Il faut remarquer qu’il ne s’agit pas ici de ce qu’on aime parce qu’il nous est utile, ni de ce qu’on hait parce qu’il nous nuit. Le goût ne s’exerce que sur les choses indifférentes, ou d’un intérêt d’amusement, tout au plus, & non sur celles qui tiennent à nos besoins; pour juger de celles-ci, le goût n’est pas nécessaire, le seul appétit suffit. Voilà ce qui rend si difficiles, & ce semble si arbitraires, les pures décisions du goût; car hors l’instinct qui le détermine, on ne voit plus la raison de ces décisions. On doit distinguer encore ses loix dans les choses morales, & ses loix dans les choses physiques. Dans celles-ci, les principes du goût semblent absolument inexplicables; mais il importe d’observer qu’il entre du moral dans tout ce qui tient à l’imitation: ainsi l’on explique des beautés qui paroissent physiques, & qui ne le sont réellement point. J’ajouterai que le goût a des regles locales, qui le rendent en mille choses dépendant des climats, des mœurs, du gouvernement, des choses d’institution; qu’il en a d’autres qui tiennent à l’âge, au sexe, au caractere, & que c’est en ce sens qu’il ne faut pas disputer des goûts.
Le goût est naturel à tous les hommes; mais ils ne l’ont pas tous en même mesure, il ne se développe pas dans tous au même degré, & dans tous il est sujet à s’altérer par diverses causes. La mesure du goût qu on peut avoir, dépend de la sensibilité qu’on a reçue; sa culture & sa forme dépendent des sociétés où l’on a vécu. Premiérement il faut vivre dans des sociétés nombreuses pour faire beaucoup de comparaisons: secondement il faut des sociétés d’amusement & d’oisiveté; car dans celles d’affaires on a pour regle, non le plaisir, mais l’intérêt: en troisieme lieu il faut des sociétés où l’inégalité ne soit pas trop grande, où la tyrannie de l’opinion soit modérée, & où regne la volupté plus que la vanité: car dans le cas contraire, la mode étouffe le goût, & l’on ne cherche plus ce qui plaît, mais ce qui distingue.
Dans ce dernier cas, il n’est plus vrai que le bon goût est celui du plus grand nombre. Pourquoi cela? Parce que l’objet change. Alors la multitude n’a plus de jugement à elle, elle ne juge plus que d’après ceux qu’elle croit plus éclairés qu’elle; elle approuve, non ce qui est bien, mais ce qu’ils ont approuvé. Dans tous les tems, faites que chaque homme ait son propre sentiment; & ce qui est le plus agréable en soi aura toujours la pluralité des suffrages.
Les hommes dans leurs travaux ne font rien de beau que par imitation. Tous les vrais modeles du goût sont dans la Nature. Plus nous nous éloignons du maître, plus nos tableaux sont défigurés. C’est alors des objets que nous aimons que nous tirons nos modeles; & le beau de fantaisie, sujet au caprice & à l’autorité, n’est plus rien que ce qui plaît à ceux qui nous guident.
Ceux qui nous guident sont les artistes, les grands, les riches; & ce qui les guide eux-mêmes est leur intérêt ou leur vanité: ceux-ci pour étaler leurs richesses, & les autres pour en profiter, cherchent à l’envi, de nouveaux moyens de dépense. Par-là le grand luxe établit son empire, & fait aimer ce qui est difficile & coûteux; alors le prétendu beau, loin d’imiter la Nature, n’est tel qu’à force de la contrarier. Voilà comment le luxe & le mauvais goût sont inséparables. Par-tout où le goût est dispendieux, il est faux.
C’est sur-tout dans le commerce des deux sexes que le goût, bon ou mauvais, prend sa forme; sa culture est un effet nécessaire de l’objet de cette société. Mais quand la facilité de jouir attiédit le desir de plaire, le goût doit dégénérer; & c’est-là, ce me semble, une autre raison des plus sensibles pourquoi le bon goût tient aux bonnes mœurs.
Consultez le goût des femmes dans les choses physiques, & qui tiennent au jugement des sens; celui des hommes dans les choses morales & qui dépendent plus de l’entendement. Quand les femmes seront ce qu’elles doivent être, elles se borneront aux choses de leur compétence, & jugeront toujours bien; mais depuis qu’elles se sont établies les arbitres de la littérature, depuis qu’elles se sont mises à juger les livres & à en faire à toute force, elles ne connoissent plus rien. Les auteurs qui consultent les savantes sur leurs ouvrages, sont toujours sûrs d’être mal conseillés: les galans qui les consultent sur leur parure sont toujours ridiculement mis. J’aurai bientôt occasion de parler des vrais talens de ce sexe, de la maniere de les cultiver, & des choses sur lesquelles ses décisions doivent alors être écoutées.
Voilà les considérations élémentaires que je poserai pour principes en raisonnant avec mon Émile sur une matiere qui ne lui est rien moins qu’indifférente dans la circonstance où il se trouve, & dans la recherche dont il est occupé; & à qui doit-elle être indifférente? La connoissance de ce qui peut être agréable ou désagréable aux hommes n’est pas seulement nécessaire à celui qui a besoin d’eux, mais encore à celui qui veut leur être utile; il importe même de leur plaire pour les servir; & l’art d’écrire n’est rien moins qu’une étude oiseuse, quand on l’emploie à faire écouter la vérité.
Si, pour cultiver le goût de mon disciple, j’avois à choisir entre des pays où cette culture est encore à naître, & d’autres où elle auroit déjà dégénéré, je suivrois l’ordre rétrograde, je commencerois sa tournée par ces derniers, & je finirois par les premiers. La raison de ce choix est que le goût se corrompt par une délicatesse excessive, qui rend sensible à des choses que le gros des hommes n’apperçoit pas: cette délicatesse mene à l’esprit de discussion; car plus on subtilise les objets, plus ils se multiplient: cette subtilité rend le tact plus délicat & moins uniforme. Il se forme alors autant de goûts qu’il y a de têtes. Dans les disputes sur la préférence, la philosophie & les lumieres s’étendent; & c’est ainsi qu’on apprend à penser. Les observations fines ne peuvent gueres être faites que par des gens très-répandus, attendu qu’elles frappent après toutes les autres, & que les gens peu accoutumés aux sociétés nombreuses y épuisent leur attention sur les grands traits. Il n’y a pas, peut-être, à présent un lieu policé sur la terre, où le goût général soit plus mauvais qu’à Paris. Cependant c’est dans cette Capitale que le bon goût se cultive; & il paroît peu de livres estimés dans l’Europe, dont l’auteur n’ait été se former à Paris.
Ceux qui pensent qu’il suffit de lire les livres qui s’y font, se trompent: on apprend beaucoup plus dans la conversation des auteurs que dans leurs livres; & les auteurs eux-mêmes ne sont pas ceux avec qui l’on apprend le plus. C’est l’esprit des sociétés qui développe une tête pensante, & qui porte la vue aussi loin qu’elle peut aller. Si vous avez une étincelle de génie, allez passer une année à Paris. Bientôt vous serez tout ce que vous pouvez être, ou vous ne serez jamais rien.
On peut apprendre à penser dans les lieux où le mauvais goût regne; mais il ne faut pas penser comme ceux qui ont ce mauvais goût, & il est bien difficile que cela n’arrive, quand on reste avec eux trop long-tems. Il faut perfectionner par leurs soins l’instrument qui juge, en évitant de l’employer comme eux. Je me garderai de polir le jugement d’Émile jusqu’à l’altérer; & quand il aura le tact assez fin pour sentir & comparer les divers goûts des hommes, c’est sur des objets plus simples que je le ramenerai fixer le sien.
Je m’y prendrai de plus loin encore pour lui conserver un goût pur & sain. Dans le tumulte de la dissipation, je saurai me ménager avec lui des entretiens utiles; & les dirigeant toujours sur des objets qui lui plaisent, j’aurai soin de les lui rendre aussi amusans qu’instructifs. Voici le tems de la lecture & des livres agréables. Voici le tems de lui apprendre à faire l’analyse du discours, de le rendre sensible à toutes les beautés de l’éloquence & de la diction. C’est peu de chose d’apprendre les langues pour elles-mêmes, leur usage n’est pas si important qu’on croit; mais l’étude des langues mene à celle de la grammaire générale. Il faut apprendre le Latin pour savoir le François; il faut étudier & comparer l’un & l’autre, pour entendre les regles de l’art de parler.
Il y a d’ailleurs une certaine simplicité de goût qui va au cœur, & qui ne se trouve que dans les écrits des anciens. Dans l’éloquence, dans la poésie, dans toute espece de littérature, il les retrouvera, comme dans l’Histoire, abondans en choses, & sobres à juger. Nos auteurs, au contraire, disent peu & prononcent beaucoup. Nous donner sans cesse leur jugement pour loi, n’est pas le moyen de former le nôtre. La différence des deux goûts se fait sentir dans tous les monumens & jusque sur les tombeaux. Les nôtres sont couverts d’éloges; sur ceux des anciens on lisoit des faits.
Sta, viator, Heroem calcas.
Quand j’aurois trouvé cette épitaphe sur un monument antique, j’aurois d’abord deviné qu’elle étoit moderne; car rien n’est si commun que des Héros parmi nous, mais chez les anciens ils étoient rares. Au lieu de dire qu’un homme étoit un Héros, ils auroient dit ce qu’il avoit fait pour l’être. À l’épitaphe de ce Héros, comparez celle de l’efféminé Sardanapale; J’ai bâti Tarse & Anchiale en un jour, & maintenant je suis mort.
Laquelle dit plus à votre avis? Notre style lapidaire, avec son enflure, n’est bon qu’à souffler des nains. Les anciens montroient les hommes au naturel, & l’on voyoit que c’étoient des hommes. Xénophon honorant la mémoire de quelques guerriers tués en trahison dans la retraite des dix mille, ils moururent, dit-il, irréprochables dans la guerre & dans l’amitié. Voilà tout; mais considérez dans cet éloge si court & si simple, de quoi l’auteur devoit avoir le cœur plein. Malheur à qui ne trouve pas cela ravissant!
On lisoit ces mots gravés sur un marbre aux Thermopyles: Passant, va dire à Sparte que nous sommes morts ici pour obéir à ses saintes loix.
On voit bien que ce n’est pas l’académie des inscriptions qui a composé celle-là.
Je suis trompé si mon Éleve, qui donne si peu de prix aux paroles, ne porte sa premiere attention sur ces différences, & si elles n’influent sur le choix de ses lectures. Entraîné par la mâle éloquence de Démosthène, il dira: c’est un Orateur; mais en lisant Cicéron, il dira: c’est un Avocat.
En général, Émile prendra plus de goût pour les livres des anciens que pour les nôtres, par cela seul qu’étant les premiers, les anciens sont les plus près de la Nature, & que leur génie est plus à eux. Quoi qu’en aient pu dire la Motte & l’abbé Terrasson, il n’y a point de vrai progrès de raison dans l’espece humaine, parce que tout ce qu’on gagne d’un côté, on le perd de l’autre; que tous les esprits partent toujours du même point, & que le tems qu’on emploie à savoir ce que d’autres ont pensé étant perdu pour apprendre à penser soi-même, on a plus de lumieres acquises & moins de vigueur d’esprit. Nos esprits sont comme nos bras exercés à tout faire avec des outils, & rien par eux-mêmes. Fontenelle disoit que toute cette dispute sur les anciens & les modernes se réduisoit à savoir, si les arbres d’autrefois étoient plus grands que ceux d’aujourd’hui. Si l’agriculture avoit changé, cette question ne seroit pas impertinente à faire.
Après l’avoir ainsi fait remonter aux sources de la pure littérature, je lui en montre aussi les égoûts dans les réservoirs des modernes compilateurs; journaux, traductions, dictionnaires; il jette un coup-d’œil sur tout cela, puis le laisse pour n’y jamais revenir. Je lui fais entendre, pour le réjouir, le bavardage des académies; je lui fais remarquer que chacun de ceux qui les composent vaut toujours mieux seul qu’avec le corps; là-dessus il tirera de lui-même la conséquence de l’utilité de tous ces beaux établissemens.
Je le mene aux spectacles pour étudier, non les mœurs, mais le goût; car c’est là sur-tout qu’il se montre à ceux qui savent réfléchir. Laissez les préceptes & la morale, lui dirois-je; ce n’est pas ici qu’il faut les apprendre. Le théâtre n’est pas fait pour la vérité; il est fait pour flatter, pour amuser les hommes; il n’y a point d’école où l’on apprenne si bien l’art de leur plaire, & d’intéresser le cœur humain. L’étude du théâtre mene à celle de la poésie; elles ont exactement le même objet. Qu’il ait une étincelle de goût pour elle, avec quel plaisir il cultivera les langues des Poëtes, le Grec, le Latin, l’Italien! Ces études seront pour lui des amusemens sans contrainte, & n’en profiteront que mieux; elles lui seront délicieuses dans un âge & des circonstances où le cœur s’intéresse avec tant de charme à tous les genres de beauté faits pour le toucher. Figurez-vous d’un côté mon Émile, & de l’autre un polisson de College lisant le quatrieme livre de l’Énéide, ou Tibulle, ou le banquet de Platon; quelle différence! Combien le cœur de l’un est remué de ce qui n’affecte pas même l’autre. Ô bon jeune homme! arrête, suspends ta lecture, le te vois trop ému: je veux bien que le langage de l’amour te plaise, mais non pas qu’il t’égare; sois homme sensible, mais sois homme sage. Si tu n’es que l’un des deux, tu n’es rien. Au reste, qu’il réussisse ou non dans les langues mortes, dans les belles-lettres, dans la poésie, peu m’importe. Il n’en vaudra pas moins s’il ne sait rien de tout cela, & ce n’est pas de tous ces badinages qu’il s’agit dans son éducation.
Mon principal objet, en lui apprenant à sentir & aimer le beau dans tous les genres, est d’y fixer ses affections & ses goûts, d’empêcher que ses appétits naturels ne s’alterent, & qu’il ne cherche un jour dans sa richesse les moyens d’être heureux, qu’il doit trouver plus près de lui. J’ai dit ailleurs que le goût n’étoit que l’art de se connoître en petites choses, & cela est très-vrai; mais puisque c’est d’un tissu de petites choses que dépend l’agrément de la vie, de tels soins ne sont rien moins qu’indifférens; c’est par que nous apprenons à la remplir des biens mis à notre portée, dans toute la vérité qu’ils peuvent avoir pour nous. Je n’entends point ici les biens moraux qui tiennent à la bonne disposition de l’ame, mais seulement ce qui est de sensualité, de volupté réelle, mis à part les préjugés & l’opinion.
Qu’on me permette, pour mieux développer mon idée, de laisser un moment Émile, dont le cœur pur & sain ne peut plus servir de regle à personne, & de chercher en moi-même un exemple plus sensible & plus rapproché des mœurs du lecteur.
Il y a des états qui semblent changer la Nature & refondre, soit en mieux, soit en pis, les hommes qui les remplissent. Un poltron devient brave en entrant dans le régiment de Navarre; ce n’est pas seulement dans le militaire que l’on prend l’esprit du Corps, & ce n’est pas toujours en bien que ses effets se font sentir. J’ai pensé cent fois, avec effroi, que si j’avois le malheur de remplir aujourd’hui tel emploi que je pense en certains pays, demain je serois presque inévitablement tyran, concussionnaire, destructeur du peuple, nuisible au prince, ennemi par état de toute humanité, de toute équité, de toute espece de vertu.
De même, si j’étois riche, j’aurois fait tout ce qu’il faut pour le devenir; je serois donc insolent & bas, sensible & délicat pour moi seul, impitoyable & dur pour tout le monde, spectateur dédaigneux des miseres de la canaille; car je ne donnerois plus d’autre nom aux indigens, pour faire oublier qu’autrefois je fus de leur classe. Enfin je ferois de ma fortune l’instrument de mes plaisirs dont je serois uniquement occupé, & jusques-là, je serois comme tous les autres.
Mais en quoi je crois que j’en différerois beaucoup, c’est que je serois sensuel & voluptueux plutôt qu’orgueilleux & vain, & que je me livrerois au luxe de mollesse, bien plus qu’au luxe d’ostentation. J’aurois même quelque honte l’étaler trop ma richesse, & je croirois toujours voir l’envieux que j’écraserois de mon faste, dire à ses voisins à l’oreille; voilà un fripon qui a grand’peur de n’être pas connu pour tel!
De cette immense profusion de biens qui couvrent la terre, je chercherois ce qui m’est le plus agréable, & que je puis le mieux m’approprier. Pour cela, le premier usage de ma richesse, seroit d’en acheter du loisir & la liberté, à quoi j’ajouterois la santé, si elle étoit à prix; mais comme elle ne s’achete qu’avec la tempérance, & qu’il n’y a point, sans la santé, de vrai plaisir dans la vie, je serois tempérant par sensualité.
Je resterois toujours aussi près de la Nature qu’il seroit possible, pour flatter les sens que j’ai reçus d’elle, bien sûr que plus elle mettroit du sien dans mes jouissances, plus j’y trouverois de réalité. Dans le choix des objets d’imitation, je la prendrois toujours pour modele; dans mes appétits, je lui donnerois la préférence; dans mes goûts, je la consulterois toujours; dans les mets, je voudrois toujours ceux dont elle fait le meilleur apprêt, & qui passent par le moins de mains pour parvenir sur nos tables. Je préviendrois les falsifications de la fraude, j’irois au-devant du plaisir. Ma sotte & grossiere gourmandise n’enrichiroit point un maître-d’hôtel; il ne me vendroit point au poids de l’or du poison pour du poisson; ma table ne seroit point couverte avec appareil de magnifiques ordures, & charognes lointaines; je prodiguerois ma propre peine pour satisfaire ma sensualité, puisqu’alors cette peine est un plaisir elle-même, & qu’elle ajoute à celui qu’on en attend. Si je voulois goûter un mets du bout du monde, j’irois, comme Apicius, plutôt l’y chercher, que de l’en faire venir: car les mets les plus exquis manquent toujours d’un assaisonnement qu’on n’apporte pas avec eux, & qu’aucun cuisinier ne leur donne, l’air du climat qui les a produits.
Par la même raison, je n’imiterois pas ceux qui ne se trouvant bien qu’où ils ne sont point, mettent toujours les saisons en contradiction avec elles-mêmes, & les climats en contradiction avec les saisons; qui, cherchant l’été en hiver, & l’hiver en été, vont avoir froid en Italie, & chaud dans le Nord; sans songer qu’en croyant fuir la rigueur des saisons, ils la trouvent dans les lieux où l’on n’a point pris à s’en garantir. Moi, je resterois en place, ou je prendrois tout le contre-pied: je voudrois tirer d’une saison tout ce qu’elle a d’agréable, & d’un climat tout ce qu’il a de particulier. J’aurois une diversité de plaisirs & d’habitudes, qui ne se ressembleroient point, & qui seroient toujours dans la Nature, j’irois passer l’été à Naples, & l’hiver à Pétersbourg; tantôt respirant un doux zéphir à demi couché dans les fraîches grottes de Tarente; tantôt dans l’illumination d’un palais de glace, hors d’haleine, & fatigué des plaisirs du bal.
Je voudrois dans le service de ma table, dans la parure de mon logement, imiter par des ornemens très-simples la variété des saisons, & tirer de chacune toutes ses délices, sans anticiper sur celles qui la suivront. Il y a de la peine & non du goût à troubler ainsi l’ordre de la Nature, à lui arracher des productions involontaires qu’elle donne à regret, dans sa malédiction, & qui, n’ayant ni qualité, ni saveur, ne peuvent ni nourrir l’estomac, ni flatter le palais. Rien n’est plus insipide que les primeurs; ce n’est qu’à grands frais que tel riche de Paris, avec ses fourneaux et ses serres chaudes vient à bout de n’avoir sur la table toute l’année que de mauvais légumes & de mauvais fruits. Si j’avois des cerises quand il gele, & des melons ambrés au cœur de l’hiver, avec quel plaisir les goûterois-je, quand mon palais n’a besoin d’être humecté ni rafraîchi? Dans les ardeurs de la canicule le lourd maron me seroit-il fort agréable? Le préférerois-je sortant de la poële, à la groseille, à la fraise, & aux fruits désaltérans qui me sont offerts sur la terre sans tant de soins? Couvrir sa cheminée au mois de Janvier de végétations forcées, de fleurs pâles & sans odeur, c’est moins parer l’hiver que déparer le printems; c’est s’ôter le plaisir d’aller dans les bois chercher la premiere violette, épier le premier bourgeon, & s’écrier dans un saisissement de joie: mortels, vous n’êtes pas abandonnés, la Nature vit encore!
Pour être bien servi, j’aurois peu de domestiques; cela a déjà été dit, & cela est bon à redire encore. Un bourgeois tire plus de vrai service de son seul laquais, qu’un Duc des dix Messieurs qui l’entourent. J’ai pensé cent fois qu’ayant à table mon verre à côté de moi, je bois à l’instant qu’il me plaît; au lieu que, si j’avois un grand couvert, il faudroit que vingt voix répétassent à boire, avant que je pusse étancher ma soif. Tout ce qu’on fait par autrui se fait mal, comme qu’on s’y prenne. Je n’enverrois pas chez les Marchands, j’irois moi-même; j’irois pour que mes gens ne traitassent pas avec eux avant moi, pour choisir plus surement, & payer moins cherement; j’irois pour faire un exercice agréable, pour voir un peu ce qui se fait hors de chez moi; cela récrée, & quelquefois cela instruit: enfin j’irois pour aller, c’est toujours quelque chose: l’ennui commence par la vie trop sédentaire; quand on va beaucoup, on s’ennuie peu. Ce sont de mauvais interpretes qu’un portier & des laquais; je ne voudrois point avoir toujours ces gens-là entre moi & le reste du monde, ni marcher toujours avec le fracas d’un carrosse, comme si j’avois peur d’être abordé. Les chevaux d’un homme qui se sert de ses jambes sont toujours prêts; s’ils sont fatigués ou malades, il le sait avant tout autre; & il ne craint pas d’être obligé de garder le logis sous ce prétexte, quand son cocher veut se donner du bon tems; en chemin mille embarras ne le font point sécher d’impatience, ni rester en place au moment qu’il voudroit voler. Enfin, si nul ne nous sert jamais si bien que nous-mêmes, fût-on plus puissant qu’Alexandre & plus riche que Crésus, on ne doit recevoir des autres que les services qu’on ne peut tirer de soi.
Je ne voudrois point avoir un palais pour demeure; car dans ce palais je n’habiterois qu’une chambre; toute piece commune n’est à personne, & la chambre de chacun de mes gens me seroit aussi étrangère que celle de mon voisin. Les Orientaux, bien que très-voluptueux, sont tous logés & meublés simplement. Ils regardent la vie comme un voyage, & leur maison comme un cabaret. Cette raison prend peu sur nous autres riches, qui nous arrangeons pour vivre toujours, mais j’en aurois une différente qui produiroit le même effet. Il me sembleroit que m’établir avec tant d’appareil dans un lieu, seroit me bannir de tous les autres, & m’emprisonner, pour ainsi dire, dans mon palais. C’est un assez beau palais que le monde; tout n’est-il pas au riche quand il veut jouir? Ubi benè, ibi patria; c’est-là sa devise; ses lares sont les lieux où l’argent peut tout; son pays est par-tout où peut passer son coffre-fort, comme Philippe tenoit à lui toute place forte où pouvoit entrer un mulet chargé d’argent. Pourquoi donc s’aller circonscrire par des murs & par des portes comme pour n’en sortir jamais? Une épidémie, une guerre, une révolte me chasse-t-elle d’un lieu? je vais dans un autre, & j’y trouve mon hôtel arrivé avant moi. Pourquoi prendre le soin de m’en faire un moi-même, tandis qu’on en bâtit pour moi par tout l’Univers? Pourquoi, si pressé de vivre, m’apprêter de si loin des jouissances que je puis trouver dès aujourd’hui? L’on ne sauroit se faire un sort agréable en se mettant sans cesse en contradiction avec soi. C’est ainsi qu’Empédocle reprochoit aux Agrigentins d’entasser les plaisirs comme s’ils n’avoient qu’un jour à vivre, & de bâtir comme s’ils ne devoient jamais mourir.
D’ailleurs que me sert un logement si vaste, ayant si peu de quoi le peupler, & moins de quoi le remplir? Mes meubles seroient simples comme mes goûts; je n’aurois ni galerie ni bibliothéque, sur-tout si j’aimois la lecture & que je me connusse en tableaux. Je saurois alors que de telles collections ne sont jamais complettes, & que le défaut de ce qui leur manque donne plus de chagrin que de n’avoir rien. En ceci l’abondance fait la misere; il n’y a pas un faiseur de collections qui ne l’ait éprouvé. Quand on s’y connoît, on n’en doit point faire: on n’a gueres un cabinet à montrer aux autres, quand on sait s’en servir pour soi.
Le jeu n’est point un amusement d’homme riche, il est la ressource d’un désœuvré; & mes plaisirs me donneroient trop d’affaires pour me laisser bien du tems à si mal remplir. Je ne joue point du tout, étant solitaire & pauvre, si ce n’est quelquefois aux échecs, & cela de trop. Si j’étois riche, je jouerois moins encore, et seulement un très-petit jeu, pour ne voir point de mécontent, ni l’être. L’intérêt du jeu manquant de motif dans l’opulence, ne peut jamais se changer en fureur que dans un esprit mal-fait. Les profits qu’un homme riche peut faire au jeu, lui sont moins sensibles que les pertes; & comme la forme des jeux modérés, qui en use le bénéfice à la longue, fait qu’en général ils vont plus en pertes qu’en gains, on ne peut, en raisonnant bien, s’affectionner beaucoup à un amusement où les risques de toute espece sont contre soi. Celui qui nourrit sa vanité des préférences de la fortune, les peut chercher dans des objets beaucoup plus piquans; & ces préférences ne se marquent pas moins dans le plus petit jeu, que dans le plus grand.
Le goût du jeu, fruit de l’avarice & de l’ennui, ne prend que dans un esprit & dans un cœur vuides; & il me semble que j’aurois assez de sentiment & de connoissances pour me passer d’un tel supplément. On voit rarement les penseurs se plaire beaucoup au jeu, qui suspend cette habitude ou la tourne sur d’arides combinaisons; aussi l’un des biens, & peut-être le seul qu’ait produit le goût des sciences, est d’amortir un peu cette passion sordide: on aimera mieux s’exercer à prouver l’utilité du jeu, que de s’y livrer. Moi je le combattrois parmi les joueurs, & j’aurois plus de plaisir à me moquer d’eux en les voyant perdre, qu’à leur gagner leur argent.
Je serois le même dans ma vie privée & dans le commerce du monde. Je voudrois que ma fortune mît par-tout de l’aisance, & ne fît jamais sentir d’inégalité. Le clinquant de la parure est incommode à mille égards. Pour garder parmi les hommes toute la liberté possible, je voudrois être mis de maniere que dans tous les rangs je parusse à ma place, & qu’on ne me distinguât dans aucun; que sans affectation, sans changement sur ma personne, je fusse peuple à la Guinguette & bonne compagnie au Palais-Royal. Par-là plus maître de ma conduite, je mettrais toujours à ma portée les plaisirs de tous les états. Il y a, dit-on, des femmes qui ferment leur porte aux manchettes brodées, & ne reçoivent personne qu’en dentelle; j’irois donc passer ma journée ailleurs: mais si ces femmes étoient jeunes & jolies, je pourrois quelquefois prendre de la dentelle pour y passer la nuit tout au plus.
Le seul lien de mes sociétés seroit l’attachement mutuel, la conformité des goûts, la convenance des caracteres; je m’y livrerois comme homme & non comme riche; je ne souffrirois jamais que leur charme fût empoisonné par l’intérêt. Si mon opulence m’avoit laissé quelque humanité, j’étendrois au loin mes services & mes bienfaits; mais je voudrois avoir autour de moi une société & non une cour, des amis & non des protégés; je ne serois point le patron de mes convives, je serois leur hôte. L’indépendance & l’égalité laisseroient à mes liaisons toute la candeur de la bienveillance; & où le devoir ni l’intérêt n’entreroient pour rien, le plaisir & l’amitié feroient seuls la loi.
On n’achete ni son ami, ni sa maîtresse. Il est aisé d’avoir des femmes avec de l’argent; mais c’est le moyen de n’être jamais l’amant d’aucune. Loin que l’amour soit à vendre, l’argent le tue infailliblement. Quiconque paie, fût-il le plus aimable des hommes, par cela seul qu’il paie, ne peut être long-tems aimé. Bientôt il paiera pour un autre, ou plutôt cet autre sera payé de son argent; & dans ce double lien formé par l’intérêt, par la débauche, sans amour, sans honneur, sans vrai plaisir, la femme avide, infidelle & miserable, traitée par le vil qui reçoit comme elle traite le sot qui donne, reste ainsi quitte envers tous les deux. Il seroit doux d’être libéral envers ce qu’on aime, si cela ne faisoit un marché. Je ne connois qu’un moyen de satisfaire ce penchant avec sa maîtresse, sans empoisonner l’amour: c’est de lui tout donner & d’être ensuite nourri par elle. Reste à savoir où est la femme avec qui ce procédé ne fût pas extravagant.
Celui qui disoit: je possede Laïs sans qu’elle me possede, disoit un mot sans esprit. La possession qui n’est pas réciproque n’est rien: c’est tout au plus la possession du sexe, mais non pas de l’individu. Or, où le moral de l’amour n’est pas, pourquoi faire une si grande affaire du reste? Rien n’est si facile à trouver. Un muletier est là-dessus plus près du bonheur qu’un millionnaire.
Oh! si l’on pouvoit développer assez les inconséquences du vice, combien, lorsqu’il obtient ce qu’il a voulu, on le trouveroit loin de son compte! Pourquoi cette barbare avidité de corrompre l’innocence, de se faire une victime d’un jeune objet qu’on eût dû protéger, & que de ce premier pas on traîne inévitablement dans un gouffre de misères, dont il ne sortira qu’à la mort? Brutalité, vanité, sottise, erreur & rien davantage. Ce plaisir même n’est pas de la Nature; il est de l’opinion, & de l’opinion la plus vile, puisqu’elle tient au mépris de soi. Celui qui se sent le dernier des hommes, craint la comparaison de tout autre, & veut passer le premier pour être moins odieux. Voyez si les plus avides de ce ragoût imaginaire sont jamais de jeunes gens aimables, dignes de plaire, & qui seroient plus excusables d’être difficiles. Non, avec de la figure, du mérite & des sentimens, on craint peu l’expérience de sa maîtresse; dans une juste confiance, on lui dit: tu connois les plaisirs, n’importe; mon cœur t’en promet que tu n’as jamais connus.