Or pour obtenir qu’on réparât cet oubli, sans qu’on pût l’accuser de désobéissance, elle fit, en avançant son doigt, la revue de tous les plats, disant tout haut à mesure qu’elle les montroit, j’ai mangé de ça, j’ai mangé de ça: mais elle affecta si visiblement de passer sans rien dire celui dont elle n’avoit point mangé, que quelqu’un s’en appercevant, lui dit: & de cela, en avez-vous mangé? Oh! non, reprit doucement la petite gourmande, en baissant les yeux. Je n’ajouterai rien; comparez: ce tour-ci est une ruse de fille, l’autre est une ruse de garçon.
Ce qui est, est bien, & aucune loi générale n’est mauvaise. Cette adresse particuliere donnée au sexe, est un dédommagement très-équitable de la force qu’il a de moins, sans quoi la femme ne seroit pas la compagne de l’homme, elle seroit son esclave: c’est par cette supériorité de talent qu’elle se maintient son égale, & qu’elle le gouverne en lui obéissant. La femme a tout contre elle, nos défauts, sa timidité, sa foiblesse; elle n’a pour elle que son art & sa beauté. N’est-il pas juste qu’elle cultive l’un & l’autre? Mais la beauté n’est pas générale; elle périt par mille accidens, elle passe avec les années, l’habitude en détruit l’effet. L’esprit seul est la véritable ressource du sexe: non ce sot esprit auquel on donne tant de prix dans le monde, & qui ne sert à rien pour rendre la vie heureuse; mais l’esprit de son état, l’art de tirer parti du nôtre, & de se prévaloir de nos propres avantages. On ne sait pas combien cette adresse des femmes nous est utile à nous-mêmes, combien elle ajoute de charme à la société des deux sexes, combien elle sert à réprimer la pétulance des enfans, combien elle contient de maris brutaux, combien elle maintient de bons ménages que la discorde troubleroit sans cela. Les femmes artificieuses & méchantes en abusent, je le sais bien: mais de quoi le vice n’abuse-t-il pas? Ne détruisons point les instrumens du bonheur, parce que les méchants s’en servent quelquefois à nuire.
On peut briller par la parure, mais on ne plaît que par la personne; Nos ajustemens ne sont point nous: souvent ils déparent à force d’être recherchés, & souvent ceux qui font le plus remarquer celle qui les porte sont ceux qu’on remarque le moins. L’éducation des jeunes filles est en ce point tout-à-fait à contre-sens. On leur promet des ornemens pour récompense, on leur fait aimer les atours recherchés; qu’elle est belle! leur dit-on quand elles sont fort parées; & tout au contraire, on devroit leur faire entendre que tant d’ajustement n’est fait que pour cacher des défauts, & que le vrai triomphe de la beauté est de briller par elle-même. L’amour des modes est de mauvais goût, parce que les visages ne changent pas avec elles, & que la figure restant la même, ce qui lui sied une fois lui sied toujours.
Quand je verrois la jeune fille se pavaner dans ses atours, je paroîtrois inquiet de sa figure ainsi déguisée & de ce qu’on en pourra penser; je dirois, tous ces ornemens la parent trop, c’est dommage; croyez-vous qu’elle en pût supporter de plus simples? Est-elle assez belle pour se passer de ceci ou de cela? Peut-être sera-t-elle alors la premiere à prier qu’on lui ôte cet ornement, & qu’on juge: c’est le cas de l’applaudir s’il y a lieu. Je ne la louerois jamais tant que quand elle seroit le plus simplement mise. Quand elle ne regardera la parure que comme un supplément aux graces de la personne, & comme un aveu tacite qu’elle a besoin de secours pour plaire, elle ne sera point fiere de son ajustement, elle en sera humble; & si, plus parée que de coutume, elle s’entend dire, qu’elle est belle! elle en rougira de dépit.
Au reste, il y a des figures qui ont besoin de parure, mais il n’y en a point qui exigent de riches atours. Les parures ruineuses sont la vanité du rang & non de la personne, elles tiennent uniquement au préjugé. La véritable coquetterie est quelquefois recherchée, mais elle n’est jamais fastueuse, & Junon se mettoit plus superbement que Vénus. Ne pouvant la faire belle, tu la fais riche, disoit Apelles à un mauvais Peintre qui peignoit Hélene fort chargée d’atours. J’ai aussi remarqué que les plus pompeuses parures annonçoient le plus souvent de laides femmes: on ne sauroit avoir une vanité plus mal-adroite. Donnez à une jeune fille qui ait du goût & qui méprise la mode, des rubans, de la gaze, de la mousseline & des fleurs; sans diamants, sans pompons, sans dentelles, elle va se faire un ajustement qui la rendra cent fois plus charmante, que n’eussent fait tous les brillans chiffons de la Duchapt.
Comme ce qui est bien est toujours bien, & qu’il faut être toujours le mieux qu’il est possible, les femmes qui se connoissent en ajustemens choisissent les bons, s’y tiennent; & n’en changeant pas tous les jours, elles en sont moins occupées que celles qui ne savent à quoi se fixer. Le vrai soin de la parure demande peu de toilette: les jeunes Demoiselles ont rarement des toilettes d’appareil: le travail, les leçons remplissent leur journée; cependant en général elles sont mises, au rouge près, avec autant de soin que les Dames, & souvent de meilleur goût. L’abus de la toilette n’est pas ce qu’on pense, il vient bien plus d’ennui que de vanité. Une femme qui passe six heures à sa toilette, n’ignore point qu’elle n’en sort pas mieux mise que celle qui n’y passe qu’une demi-heure; mais c’est autant de pris sur l’assommante longueur du tems, & il vaut mieux s’amuser de soi que de s’ennuyer de tout. Sans la toilette que feroit-on de la vie depuis midi jusqu’à neuf heures? En rassemblant des femmes autour de soi, on s’amuse à les impatienter, c’est déjà quelque chose; on évite les tête-à-tête avec un mari qu’on ne voit qu’à cette heure-là, c’est beaucoup plus: & puis viennent les Marchandes, les Brocanteurs, les petits Messieurs, les petits Auteurs, les vers, les chansons, les brochures: sans la toilette, on ne réuniroit jamais si bien tout cela. Le seul profit réel qui tienne à la chose est le prétexte de s’étaler un peu plus que quand on est vêtue; mais ce profit n’est peut-être pas si grand qu’on pense, & les femmes à toilette n’y gagnent pas tant qu’elles diroient bien. Donnez sans scrupule une éducation de femme aux femmes, faites qu’elles aiment les soins de leur sexe, qu’elles aient de la modestie, qu’elles sachent veiller à leur ménage & s’occuper dans leur maison, la grande toilette tombera d’elle-même, & elles n’en seront mises que de meilleur goût.
La premiere chose que remarquent en grandissant les jeunes personnes, c’est que tous ces agrémens étrangers ne leur suffisent pas, si elles n’en ont qui soient à elles. On ne peut jamais se donner la beauté, & l’on n’est pas sitôt en état d’acquérir la coquetterie; mais on peut déjà chercher à donner un tour agréable à ses gestes, un accent flatteur à sa voix, à composer son maintien, à marcher avec légéreté, à prendre des attitudes gracieuses, & à choisir par-tout ses avantages. La voix s’étend, s’affermit & prend du timbre, les bras se développent, la démarche s’assure, & l’on s’apperçoit que, de quelque maniere qu’on soit mise, il y a un art de se faire regarder. Dès-lors il ne s’agit plus seulement d’aiguille & d’industrie; de nouveaux talens se présentent, & font déjà sentir leur utilité.
Je sais que les séveres Instituteurs veulent qu’on n’apprenne aux jeunes filles ni chant, ni danse, ni aucun des arts agréables. Cela me paroît plaisant! & à qui veulent-ils donc qu’on les apprenne? aux garçons? À qui des hommes ou des femmes appartient-il d’avoir ces talens par préférence? À personne, répondront-ils. Les chansons profanes sont autant de crimes; la danse est une invention du démon; une jeune fille ne doit avoir d’amusement que son travail & la priere. Voilà d’étranges amusemens pour un enfant de dix ans! Pour moi, j’ai grand’peur que toutes ces petites saintes qu’on force de passer leur enfance à prier Dieu, ne passent leur jeunesse à tout autre chose, & ne réparent de leur mieux, étant mariées, le tems qu’elles pensent avoir perdu filles. J’estime qu’il faut avoir égard à ce qui convient à l’âge aussi-bien qu’au sexe; qu’une jeune fille ne doit pas vivre comme sa grand’mere, qu’elle doit être vive, enjouée, folâtre, chanter, danser autant qu’il lui plaît, & goûter tous les innocens plaisirs de son âge: le tems ne viendra que trop tôt d’être posée, & de prendre un maintien plus sérieux.
Mais la nécessité de ce changement même est-elle bien réelle? N’est-elle point peut-être encore un fruit de nos préjugés? En n’asservissant les honnêtes femmes qu’à de tristes devoirs, on a banni du mariage tout ce qui pouvoit le rendre agréable aux hommes. Faut-il s’étonner si la taciturnité qu’ils voient régner chez eux les en chasse ou s’ils sont peu tentés d’embrasser un état si déplaisant? À force d’outrer tous les devoirs, le Christianisme les rend impraticables & vains; à force d’interdire aux femmes le chant, la danse & tous les amusemens du monde, il les rend maussades, grondeuses, insupportables dans leurs maisons. Il n’y a point de religion où le mariage soit soumis à des devoirs si séveres, & point où un engagement si saint soit si méprisé. On a tant fait pour empêcher les femmes d’être aimables, qu’on a rendus les maris indifférens. Cela ne devroit pas être; j’entends fort bien: mais moi je dis que cela devoit être, puisqu’enfin les Chrétiens sont hommes. Pour moi, je voudrois qu’une jeune Angloise cultivât avec autant de soin les talens agréables pour plaire au mari qu’elle aura, qu’une jeune Albanoise les cultive pour le Harem d’Ispahan. Les maris, dira-t-on, ne se soucient point trop de tous ces talens: vraiment je le crois, quand ces talens, loin d’être employés à leur plaire, ne servent que d’amorce pour attirer chez eux de jeunes impudens qui les déshonorent. Mais pensez-vous qu’une femme aimable & sage, ornée de pareils talens, & qui les consacreroit à l’amusement de son mari, n’ajouteroit pas au bonheur de sa vie, & ne l’empêcheroit pas, sortant de son cabinet la tête épuisée, d’aller chercher des récréations hors de chez lui? Personne n’a-t-il vu d’heureuses familles ainsi réunies, où chacun sait fournir du sien aux amusemens communs? Qu’il dise si la confiance & la familiarité qui s’y joint, si l’innocence & la douceur des plaisirs qu’on y goûte, ne rachetent pas bien ce que les plaisirs publics ont de plus bruyant?
On a trop réduit en arts les talens agréables. On les a trop généralisés; on a tout fait maxime & précepte, & l’on a rendu fort ennuyeux aux jeunes personnes ce qui ne doit être pour elles qu’amusement & folâtres jeux. Je n’imagine rien de plus ridicule que de voir un vieux maître-à-danser ou à chanter, aborder d’un air refrogné, de jeunes personnes qui ne cherchent qu’à rire, & prendre pour leur enseigner sa frivole science, un ton plus pédantesque & plus magistral que s’il s’agissoit de leur catéchisme. Est-ce, par exemple, que l’art de chanter tient à la musique écrite? Ne sauroit-on rendre sa voix flexible & juste, apprendre à chanter avec goût, même à s’accompagner, sans connoître une seule note? Le même genre de chant va-t-il à toutes les voix? La même méthode va-t-elle à tous les esprits? On ne me fera jamais croire que les mêmes attitudes, les mêmes pas, les mêmes mouvemens, les mêmes gestes, les mêmes danses conviennent à une petite brune vive & piquante, & à une grande belle blonde aux yeux languissans. Quand donc je vois un maître donner exactement à toutes deux les mêmes leçons, je dis; cet homme suit sa routine, mais il n’entend rien à son art.
On demande s’il faut aux filles des maîtres ou des maîtresses? Je ne sais; je voudrois bien qu’elles n’eussent besoin ni des uns ni des autres, qu’elles apprissent librement ce qu’elles ont tant de penchant à vouloir apprendre, & qu’on ne vît pas sans cesse errer dans nos villes tant de baladins chamarrés. J’ai quelque peine à croire que le commerce de ces gens-là ne soit pas plus nuisible à de jeunes filles que leurs leçons ne leur sont utiles; & que leur jargon, leur ton, leurs airs ne donnent pas à leurs écolieres le premier goût des frivolités, pour eux si importantes, dont elles ne tarderont gueres, à leur exemple, de faire leur unique occupation.
Dans les arts qui n’ont que l’agrément pour objet, tout peut servir de maître aux jeunes personnes. Leur pere, leur mere, leur frere, leur sœur, leurs amies, leurs gouvernantes, leur miroir, & sur-tout leur propre goût. On ne doit point offrir de leur donner leçon, il faut que ce soient elles qui la demandent: on ne doit point faire une tâche d’une récompense, & c’est sur-tout dans ces sortes d’études que le premier succès est de vouloir réussir. Au reste, s’il faut absolument des leçons en regle, je ne déciderai point du sexe de ceux qui les doivent donner. Je ne sais s’il faut qu’un maître-à-danser prenne une jeune écoliere par sa main délicate & blanche, qu’il lui fasse accourir la jupe, lever les yeux, déployer les bras, avancer un sein palpitant; mais je sais bien que pour rien au monde je ne voudrois être ce maître-là.
Par l’industrie & les talens le goût se forme; par le goût l’esprit s’ouvre insensiblement aux idées du beau dans tous les genres, & enfin aux notions morales qui s’y rapportent. C’est peut-être une des raisons pourquoi le sentiment de la décence & de l’honnêteté s’insinue plutôt chez les filles que chez les garçons; car, pour croire que ce sentiment précoce soit l’ouvrage des Gouvernantes, il faudroit être fort mal instruit de la tournure de leurs leçons & de la marche de l’esprit humain. Le talent de parler tient le premier rang dans l’art de plaire, c’est par lui seul qu’on peut ajouter de nouveaux charmes à ceux auxquels l’habitude accoutume les sens. C’est l’esprit qui non-seulement vivifie le corps, mais qui le renouvelle en quelque sorte; c’est par la succession des sentimens & des idées qu’il anime & varie la physionomie; & c’est par les discours qu’il inspire, que l’attention, tenue en haleine, soutient long-temps le même intérêt sur le même objet. C’est, je crois, par toutes ces raisons, que les jeunes filles acquierent si vîte un petit babil agréable, qu’elles mettent de l’accent dans leurs propos, même avant que de les sentir, & que les hommes s’amusent sitôt à les écouter, même avant qu’elles puissent les entendre; ils épient je premier moment de cette intelligence, pour pénétrer ainsi celui du sentiment.
Les femmes ont la langue flexible; elles parlent plutôt, plus aisément & plus agréablement que les hommes; on les accuse aussi de parler davantage: cela doit être, & je changerois volontiers ce reproche en éloge: la bouche & les yeux ont chez elles la même activité, & par la même raison. L’homme dit ce qu’il sait, la femme dit ce qui plait; l’un pour parler a besoin de connoissance, & l’autre de goût; l’un doit avoir pour objet principal les choses utiles, l’autre les agréables. Leurs discours ne doivent avoir de formes communes que celles de la vérité.
On ne doit donc pas contenir le babil des filles, comme celui des garçons, par cette interrogation dure; à quoi cela est-il bon? mais par cette autre à laquelle il n’est pas plus aisé de répondre; quel effet cela fera-t-il? Dans ce premier âge, où, ne pouvant discerner encore le bien & le mal, elles ne sont les juges de personne, elles doivent s’imposer pour loi de ne jamais rien dire que d’agréable à ceux à qui elles parlent, & ce qui rend la pratique de cette regle plus difficile, est qu’elle reste toujours subordonnée à la premiere, qui est de ne jamais mentir.
J’y vois bien d’autres difficultés encore, mais elles sont d’un âge plus avancé. Quant à présent, il n’en peut coûter aux jeunes filles pour être vraies que de l’être sans grossiereté, & comme naturellement cette grossiereté leur répugne, l’éducation leur apprend aisément à l’éviter. Je remarque en général, dans le commerce du monde que la politesse des hommes est plus officieuse, & celle des femmes plus caressante. Cette différence n’est point d’institution, elle est naturelle. L’homme paroit chercher davantage à vous servir, & la femme à vous agréer. Il suit de-là que, quoi qu’il en soit du caractere des femmes, leur politesse est moins fausse que la nôtre, elle ne fait qu’étendre leur premier instinct; mais quand un homme feint de préférer mon intérêt au sien propre, de quelque démonstration qu’il colore ce mensonge, je suis très-sûr qu’il en fait un. Il n’en coûte donc gueres aux femmes d’être polies, ni par conséquent aux filles d’apprendre à le devenir. La premiere leçon vient de la nature, l’art ne fait plus que la suivre, & déterminer suivant nos usages sous que forme elle doit se montrer. À l’égard de leur politesse entre elles, c’est tout autre chose. Elles y mettent un air si contraint, & des attentions si froides, qu’en se gênant mutuellement elles n’ont pas grand soin de cacher leur gêne, & semblent sinceres dans leur mensonge, en ne cherchant gueres à le déguiser. Cependant les jeunes personnes se font quelquefois tout de bon des amitiés plus franches. À leur âge la gaieté tient lieu de bon naturel, & contentes d’elles, elles le sont de tout le monde. Il est constant aussi qu’elles se baisent de meilleur cœur, & se caressent avec plus de grace devant les hommes, fieres d’aiguiser impunément leur convoitise par l’image des faveurs qu’elles savent leur faire envier.
Si l’on ne doit pas permettre aux jeunes garçons des questions indiscretes, à plus forte raison doit-on les interdire à de jeunes filles, dont la curiosité satisfaite ou mal éludée est bien d’une autre conséquence, vû leur pénétration à pressentir les mysteres qu’on leur cache, & leur adresse à les découvrir. Mais sans souffrir leurs interrogations, je voudrois qu’on les interrogeât beaucoup elles-mêmes, qu’on eût soin de les faire causer, qu’on les agaçât pour les exercer à parler aisément, pour les rendre vives à la riposte, pour leur délier l’esprit & la langue tandis qu’on le peut sans danger. Ces conversations, toujours tournées en gaieté, mais ménagées avec art & bien dirigées, feroient un amusement charmant pour cet âge, & pourroient porter dans les cœurs innocens de ces jeunes personnes, les premieres & peut-être les plus utiles leçons de morale qu’elles prendront de leur vie, en leur apprenant, sous l’attrait du plaisir & de la vanité à quelles qualités les hommes accordent véritablement leur estime, & en quoi consiste la gloire & le bonheur d’une honnête femme.
On comprend bien que si les enfans mâles sont hors d’état de se former aucune véritable idée de religion, à plus forte raison la même idée est-elle au-dessus de la conception des filles; c’est pour cela même que je voudrois en parler à celles-ci de meilleure heure; car s’il falloit attendre qu’elles fussent en état de discuter méthodiquement ces questions profondes, on courroit risque de ne leur en parler jamais. La raison des femmes est une raison pratique, qui leur fait trouver très-habilement les moyens d’arriver à une fin connue, mais qui ne leur fait pas trouver cette fin. La relation sociale des sexes est admirable. De cette société résulte une personne morale dont la femme est l’œil & l’homme le bras, mais avec une telle dépendance l’une de l’autre, que c’est de l’homme que la femme apprend ce qu’il faut voir, & de la femme que l’homme apprend ce qu’il faut faire. Si la femme pouvoit remonter aussi bien que l’homme aux principes, & que l’homme eût aussi bien qu’elle l’esprit des détails, toujours indépendans l’un de l’autre, ils vivroient dans une discorde éternelle, & leur société ne pourroit subsister. Mais dans l’harmonie qui regne entre eux tout tend à la fin commune, on ne sait lequel met le plus du sien; chacun suit l’impulsion de l’autre; chacun obéit, & tous deux sont les maîtres.
Par cela même que la conduite de la femme est asservie à l’opinion publique, sa croyance est asservie à l’autorité. Toute fille doit avoir la religion de sa mere & toute femme celle de son mari. Quand cette religion seroit fausse, la docilité qui soumet la mere & la fille à l’ordre de la Nature, efface auprès de Dieu le péché de l’erreur. Hors d’état d’être juges elles-mêmes, elles doivent recevoir la décision des peres & des maris comme celle de l’Église.
Ne pouvant tirer d’elles seules la regle de leur foi, les femmes ne peuvent lui donner pour bornes celles de l’évidence & de la raison, mais se laissant entraîner par mille impulsions étrangeres, elles sont toujours eau-deçà ou au-delà du vrai. Toujours extrêmes, elles sont toutes libertines ou dévotes; on n’en voit point savoir réunir la sagesse à la piété. La source du mal n’est pas seulement dans le caractere outré de leur sexe, mais aussi dans l’autorité mal réglée du nôtre: le libertinage des mœurs la fait mépriser, l’effroi du repentir la rend tyrannique, & voilà comment on en fait toujours trop ou peu.
Puisque l’autorité doit régler la religion des femmes, il ne s’agit pas tant de leur expliquer les raisons qu’on a de croire, que de leur exposer nettement ce qu’on croit: car la foi qu’on donne à des idées obscures est la premiere source du fanatisme, & celle qu’on exige pour des choses absurdes mene à la folie ou à l’incrédulité. Je ne sais à quoi nos catéchismes portent le plus, d’être impie ou fanatique, mais je sais bien qu’ils font nécessairement l’un ou l’autre.
Premiérement, pour enseigner la religion à de jeunes filles, n’en faites jamais pour elles un objet de tristesse & de gêne, jamais une tâche ni un devoir; par conséquent ne leur faites jamais rien apprendre par cœur qui s’y rapporte, pas même les prieres. Contentez-vous de faire réguliérement les vôtres devant elles, sans les forcer pourtant d’y assister. Faites-les courtes selon l’instruction de Jesus-Christ. Faites-les toujours avec le recueillement & le respect convenables; songez qu’en demandant à l’Être suprême de l’attention pour nous écouter, cela vaut bien qu’on en mette à ce qu’on va lui dire.
Il importe moins que de jeunes filles sachent sitôt leur religion, qu’il n’importe qu’elles la sachent bien, & sur-tout qu’elles l’aiment. Quand vous la leur rendez onéreuse, quand vous leur peignez toujours Dieu fâché contre elles, quand vous leur imposez en son nom mille devoirs pénibles qu’elles ne vous voient jamais remplir, que peuvent-elles penser, sinon que savoir son catéchisme & prier Dieu sont les devoirs des petites filles, & desirer d’être grandes pour s’exempter comme vous de tout cet assujettissement? L’exemple, l’exemple! sans cela jamais on ne réussit à rien auprès des enfans.
Quand vous leur expliquez des articles de foi, que ce soit en forme d’instruction directe, & non par demandes & par réponses. Elles ne doivent jamais répondre que ce qu’elles pensent & non ce qu’on leur a dicté. Toutes les réponses du catéchisme sont à contre-sens, c’est l’écolier qui instruit le maître; elles sont même des mensonges dans la bouche des enfans, puisqu’ils expliquent ce qu’ils n’entendent point, & qu’ils affirment ce qu’ils sont hors d’état de croire. Parmi les hommes les plus intelligens, qu’on me montre ceux qui ne mentent pas en disant leur catéchisme.
La premiere question que je vois dans le nôtre est celle-ci: Qui vous a créée et mise au monde? À quoi la petite fille croyant bien que c’est sa mere, dit pourtant sans hésiter que c’est Dieu. La seule chose qu’elle voit là, c’est qu’à une demande qu’elle n’entend gueres, elle fait une réponse qu’elle n’entend point du tout.
Je voudrois qu’un homme qui connoîtroit bien la marche de l’esprit des enfans, voulût faire pour eux un catéchisme. Ce seroit peut-être le livre le plus utile qu’on eût jamais écrit, & ce ne seroit pas, à mon avis, celui qui feroit le moins d’honneur à son Auteur. Ce qu’il y a de bien sûr, c’est que, si ce livre étoit bon, il ne ressembleroit guère aux nôtres.
Un tel catéchisme ne sera bon que quand sur les seules demandes l’enfant fera de lui-même les réponses sans les apprendre. Bien entendu qu’il sera quelquefois dans le cas d’interroger à son tour. Pour faire entendre ce que je veux dire, il faudroit une espece de modele, & je sens bien ce qui me manque pour le tracer. J’essayerai du moins d’en donner quelque légere idée.
Je m’imagine donc que, pour venir à la premiere question de notre catéchisme, il faudroit que celui-là commençât à peu près ainsi: La Bonne.
Vous souvenez-vous du tems que votre mere étoit fille?
La Petite.
Non, ma Bonne.
La Bonne.
Pourquoi non? vous qui avez si bonne mémoire?
La Petite.
C’est que je n’étois pas au monde.
La Bonne.
Vous n’avez donc pas toujours vécu?
La Petite.
Non.
La Bonne.
Vivrez-vous toujours?
La Petite.
Oui.
La Bonne.
Êtes-vous jeune ou vieille?
La Petite.
Je suis jeune.
La Bonne.
Et votre grand’maman, est-elle jeune ou vieille?
La Petite.
Elle est vieille.
La Bonne.
A-t-elle été jeune?
La Petite.
Oui.
La Bonne.
Pourquoi ne l’est-elle plus?
La Petite.
La Bonne.
Vieillirez-vous comme elle?
La Petite.
Je ne sais.
La Bonne.
Où sont vos robes de l’année passée?
La Petite.
On les a défaites.
La Bonne.
Et pourquoi les a-t-on défaites?
La Petite.
Parce qu’elles m’étoient trop petites.
La Bonne.
Et pourquoi vous étoient-elles trop petites?
La Petite.
Parce que j’ai grandi.
La Bonne.
Grandirez-vous encore?
La Petite.
Oh! oui.
La Bonne.
Et que deviennent les grandes filles?
La Petite.
Elles deviennent femmes.
La Bonne.
Et que deviennent les femmes?
La Petite.
Elles deviennent meres.
La Bonne.
Et les meres, que deviennent-elles?
La Petite.
Elles deviennent vieilles.
La Bonne.
Vous deviendrez donc vieille?
La Petite.
Quand je serai mere.
La Bonne.
Et que deviennent les vieilles gens?
La Petite.
Je ne sais.
La Bonne.
Qu’est devenu votre grand-papa?
La Petite.
Il est mort.
La Bonne.
Et pourquoi est-il mort?
La Petite.
Parce qu’il étoit vieux.
La Bonne.
Que deviennent donc les vieilles gens?
La Petite.
Ils meurent.
La Bonne.
Et vous, quand vous serez vieille, que……… La Petite, l’interrompant.
Oh ma bonne! je ne veux pas mourir.
La Bonne.
Mon enfant, personne ne veut mourir, & tout le monde meurt.
La Petite.
Comment? est-ce que maman mourra aussi?
La Bonne.
Comme tout le monde. Les femmes vieillissent ainsi que les hommes, & la vieillesse mene à la mort.
La Petite.
Que faut-il faire pour vieillir bien tard?
La Bonne.
Vivre sagement tandis qu’on est jeune.
La Petite.
Ma bonne, je serai toujours sage.
La Bonne.
Tant mieux pour vous. Mais, enfin, croyez-vous de vivre toujours?
La Petite.
Quand je serai bien vieille, bien vieille…… La Bonne.
Hé bien?
La Petite.
Enfin, quand on est si vieille, vous dites qu’il faut bien mourir.
La Bonne.
Vous mourrez donc une fois?
La Petite.
Hélas! oui.
La Bonne.
Qui est-ce qui vivoit avant vous?
La Petite.
Mon pere & ma mere.
La Bonne.
Qui est-ce qui vivoit avant eux?
La Petite.
Leur pere & leur mere.
La Bonne.
Qui est-ce qui vivra après vous?
La Petite.
Mes enfans.
La Bonne.
Qui est-ce qui vivra après eux?
La Petite.
Leurs enfans, &c.
En suivant cette route, on trouve à la race humaine, par des inductions sensibles, un commencement & une fin, comme à toutes choses; c’est-à-dire un pere & une mere qui n’ont eu ni pere ni mere, & des enfans qui n’auront point d’enfans.
Ce n’est qu’après une longue suite de questions pareilles que la premiere question du catéchisme est suffisamment préparée. Mais de-là jusqu’à la deuxieme réponse, qui est, pour ainsi dire, la définition de l’essence divine, quel saut immense! Quand cet intervalle sera-t-il rempli? Dieu est un esprit! Et qu’est-ce qu’un esprit? Irai-je embarquer celui d’un enfant dans cette obscure métaphysique dont les hommes ont tant de peine à se tirer? Ce n’est pas à une petite fille à résoudre ces questions, c’est tout au plus à elle à les faire. Alors je lui répondrois simplement; vous me demandez ce que c’est que Dieu: cela n’est pas facile à dire. On ne peut entendre, ni voir, ni toucher Dieu; on ne le connoît que par ses œuvres. Pour juger ce qu’il est, attendez de savoir ce qu’il a fait.
Si nos dogmes sont tous de la même vérité, tous ne sont pas pour cela de la même importance. Il est fort indifférent à la gloire de Dieu qu’elle nous soit connue en toutes choses, mais il importe à la société humaine & à chacun de ses membres, que tout homme connoisse & remplisse les devoirs que lui impose la loi de Dieu envers son prochain & envers soi-même. Voilà ce que nous devons incessamment nous enseigner les uns aux autres, & voilà sur-tout de quoi les peres & les meres sont tenus d’instruire leurs enfans. Qu’une Vierge soit la mere de son Créateur, qu’elle ait enfanté Dieu, ou seulement un homme auquel Dieu s’est joint, que la substance du Pere & du fils soit la même ou ne soit que semblable, que l’esprit procede de l’un des deux qui sont le même, ou de tous deux conjointement, je ne vois pas que la décision de ces questions en apparence essentielles, importe plus à l’espece humaine, que de savoir quel jour de la lune on doit célébrer la Pâque, s’il faut dire le chapelet, jeûner, faire maigre, parler latin ou françois à l’Église, orner les murs d’images, dire ou entendre la Messe, & n’avoir point de femme en propre. Que chacun pense là-dessus comme il lui plaira, j’ignore en quoi cela peut intéresser les autres; quant à moi, cela ne m’intéresse point du tout. Mais ce qui m’intéresse, moi & tous mes semblables, c’est que chacun sache qu’il existe un Arbitre du sort des humains duquel nous sommes tous les enfans, qui nous prescrit à tous d’être justes, de nous aimer les uns les autres, d’être bienfaisans & miséricordieux, de tenir nos engagements envers tout le monde, même envers nos ennemis & les siens; que l’apparent bonheur de cette vie n’est rien; qu’il en est une autre après elle, dans laquelle cet Être suprême sera le rémunérateur des bons & le Juge des méchans. Ces dogmes & les dogmes semblables sont ceux qu’il importe d’enseigner à la jeunesse & de persuader à tous les Citoyens. Quiconque les combat mérite châtiment, sans doute; il est le perturbateur de l’ordre & l’ennemi de la société. Quiconque les passe, & veut nous asservir à ses opinions particulieres, vient au même point par une route opposée; pour établir l’ordre à sa maniere, il trouble la paix; dans son téméraire orgueil, il se rend l’interprete de la Divinité, il exige en son nom les hommages & les respects des hommes, il se fait Dieu tant qu’il peut à sa place; on devroit le punir comme sacrilege, quand on ne le puniroit pas comme intolérant.
Négligez donc tous ces dogmes mystérieux qui ne sont pour nous que des mots sans idées, toutes ces doctrines bizarres dont la vaine étude tient lieu de vertus à ceux qui s’y livrent, & sert plutôt à les rendre foux que bons. Maintenez toujours vos enfans dans le cercle étroit des dogmes qui tiennent à la morale. Persuadez-leur bien qu’il n’y a rien pour nous d’utile à savoir que ce qui nous apprend à bien faire. Ne faites point de vos filles des Théologiennes & des raisonneuses; ne leur apprenez des choses du Ciel que ce qui sert à la sagesse humaine: accoutumez-les à se sentir toujours sous les yeux de Dieu, à l’avoir pour témoin de leurs actions, de leurs pensées, de leur vertu, de leurs plaisirs; à faire le bien sans ostentation, parce qu’il l’aime; à souffrir le mal sans murmure, parce qu’il les en dédommagera; à être enfin, tous les jours de leur vie, ce qu’elles seront bien aises d’avoir été lorsqu’elles comparoîtront devant lui. Voilà la véritable religion, voilà la seule qui n’est susceptible ni d’abus, ni d’impiété, ni de fanatisme. Qu’on en prêche tant qu’on voudra de plus sublimes; pour moi, je n’en connois point d’autre que celle-là.