Mais un vieux Satyre usé de débauche, sans agrément, sans ménagement, sans égard, sans aucune espece d’honnêteté; incapable, indigne de plaire à toute femme qui se connoît en gens aimables, croit suppléer à tout cela chez une jeune innocente, en gagnant de vîtesse sur l’expérience, & lui donnant la premiere émotion des sens. Son dernier espoir est de plaire à la faveur de la nouveauté; c’est incontestablement là le motif secret de cette fantaisie: mais il se trompe, l’horreur qu’il fait n’est pas moins de la Nature, que n’en sont les desirs qu’il voudroit exciter; il se trompe aussi dans sa folle attente; cette même Nature a soin de revendiquer ses droits: toute fille qui se vend, s’est déjà donnée, & s’étant donnée à son choix, elle a fait la comparaison qu’il craint. Il achete donc un plaisir imaginaire, & n’en est pas moins abhorré.
Pour moi, j’aurois beau changer étant riche, il est un point où je ne changerai jamais. S’il ne me reste ni mœurs, ni vertu, il me restera du moins quelque goût, quelque sens, quelque délicatesse, & cela me garantira d’user ma fortune en dupe à courir après des chimeres, d’épuiser ma bourse & ma vie à me faire trahir & moquer par des enfans. Si j’étois jeune, je chercherois les plaisirs de la jeunesse, & les voulant dans toute leur volupté, je ne les chercherois pas en homme riche. Si je restois tel que je suis, ce seroit autre chose; je me bornerois prudemment aux plaisirs de mon âge; je prendrois les goûts dont je peux jouir, & j’étoufferois ceux qui ne feroient plus que mon supplice. Je n’irois point offrir ma barbe grise aux dédains railleurs des jeunes filles; je ne supporterois point de voir mes dégoûtantes caresses leur faire soulever le cœur, de leur préparer à mes dépens les récits les plus ridicules, de les imaginer décrivant les vilains plaisirs du vieux singe, de maniere à se venger de les avoir endurés. Que si des habitudes mal combattues avoient tourné mes anciens desirs en besoins, j’y satisferois peut-être, mais avec honte, mais en rougissant de moi. J’ôterois la passion du besoin, je m’assortirois le mieux qu’il me seroit possible, & m’en tiendrois-là; je ne me ferois plus une occupation de ma foiblesse, & je voudrois sur-tout n’en avoir qu’un seul témoin. La vie humaine a d’autres plaisirs, quand ceux-là lui manquent; en courant vainement après ceux qui fuient, on s’ôte encore ceux qui nous sont laissés. Changeons de goûts avec les années, ne déplaçons pas plus les âges que les saisons: il faut être soi dan tous les tems, & ne point lutter contre la Nature: ces vains efforts usent la vie, & nous empêchent d’en user.
Le peuple ne s’ennuie gueres, sa vie est active; si ses amusemens ne sont pas variés, ils sont rares; beaucoup de jours de fatigue lui font goûter avec délices quelques jours de fêtes. Une alternative de longs travaux & de courts loisirs, tient lieu d’assaisonnement aux plaisirs de son état. Pour les riches, leur grand fléau, c’est l’ennui: au sein de tant d’amusemens rassemblés à grands frais, au milieu de tant de gens concourans à leur plaire, l’ennui les consume & les tue; ils passent leur vie à le fuir & à en être atteints; ils sont accablés de son poids insupportable: les femmes sur-tout, qui ne savent plus ni s’occuper, ni s’amuser, en sont dévorées sous le nom de vapeurs; il se transforme pour elles en un mal horrible, qui leur ôte quelquefois la raison, & enfin la vie. Pour moi, je ne connois point de sort plus affreux que celui d’une jolie femme de Paris, après celui du petit agréable qui s’attache à elle, qui, changé de même en femme oisive, s’éloigne ainsi doublement de son état, & à qui la vanité d’être homme à bonnes fortunes, fait supporter la longueur des plus tristes jours qu’ait jamais passé créature humaine.
Les bienséances, les modes, les usages qui dérivent du luxe & du bon air, renferment le cours de la vie dans la plus maussade uniformité. Le plaisir qu’on veut avoir aux yeux des autres, est perdu pour tout le monde; on ne l’a ni pour eux, ni pour soi . Le ridicule que l’opinion redoute sur toute chose, est toujours à côté d’elle pour la tyranniser & pour la punir. On n’est jamais ridicule que par des formes déterminées; celui qui sait varier ses situations & ses plaisirs, efface aujourd’hui l’impression d’hier; il est comme nul dans l’esprit des hommes, mais il jouit; car il est tout entier à chaque heure & à chaque chose. Ma seule forme constante seroit celle-là; dans chaque situation je ne m’occuperois d’aucune autre, & je prendrois chaque jour en lui-même, comme indépendant de la veille & du lendemain. Comme je serois peuple avec le peuple, je serois campagnard aux champs, & quand je parlerois d’agriculture, le paysan ne se moqueroit pas de moi. Je n’irois pas me bâtir une ville en campagne, & mettre au fond d’une province les Tuileries devant mon appartement. Sur le penchant de quelque agréable colline bien ombragée, j’aurois une petite maison rustique, une maison blanche avec des contrevents verds; & quoiqu’une couverture de chaume soit en toute saison la meilleure, je préférerois magnifiquement, non la triste ardoise, mais la tuile, parce qu’elle a l’air plus propre & plus gai que le chaume, qu’on ne couvre pas autrement les maisons dans mon pays, & que cela me rappelleroit un peu l’heureux tems de ma jeunesse. J’aurois pour cour une basse-cour, & pour écurie une étable avec des vaches, pour avoir du laitage que j’aime beaucoup. J’aurois un potager pour jardin, & pour parc un joli verger, semblable à celui dont il sera parlé ci-après. Les fruits, à la discrétion dès promeneurs, ne seroient ni comptés, ni cueillis par mon jardinier, & mon avare magnificence n’étaleroit point aux yeux des espaliers superbes, auxquels à peine on osât toucher. Or, cette petite prodigalité seroit peu coûteuse, parce que j’aurois choisi mon asyle dans quelque Province éloignée où l’on voit peu d’argent & beaucoup de denrées, & où regnent l’abondance & la pauvreté.
Là, je rassemblerois une société plus choisie que nombreuse, d’amis aimant le plaisir & s’y connaissant, de femmes qui pussent sortir de leur fauteuil & se prêter aux jeux champêtres, prendre quelquefois, au lieu de la navette & des cartes, la ligne, les gluaux, le rateau des faneuses, & le panier des vendangeurs. Là, tous les airs de la ville seroient oubliés, & devenus villageois au village, nous nous trouverions livrés à des foules d’amusemens divers, qui ne nous donneroient chaque soir que l’embarras du choix pour le lendemain. L’exercice & la vie active nous feroient un nouvel estomac & de nouveaux goûts. Tous nos repas seroient des festins, où l’abondance plairoit plus que la délicatesse. La gaieté, les travaux rustiques, les folâtres jeux, sont les premiers cuisiniers du monde, & les ragoûts fins sont bien ridicules à des gens en haleine depuis le lever du soleil. Le service n’auroit pas plus d’ordre que d’élégance; la salle à manger seroit par-tout, dans le jardin, dans un bateau, sous un arbre; quelquefois au loin, près d’une source vive, sur l’herbe verdoyante & fraîche, sous des touffes d’aulnes & de coudriers, une longue procession de gais convives porteroit en chantant l’apprêt du festin, on auroit le gazon pour table & pour chaise, les bords de la fontaine serviroient de buffet, & le dessert pendroit aux arbres. Les mets seroient servis sans ordre, l’appétit dispenseroit des façons; chacun se préférant ouvertement à tout autre, trouveroit bon que tout autre se préférât de même à lui: de cette familiarité cordiale & modérée, naîtroit sans grossièreté, sans fausseté, sans contrainte, un conflit badin, plus charmant cent fois que la politesse, & plus fait pour lier les cœurs. Point d’importuns laquais épiant nos discours, critiquant tout bas nos maintiens, comptant nos morceaux d’un œil avide, s’amusant à nous faire attendre à boire, & murmurant d’un trop long dîné. Nous serions nos valets pour être nos maîtres, chacun seroit servi par tous, le tems passeroit sans le compter, le repas seroit le repos & dureroit autant que l’ardeur du jour. S’il passoit près de nous quelque paysan retournant au travail ses outils sur l’épaule, je lui réjouirois le cœur par quelques bons propos, par quelques coups de bon vin, qui lui feroient porter plus gaiement sa misere; & moi j’aurois aussi le plaisir de me sentir émouvoir un peu les entrailles, & de me dire en secret; je suis encore homme.
Si quelque fête champêtre rassembloit les habitans du lieu, j’y serois des premiers avec ma troupe; si quelques mariages, plus bénis du Ciel que ceux des villes, se faisoient à mon voisinage, on sauroit que j’aime la joie, & j’y serois invité. Je porterois à ces bonnes gens quelques dons simples comme eux, qui contribueroient à la fête, j’y trouverois en échange des biens d’un prix inestimable, des biens si peu connus de mes égaux, la franchise & le vrai plaisir. Je souperois avec eux au bout de leur longue table; j’y ferois chorus au refrain d’une vieille chanson rustique, & je danserois dans leur grange de meilleur cœur qu’au bal de l’Opéra.
Jusqu’ici tout est à merveille, me dira-t-on; mais la chasse? est-ce être en campagne que de n’y pas chasser? J’entends: je ne voulois qu’une métairie, et j’avois tort. Je me suppose riche, il me faut donc des plaisirs exclusifs, des plaisirs destructifs; voici de tout autres affaires. Il me faut des terres, des bois, des gardes, des redevances, des honneurs seigneuriaux, sur-tout de l’encens & de l’eau-bénite.
Fort bien; mais cette terre aura des voisins jaloux de leurs droits, & desireux d’usurper ceux des autres: nos gardes se chamailleront, & peut-être les maîtres: voilà des altercations, des querelles, des haines, des procès tout au moins; cela n’est déjà pas fort agréable. Mes vassaux ne verront point avec plaisir labourer leurs bleds par mes lievres, & leurs feves par mes sangliers; chacun n’osant tuer l’ennemi qui détruit son travail, voudra du moins le chasser de son champ; après avoir passé le jour à cultiver leurs terres, il faudra qu’ils passent la nuit à les garder; ils auront des mâtins, des tambours, des cornets, des sonnettes: avec tout ce tintamarre, ils troubleront mon sommeil: je songerai malgré moi à la misere de ces pauvres gens, & ne pourrai m’empêcher de me la reprocher. Si j’avois l’honneur d’être Prince, tout cela ne me toucheroit gueres; mais moi, nouveau parvenu, nouveau riche, j’aurai le cœur encore un peu rôturier.
Ce n’est pas tout; l’abondance du gibier tentera les chasseurs, j’aurai bientôt des braconniers à punir; il me faudra des prisons, des geoliers, des archers, des galeres: tout cela me paroît assez cruel. Les femmes de ces malheureux viendront assiéger ma porte & m’importuner de leurs cris, ou bien il faudra qu’on les chasse, qu’on les maltraite. Les pauvres gens qui n’auront point braconné, & dont mon gibier aura fouragé la récolte, viendront se plaindre de leur côté; les uns seront punis pour avoir tué le gibier, les autres ruinés pour l’avoir épargné; quelle triste alternative! Je ne verrai de tous côtés qu’objets de misere, je n’entendrai que gémissemens: cela doit troubler beaucoup, ce me semble, le plaisir de massacrer à son aise des foules de perdrix & de lievres presque sous ses pieds.
Voulez-vous dégager les plaisirs de leurs peines? Ôtez-en l’exclusion; plus vous les laisserez communs aux hommes, plus vous les goûterez toujours purs. Je ne ferai donc point tout ce que je viens de dire; mais sans changer de goûts, je suivrai celui que je me suppose, à moindres frais. J’établirai mon séjour champêtre dans un pays où la chasse soit libre à tout le monde, & où j’en puisse avoir l’amusement sans embarras. Le gibier sera plus rare; mais il y aura plus d’adresse à le chercher & de plaisir à l’atteindre. Je me souviendrai des battemens de cœur qu’éprouvoit mon pere au vol de la premiere perdrix, & des transports de joie avec lesquels il trouvoit le lievre qu’il avoit cherché tout le jour. Oui, je soutiens que, seul avec son chien, chargé de son fusil, de son carnier, de son fourniment, de sa petite proie, il revenoit le soir, rendu de fatigue & déchiré des ronces, plus content de sa journée que tous vos chasseurs de ruelle, qui, sur un bon cheval, suivis de vingt fusils chargés, ne font qu’en changer, tirer, & tuer autour d’eux, sans art, sans gloire, & presque sans exercice. Le plaisir n’est donc pas moindre; & l’inconvénient est ôté, quand on n’a ni terre à garder ni braconnier à punir, ni misérable à tourmenter. Voilà donc une solide raison de préférence. Quoi qu’on fasse, on ne tourmente point sans fin les hommes, qu’on n’en reçoive aussi quelque mal-aise: & les longues malédictions du peuple, rendent tôt ou tard le gibier amer.
Encore un coup, les plaisirs exclusifs sont la mort du plaisir. Les vrais amusemens, sont ceux qu’on partage avec le peuple; ceux qu’on veut avoir à soi seul, on ne les a plus. Si les murs que j’éleve autour de mon parc m’en font une triste clôture, je n’ai fait à grands frais que m’ôter le plaisir de la promenade; me voilà forcé de l’aller chercher au loin. Le démon de la propriété infecte tout ce qu’il touche. Un riche veut être par-tout le maître, & ne se trouve bien qu’où il ne l’est pas; il est forcé de se fuir toujours. Pour moi, je ferai là-dessus, dans ma richesse, ce que j’ai fait dans ma pauvreté. Plus riche maintenant du bien des autres que je ne serai jamais du mien, je m’empare de tout ce qui me convient dans mon voisinage: il n’y a pas de conquérant plus déterminé que moi; j’usurpe sur les Princes mêmes; je m’accommode sans distinction de tous les terreins ouverts qui me plaisent; je leur donne des noms, je fais de l’un mon parc, de l’autre ma terrasse, & m’en voilà le maître; dès-lors je m’y promene impunément; j’y reviens souvent pour maintenir la possession; j’use autant que je veux le sol à force d’y marcher; & l’on ne me persuadera jamais que le titulaire du fonds que je m’approprie, tire plus d’usage de l’argent qu’il lui produit, que j’en tire de son terrein. Que si l’on vient à me vexer par des fossés, par des haies, peu m’importe; je prends mon parc sur mes épaules, & je vais le poser ailleurs; les emplacemens ne manquent pas aux environs, & j’aurai long-tems à piller mes voisins avant de manquer d’asyle.
Voilà quelque essai du vrai goût dans le choix des loisirs agréables: voilà dans quel esprit on jouit; tout le reste n’est qu’illusion, chimere, sotte vanité. Quiconque s’écartera de ces regles, quelque riche qu’il puisse être, mangera son or en fumier, & ne connoîtra jamais le prix de la vie.
On m’objectera, sans doute, que de tels amusemens sont à la portée de tous les hommes, & qu’on n’a pas besoin d’être riche pour les goûter. C’est précisément à quoi j’en voulois venir. On a du plaisir quand on en veut avoir: c’est l’opinion seule qui rend tout difficile, qui chasse le bonheur devant nous; & il est cent fois plus aisé d’être heureux, que de le paroître. L’homme de goût, & vraiment voluptueux, n’a que faire de richesse; il lui suffit d’être libre & maître de lui. Quiconque jouit de la santé & ne manque pas du nécessaire, s’il arrache de son cœur les biens de l’opinion, est assez riche: c’est l’aurea mediocritas d’Horace. Gens à coffres-forts, cherchez donc quelque autre emploi de votre opulence; car pour le plaisir, elle n’est bonne à rien. Émile ne saura pas tout cela mieux que moi; mais ayant le cœur plus pur & plus sain, il le sentira mieux encore, & toutes ses observations dans le monde ne feront que le lui confirmer.
En passant ainsi le tems, nous cherchons toujours Sophie, & nous ne la trouvons point. Il importoit qu’elle ne se trouvât pas si vîte, & nous l’avons cherchée où j’étois bien sûr qu’elle n’étoit pas .
Enfin le moment presse; il est tems de la chercher tout de bon, de peur qu’il ne s’en fasse une qu’il prenne pour elle, & qu’il ne connoisse trop tard son erreur. Adieu donc Paris, Ville célebre, Ville de bruit, de fumée & de boue, où les femmes ne croient plus à l’honneur, ni les hommes à la vertu. Adieu, Paris; nous cherchons l’amour, le bonheur, l’innocence; nous ne serons jamais assez loin de toi.
Fin du Livre quatrieme.
Livre Cinquieme.
NOus voici parvenus au dernier acte de la Jeunesse, mais nous ne sommes pas encore au dénouement.
Il n’est pas bon que l’homme soit seul, Émile est homme; nous lui avons promis une compagne, il faut la lui donner. Cette compagne est Sophie. En quels lieux est son asyle? Où la trouverons-nous? Pour la trouver il la faut connoître. Sachons premierement ce qu’elle est, nous jugerons mieux des lieux qu’elle habite; & quand nous l’aurons trouvée, encore tout ne sera-t-il pas fait. Puisque notre jeune Gentilhomme, dit Locke, est prêt à se marier, il est tems de le laisser auprès de sa Maîtresse. Et là-dessus il finit son ouvrage. Pour moi qui n’ai pas l’honneur d’élever un Gentilhomme, je me garderai d’imiter Locke en cela.
SOPHIE ou LA FEMME.
SOPHIE ou LA FEMME.
SOphie doit être femme comme Émile est homme; c’est-à-dire avoir tout ce qui convient à la constitution de son espece & de son sexe pour remplir sa place dans l’ordre physique & moral. Commençons donc par examiner les conformités & les différences de son sexe & du nôtre.
En tout ce qui ne tient pas au sexe, la femme est homme; elle a les mêmes organes, les mêmes besoins, les mêmes facultés; la machine est construite de la même maniere, les pieces en sont les mêmes, le jeu de l’une est celui de l’autre, la figure est semblable; &, sous quelque rapport qu’on les considere, ils ne different entre eux que du plus au moins.
En tout ce qui tient au sexe, la femme & l’homme ont par-tout des rapports & par-tout des différences: la difficulté de les comparer vient de celle de déterminer dans la constitution de l’un & de l’autre ce qui est du sexe & ce qui n’en est pas. Par l’anatomie comparée, & même à la seule inspection, l’on trouve entre eux des différences générales qui paroissent ne point tenir au sexe; elles y tiennent pourtant, mais par des liaisons que nous sommes hors d’état d’appercevoir; nous ne savons jusqu’où ces liaisons peuvent s’étendre; la seule chose que nous savons avec certitude, est que tout ce qu’ils ont de commun est de l’espece; & que tout ce qu’ils ont de différent, est du sexe; sous ce double point de vue, nous trouvons entre eux tant de rapports & tant d’oppositions, que c’est peut-être une des merveilles de la nature d’avoir pu faire deux êtres si semblables en les constituant si différemment.
Ces rapports & ces différences doivent influer sur le moral; cette conséquence est sensible, conforme à l’expérience, & montre la vanité des disputes sur la préférence ou l’égalité des sexes; comme si chacun des deux allant aux fins de la nature, selon sa destination particuliere, n’étoit pas plus parfait en cela que s’il ressembloit davantage à l’autre? En ce qu’ils ont de commun, ils sont égaux; en ce qu’ils ont de différent, ils ne sont pas comparables. Une femme parfaite & un homme parfait, ne doivent pas plus se ressembler d’esprit que de visage, & la perfection n’est pas susceptible de plus & de moins.
Dans l’union des sexes chacun concourt également à l’objet commun, mais non pas de la même maniere. De cette diversité naît la premiere différence assignable entre les rapports moraux de l’un & de l’autre. L’un doit être actif & fort, l’autre passif & foible: il faut nécessairement que l’un veuille & puisse, il suffit que l’autre résiste peu.
Ce principe établi, il s’ensuit que la femme est faite spécialement pour plaire à l’homme: si l’homme doit lui plaire à son tour, c’est d’une nécessité moins directe: son mérite est dans sa puissance; il plaît par cela seul qu’il est fort. Ce n’est pas ici la loi de l’amour, j’en conviens; mais c’est celle de la nature, antérieure à l’amour même.
Si la femme est faite pour plaire & pour être subjuguée, elle doit se rendre agréable à l’homme au lieu de le provoquer: sa violence à elle est dans ses charmes; c’est par eux qu’elle doit le contraindre à trouver sa force & à en user. L’art le plus sûr d’animer cette force, est de la rendre nécessaire par la résistance. Alors l’amour-propre se joint au desir, & l’un triomphe de la victoire que l’autre lui fait remporter. De-là naissent l’attaque & la défense, l’audace d’un sexe & la timidité de l’autre, enfin la modestie & la honte dont la nature arma le foible pour asservir le fort.
Qui est-ce qui peut penser qu’elle ait prescrit indifféremment les mêmes avances aux uns & aux autres, & que le premier à former des desirs, doive être aussi le premier à les témoigner? Quelle étrange dépravation de jugement! L’entreprise ayant des conséquences si différentes pour les deux sexes, est-il naturel qu’ils aient la même audace à s’y livrer? Comment ne voit-on pas qu’avec une si grande inégalité dans la mise commune, si la réserve n’imposoit à l’un la modération que la nature impose à l’autre, il en résulteroit bientôt la ruine de tous deux, & que le genre humain périroit par les moyens établis pour le conserver? Avec la facilité qu’ont les femmes d’émouvoir les sens des hommes, & d’aller réveiller au fond de leurs cœurs les restes d’un tempérament presque éteint, s’il étoit quelque malheureux climat sur la terre, où la Philosophie eut introduit cet usage, sur-tout dans les pays chauds où il naît plus de femmes que d’hommes, tyrannisés par elles ils seroient enfin leurs victimes, & se verroient tous traîner à la mort sans qu’ils pussent jamais s’en défendre.
Si les femelles des animaux n’ont pas la même honte, que s’ensuit-il? Ont-elles, comme les femmes les desirs illimités auxquels cette honte sert de frein? Le desir ne vient pour elles qu’avec le besoin; le besoin satisfait, le desir cesse; elles ne repoussent plus le mâle par feinte , mais tout de bon: elles font tout le contraire de ce que faisoit la fille d’Auguste, elles ne reçoivent plus de passagers quand le navire a sa cargaison. Même quand elles sont libres, leurs tems de bonne volonté sont courts & bientôt passés, l’instinct les pousse & l’instinct les arrête; où sera le supplément de cet instinct négatif dans les femmes quand vous leur aurez ôté la pudeur? Attendre qu’elles ne se soucient plus des hommes, c’est attendre qu’ils ne soient plus bons à rien.
L’Être suprême a voulu faire en tout honneur, à l’espece humaine; en donnant à l’homme des penchans sans mesure, il lui donne en même tems la loi qui les regle, afin qu’il soit libre & se commande à lui-même; en le livrant à des passions immodérées, il joint à ses passions la raison pour les gouverner: en livrant la femme à des desirs illimités, il joint à ces desirs la pudeur pour les contenir. Pour surcroît, il ajoute encore une récompense actuelle au bon usage de ses facultés, savoir le goût qu’on prend aux choses honnêtes lorsqu’on en fait la regle de ses actions. Tout cela vaut bien, ce me semble, l’instinct des bêtes.
Soit donc que la femelle de l’homme partage ou non ses desirs & veuille ou non les satisfaire, elle le repousse & se défend toujours, mais non pas toujours avec la même force, ni par conséquent avec le même succès. Pour que l’attaquant soit victorieux, il faut que l’attaqué le permette ou l’ordonne; car que de moyens adroits n’a-t-il pas pour forcer l’agresseur d’user de force? Le plus libre & le plus doux de tous les actes n’admet point de violence réelle, la nature & la raison s’y opposent: la nature, en ce qu’elle a pourvu le plus foible, d’autant de force qu’il en faut pour résister quand il lui plaît; la raison, en ce qu’une violence réelle est non-seulement le plus brutal de tous les actes, mais le plus contraire à sa fin, soit parce que l’homme déclare ainsi la guerre à sa compagne & l’autorise à défendre sa personne & sa liberté aux dépens même de la vie de l’agresseur, soit parce que la femme seule est juge de l’état où elle se trouve, & qu’un enfant n’auroit point de pere, si tout homme en pouvoit usurper les droits.
Voici donc une troisieme conséquence de la constitution des sexes; c’est que le plus fort soit le maître en apparence & dépende en effet du plus foible; & cela non par un frivole usage de galanterie, ni par une orgueilleuse générosité de protecteur, mais par une invariable loi de la Nature, qui, donnant à la femme plus de facilité d’exciter les desirs qu’à l’homme de les satisfaire, fait dépendre celui-ci, malgré qu’il en ait, du bon plaisir de l’autre, & le contraint de chercher à son tour à lui plaire, pour obtenir qu’elle consente à le laisser être le plus fort. Alors ce qu’il y a de plus doux pour l’homme dans sa victoire, est de douter si c’est la foiblesse qui cede à la force, ou si c’est la volonté qui se rend; & la ruse ordinaire de la femme est de laisser toujours ce doute entre elle & lui. L’esprit des femmes répond en ceci parfaitement à leur constitution: loin de rougir de leur foiblesse, elles en font gloire; leurs tendres muscles sont sans résistance; elles affectent de ne pouvoir soulever les plus légers fardeaux; elles auroient honte d’être fortes: pourquoi cela? Ce n’est pas seulement pour paroître délicates, c’est par une précaution plus adroite; elles se ménagent de loin des excuses & le droit d’être foibles au besoin.
Le progrès des lumieres acquises par nos vices, a beaucoup changé sur ce point les anciennes opinions parmi nous, & l’on ne parle plus gueres de violences, depuis qu’elles sont si peu nécessaires & que les hommes n’y croient plus; au lieu qu’elles sont très-communes dans les hautes antiquités Grecques & Juives, parce que ces mêmes opinions sont dans la simplicité de la Nature, & que la seule expérience du libertinage a pu les déraciner. Si l’on cite de nos jours moins d’actes de violence, ce n’est surement pas que les hommes soient plus tempérans, mais c’est qu’ils ont moins de crédulité, & que telle plainte, qui jadis eût persuadé des peuples simples, ne feroit de nos jours qu’attirer les ris des moqueurs; on gagne davantage à se taire. Il y a dans le Deutéronome une loi par laquelle une fille abusée étoit punie avec le séducteur, si le délit avoit été commis dans la ville; mais s’il avoit été commis à la campagne ou dans des lieux écartés, l’homme seul étoit puni; car, dit la Loi, la fille a crié, & n’a point été entendue. Cette bénigne interprétation apprenoit aux filles à ne pas se laisser surprendre en des lieux fréquentés.
L’effet de ces diversités d’opinions sur les mœurs est sensible. La galanterie moderne en est l’ouvrage. Les hommes, trouvant que leurs plaisirs dépendoient plus de la volonté du beau sexe qu’ils n’avoient cru, ont captivé cette volonté par des complaisances dont il les a bien dédommagés.
Voyez comment le physique nous amene insensiblement au moral, & comment de la grossiere union des sexes naissent peu-à-peu les plus douces loix de l’amour. L’empire des femmes n’est point à elles, parce que les hommes l’ont voulu, mais parce qu’ainsi le veut la nature; il étoit à elles avant qu’elles parussent l’avoir. Ce même Hercule qui crut faire violence aux cinquante filles de Thespitius, fut pourtant contraint de filer près d’Omphale, & le fort Samson n’étoit pas si fort que Dalila. Cet empire est aux femmes & ne peut leur être ôté, même quand elles en abusent; si jamais elles pouvoient le perdre, il y a long-tems qu’elles l’auroient perdu. Il n’y a nulle parité entre les deux sexes quant à la conséquence du sexe. Le mâle n’est mâle qu’en certains instans, la femelle est femelle toute sa vie, ou du moins toute sa jeunesse; tout la rappelle sans cesse à son sexe, &, pour en bien remplir les fonctions, il lui faut une constitution qui s’y rapporte. Il lui faut du ménagement durant sa grossesse, il lui faut du repos dans ses couches, il lui faut une vie molle & sédentaire pour allaiter ses enfans, il lui faut pour les élever, de la patience & de la douceur, un zele, une affection que rien ne rebute; elle sert de liaison entre eux & leur pere, elle seule les lui fait aimer & lui donne la confiance de les appeller siens. Que de tendresse & de soin ne lui faut-il point pour maintenir dans l’union toute la famille!
Et enfin tout cela ne doit pas être des vertus, mais des goûts, sans quoi l’espece humaine seroit bientôt éteinte.
La rigidité des devoirs relatifs des deux sexes n’est ni ne peut être la même. Quand la femme se plaint là-dessus de l’injuste inégalité qu’y met l’homme, elle a tort; cette inégalité n’est point une institution humaine, ou du moins elle n’est point l’ouvrage du préjugé, mais de la raison: c’est à celui des deux que la nature a chargé du dépôt des enfans, d’en répondre à l’autre. Sans doute il n’est permis à personne de violer sa foi, & tout mari infidele qui prive sa femme du seul prix des austeres devoirs de son sexe est un homme injuste & barbare; mais la femme infidelle fait plus, elle dissout la famille, & brise tous les liens de la nature, en donnant à l’homme des enfans qui ne sont pas à lui, elle trahit les uns & les autres, elle joint la perfidie à l’infidélité. J’ai peine à voir quel désordre & quel crime ne tient pas à celui-là. S’il est un état affreux au monde, c’est celui d’un malheureux pere, qui sans confiance en sa femme, n’ose se livrer aux plus doux sentimens de son cœur, qui doute en embrassant son enfant s’il n’embrasse point l’enfant d’un autre, le gage de son déshonneur, le ravisseur du bien de ses propres enfans. Qu’est-ce alors que la famille, si ce n’est une société d’ennemis secrets qu’une femme coupable arme l’un contre l’autre, en les forçant de feindre de s entr’aimer?
Il n’importe donc pas seulement que la femme soit fidelle, mais qu’elle soit jugée telle par son mari, par ses proches, par tout le monde; il importe qu’elle soit modeste, attentive, réservée, & qu’elle porte aux yeux d’autrui, comme en sa propre conscience, le témoignage de sa vertu: s’il importe qu’un pere aime ses enfans, il importe qu’il estime leur mere. Telles sont les raisons qui mettent l’apparence même au nombre des devoirs des femmes, & leur rendent l’honneur & la réputation non moins indispensables que la chasteté. De ces principes dérive avec la différence morale des sexes un motif nouveau de devoir & de convenance, qui prescrit spécialement aux femmes l’attention la plus scrupuleuse sur leur conduite, sur leurs manieres, sur leur maintien. Soutenir vaguement que les deux sexes sont égaux & que leurs devoirs sont les mêmes, c’est se perdre en déclamations vaines, c’est ne rien dire tant qu’on ne répondra pas à cela.