SigPhi · Jean-Jacques Rousseau

Émile, ou De l'éducation (French)

French

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Alors en repassant dans mon esprit les diverses opinions qui m’avoient tour-à-tour entraîné depuis ma naissance, je vis que, bien qu’aucune d’elles ne fût assez évidente pour produire immédiatement la conviction, elles avoient divers degrés de vraisemblance, & que l’assentiment intérieur s’y prêtoit ou s’y refusoit à différentes mesures. Sur cette premiere observation, comparant entre elles toutes ces différentes idées dans le silence des préjugés, je trouvai que la premiere & la plus commune, étoit aussi la plus simple & la plus raisonnable; & qu’il ne lui manquoit, pour réunir tous les suffrages, que d’avoir été proposée la derniere. Imaginez tous vos Philosophes anciens & modernes, ayant d’abord épuisé leurs bizarres systêmes de forces, de chances, de fatalité, de nécessité, d’atomes, de monde animé, de matiere vivante, de matérialisme de toute espece, & après eux tous, l’illustre Clarke, éclairant le monde, annonçant enfin l’Être des Êtres & le dispensateur des choses. Avec quelle universelle admiration, avec quel applaudissement unanime n’eût point été reçu ce nouveau systême si grand, si consolant, si sublime, si propre à élever l’ame, à donner une base à la vertu, & en même tems si frappant, si lumineux, si simple, &, ce me semble, offrant moins de choses incompréhensibles à l’esprit humain, qu’il n’en trouve d’absurdes en tout autre systême! Je me disois; les objections insolubles sont communes à tous, parce que l’esprit de l’homme est trop borné pour les résoudre, elles ne prouvent donc contre aucun par préférence; mais quelle différence entre les preuves directes! Celui-là seul qui explique tout ne doit-il pas être préféré, quand il n’a pas plus de difficulté que les autres?

Portant donc en moi l’amour de la vérité pour toute philosophie, & pour toute méthode une regle facile & simple, qui me dispense de la vaine subtilité des argumens, je reprens, sur cette regle, l’examen des connoissances qui m’intéressent, résolu d’admettre pour évidentes toutes celles auxquelles, dans la sincérité de mon cœur, je ne pourrai refuser mon consentement; pour vraies toutes celles qui me paroîtront avoir une liaison nécessaire avec ces premieres, & de laisser toutes les autres dans l’incertitude, sans les rejetter ni les admettre, & sans me tourmenter à les éclaircir, quand elles ne menent à rien d’utile pour la pratique.

Mais qui suis-je? Quel droit ai-je de juger des choses, & qu’est-ce qui détermine mes jugemens? S’ils sont entraînés, forcés par les impressions que je reçois, je me fatigue en vain à ces recherches, elles ne se feront point, ou se feront d’elles-mêmes, sans que je me mêle de les diriger. Il faut donc tourner d’abord mes regards sur moi pour connoître l’instrument dont je veux me servir, & jusqu’à quel point je puis me fier à son usage.

J’existe, & j’ai des sens par lesquels je suis affecté. Voilà la premiere vérité qui me frappe, & à laquelle je suis forcé d’acquiescer. Ai-je un sentiment propre de mon existence, ou ne la sens-je que par mes sensations? Voilà mon premier doute, qu’il m’est, quant à présent, impossible de résoudre. Car étant continuellement affecté de sensations, ou immédiatement, ou par la mémoire, comment puis-je savoir si le sentiment du moi est quelque chose hors de ces mêmes sensations, & s’il peut être indépendant d’elles?

Mes sensations se passent en moi, puisqu’elles me font sentir mon existence; mais leur cause m’est étrangere, puisqu’elles m’affectent malgré que j’en aye, & qu’il ne dépend de moi ni de les produire, ni de les anéantir. Je conçois donc clairement que ma sensation qui est moi, & sa cause ou son objet qui est hors de moi, ne sont pas la même chose.

Ainsi, non-seulement j’existe, mais il existe d’autres êtres, savoir les objets de mes sensations; & quand ces objets ne seroient que des idées, toujours est-il vrai que ces idées ne sont pas moi.

Or, tout ce que je sens hors de moi & qui agit sur mes sens, je l’appelle matiere; & toutes les portions de matiere que je conçois réunies en êtres individuels, je les appelle des corps. Ainsi toutes les disputes des idéalistes & des matérialistes ne signifient rien pour moi: leurs distinctions sur l’apparence & la réalité des corps sont des chimeres.

Me voilà déjà tout aussi sûr de l’existence de l’Univers que de la mienne. Ensuite je réfléchis sur les objets de mes sensations; & trouvant en moi la faculté de les comparer, je me sens doué d’une force active que je ne savois pas avoir auparavant.

Appercevoir c’est sentir, comparer c’est juger: juger & sentir ne sont pas la même chose. Par la sensation les objets s’offrent à moi séparés, isolés, tels qu’ils sont dans la Nature; par la comparaison, je les remue, je les transporte, pour ainsi dire, je les pose l’un sur l’autre pour prononcer sur leur différence ou sur leur similitude, & généralement sur tous leurs rapports. Selon moi la faculté distinctive de l’être actif ou intelligent, est de pouvoir donner un sens à ce mot est. Je cherche en vain, dans l’être purement sensitif, cette force intelligente qui superpose & puis qui prononce; je ne la saurois voir dans sa nature. Cet être passif sentira chaque objet séparément, ou même il sentira l’objet total formé des deux; mais, n’ayant aucune force pour les replier l’un sur l’autre, il ne les comparera jamais, il ne les jugera point.

Voir deux objets à la fois ce n’est pas voir leurs rapports, ni juger de leurs différences; appercevoir plusieurs objets les uns hors des autres n’est pas les nombrer. Je puis avoir au même instant l’idée d’un grand bâton & d’un petit bâton sans les comparer, sans juger que l’un est plus petit que l’autre, comme je puis voir à la fois ma main entiere sans faire le compte de mes doigts . Ces idées comparatives, plus grand, plus petit, de même que les idées numériques d’un, de deux, &c. ne sont certainement pas des sensations, quoique mon esprit ne les produise qu’à l’occasion de mes sensations.

On nous dit que l’être sensitif distingue les sensations les unes des autres par les différences qu'ont entre elles ces mêmes sensations: ceci demande explication. Quand les sensations sont différentes, l’être sensitif les distingue par leurs différences: quand elles sont semblables, il les distingue parce qu’il sent les unes hors des autres. Autrement, comment, dans une sensation simultanée, distingueroit-il deux objets égaux? Il faudroit nécessairement qu’il confondît ces deux objets & les prît pour le même, sur-tout dans un systême où l’on prétend que les sensations représentatives de l’étendue ne sont point étendues.

Quand les deux sensations à comparer sont apperçues, leur impression est faite, chaque objet est senti, les deux sont sentis; mais leur rapport n’est pas senti pour cela. Si le jugement de ce rapport n’étoit qu’une sensation, & me venoit uniquement de l’objet, mes jugemens ne me tromperoient jamais, puisqu’il n’est jamais faux que je sente ce que je sens.

Pourquoi donc est-ce que je me trompe sur le rapport de ces deux bâtons? Pourquoi dis-je, par exemple, que le petit bâton est le tiers du grand, tandis qu’il n’en est que le quart? Pourquoi l’image, qui est la sensation, n’est-elle pas conforme à son modele, qui est l’objet? C’est que je suis actif quand je juge, que l’opération qui compare est fautive, & que mon entendement qui juge les rapports, mêle ses erreurs à la vérité des sensations qui ne montrent que les objets.

Ajoutez à cela une réflexion qui vous frappera, je m’assure, quand vous y aurez pensé; c’est que si nous étions purement passifs dans l’usage de nos sens, il n’y auroit entre eux aucune communication; il nous seroit impossible de connoître que le corps que nous touchons & l’objet que nous voyons sont le même. Ou nous ne sentirions jamais rien hors de nous, ou il y auroit pour nous cinq substances sensibles, dont nous n’aurions nul moyen d’appercevoir l’identité.

Qu’on donne tel ou tel nom à cette force de mon esprit qui rapproche & compare mes sensations; qu’on l’appelle attention, méditation, réflexion, ou comme on voudra; toujours est-il vrai qu’elle est en moi & non dans les choses, que c’est moi seul qui la produis, quoique je ne la produise qu’à l’occasion de l’impression que font sur moi les objets. Sans être maître de sentir ou de ne pas sentir, je le suis d’examiner plus ou moins ce que je sens.

Je ne suis donc pas simplement un être sensitif & passif, mais un être actif et intelligent, & quoi qu’en dise la philosophie, j’oserai prétendre à l’honneur de penser. Je sais seulement que la vérité est dans les choses & non pas dans mon esprit qui les juge, & que moins je mets du mien dans les jugemens que j’en porte, plus je suis sûr d’approcher de la vérité: ainsi ma regle de me livrer au sentiment plus qu’à la raison, est confirmée par la raison même.

M’étant, pour ainsi dire, assuré de moi-même, je commence à regarder hors de moi, & je me considere avec une sorte de frémissement, jetté, perdu dans ce vaste Univers, & comme noyé dans l’immensité des êtres, sans rien savoir de ce qu’ils sont, ni entre eux, ni par rapport à moi. Je les étudie, je les observe, & le premier objet qui se présente à moi pour les comparer, c’est moi-même.

Tout ce que j’apperçois par les sens est matiere, & je déduis toutes les propriétés essentielles de la matiere des qualités sensibles qui me la font appercevoir, & qui en sont inséparables. Je la vois tantôt en mouvement & tantôt en repos , d’où j’infere que, ni le repos, ni le mouvement ne lui sont essentiels; mais le mouvement étant une action, est l’effet d’une cause dont le repos n’est que l’absence. Quand donc rien n’agit sur la matiere, elle ne se meut point; & par cela même qu’elle est indifférente au mouvement, son état naturel est d’être en repos.

J’apperçois dans les corps deux sortes de mouvements, savoir; mouvement communiqué, & mouvement spontanée ou volontaire. Dans le premier, la cause motrice est étrangere au corps mû; & dans le second elle est en lui-même. Je ne conclurai pas de-là que le mouvement d’une montre, par exemple, est spontanée; car si rien d’étranger au ressort n’agissoit sur lui, il ne tendroit point à se redresser, et ne tireroit pas la chaîne. Par la même raison je n’accorderai point, non plus, la spontanéité aux fluides, ni au feu même qui fait leur fluidité.

Vous me demanderez si les mouvements des animaux sont spontanés; je vous dirai que je n’en sais rien, mais que l’analogie est pour l’affirmative. Vous me demanderez encore comment je sais donc qu’il y a des mouvemens spontanées; je vous dirai que je le sais parce que je le sens. Je veux mouvoir mon bras & je le meus, sans que ce mouvement ait d’autre cause immédiate que ma volonté. C’est en vain qu’on voudroit raisonner pour détruire en moi ce sentiment, il est plus fort que toute évidence; autant vaudroit me prouver que je n’existe pas.

S’il n’y avoit aucune spontanéité dans le actions des hommes, ni dans rien de ce qui se fait sur la terre, on n’en seroit que plus embarrassé à imaginer la premiere cause de tout mouvement. Pour moi, je me sens tellement persuadé que l’état naturel de la matiere est d’être en repos, & qu’elle n’a par elle-même aucune force pour agir, qu’en voyant un corps en mouvement je juge aussi-tôt, ou que c’est un corps animé, ou que ce mouvement lui a été communiqué. Mon esprit refuse tout acquiescement à l’idée de la matiere non organisée, se mouvant d’elle-même, ou produisant quelque action.

Cependant cet Univers visible est matiere, matiere éparse & morte, qui n’a rien dans son tout de l’union, de l’organisation, du sentiment commun des parties d’un corps animé; puisqu’il est certain que nous qui sommes parties ne nous sentons nullement dans le tout. Ce même Univers est en mouvement; & dans ses mouvemens réglés, uniformes, assujettis à des lois constantes, il n’a rien de cette liberté qui paroit dans les mouvemens spontanées de l’homme & des animaux. Le monde n’est donc pas un grand animal qui se meuve de lui-même; il y a donc de ses mouvemens quelque cause étrangere à lui, laquelle je n’apperçois pas; mais la persuasion intérieure me rend cette cause tellement sensible, que je ne puis voir rouler le soleil sans imaginer une force qui le pousse, ou que si la terre tourne, je crois sentir une main qui la fait tourner.

S’il faut admettre des loix générales dont je n’apperçois point les rapports essentiels avec la matiere, de quoi serai-je avancé? Ces loix n’étant point des êtres réels, des substances, ont donc quelqu’autre fondement qui m’est inconnu. L’expérience & l’observation nous ont fait connoître les loix du mouvement, ces loix déterminent les effets sans montrer les causes; elles ne suffisent point pour expliquer le systême du monde & la marche de l’univers. Descartes avec des dez formoit le Ciel & la terre; mais il ne put donner le premier branle à ces dez, ni mettre en jeu sa force centrifuge qu’à l’aide d’un mouvement de rotation. Newton a trouvé la loi de l’attraction, mais l’attraction seule réduiroit bientôt l’Univers en une masse immobile; à cette loi, il a falu joindre une force projectile pour faire décrire des courbes aux corps célestes. Que Descartes nous dise quelle loi physique a fait tourner ses tourbillons; que Newton nous montre la main qui lança les planetes sur la tangente de leurs orbites.

Les premieres causes du mouvement ne sont point dans la matiere; elle reçoit le mouvement & le communique, mais elle ne le produit pas. Plus j’observe l’action & réaction des forces de la Nature agissant les unes sur les autres, plus je trouve que, d’effets en effets, il faut toujours remonter à quelque volonté pour premiere cause, car supposer un progrès de causes à l’infini, c’est n’en point supposer du tout. En un mot, tout mouvement qui n’est pas produit par un autre, ne peut venir que d’un acte spontanée, volontaire; les corps inanimés n’agissent que par le mouvement, & il n’y a point de véritable action sans volonté. Voilà mon premier principe. Je crois donc qu’une volonté meut l’Univers & anime la Nature. Voilà mon premier dogme, ou mon premier article de foi.

Comment une volonté produit-elle une action physique & corporelle? Je n’en sais rien, mais j’éprouve en moi qu’elle la produit. Je veux agir, & j’agis; je veux mouvoir mon corps, & mon corps se meut; mais qu’un corps inanimé & en repos vienne à se mouvoir de lui-même ou produise le mouvement, cela est incompréhensible & sans exemple. La volonté m’est connue par ses actes, non par sa nature. Je connois cette volonté comme cause motrice, mais concevoir la matiere productrice du mouvement, c’est clairement concevoir un effet sans cause, c’est ne concevoir absolument rien.

Il ne m’est pas plus possible de concevoir comment ma volonté meut mon corps, que comment mes sensations affectent mon ame. Je ne sais pas même pourquoi l’un de ces mysteres a paru plus explicable que l’autre. Quant à moi, soit quand je suis passif, soit quand je suis actif, le moyen d’union des deux substances me paroit absolument incompréhensible. Il est bien étrange qu’on parte de cette incompréhensibilité même pour confondre les deux substances, comme si des opérations de nature si différentes s’expliquoient mieux dans un seul sujet que dans deux.

Le dogme que je viens d’établir est obscur, il est vrai, mais enfin il offre un sens, & il n’a rien qui répugne à la raison ni à l’observation; en peut-on dire autant du matérialisme? N’est-il pas clair que si le mouvement étoit essentiel à la matiere, il en seroit inséparable, il y seroit toujours en même degré, toujours le même dans chaque portion de matiere, il seroit incommunicable, il ne pourroit augmenter ni diminuer, & l’on ne pourroit pas même concevoir la matiere en repos. Quand on me dit que le mouvement ne lui est pas essentiel, mais nécessaire, on veut me donner le change par des mots qui seroient plus aisés à réfuter, s’ils avoient un peu plus de sens. Car, ou le mouvement de la matiere lui vient d’elle-même & alors il lui est essentiel, ou s’il lui vient d’une cause étrangere, il n’est nécessaire à la matiere qu’autant que la cause motrice agit sur elle: nous rentrons dans la premiere difficulté.

Les idées générales & abstraites sont la source des plus grandes erreurs des hommes; jamais le jargon de la métaphysique n’a fait découvrir une seule vérité, & il a rempli la philosophie d’absurdités dont on a honte, sitôt qu’on les dépouille de leurs grands mots. Dites-moi, mon ami, si, quand on vous parle d’une force aveugle répandue dans toute la Nature, on porte quelque véritable idée à votre esprit? On croit dire quelque chose par ces mots vagues de force universelle, de mouvement nécessaire, & l’on ne dit rien du tout. L’idée du mouvement n’est autre chose que l’idée du transport d’un lieu à un autre, il n’y a point de mouvement sans quelque direction; car un être individuel ne sauroit se mouvoir à la fois dans tous les sens. Dans quel sens donc la matiere se meut-elle nécessairement? Toute la matiere en corps a-t-elle un mouvement uniforme, ou chaque atome a-t-il son mouvement propre? Selon la premiere idée, l’Univers entier doit former une masse solide & indivisible; selon la seconde, il ne doit former qu’un fluide épars & incohérent, sans qu’il soit jamais possible que deux atomes se réunissent. Sur quelle direction se fera ce mouvement commun de toute la matiere? Sera-ce en droite ligne, ou circulairement, en haut, en bas, à droite, à gauche? Si chaque molécule de matiere a sa direction particuliere, quelles seront les causes de toutes ces directions & de toutes ces différences? Si chaque atome ou molécule de matiere ne faisoit que tourner sur son propre centre, jamais rien ne sortiroit de sa place, & il n’y auroit point de mouvement communiqué; encore même faudroit-il que ce mouvement circulaire fût déterminé dans quelque sens. Donner à la matiere le mouvement par abstraction, c’est dire des mots qui ne signifient rien; & lui donner un mouvement déterminé, c’est supposer une cause qui le détermine. Plus je multiplie les forces particulieres, plus j’ai de nouvelles causes à expliquer, sans jamais trouver aucun agent commun qui les dirige. Loin de pouvoir imaginer aucun ordre dans le concours fortuit des élémens, je n’en puis pas même imaginer le combat, & le cahos de l’Univers m’est plus inconcevable que son harmonie. Je comprends que le méchanisme du monde peut n’être pas intelligible à l’esprit humain; mais sitôt qu’un homme se mêle de l’expliquer, il doit dire des choses que les hommes entendent.

Si la matiere mue me montre une volonté, la matiere mue selon de certaines loix me montre une intelligence: c’est mon second article de foi. Agir, comparer, choisir, sont des opérations d’un être actif & pensant: donc cet être existe. Où le voyez-vous exister, m’allez-vous dire? Non-seulement dans les Cieux qui roulent, dans l’astre qui nous éclaire; non-seulement dans moi-même, mais dans la brebis qui paît, dans l’oiseau qui vole, dans la pierre qui tombe, dans la feuille qu’emporte le vent.

Je juge de l’ordre du monde quoique j’en ignore la fin, parce que pour juger de cet ordre il me suffit de comparer les parties entre elles, d’étudier leur concours, leurs rapports, d’en remarquer le concert. J’ignore pourquoi l’Univers existe; mais je ne laisse pas de voir comment il est modifié; je ne laisse pas d’appercevoir l’intime correspondance par laquelle les êtres qui le composent se prêtent un secours mutuel. Je suis comme un homme qui verroit, pour la premiere fois, une montre ouverte, & qui ne laisseroit pas d’en admirer l’ouvrage, quoiqu’il ne connût pas l’usage de la machine & qu’il n’eût point vu le cadran. Je ne sais, diroit-il, à quoi le tout est bon: mais je vois que chaque piece est faite pour les autres; j’admire l’ouvrier dans le détail de son ouvrage, & je suis bien sûr que tous ces rouages ne marchent ainsi de concert, que pour une fin commune qu’il m’est impossible d’appercevoir.

Comparons les fins particulieres, les moyens, les rapports ordonnés de toute espece, puis écoutons le sentiment intérieur; quel esprit sain peut se refuser à son témoignage? À quels yeux non prévenus l’ordre sensible de l’Univers n’annonce-t-il pas une suprême Intelligence? & que de sophismes ne faut-il point entasser pour méconnoître l’harmonie des êtres, & l’admirable concours de chaque piece pour la conservation des autres? Qu’on me parle tant qu’on voudra de combinaisons & de chances; que vous sert de me réduire au silence, si vous ne pouvez m’amener à la persuasion, & comment m’ôteriez-vous le sentiment involontaire qui vous dément toujours malgré moi? Si les corps organisés se sont combinés fortuitement de mille manieres avant de prendre des formes constantes, s’il s’est formé d’abord des estomacs sans bouches, des pieds sans têtes, des mains sans bras, des organes imparfaits de toute espece qui sont péris faute de pouvoir se conserver, pourquoi nul de ces informes essais ne frappe-t-il plus nos regards; pourquoi la Nature s’est-elle enfin prescrit des loix auxquelles elle n’étoit pas d’abord assujettie? Je ne dois point être surpris qu’une chose arrive lorsqu’elle est possible, & que la difficulté de l’événement est compensée par la quantité des jets, j’en conviens. Cependant, si l’on me venoit dire que des caracteres d’imprimerie, projettés au hazard, ont donné l’Énéide toute arrangée, je ne daignerois pas faire un pas pour aller vérifier le mensonge. Vous oubliez, me dira-t-on, la quantité des jets; mais de ces jets là combien faut-il que j’en suppose pour rendre la combinaison vraisemblable? Pour moi, qui n’en vois qu’un seul, j’ai l’infini à parier contre un que son produit n’est point l’effet du hazard. Ajoutez que des combinaisons & des chances ne donneront jamais que des produits de même nature que les élémens combinés, que l’organisation & la vie ne résulteront point d’un jet d’atomes, & qu’un Chymiste combinant des mixtes, ne les fera point sentir & penser dans son creuset .

J’ai lu Nieuventit avec surprise, & presque avec scandale. Comment cet homme a-t-il pu vouloir faire un livre des merveilles de la Nature, qui montrent la sagesse de son Auteur? Son Livre seroit aussi gros que le monde, qu’il n’auroit pas épuisé son sujet; & sitôt qu’on veut entrer dans les détails, la plus grande merveille échappe, qui est l’harmonie & l’accord du tout. La seule génération des corps vivans & organisés est l’abyme de l’esprit humain; la barriere insurmontable que la Nature a mise entre les diverses especes afin qu’elles ne se confondissent pas, montre ses intentions avec la derniere évidence. Elle ne s’est pas contentée d’établir l’ordre, elle a pris des mesures certaines pour que rien ne pût le troubler.

Il n’y a pas un être dans l’Univers qu’on ne puisse, à quelque égard, regarder comme le centre commun de tous les autres, autour duquel ils sont tous ordonnés, en sorte qu’ils sont tous réciproquement fins & moyens les uns relativement aux autres. L’esprit se confond & se perd dans cette infinité de rapports, dont pas un n’est confondu ni perdu dans la foule. Que d’absurdes suppositions pour déduire toute cette harmonie de l’aveugle méchanisme de la matiere mue fortuitement! Ceux qui nient l’unité d’intention qui se manifeste dans les rapports de toutes les parties de ce grand tout, ont beau couvrir leur galimatias d’abstractions, de co-ordinations, de principes généraux, de termes emblématiques; quoi qu’ils fassent, il m’est impossible de concevoir un systême d’êtres si constamment ordonnés que je ne conçoive une intelligence qui l’ordonne. Il ne dépend pas de moi de croire que la matiere passive & morte a pu produire des êtres vivans & sentans, qu’une fatalité aveugle a pu produire des êtres intelligents, que ce qui ne pense point a pu produire des êtres qui pensent.

Je crois donc que le monde est gouverné par une volonté puissante & sage; je le vois, ou plutôt je le sens, & cela m’importe à savoir. Mais ce même monde est-il éternel ou créé? Y a-t-il un principe unique des choses? Y en a-t-il deux ou plusieurs, & quelle est leur nature? Je n’en sais rien; & que m’importe. À mesure que ces connoissances me deviendront intéressantes, je m’efforcerai de les acquérir; jusques-là je renonce à des questions oiseuses qui peuvent inquiéter mon amour-propre, mais qui sont inutiles à ma conduite & supérieures à ma raison.

Souvenez-vous toujours que je n’enseigne point mon sentiment, je l’expose. Que la matiere soit éternelle ou créée, qu’il y ait un principe passif ou qu’il n’y en ait point, toujours est-il certain que le tout est un, & annonce une Intelligence unique; car je ne vois rien qui ne soit ordonné dans le même systême, & qui ne concoure à la même fin, savoir la conservation du tout dans l’ordre établi. Cet Être qui veut et qui peut, cet Être actif par lui-même; cet Être, enfin, quel qu’il soit, qui meut l’Univers & ordonne toutes choses, je l’appelle Dieu. Je joins à ce nom les idées d’intelligence, de puissance, de volonté que j’ai rassemblées, & celle de bonté qui en est une suite nécessaire; mais je n’en connois pas mieux l’Être auquel je l’ai donné; il se dérobe également à mes sens & à mon entendement; plus j’y pense, plus je me confonds; je sais très-certainement qu’il existe, & qu’il existe par lui-même: je sais que mon existence est subordonnée à la sienne, & que toutes les choses qui me sont connues sont absolument dans le même cas. J’apperçois Dieu par-tout dans ses œuvres, je le sens en moi, je le vois tout autour de moi; mais sitôt que je veux le contempler en lui-même, sitôt que je veux chercher où il est, ce qu’il est, quelle est sa substance, il m’échappe & mon esprit troublé n’apperçoit plus rien.

Pénétré de mon insuffisance, je ne raisonnerai jamais sur la nature de Dieu, que je n’y sois forcé par le sentiment de ses rapports avec moi. Ces raisonnemens sont toujours téméraires; un homme sage ne doit s’y livrer qu’en tremblant, & sûr qu’il n’est pas fait pour les approfondir: car ce qu’il y a de plus injurieux à la Divinité n’est pas de n’y point penser, mais d’en mal penser.

Après avoir découvert ceux de ses attributs par lesquels je conçois son existence, je reviens à moi, & je cherche quel rang j’occupe dans l’ordre des choses qu’elle gouverne, & que je puis examiner. Je me trouve incontestablement au premier par mon espece; car par ma volonté & par les instrumens qui sont en mon pouvoir pour l’exécuter, j’ai plus de force pour agir sur tous les corps qui m’environnent, ou pour me prêter ou me dérober comme il me plait à leur action, qu’aucun d’eux n’en a pour agir sur moi malgré moi par la seule impulsion physique, &, par mon intelligence, je suis le seul qui ait inspection sur le tout. Quel être ici-bas, hors l’homme, sait observer tous les autres, mesurer, calculer, prévoir leurs mouvemens, leurs effets, & joindre, pour ainsi dire, le sentiment de l’existence commune à celui de son existence individuelle? Qu’y a-t-il de si ridicule à penser que tout est fait pour moi, si le suis le seul qui sache tout rapporter à lui?

Il est donc vrai que l’homme est le Roi de la terre qu’il habite; car non-seulement il dompte tous les animaux, non-seulement il dispose des élémens par son industrie; mais lui seul sur la terre en sait disposer, & il s’approprie encore, par la contemplation, les astres mêmes dont il ne peut approcher. Qu’on me montre un autre animal sur la terre qui sache faire usage du feu, & qui sache admirer le soleil. Quoi! je puis observer, connoître les êtres & leurs rapports; je puis sentir ce que c’est qu’ordre, beauté, vertu; je puis contempler l’Univers, m’élever à la main qui le gouverne; je puis aimer le bien, le faire; & je me comparerois aux bêtes! Ame abjecte, c’est ta triste philosophie qui te rend semblable à elles! ou plutôt tu veux en vain t’avilir; ton génie dépose contre tes principes, ton cœur bienfaisant dément ta doctrine, & l’abus même de tes facultés prouve leur excellence en dépit de toi.

Pour moi qui n’ai point de systême à soutenir, moi, homme simple & vrai que la fureur d’aucun parti n’entraîne & qui n’aspire point à l’honneur d’être chef de secte, content de la place où Dieu m’a mis, je ne vois rien, après lui, de meilleur que mon espece; & si j’avois à choisir ma place dans l’ordre des êtres, que pourrois-je choisir de plus que d’être homme?

Cette réflexion m’enorgueillit moins qu’elle ne me touche; car cet état n’est point de mon choix, & il n’étoit pas dû au mérite d’un être qui n’existoit pas encore. Puis-je me voir ainsi distingué sans me féliciter de remplir ce poste honorable, & sans bénir la main qui m’y a placé? De mon premier retour sur moi naît dans mon cœur un sentiment de reconnoissance & de bénédiction pour l’Auteur de mon espece, & de ce sentiment mon premier hommage à la Divinité bienfaisante. J’adore la Puissance suprême, & je m’attendris sur ses bienfaits. Je n’ai pas besoin qu’on m’enseigne ce culte, il m’est dicté par la Nature elle-même. N’est-ce pas une conséquence naturelle de l’amour de soi, d’honorer ce qui nous protége, & d’aimer ce qui nous veut du bien?

Mais quand pour connoître ensuite ma place individuelle dans mon espece, j’en considere les divers rangs, & les hommes qui les remplissent, que deviens-je? Quel spectacle! Où est l’ordre que j’avois observé? Le tableau de la Nature ne m’offroit qu’harmonie & proportions, celui du genre humain ne m’offre que confusion, désordre! Le concert regne entre les élémens, & les hommes sont dans le cahos! Les animaux sont heureux, leur roi seul est misérable! Ô! sagesse, où sont tes loix? ô! Providence, est-ce ainsi que tu régis le monde? Être bienfaisant qu’est devenu ton pouvoir? Je vois le mal sur la terre.

Croiriez-vous, mon bon ami, que de ces tristes réflexions & de ces contradictions apparentes se formerent dans mon esprit les sublimes idées de l’ame, qui n’avoient point jusques-là résulté de mes recherches? En méditant sur la nature de l’homme, j’y crus découvrir deux principes distincts, dont l’un l’élevoit à l’étude des vérités éternelles, à l’amour de la justice & du beau moral, aux régions du monde intellectuel dont la contemplation fait les délices du sage, & dont l’autre le ramenoit bassement en lui-même, l’asservissoit à l’empire des sens, aux passions qui sont leurs ministres, & contrarioit par elles tout ce que lui inspiroit le sentiment du premier. En me sentant entraîné, combattu par ces deux mouvemens contraires je me disois: non, l’homme n’est point un; je veux & je ne veux pas, je me sens à la fois esclave & libre; je vois le bien, je l’aime, & je fais le mal: je suis actif quand j’écoute la raison, passif quand mes passions m’entraînent, & mon pire tourment, quand je succombe, est de sentir que j’ai pu résister.

Jeune homme, écoutez avec confiance, je serai toujours de bonne foi. Si la conscience est l’ouvrage des préjugés, j’ai tort, sans doute, & il n’y a point de morale démontrée; mais si se préférer à tout est un penchant naturel à l’homme, & si pourtant le premier sentiment de la justice est inné dans le cœur humain, que celui qui fait de l’homme un être simple lève ces contradictions, & je ne reconnois plus qu’une substance.

Vous remarquerez que par ce mot de substance, j’entends en général l’Être doué de quelque qualité primitive & abstraction faite de toutes modifications particulieres ou secondaires. Si donc toutes les qualités primitives qui nous sont connues, peuvent se réunir dans un même être, on ne doit admettre qu’une substance; mais s’il y en a qui s’excluent mutuellement, il y a autant de diverses substances qu’on peut faire de pareilles exclusions. Vous réfléchirez sur cela; pour moi je n’ai besoin, quoi qu’en dise Locke, de connoître la matiere que comme étendue & divisible, pour être assuré qu’elle ne peut penser; & quand un Philosophe viendra me dire que les arbres sentent & que les roches pensent , il aura beau m’embarrasser dans ses argumens subtils, je ne puis voir en lui qu’un sophiste de mauvaise foi, qui aime mieux donner le sentiment aux pierres, que d’accorder une ame à l’homme.

Supposons un sourd qui nie l’existence des sons, parce qu’ils n’ont jamais frappé son oreille. Je mets sous ses yeux un instrument à corde, dont je fais sonner l’unisson par un autre instrument caché: le sourd voit frémir la corde; je lui dis, c’est le son qui fait cela. Point du tout, répond-il; la cause du frémissement de la corde est en elle-même; c’est une qualité commune à tous les corps de frémir ainsi: montrez-moi donc, reprends-je, ce frémissement dans les autres corps, ou du moins sa cause dans cette corde? Je ne puis, replique le sourd; mais parce que je ne conçois pas comment frémit cette corde, pourquoi faut-il que j’aille expliquer cela par vos sons, dont je n’ai pas la moindre idée? C’est expliquer un fait obscur, par une cause encore plus obscure. Ou rendez-moi vos sons sensibles, ou je dis qu’ils n’existent pas.

Plus je réfléchis sur la pensée & sur la nature de l’esprit humain, plus je trouve que le raisonnement des matérialistes ressemble à celui de ce sourd. Ils sont sourds, en effet, à la voix intérieure qui leur crie d’un ton difficile à méconnoître: Une machine ne pense point, il n’y a ni mouvement, ni figure qui produise la réflexion: quelque chose en toi cherche à briser les liens qui le compriment: l’espace n’est pas ta mesure, l’Univers entier n’est pas assez grand pour toi; tes sentimens, tes desirs, ton inquiétude, ton orgueil même, ont un autre principe que ce corps étroit dans lequel tu te sens enchaîné.

Nul être matériel n’est actif par lui-même, & moi, je le suis. On a beau me disputer cela, je le sens, & ce sentiment qui me parle est plus fort que la raison qui le combat. J’ai un corps sur lequel les autres agissent & qui agit sur eux; cette action réciproque n’est pas douteuse; mais ma volonté est indépendante de mes sens, je consens ou je résiste, je succombe ou je suis vainqueur, & je sens parfaitement en moi-même quand je fais ce que j’ai voulu faire, ou quand je ne fais que céder à mes passions. J’ai toujours la puissance de vouloir, non la force d’exécuter. Quand je me livre aux tentations, j’agis selon l’impulsion des objets externes. Quand je me reproche cette foiblesse, je n’écoute que ma volonté; je suis esclave par mes vices, & libre par mes remords; le sentiment de ma liberté ne s’efface en moi que quand je me déprave, & que j’empêche enfin la voix de l’ame de s’élever contre la loi du corps.