont on ne voit pas les enfans; il n’y a point de résidence dans les familles; l’habitude ne renforce plus les liens du sang; il n’y a plus ni peres ni meres ni enfants, ni freres, ni sœurs; tous se connoissent à peine, comment s’aimeroient-ils? Chacun ne songe plus qu’à soi. Quand la maison n’est qu’une triste solitude, il faut bien aller s’égayer ailleurs.
Mais que les meres daignent nourrir leurs enfants, les mœurs vont se réformer d’elles-mêmes, les sentimens de la nature se réveiller dans tous les cœurs; l’État va se repeupler; ce premier point, ce point seul va tout réunir. L’attrait de la vie domestique est le meilleur contre-poison des mauvaises mœurs. Le tracas des enfans, qu’on croit importun devient agréable; il rend le pere & la mere plus nécessaires, plus chers l’un à l’autre, il resserre entre eux le lien conjugal. Quand la famille est vivante & animée, les soins domestiques font la plus chére occupation de la femme & le plus doux amusement du mari. Ainsi de ce seul abus corrigé résulteroit bientôt une réforme générale; bientôt la nature auroit repris tous ses droits. Qu’une fois les femmes redeviennent meres, bientôt les hommes redeviendront peres & maris.
Discours superflus! l’ennui même des plaisirs du monde ne ramene jamais à ceux-là. Les femmes ont cessé d’être meres; elle ne le seront plus; elles ne veulent plus l’être. Quand elles le voudroient, à peine le pourroient-elles: aujourd’hui que l’usage contraire est établi, chacune auroit à combattre l’opposition de toutes celles qui l’approchent, liguées contre un exemple que les unes n’ont pas donné & que les autres ne veulent pas suivre.
Il se trouve pourtant quelquefois encore de jeunes personnes d’un bon naturel, qui, sur ce point osant braver l’empire de la mode & les clameurs de leur sexe, remplissent avec une vertueuse intrépidité ce devoir si doux que la nature leur impose. Puisse leur nombre augmenter par l’attrait des biens destinés à celles qui s’y livrent! Fondé sur des conséquences que donne le plus simple raisonnement, & sur des observations que je n’ai jamais vues démenties, j’ose promettre à ces dignes meres un attachement solide & constant de la part de leurs maris, une tendresse vraiment filiale de la part de leurs enfans, l’estime & le respect du public, d’heureuses couches sans accident & sans suite, une santé ferme & vigoureuse, enfin le plaisir de se voir un jour imiter par leurs filles, & citer en exemple à celles d’autrui.
Point de mere, point d’enfant. Entre eux les devoirs sont réciproques, & s’ils sont mal remplis d’un côté ils seront négligés de l’autre. L’enfant doit aimer sa mere avant de savoir qu’il le doit. Si la voix du sang n’est fortifiée par l’habitude & les soins, elle s’éteint dans les premieres années, & le cœur meurt, pour ainsi dire, avant que de naître. Nous voilà dès les premiers pas hors de la nature.
On en sort encore par une route opposée, lorsqu’au lieu de négliger les soins de mere, une femme les porte à l’excès; lorsqu’elle fait de son enfant son idole; qu’elle augmente & nourrit sa foiblesse pour l’empêcher de la sentir, & qu’espérant le soustraire aux lois de la nature, elle écarte de lui des atteintes pénibles, sans songer combien, pour quelques incommodités dont elle le préserve un moment, elle accumule au loin d’accidens & de périls sur sa tête, & combien c’est une précaution barbare de prolonger la foiblesse de l’enfance sous les fatigues des hommes faits. Thétis, pour rendre son fils invulnérable, le plongea, dit la fable, dans l’eau du Styx. Cette allégorie est belle & claire. Les meres cruelles dont je parle font autrement: à force de plonger leurs enfans dans la mollesse, elles les préparent à la souffrance, elles ouvrent leurs pores aux maux de toute espece, dont ils ne manqueront pas d’être la proie étant grands.
Observez la nature, & suivez la route qu’elle vous trace. Elle exerce continuellement les enfans; elle endurcit leur tempérament par des épreuves de toute espece; elle leur apprend de bonne heure ce que c’est que peine & douleur. Les dents qui percent leur donnent la fievre; des coliques aiguës leur donnent des convulsions; de longues toux les suffoquent; les vers les tourmentent; la pléthore corrompt leur sang; des levains divers y fermentent, & causent des éruptions périlleuses. Presque tout le premier âge est maladie & danger: la moitié des enfans qui naissent périt avant la huitieme année. Les épreuves faites, l’enfant a gagné des forces, & sitôt qu’il peut user de la vie, le principe en devient plus assuré.
Voilà la regle de la nature. Pourquoi la contrariez-vous? Ne voyez-vous pas qu’en pensant la corriger vous détruisez son ouvrage, vous empêchez l’effet de ses soins? Faire au-dehors ce qu’elle fait au-dedans, c’est, selon vous, redoubler le danger; & au contraire c’est y faire diversion, c’est l’exténuer. L’expérience apprend qu’il meurt encore plus d’enfans élevés délicatement que d’autres. Pourvu qu’on ne passe pas la mesure de leurs forces, on risque moins à les employer qu’à les ménager. Exercez-les donc aux atteintes qu’ils auront à supporter un jour. Endurcissez leurs corps aux intempéries des saisons, des climats, des éléments; à la faim, à la soif, à la fatigue; trempez-les dans l’eau du Styx. Avant que l’habitude du corps soit acquise, on lui donne celle qu’on veut sans danger: mais quand une fois il est dans sa consistance, toute altération lui devient périlleuse. Un enfant supportera des changemens que ne supporteroit pas un homme: les fibres du premier, molles & flexibles, prennent sans effort le pli qu’on leur donne; celles de l’homme, plus endurcies, ne changent plus qu’avec violence le pli qu’elles ont reçu. On peut donc rendre un enfant robuste sans exposer sa vie & sa santé; & quand il y auroit quelque risque, encore ne faudroit-il pas balancer. Puisque ce sont des risques inséparables de la vie humaine, peut-on mieux faire que de les rejetter sur le tems de sa durée où ils sont le moins désavantageux?
Un enfant devient plus précieux en avançant en âge. Au prix de sa personne se joint celui des soins qu’il a coûtés; à la perte de sa vie se joint en lui le sentiment de la mort. C’est donc sur-tout à l’avenir qu’il faut songer en veillant à sa conservation; c’est contre les maux de la jeunesse qu’il faut l’armer, avant qu’il y soit parvenu: car si le prix de la vie augmente jusqu’à l’âge de la rendre utile, quelle folie n’est-ce point d’épargner quelques maux à l’enfance en les multipliant sur l’âge de raison? Sont-ce là les leçons du maître?
Le sort de l’homme est de souffrir dans tous les tems. Le soin même de sa conservation est attaché à la peine. Heureux de ne connoître dans son enfance que les maux physiques! maux bien moins cruels, bien moins douloureux que les autres, & qui bien plus rarement qu’eux nous font renoncer à la vie. On ne se tue point pour les douleurs de la goutte; il n’y a gueres que celles de l’ame qui produisent le désespoir. Nous plaignons le sort de l’enfance, & c’est le nôtre qu’il faudroit plaindre. Nos plus grands maux nous viennent de nous.
En naissant, un enfant crie; sa premiere enfance se passe à pleurer. Tantôt on l’agite, on le flatte pour l’apaiser; tantôt on le menace, on le bat pour le faire taire. Ou nous faisons ce qu’il lui plait, ou nous en exigeons ce qu’il nous plait: ou nous nous soumettons à ses fantaisies, ou nous le soumettons aux nôtres: point de milieu, il faut qu’il donne des ordres ou qu’il en reçoive. Ainsi ses premieres idées sont celles d’empire & de servitude. Avant de savoir parler, il commande; avant de pouvoir agir, il obéit; & quelquefois on le châtie avant qu’il puisse connoître ses fautes ou plutôt en commettre. C’est ainsi qu’on verse de bonne heure dans son jeune cœur les passions qu’on impute ensuite à la nature, & qu’après avoir pris peine à le rendre méchant, on se plaint de le trouver tel.
Un enfant passe six ou sept ans de cette maniere entre les mains des femmes, victime de leur caprice & du sien: & après lui avoir fait apprendre ceci & cela, c’est-à-dire, après avoir chargé sa mémoire ou de mots qu’il ne peut entendre, ou de choses qui ne lui sont bonnes à rien; après avoir étouffé le naturel par les passions qu’on a fait naître, on remet cet être factice entre les mains d’un précepteur, lequel acheve de développer les germes artificiels qu’il trouve déjà tout formés, & lui apprend tout, hors à se connoître, hors à tirer parti de lui-même, hors à savoir vivre & se rendre heureux. Enfin quand cet enfant esclave & tyran, plein de science & dépourvu de sens, également débile de corps & d’ame, est jetté dans le monde; en y montrant son ineptie, son orgueil & tous ses vices, il fait déplorer la misere & la perversité humaines. On se trompe; c’est là l’homme de nos fantaisies: celui de la nature est fait autrement.
Voulez-vous donc qu’il garde sa forme originelle? Conservez-la dès l’instant qu’il vient au monde. Sitôt qu’il nait, emparez-vous de lui, & ne le quittez plus qu’il ne soit homme: vous ne réussirez jamais sans cela. Comme la véritable nourrice est la mere, le véritable précepteur est le pere. Qu’ils s’accordent dans l’ordre de leurs fonctions ainsi que dans leur système: que des mains de l’un, l’enfant passe dans celles de l’autre. Il sera mieux élevé par un pere judicieux & borné, que par le plus habile maître du monde; car le zele suppléera mieux au talent que le talent au zele.
Mais les affaires, les fonctions, les devoirs… Ah les devoirs! sans doute le dernier est celui du pere? Ne nous étonnons pas qu’un homme, dont la femme a dédaigné de nourrir le fruit de leur union, dédaigne de l’élever. Il n’y a point de tableau plus charmant que celui de la famille; mais un seul trait manqué défigure tous les autres. Si la mere a trop peu de santé pour être nourrice, le pere aura trop d’affaires pour être précepteur. Les enfans, éloignés, dispersés dans des pensions, dans des couvens, dans des colleges, porteront ailleurs l’amour de la maison paternelle, ou pour mieux dire, ils y rapporteront l’habitude de n’être attachés à rien. Les freres & les sœurs se connoîtront à peine. Quand tous seront rassemblés en cérémonie, ils pourront être fort polis entre eux; ils se traiteront en étrangers. Sitôt qu’il n’y a plus d’intimité entre les parens, sitôt que la société de la famille ne fait plus la douceur de la vie, il faut bien recourir aux mauvaises mœurs pour y suppléer. Où est l’homme assez stupide pour ne pas voir la chaîne de tout cela?
Un pere, quand il engendre & nourrit des enfans ne fait en cela que le tiers de sa tâche. Il doit des hommes à son espece, il doit à la société des hommes sociables, il doit des citoyens à l’État. Tout homme qui peut payer cette triple dette & ne le fait pas, est coupable, & plus coupable, peut-être, quand il la paye à demi. Celui qui ne peut remplir les devoirs de pere n’a point le droit de le devenir. Il n’y a ni pauvreté, ni travaux, ni respect humain qui le dispensent de nourrir ses enfans, & de les élever lui-même. Lecteurs, vous pouvez m’en croire. Je prédis à quiconque a des entrailles & néglige de si saints devoirs, qu’il versera long-tems sur sa faute des larmes ameres, & n’en sera jamais consolé.
Mais que fait cet homme riche, ce pere de famille si affairé, & forcé selon lui de laisser ses enfans à l’abandon? Il paye un autre homme pour remplir ces soins qui lui sont à charge. Ame venale! crois-tu donner à ton fils un autre pere avec de l’argent? Ne t’y trompe point; ce n’est pas même un maître que tu lui donnes, c’est un valet. Il en formera bientôt un second.
On raisonne beaucoup sur les qualités d’un bon gouverneur. La premiere que j’en exigerois, & celle-là seule en suppose beaucoup d’autres, c’est de n’être point un homme à vendre. Il y a des métiers si nobles qu’on ne peut les faire pour de l’argent sans se montrer indigne de les faire: tel est celui de l’homme de guerre; tel est celui de l’instituteur. Qui donc élèvera mon enfant? Je te l’ai déjà dit, toi-même. Je ne le peux. Tu ne le peux?… Fais-toi donc un ami. Je ne vois pas d’autre ressource.
Un Gouverneur! ô quelle ame sublime!… en vérité, pour faire un homme, il faut être ou pere ou plus qu’homme soi-même. Voilà la fonction que vous confiez tranquillement à des mercenaires.
Plus on y pense, plus on apperçoit de nouvelles difficultés. Il faudroit que le gouverneur eût été élevé pour son éleve, que ses domestiques eussent été élevés pour leur maître, que tous ceux qui l’approchent eussent reçu les impressions qu’ils doivent lui communiquer; il faudroit d’éducation en éducation, remonter jusqu’on ne sait où. Comment se peut-il qu’un enfant soit bien élevé par qui n’a pas été bien élevé lui-même?
Ce rare mortel est-il introuvable? Je l’ignore. En ces tems d’avilissement, qui sait à quel point de vertu peut atteindre encore une ame humaine? Mais supposons ce prodige trouvé. C’est en considérant ce qu’il doit faire, que nous verrons ce qu’il doit être. Ce que je crois voir d’avance est qu’un pere qui sentiroit tout le prix d’un bon gouverneur prendroit le parti de s’en passer; car il mettroit plus de peine à l’acquérir qu’à le devenir lui-même. Veut-il donc se faire un ami? Qu’il éleve son fils pour l’être; le voilà dispensé de le chercher ailleurs, & la nature a déjà fait la moitié de l’ouvrage.
Quelqu’un dont je ne connois que le rang m’a fait proposer d’élever son fils. Il m’a fait beaucoup d’honneur sans doute; mais, loin de se plaindre de mon refus, il doit se louer de ma discrétion. Si j’avois accepté son offre & que j’eusse erré dans ma méthode, c’étoit une éducation manquée: si j’avois réussi, c’eût été bien pis. Son fils auroit renié son titre; il n’eût plus voulu être Prince.
Je suis trop pénétré de la grandeur des devoirs d’un Précepteur, je sens trop mon incapacité pour accepter jamais un pareil emploi de quelque part qu’il me soit offert; & l’intérêt de l’amitié même, ne seroit pour moi qu’un nouveau motif de refus. Je crois qu’après avoir lu ce livre, peu de gens seront tentés de me faire cette offre, & je prie ceux qui pourroient l’être de n’en plus prendre l’inutile peine. J’ai fait autrefois un suffisant essai de ce métier pour être assuré que je n’y suis pas propre, & mon état m’en dispenseroit quand mes talens m’en rendroient capable. J’ai cru devoir cette déclaration publique à ceux qui paroissent ne pas m’accorder assez d’estime pour me croire sincere & fondé dans mes résolutions.
Hors d’état de remplir la tâche la plus utile, j’oserai du moins essayer de la plus aisée; à l’exemple de tant d’autres je ne mettrai point la main à l’œuvre, mais à la plume, & au lieu de faire ce qu’il faut, je m’efforcerai de le dire.
Je sais que dans les entreprises pareilles à celle-ci, l’auteur, toujours à son aise dans des systêmes qu’il est dispensé de mettre en pratique, donne sans peine beaucoup de beaux préceptes impossibles à suivre, & que, faute de détails & d’exemples, ce qu’il dit même de praticable reste sans usage, quand il n’en a pas montré l’application.
J’ai donc pris le parti de me donner un éleve imaginaire, de me supposer l’âge, la santé, les connaissances & tous les talens convenables pour travailler à son éducation, de la conduire depuis le moment de sa naissance jusqu’à celui où, devenu homme fait, il n’aura plus besoin d’autre guide que lui-même. Cette méthode me paroit utile pour empêcher un auteur qui se défie de lui de s’égarer dans des visions; car dès qu’il s’écarte de la pratique ordinaire, il n’a qu’à faire l’épreuve de la sienne sur son éleve; il sentira bientôt, ou le lecteur sentira pour lui, s’il suit le progrès de l’enfance, & la marche naturelle au cœur humain.
Voilà ce que j’ai tâché de faire dans toutes les difficultés qui se sont présentées. Pour ne pas grossir inutilement le livre, je me suis contenté de poser les principes dont chacun devoit sentir la vérité. Mais quant aux regles qui pouvoient avoir besoin de preuves, je les ai toutes appliquées à mon Émile ou à d’autres exemples, & j’ai fait voir dans des détails très-étendus comment ce que j’établissois pouvoit être pratiqué: tel est du moins le plan que je me suis proposé de suivre. C’est au lecteur à juger si j’ai réussi.
Il est arrivé de-là que j’ai d’abord peu parlé d’Émile, parce que mes premieres maximes d’éducation, bien que contraires à celles qui sont établies, sont d’une évidence à laquelle il est difficile à tout homme raisonnable de refuser son consentement. Mais à mesure que j’avance, mon éleve, autrement conduit que les vôtres, n’est plus un enfant ordinaire; il lui faut un régime exprès pour lui. Alors il paroit plus fréquemment sur la scene, & vers les derniers tems je ne le perds plus un moment de vue jusqu’à ce que, quoi qu’il en dise, il n’ait plus le moindre besoin de moi.
Je ne parle point ici des qualités d’un bon Gouverneur, je les suppose, & je me suppose moi-même doué de toutes ces qualités. En lisant cet ouvrage, on verra de quelle libéralité j’use envers moi.
Je remarquerai seulement, contre l’opinion commune, que le Gouverneur d’un enfant doit être jeune, & même aussi jeune que peut l’être un homme sage. Je voudrois qu’il fût lui-même enfant, s’il étoit possible, qu’il pût devenir le compagnon de son Éleve, & s’attirer sa confiance en partageant ses amusemens. Il n’y a pas assez de choses communes entre l’enfance & l’âge mûr, pour qu’il se forme jamais un attachement bien solide à cette distance. Les enfans flattent quelquefois les vieillards, mais ils ne les aiment jamais.
On voudroit que le gouverneur eût déjà fait une éducation. C’est trop; un même homme n’en peut faire qu’une: s’il en faloit deux pour réussir, de quel droit entreprendroit-on la premiere?
Avec plus d’expérience on sauroit mieux faire, mais on ne le pourroit plus. Quiconque a rempli cet état une fois assez bien pour en sentir toutes les peines, ne tente point de s’y rengager, & s’il l’a mal rempli la premiere fois, c’est un mauvais préjugé pour la seconde.
Il est fort différent, j’en conviens, de suivre un jeune homme durant quatre ans, ou de le conduire durant vingt-cinq. Vous donnez un Gouverneur à votre fils déjà tout formé; moi je veux qu’il en ait un avant que de naître. Votre homme à chaque lustre peut changer d’éleve; le mien n’en aura jamais qu’un. Vous distinguez le Précepteur, du Gouverneur: autre folie! Distinguez-vous le Disciple, de l’Éleve? Il n’y a qu’une science à enseigner aux enfans; c’est celle des devoirs de l’homme. Cette science est une, &, quoi qu’ait dit Xénophon de l’éducation des Perses, elle ne se partage pas. Au reste, j’appelle plutôt Gouverneur que Précepteur le maître de cette science; parce qu’il s’agit moins pour lui d’instruire que de conduire. Il ne doit point donner de préceptes, il ait les faire trouver.
S’il faut choisir avec tant de soin le Gouverneur, il lui est bien permis de choisir aussi son Éleve, sur-tout quand il s’agit d’un modele à proposer. Ce choix ne peut tomber ni sur le génie ni sur le caractere de l’enfant, qu’on ne connoit qu’à la fin de l’ouvrage, & que j’adopte avant qu’il soit né. Quand je pourrois choisir, je ne prendrois qu’un esprit commun, tel que je suppose mon Éleve. On n’a besoin d’élever que les hommes vulgaires; leur éducation doit seule servir d’exemple à celle de leurs semblables. Les autres s’élevent malgré qu’on en ait.
Le pays n’est pas indifférent à la culture des hommes; ils ne sont tout ce qu’ils peuvent être que dans les climats tempérés. Dans les climats extrêmes le désavantage est visible. Un homme n’est pas planté comme un arbre dans un pays pour y demeurer toujours, & celui qui part d’un des extrêmes pour arriver à l’autre, est forcé de faire le double du chemin que fait pour arriver au même terme celui qui part du terme moyen.
Que l’habitant d’un pays tempéré parcoure successivement les deux extrêmes, son avantage est encore évident: car bien qu’il soit autant modifié que celui qui va d’un extrême à l’autre, il s’éloigne pourtant de la moitié moins de sa constitution naturelle. Un François vit en Guinée & en Laponie; mais un Négre ne vivra pas de même à Tornea, ni un Samoyéde au Benin. Il paroit encore que l’organisation du cerveau est moins parfaite aux extrêmes. Les Négres ni les Lapons n’ont pas le sens des Européens. Si je veux donc que mon Élève puisse être habitant de la terre, je le prendrai dans une zone tempérée; en France, par exemple, plutôt qu’ailleurs.
Dans le Nord les hommes consomment beaucoup sur un sol ingrat; dans le Midi ils consomment peu sur un sol fertile. De-là nait une nouvelle différence qui rend les uns laborieux & les autres contemplatifs. La société nous offre en un même lieu l’image de ces différences entre les pauvres & les riches. Les premiers habitent le sol ingrat, & les autres le pays fertile.
Le pauvre n’a pas besoin d’éducation; celle de son état est forcée, il n’en sauroit avoir d’autre: au contraire, l’éducation que le riche reçoit de son état est celle qui lui convient le moins, & pour lui-même & pour la société. D’ailleurs l’éducation naturelle doit rendre un homme propre à toutes les conditions humaines: or il est moins raisonnable d’élever un pauvre pour être riche qu’un riche pour être pauvre; car à proportion du nombre des deux états, il y a plus de ruinés que de parvenus. Choisissons donc un riche: nous serons sûrs au moins d’avoir fait un homme de plus, au lieu qu’un pauvre peut devenir homme de lui-même.
Par la même raison, je ne serai pas fâché qu’Émile ait de la naissance. Ce sera toujours une victime arrachée au préjugé.
Émile est orphelin. Il n’importe qu’il ait son pere & sa mere. Chargé de leurs devoirs, je succede à tous leurs droits. Il doit honorer ses parens, mais il ne doit obéir qu’à moi. C’est ma premiere ou plutôt ma seule condition.
J’y dois ajouter celle-ci, qui n’en est qu’une suite, qu’on ne nous ôtera jamais l’un à l’autre que de notre consentement. Cette clause est essentielle, & je voudrois même que l’Éleve & le Gouverneur se regardassent tellement comme inséparables, que le sort de leurs jours fût toujours entre eux un objet commun. Sitôt qu’ils envisagent dans l’éloignement leur séparation, sitôt qu’ils prévoient le moment qui doit les rendre étrangers l’un à l’autre, ils le sont déjà: chacun fait son petit systême à part; & tous deux, occupés du tems où ils ne seront plus ensemble, n’y restent qu’à contre-cœur. Le disciple ne regarde le maître que comme l’enseigne & le fléau de l’enfance; le maître ne regarde le disciple que comme un lourd fardeau dont il brûle d’être déchargé: ils aspirent de concert au moment de se voir délivrés l’un de l’autre, & comme il n’y a jamais entre eux de véritable attachement, l’un doit avoir peu de vigilance, l’autre peu de docilité.
Mais quand ils se regardent comme devant passer leurs jours ensemble, il leur importe de se faire aimer l’un de l’autre, & par cela même ils se deviennent chers. L’Éleve ne rougit point de suivre dans son enfance l’ami qu’il doit avoir étant grand; le Gouverneur prend intérêt à des soins dont il doit recueillir le fruit, & tout le mérite qu’il donne à son Éleve est un fonds qu’il place au profit de ses vieux jours.
Ce traité fait d’avance suppose un accouchement heureux, un enfant bien formé, vigoureux & sain. Un pere n’a point de choix & ne doit point avoir de préférence dans la famille que Dieu lui donne: tous ses enfans sont également ses enfans; il leur doit à tous les mêmes soins & la même tendresse. Qu’ils soient estropiés ou non, qu’ils soient languissans ou robustes, chacun d’eux est un dépôt dont il doit compte à la main dont il le tient, & le mariage est un contrat fait avec la nature aussi bien qu’entre les conjoints.
Mais quiconque s’impose un devoir que la nature ne lui a point imposé doit s’assurer auparavant des moyens de le remplir; autrement il se rend comptable, même de ce qu’il n’aura pu faire. Celui qui se charge d’un Élève infirme et valétudinaire, change sa fonction de Gouverneur en celle de Garde-malade; il perd à soigner une vie inutile le tems qu’il destinoit à en augmenter le prix; il s’expose à voir une mere éplorée lui reprocher un jour la mort d’un fils qu’il lui aura long-tems conservé.
Je ne me chargerois pas d’un enfant maladif & cacochyme, dût-il vivre quatre-vingts ans. Je ne veux point d’un éleve toujours inutile à lui-même & aux autres, qui s’occupe uniquement à se conserver, & dont le corps nuise à l’éducation de l’ame. Que ferois-je en lui prodiguant vainement mes soins, sinon doubler la perte de la société & lui ôter deux hommes pour un? Qu’un autre à mon défaut se charge de cet infirme, j’y consens, & j’approuve sa charité; mais mon talent à moi n’est pas celui-là: je ne sais point apprendre à vivre à qui ne songe qu’à s’empêcher de mourir.
Il faut que le corps ait de la vigueur pour obéir à l’ame: un bon serviteur doit être robuste. Je sais que l’intempérance excite les passions; elle exténue aussi le corps à la longue; les macérations, les jeûnes produisent souvent le même effet par une cause opposée. Plus le corps est foible, plus il commande; plus il est fort, plus il obéit. Toutes les passions sensuelles logent dans des corps efféminés; ils s’en irritent d’autant plus qu’ils peuvent moins les satisfaire.
Un corps débile affoiblit l’ame. De-là l’empire de la Médecine, art plus pernicieux aux hommes que tous les maux qu’il prétend guérir. Je ne sais, pour moi, de quelle maladie nous guérissent les Médecins, mais je sais qu’ils nous en donnent de bien funestes; la lâcheté, la pusillanimité, la crédulité, la terreur de la mort: s’ils guérissent le corps, ils tuent le courage. Que nous importe qu’ils fassent marcher des cadavres? ce sont des hommes qu’il nous faut, & l’on n’en voit point sortir de leurs mains.
La Médecine est à la mode parmi nous; elle doit l’être. C’est l’amusement des gens oisifs & désœuvrés, qui ne sachant que faire de leur tems le passent à se conserver. S’ils avoient eu le malheur de naître immortels, ils seroient les plus misérables des êtres. Une vie qu’ils n’auroient jamais peur de perdre ne seroit pour eux d’aucun prix. Il faut à ces gens là des Médecins qui les menacent pour les flatter, & qui leur donnent chaque jour le seul plaisir dont ils soient susceptibles; celui de n’être pas morts.
Je n’ai nul dessein de m’étendre ici sur la vanité de la Médecine. Mon objet n’est que de la considérer par le côté moral. Je ne puis pourtant m’empêcher d’observer que les hommes font sur son usage les mêmes sophismes que sur la recherche de la vérité. Ils supposent toujours qu’en traitant un malade on le guérit, & qu’en cherchant une vérité on la trouve: ils ne voient pas qu’il faut balancer l’avantage d’une guérison que le Médecin opere, par la mort de cent malades qu’il a tués, & l’utilité d’une vérité découverte, par le tort que font les erreurs qui passent en même-tems. La Science qui instruit & la Médecine qui guérit sont fort bonnes, sans doute; mais la Science qui trompe & la Médecine qui tue sont mauvaises. Apprenez-nous donc à les distinguer. Voilà le nœud de la question: si nous savions ignorer la vérité, nous ne serions jamais les dupes du mensonge; si nous savions ne vouloir pas guérir malgré la nature, nous ne mourrions jamais par la main du Médecin. Ces deux abstinences seroient sages; on gagneroit évidemment à s’y soumettre. Je ne dispute donc pas que la Médecine ne soit utile à quelques hommes, mais je dis qu’elle est funeste au genre humain.
On me dira, comme on fait sans cesse, que les fautes sont du Médecin, mais que la Médecine en elle-même est infaillible. À la bonne heure; mais qu’elle vienne donc sans le Médecin; car tant qu’ils viendront ensemble, il y aura cent fois plus à craindre des erreurs de l’artiste, qu’à espérer du secours de l’art.
Cet art mensonger, plus fait pour les maux de l’esprit que pour ceux du corps, n’est pas plus utile aux uns qu’aux autres: il nous guérit moins de nos maladies qu’il ne nous en imprime l’effroi. Il recule moins la mort qu’il ne la fait sentir d’avance; il use la vie au lieu de la prolonger: & quand il la prolongeroit, ce seroit encore au préjudice de l’espece; puisqu’il nous ôte à la société par les soins qu’il nous impose, & à nos devoirs par les frayeurs qu’il nous donne. C’est la connoissance des dangers qui nous les fait craindre: celui qui se croiroit invulnérable n’auroit peur de rien. À force d’armer Achille contre le péril, le Poëte lui ôte le mérite de la valeur; tout autre à sa place eût été un Achille au même prix.
Voulez-vous trouver des hommes d’un vrai courage? Cherchez-les dans les lieux où il n’y a point de Médecins, où l’on ignore les conséquences des maladies, & où l’on ne songe gueres à la mort. Naturellement l’homme sait souffrir constamment, et meurt en paix. Ce sont les Médecins avec leurs ordonnances, les Philosophes avec leurs préceptes, les Prêtres avec leurs exhortations, qui l’avilissent de cœur, et lui font désapprendre à mourir.
Qu’on me donne un éleve qui n’ait pas besoin de tous ces gens là, ou je le refuse. Je ne veux point que d’autres gâtent mon ouvrage: je veux l’élever seul, ou ne m’en pas mêler. Le sage Locke, qui avoit passé une partie de sa vie à l’étude de la Médecine, recommande fortement de ne jamais droguer les enfans, ni par précaution, ni pour de légeres incommodités. J’irai plus loin, & je déclare que n’appelant jamais de Médecin pour moi, je n’en appellerai jamais pour mon Émile, à moins que sa vie ne soit dans un danger évident; car alors il ne peut pas lui faire pis que de le tuer.
Je sais bien que le Médecin ne manquera pas de tirer avantage de ce délai. Si l’enfant meurt, on l’aura appelé trop tard; s’il réchappe, ce sera lui qui l’aura sauvé. Soit: que le Médecin triomphe; mais sur-tout qu’il ne soit appelé qu’à l’extrémité.
Faute de savoir se guérir, que l’enfant sache être malade; cet art supplée à l’autre, & souvent réussit beaucoup mieux; c’est l’art de la nature. Quand l’animal est malade, il souffre en silence & se tient coi: or on ne voit pas plus d’animaux languissans que d’hommes. Combien l’impatience, la crainte, l’inquiétude, & sur-tout les remedes ont tué de gens que leur maladie auroit épargnés & que le tems seul auroit guéris? On me dira que les animaux, vivant d’une maniere plus conforme à la nature, doivent être sujets à moins de maux que nous. Hé bien, cette maniere de vivre est précisément celle que je veux donner à mon éleve; il en doit donc tirer le même profit.
La seule partie utile de la Médecine est l’hygiene. Encore l’hygiene est-elle moins une science qu’une vertu. La tempérance & le travail sont les deux vrais Médecins de l’homme: le travail aiguise son appétit, & la tempérance l’empêche d’en abuser.