SigPhi · Jean-Jacques Rousseau

Émile, ou De l'éducation (French)

French

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Cette disposition des enfans à l’emportement, au dépit, à la colere, demande des ménagemens excessifs. Boerhaave pense que leurs maladies sont pour plupart de la classe des convulsives, parce que la tête étant proportionnellement plus grosse & le systême des nerfs plus étendu que dans les adultes, le genre nerveux est plus susceptible d’irritation. Éloignez d’eux avec le plus grand soin les domestiques qui les agacent, les irritent, les impatientent; ils leur sont cent fois plus dangereux, plus funestes que les injures de l’air & des saisons. Tant que les enfans ne trouveront de résistance que dans les choses & jamais dans les volontés, ils ne deviendront ni mutins ni coleres, & se conserveront mieux en santé. C’est ici une des raisons pourquoi les enfans du peuple, plus libres, plus indépendans, sont généralement moins infirmes, moins délicats, plus robustes que ceux qu’on prétend mieux élever en les contrariant sans cesse: mais il faut songer toujours qu’il y a bien de la différence entre leur obéir & ne pas les contrarier.

Les premiers pleurs des enfans sont des prieres: si on n’y prend garde, elles deviennent bientôt des ordres; ils commencent par se faire assister, ils finissent par se faire servir. Ainsi de leur propre foiblesse, d’où vient d’abord le sentiment de leur dépendance, nait ensuite l’idée de l’empire & de la domination; mais cette idée étant moins excitée par leurs besoins que par nos services, ici commencent à se faire appercevoir les effets moraux dont la cause immédiate n’est pas dans la nature, & l’on voit déjà pourquoi dès ce premier âge, il importe de démêler l’intention secrete qui dicte le geste ou le cri.

Quand l’enfant tend la main avec effort sans rien dire, il croit atteindre à l’objet, parce qu’il n’en estime pas la distance; il est dans l’erreur: mais quand il se plaint & crie en tendant la main, alors il ne s’abuse plus sur la distance, il commande à l’objet de s’approcher, ou à vous de le lui apporter. Dans le premier cas portez-le à l’objet lentement & à petits pas: dans le second, ne faites pas seulement semblant de l’entendre; plus il criera, moins vous devez l’écouter. Il importe de l’accoutumer de bonne heure à ne commander, ni aux hommes, car il n’est pas leur maître, ni aux choses, car elles ne l’entendent point. Ainsi quand un enfant desire quelque chose qu’il voit & qu’on veut lui donner, il vaut mieux porter l’enfant à l’objet que d’apporter l’objet à l’enfant: il tire de cette pratique une conclusion qui est de son âge, & il n’y a point d’autre moyen de la lui suggérer.

L’Abbé de Saint-Pierre appeloit les hommes de grands enfans; on pourroit appeller réciproquement les enfans de petits hommes. Ces propositions ont leur vérité comme sentences; comme principes elles ont besoin d’éclaircissement: mais quand Hobbes appelloit le méchant un enfant robuste, il disoit une chose absolument contradictoire. Toute méchanceté vient de foiblesse; l’enfant n’est méchant que parce qu’il est foible; rendez-le fort, il sera bon: celui qui pourroit tout ne feroit jamais de mal. De tous les attributs de la Divinité toute-puissante, la bonté est celui sans lequel on la peut le moins concevoir. Tous les peuples qui ont reconnu deux principes ont toujours regardé le mauvais comme inférieur au bon, sans quoi ils auroient fait une supposition absurde. Voyez ci-après la profession de foi du Vicaire savoyard.

La raison seule nous apprend à connoître le bien & le mal. La conscience qui nous fait aimer l’un & haïr l’autre, quoiqu’indépendante de la raison, ne peut donc se développer sans elle. Avant l’âge de raison, nous faisons le bien & le mal sans le connoître; & il n’y a point de moralité dans nos actions, quoiqu’il y en ait quelquefois dans le sentiment des actions d’autrui qui ont rapport à nous. Un enfant veut déranger tout ce qu’il voit, il casse, il brise tout ce qu’il peut atteindre, il empoigne un oiseau comme il empoigneroit une pierre, & l’étouffe sans savoir ce qu’il fait.

Pourquoi cela? D’abord la Philosophie en va rendre raison par des vices naturels; l’orgueil, l’esprit de domination, l’amour-propre, la méchanceté de l’homme; le sentiment de sa foiblesse, pourra-t-elle ajouter, rend l’enfant avide de faire des actes de force, & de se prouver à lui-même son propre pouvoir. Mais voyez ce vieillard infirme & cassé; ramené par le cercle de la vie humaine à la foiblesse de l’enfance; non-seulement il reste immobile & paisible, il veut encore que tout y reste autour de lui; le moindre changement le trouble & l’inquiete, il voudroit voir régner un calme universel. Comment la même impuissance jointe aux mêmes passions produiroit-elle des effets si différens dans les deux âges, si la cause primitive n’étoit changée? Et où peut-on chercher cette diversité de causes, si ce n’est dans l’état physique des deux individus? Le principe actif commun à tous deux se développe dans l’un & s’éteint dans l’autre; l’un se forme, & l’autre se détruit, l’un tend à la vie & l’autre à la mort. L’activité défaillante se concentre dans le cœur du vieillard; dans celui de l’enfant elle est surabondante & s’étend au-dehors; il se sent, pour ainsi dire, assez de vie pour animer tout ce qui l’environne. Qu’il fasse ou qu’il défasse, il n’importe, il suffit qu’il change l’état des choses, & tout changement est une action. Que s’il semble avoir plus de penchant à détruire, ce n’est point par méchanceté; c’est que l’action qui forme est toujours lente, & que celle qui détruit, étant plus rapide, convient mieux à sa vivacité.

En même-tems que l’Auteur de la nature donne aux enfans ce principe actif, il prend soin qu’il soit peu nuisible, en leur laissant peu de force pour s’y livrer. Mais sitôt qu’ils peuvent considérer les gens qui les environnent comme des instruments qu’il dépend d’eux de faire agir, ils s’en servent pour suivre leur penchant & suppléer à leur propre foiblesse. Voilà comment ils deviennent incommodes, tyrans, impérieux, méchans, indomptables; progrès qui ne vient pas d’un esprit naturel de domination, mais qui le leur donne; car il ne faut pas une longue expérience pour sentir combien il est agréable d’agir par les mains d’autrui, & de n’avoir besoin que de remuer la langue pour faire mouvoir l’univers.

En grandissant on acquiert des forces, on devient moins inquiet, moins remuant, on se renferme davantage en soi-même. L’ame & le corps se mettent, pour ainsi dire, en équilibre, & la nature ne nous demande plus que le mouvement nécessaire à notre conservation. Mais le desir de commander ne s’éteint pas avec le besoin qui l’a fait naître; l’empire éveille & flatte l’amour-propre, & l’habitude le fortifie: ainsi succede la fantaisie au besoin; ainsi prennent leurs premieres racines les préjugés & l’opinion.

Le principe une fois connu, nous voyons clairement le point où l’on quitte la route de la nature: voyons ce qu’il faut faire pour s’y maintenir.

Loin d’avoir des forces superflues, les enfans n’en ont pas même de suffisantes pour tout ce que leur demande la nature: il faut donc leur laisser l’usage de toutes celles qu’elle leur donne & dont ils ne sauroient abuser. Premiere maxime.

Il faut les aider, & suppléer à ce qui leur manque, soit en intelligence, soit en force, dans tout ce qui est du besoin physique. Deuxieme maxime.

Il faut dans les secours qu’on leur donne se borner uniquement à l’utile réel, sans rien accorder à la fantaisie ou au desir sans raison; car la fantaisie ne les tourmentera point quand on ne l’aura pas fait naître, attendu qu’elle n’est pas de la nature. Troisieme maxime.

Il faut étudier avec soin leur langage & leurs signes, afin que dans un âge où ils ne savent point dissimuler, on distingue dans leurs desirs ce qui vient immédiatement de la nature, & ce qui vient de l’opinion. Quatrieme maxime.

L’esprit de ces regles est d’accorder aux enfans plus de liberté véritable & moins d’empire, de leur laisser plus faire par eux-mêmes & moins exiger d’autrui. Ainsi s’accoutumant de bonne heure à borner leurs desirs à leurs forces, ils sentiront peu la privation de ce qui ne sera pas en leur pouvoir.

Voilà donc une raison nouvelle & très-importante pour laisser les corps & les membres des enfans absolument libres, avec la seule précaution de les éloigner du danger des chutes, & d’écarter de leurs mains tout ce qui peut les blesser.

Infailliblement un enfant dont le corps & les bras sont libres pleurera moins qu’un enfant embandé dans un maillot. Celui qui ne connoit que les besoins physiques ne pleure que quand il souffre, & c’est un très-grand avantage; car alors on sait à point nommé quand il a besoin de secours, & l’on ne doit pas tarder un moment à le lui donner s’il est possible. Mais si vous ne pouvez le soulager, restez tranquille, sans le flatter pour l’appaiser; vos caresses ne guériront pas sa colique: cependant il se souviendra de ce qu’il faut faire pour être flatté, & s’il sait une fois vous occuper de lui à sa volonté, le voilà devenu votre maître; tout est perdu.

Moins contrariés dans leurs mouvemens, les enfans pleureront moins; moins importuné de leurs pleurs, on se tourmentera moins pour les faire taire; menacés ou flattés moins souvent, ils seront moins craintifs ou moins opiniâtres, & resteront mieux dans leur état naturel. C’est moins en laissant pleurer les enfans qu’en s’empressant pour les appaiser, qu’on leur fait gagner des descentes, & ma preuve est que les enfans les plus négligés y sont bien moins sujets que les autres. Je suis fort éloigné de vouloir pour cela qu’on les néglige; au contraire il importe qu’on les prévienne, & qu’on ne se laisse pas avertir de leurs besoins par leurs cris. Mais je ne veux pas non plus, que les soins qu’on leur rend soient mal-entendus. Pourquoi se feroient-ils faute de pleurer dès qu’ils voyent que leurs pleurs sont bons à tant de choses? Instruits du prix qu’on met à leur silence, ils se gardent bien de le prodiguer. Ils le font à la fin tellement valoir qu’on ne peut plus le payer, & c’est alors qu’à force de pleurer sans succès, ils s’efforcent, s’épuisent, et se tuent.

Les longs pleurs d’un enfant qui n’est ni lié ni malade & qu’on ne laisse manquer de rien ne sont que des pleurs d’habitude & d’obstination. Ils ne sont point l’ouvrage de la nature, mais de la nourrice, qui, pour n’en savoir endurer l’importunité la multiplie, sans songer qu’en faisant taire l’enfant aujourd’hui on l’excite à pleurer demain davantage.

Le seul moyen de guérir ou de prévenir cette habitude, est de n’y faire aucune attention. Personne n’aime à prendre une peine inutile, pas même les enfans. Ils sont obstinés dans leurs tentatives; mais si vous avez plus de constance, qu’eux d’opiniâtreté, ils se rebutent, & n’y reviennent plus. C’est ainsi qu’on leur épargne des pleurs, & qu’on les accoutume à n’en verser que quand la douleur les y force.

Au reste, quand ils pleurent par fantaisie ou par obstination, un moyen sûr pour les empêcher de continuer est de les distraire par quelque objet agréable & frappant, qui leur fasse oublier qu’ils vouloient pleurer. La plupart des nourrices excellent dans cet art, et, bien ménagé il est très-utile; mais il est de la derniere importance que l’enfant n’apperçoive pas l’intention de le distraire, & qu’il s’amuse sans croire qu’on songe à lui; or voilà sur quoi toutes les nourrices sont maladroites.

On sevre trop tôt tous les enfans. Le tems où l’on doit les sevrer est indiqué par l’éruption des dents, & cette éruption est communément pénible & douloureuse. Par un instinct machinal, l’enfant porte alors fréquemment à sa bouche tout ce qu’il tient, pour le mâcher. On pense faciliter l’opération en lui donnant pour hochet quelques corps durs, comme l’ivoire ou la dent de loup. Je crois qu’on se trompe. Ces corps durs appliqués sur les gencives loin de les ramollir les rendent calleuses, les endurcissent, préparent un déchirement plus pénible & plus douloureux. Prenons toujours l’instinct pour exemple. On ne voit point les jeunes chiens exercer leurs dents naissantes sur des cailloux, sur du fer, sur des os, mais sur du bois, du cuir, des chiffons, des matieres molles qui cedent & où la dent s’imprime.

On ne sait plus être simple en rien; pas même autour des enfans. Des grelots d’argent, d’or, du corail, des crystaux à facettes, des hochets de tout prix & de toute espece. Que d’apprêts inutiles & pernicieux! Rien de tout cela. Point de grelots, point de hochets; de petites branches d’arbre avec leurs fruits & leurs feuilles, une tête de pavot dans laquelle on entend sonner les graines, un bâton de réglisse qu’il peut sucer & mâcher, l’amuseront autant que ces magnifiques colifichets, & n’auront pas l’inconvénient de l’accoutumer au luxe dès sa naissance.

Il a été reconnu que la bouillie n’est pas une nourriture fort saine. Le lait cuit & la farine crue font beaucoup de saburre & conviennent mal à notre estomac. Dans la bouillie la farine est moins cuite que dans le pain, & de plus elle n’a pas fermenté; la panade, la crême de riz me paroissent préférables. Si l’on veut absolument faire de la bouillie, il convient de griller un peu la farine auparavant. On fait dans mon pays, de la farine ainsi torréfiée une soupe fort agréable & fort saine. Le bouillon de viande & le potage sont encore un médiocre aliment dont il ne faut user que le moins qu’il est possible. Il importe que les enfans s’accoutument d’abord à mâcher; c’est le vrai moyen de faciliter l’éruption des dents: & quand ils commencent d’avaler, les sucs salivaires mêlés avec les alimens en facilitent la digestion.

Je leur ferois donc mâcher d’abord des fruits secs, des croûtes. Je leur donnerois pour jouer de petits bâtons de pain dur ou de biscuit semblable au pain de Piémont qu’on appelle dans le pays des Grisses. À force de ramollir ce pain dans leur bouche, ils en avaleroient enfin quelque peu, leurs dents se trouveroient sorties, & ils se trouveroient sevrés presque avant qu’on s’en fût apperçu. Les paysans ont pour l’ordinaire l’estomac fort bon, & on ne les sevre pas avec plus de façon que cela.

Les enfans entendent parler dès leur naissance; on leur parle non-seulement avant qu’ils comprennent ce qu’on leur dit, mais avant qu’ils puissent rendre les voix qu’ils entendent. Leur organe encore engourdi ne se prête que peu-à-peu aux imitations des sons qu’on leur dicte, & il n’est pas même assuré que ces sons se portent d’abord à leur oreille aussi distinctement qu’à la nôtre. Je ne désapprouve pas que la nourrice amuse l’enfant par des chants & des accents très-gais & très-variés; mais je désapprouve qu’elle l’étourdisse incessamment d’une multitude de paroles inutiles auxquelles il ne comprend rien que le ton qu’elle y met. Je voudrois que les premieres articulations qu’on lui fait entendre fussent rares, faciles, distinctes, souvent répétées, & que les mots qu’elles expriment ne se rapportassent qu’à des objets sensibles qu’on pût d’abord montrer à l’enfant. La malheureuse facilité que nous avons à nous payer de mots que nous n’entendons point, commence plutôt qu’on ne pense. L’Écolier écoute en classe le verbiage de son Régent, comme il écoutoit au maillot le babil de sa nourrice. Il me semble que ce seroit l’instruire fort utilement que de l’élever à n’y rien comprendre.

Les réflexions naissent en foule quand on veut s’occuper de la formation du langage & des premiers discours des enfans. Quoi qu’on fasse, ils apprendront toujours à parler de la même maniere, & toutes les spéculations philosophiques sont ici de la plus grande inutilité.

D’abord ils ont, pour ainsi dire, une grammaire de leur âge, dont la syntaxe a des regles plus générales que la nôtre; & si l’on y faisoit bien attention, l’on seroit étonné de l’exactitude avec laquelle ils suivent certaines analogies, très-vicieuses si l’on veut, mais très-régulieres, & qui ne sont choquantes que par leur dureté ou parce que l’usage ne les admet pas. Je viens d’entendre un pauvre enfant bien grondé par son pere pour lui avoir dit: mon pere, irai-je-t-y? Or, on voit que cet enfant suivoit mieux l’analogie que nos Grammairiens; car puisqu’on lui disoit, vas-y, pourquoi n’auroit-il pas dit, irai-je-t-y? Remarquez de plus, avec quelle adresse il évitoit l’hiatus de irai-je-y, ou, y irai-je? Est-ce la faute du pauvre enfant si nous avons mal-à-propos ôté de la phrase cet adverbe déterminant, y, parce que nous n’en savions que faire? C’est une pédanterie insupportable & un soin des plus superflus de s’attacher à corriger dans les enfans toutes ces petites fautes contre l’usage, desquelles ils ne manquent jamais de se corriger d’eux-mêmes avec le tems. Parlez toujours correctement devant eux, faites qu’ils ne se plaisent avec personne autant qu’avec vous, & soyez sûrs qu’insensiblement leur langage s’épurera sur le vôtre, sans que vous les ayez jamais repris.

Mais un abus d’une toute autre importance & qu’il n’est pas moins aisé de prévenir, est qu’on se presse trop de les faire parler, comme si l’on avoit peur qu’ils n’apprissent pas à parler d’eux-mêmes. Cet empressement indiscret produit un effet directement contraire à celui qu’on cherche. Ils en parlent plus tard, plus confusément: l’extrême attention qu’on donne à tout ce qu’ils disent les dispense de bien articuler; & comme ils daignent à peine ouvrir la bouche, plusieurs d’entre eux en conservent toute leur vie un vice de prononciation, & un parler confus qui les rend presque inintelligibles.

J’ai beaucoup vécu parmi les paysans, & n’en ouis jamais grasseyer aucun, ni homme, ni femme, ni fille ni garçon. D’où vient cela? Les organes des paysans sont-ils autrement construits que les nôtres? Non, mais ils sont autrement exercés. Vis-à-vis de ma fenêtre est un tertre sur lequel se rassemblent, pour jouer, les enfans du lieu. Quoiqu’ils soient assez éloignés de moi, je distingue parfaitement tout ce qu’ils disent, & j’en tire souvent de bons mémoires pour cet Écrit. Tous les jours mon oreille me trompe sur leur âge; j’entends des voix d’enfans de dix ans, je regarde, je vois la stature & les traits d’enfans de trois à quatre. Je ne borne pas à moi seul cette expérience; les Urbains qui me viennent voir & que je consulte là-dessus, tombent tous dans la même erreur.

Ce qui la produit est que jusqu’à cinq ou six ans les enfans des villes élevés dans la chambre & sous l’aîle d’une Gouvernante, n’ont besoin que de marmotter pour se faire entendre; sitôt qu’ils remuent les levres on prend peine à les écouter; on leur dicte des mots qu’ils rendent mal, & à force d’y faire attention, les mêmes gens étant sans cesse autour d’eux, devinent ce qu’ils ont voulu dire plutôt que ce qu’ils ont dit.

À la campagne, c’est tout autre chose. Une paysanne n’est pas sans cesse autour de son enfant; il est forcé d’apprendre à dire très-nettement & très-haut ce qu’il a besoin de lui faire entendre. Aux champs les enfans épars, éloignés du pere, de la mere & des autres enfans, s’exercent à se faire entendre à distance, & à mesurer la force de la voix sur l’intervalle qui les sépare de ceux dont ils veulent être entendus. Voilà comment on apprend véritablement à prononcer, & non pas en bégayant quelques voyelles à l’oreille d’une Gouvernante attentive. Aussi quand on interroge l’enfant d’un paysan, la honte peut l’empêcher de répondre, mais ce qu’il dit il le dit nettement; au lieu qu’il faut que la Bonne serve d’interprete à l’enfant de la ville, sans quoi l’on n’entend rien à ce qu’il grommelle entre ses dents .

En grandissant, les garçons devroient se corriger de ce défaut dans les colleges, et les filles dans les couvens; en effet, les uns & les autres parlent en général plus distinctement que ceux qui ont été toujours élevés dans la maison paternelle. Mais ce qui les empêche d’acquérir jamais une prononciation aussi nette que celle des paysans, c’est la nécessité d’apprendre par cœur beaucoup de choses, & de réciter tout haut ce qu’ils ont appris: car, en étudiant, ils s’habituent à barbouiller, à prononcer négligemment & mal: en récitant c’est pis encore; ils recherchent leurs mots avec effort, ils traînent & allongent leurs syllabes: il n’est pas possible que quand la mémoire vacille la langue ne balbutie aussi. Ainsi se contractent ou se conservent les vices de la prononciation. On verra ci-après que mon Émile n’aura pas ceux-là, ou du moins qu’il ne les aura pas contractés par les mêmes causes.

Je conviens que le peuple & les villageois tombent dans une autre extrémité, qu’ils parlent presque toujours plus haut qu’il ne faut, qu’en prononçant trop exactement ils ont les articulations fortes & rudes, qu’ils ont trop d’accent, qu’ils choisissent mal leurs termes, &c.

Mais premierement, cette extrémité me paroit beaucoup moins vicieuse que l’autre, attendu que la premiere loi du discours étant de se faire entendre, la plus grande faute qu’on puisse faire est de parler sans être entendu. Se piquer de n’avoir point d’accent, c’est se piquer d’ôter aux phrases leur grace & leur énergie. L’accent est l’ame du discours; il lui donne le sentiment & la vérité. L’accent ment moins que la parole; c’est peut-être pour cela que les gens bien élevés le craignent tant. C’est de l’usage de tout dire sur le même ton qu’est venu celui de persiffler les gens sans qu’ils le sentent. À l’accent proscrit succedent des manieres de prononcer ridicules, affectées, & sujettes à la mode, telles qu’on les remarque sur-tout dans les jeunes gens de la Cour. Cette affectation de parole & de maintien est ce qui rend généralement l’abord du François repoussant & désagréable aux autres Nations. Au lieu de mettre de l’accent dans son parler, il y met de l’air. Ce n’est pas le moyen de prévenir en sa faveur.

Tous ces petits défauts de langage qu’on craint tant de laisser contracter aux enfans ne sont rien, on les prévient ou l’on les corrige avec la plus grande facilité; mais ceux qu’on leur fait contracter en rendant leur parler sourd, confus, timide, en critiquant incessamment leur ton, en épluchant tous leurs mots, ne se corrigent jamais. Un homme qui n’apprit à parler que dans les ruelles, se fera mal entendre à la tête d’un Bataillon, & n’en imposera gueres au peuple dans une émeute. Enseignez premierement aux enfans à parler aux hommes; ils sauront bien parler aux femmes quand il faudra.

Nourris à la campagne dans toute la rusticité champêtre, vos enfans y prendront une voix plus sonore, ils n’y contracteront point le confus bégayement des enfans de la Ville; ils n’y contracteront pas non plus les expressions ni le ton du Village, ou du moins ils les perdront aisément, lorsque le Maître vivant avec eux dès leur naissance, & y vivant de jour en jour plus exclusivement, préviendra ou effacera par la correction de son langage l’impression du langage des Paysans. Émile parlera un françois tout aussi pur que je peux le savoir, mais il le parlera plus distinctement, & l’articulera, beaucoup mieux que moi.

L’enfant qui veut parler ne doit écouter que les mots qu’il peut entendre, ne dire que ceux qu’il peut articuler. Les efforts qu’il fait pour cela le portent à redoubler la même syllabe, comme pour s’exercer à la prononcer plus distinctement. Quand il commence à balbutier, ne vous tourmentez pas si fort à deviner ce qu’il dit. Prétendre être toujours écouté est encore une sorte d’empire, & l’enfant n’en doit exercer aucun. Qu’il vous suffise de pourvoir très-attentivement au nécessaire; c’est à lui de tâcher de vous faire entendre ce qui ne l’est pas. Bien moins encore faut-il se hâter d’exiger qu’il parle: il saura bien parler de lui-même à mesure qu’il en sentira l’utilité.

On remarque, il est vrai, que ceux qui commencent à parler fort tard ne parlent jamais si distinctement que les autres; mais ce n’est pas parce qu’ils ont parlé tard que l’organe reste embarrassé, c’est au contraire parce qu’ils sont nés avec un organe embarrassé qu’ils commencent tard à parler; car sans cela, pourquoi parleroient-ils plus tard que les autres? Ont-ils moins l’occasion de parler? & les y excite-t-on moins? Au contraire, l’inquiétude que donne ce retard, aussi-tôt qu’on s’en apperçoit, fait qu’on se tourmente beaucoup plus à les faire balbutier que ceux qui ont articulé de meilleure heure; & cet empressement mal-entendu peut contribuer beaucoup à rendre confus leur parler, qu’avec moins de précipitation ils auroient eu le tems de perfectionner davantage.

Les enfans qu’on presse trop de parler n’ont le tems ni d’apprendre à bien prononcer ni de bien concevoir ce qu’on leur fait dire. Au lieu que quand on les laisse aller d’eux-mêmes, ils s’exercent d’abord aux syllabes les plus faciles à prononcer, & y joignant peu-à-peu quelque signification qu’on entend par leurs gestes, ils vous donne leurs mots avant de recevoir les vôtres, cela fait qu’ils ne reçoivent ceux-ci qu’après les avoir entendus: N’étant point pressés de s’en servir, ils commencent par bien observer quel sens vous leur donnez, & quand ils s’en sont assurés ils les adoptent.

Le plus grand mal de la précipitation avec laquelle on fait parler les enfans avant l’âge, n’est pas que les premiers discours qu’on leur tient & les premiers mots qu’ils disent, n’aient aucun sens pour eux, mais qu’ils aient un autre sens que le nôtre sans que nous sachions nous en appercevoir, en sorte que paroissant nous répondre fort exactement, ils nous parlent sans nous entendre & sans que nous les entendions. C’est pour l’ordinaire à de pareilles équivoques qu’est due la surprise où nous jettent quelquefois leurs propos auxquels nous prêtons des idées qu’ils n’y ont point jointes. Cette inattention de notre part au véritable sens que les mots ont pour les enfans, me paroit être la cause de leurs premieres erreurs; & ces erreurs, même après qu’ils en sont guéris, influent sur leur tour d’esprit pour le reste de leur vie. J’aurai plus d’une occasion dans la suite d’éclaircir ceci par des exemples.

Resserrez donc le plus qu’il est possible le vocabulaire de l’enfant. C’est un très-grand inconvénient qu’il ait plus de mots que d’idées, & qu’il sache dire plus de choses qu’il n’en peut penser. Je crois qu’une des raisons pourquoi les Paysans ont généralement l’esprit plus juste que les gens de la Ville, est que leur Dictionnaire est moins étendu. Ils ont peu d’idées, mais ils les comparent très-bien.

Le premiers développemens de l’enfance se font presque tous à la fois. L’enfant apprend à parler, à manger, à marcher, à peu près dans le même tems. C’est ici proprement la premiere époque de sa vie. Auparavant il n’est rien de plus que ce qu’il étoit dans le sein de sa mere, il n’a nul sentiment, nulle idée, à peine a-t-il des sensations; il ne sent pas même sa propre existence.

Vivit, & est vitæ nescius ipse suæ.

Fin du Livre premier.

Livre Second.

C’Est ici le second terme de la vie, & celui auquel proprement finit l’enfance; car les mots infans & puer ne sont pas synonymes. Le premier est compris dans l’autre, & signifie qui ne peut parler, d’où vient que dans Valere Maxime on trouve puerum infantem. Mais je continue à me servir de ce mot selon l’usage de notre langue, jusqu’à l’âge pour lequel elle a d’autres noms.

Quand les enfans commencent à parler, ils pleurent moins. Ce progrès est naturel; un langage est substitué à l’autre. Sitôt qu’ils peuvent dire qu’ils souffrent avec des paroles, pourquoi le diroient-ils avec des cris, si ce n’est quand la douleur est trop vive pour que la parole puisse l’exprimer? S’ils continuent alors à pleurer, c’est la faute des gens qui sont autour d’eux. Dès qu’une fois Émile aura dit, j’ai mal, il faudra des douleurs bien vives pour le forcer de pleurer.

Si l’enfant est délicat, sensible, que naturellement il se mette à crier pour rien, en rendant ses cris inutiles & sans effet, j’en taris bientôt la source. Tant qu’il pleure, je ne vais point à lui; j’y cours sitôt qu’il s’est tû. Bientôt sa maniere de m’appeller sera de se taire, ou tout au plus de jetter un seul cri. C’est par l’effet sensible des signes, que les enfans jugent de leur sens; il n’y a point d’autre convention pour eux: quelque mal qu’un enfant se fasse, il est très-rare qu’il pleure quand il est seul, à moins qu’il n’ait l’espoir d’être entendu.

S’il tombe, s’il se fait une bosse à la tête, s’il saigne du nez, s’il se coupe les doigts; au lieu de m’empresser autour de lui d’un air allarmé, je resterai tranquille, au moins pour un peu de tems. Le mal est fait, c’est une nécessité qu’il l’endure; tout mon empressement ne serviroit qu’à l’effrayer davantage, & augmenter sa sensibilité. Au fond, c’est moins le coup que la crainte qui tourmente, quand on s’est blessé. Je lui épargnerai du moins cette derniere angoisse; car très-surement il jugera de son mal comme il verra que j’en juge: s’il me voit accourir avec inquiétude, le consoler, le plaindre, il s’estimera perdu: s’il me voit garder mon sang-froid, il reprendra bientôt le sien, & croira le mal guéri, quand il ne le sentira plus. C’est à cet âge qu’on prend les premieres leçons de courage, & que, souffrant sans effroi de légeres douleurs, on apprend par degrés à supporter les grandes.

Loin d’être attentif à éviter qu’Émile ne se blesse, je serois fort fâché qu’il ne se blessât jamais & qu’il grandît sans connoître la douleur. Souffrir est la premiere chose qu’il doit apprendre, & celle qu’il aura le plus grand besoin de savoir. Il semble que les enfans ne soient petits & foibles que pour prendre ces importantes leçons sans danger. Si l’enfant tombe de son haut il ne se cassera pas la jambe; s’il se frappe avec un bâton il ne se cassera pas le bras; s’il saisit un fer tranchant, il ne serrera gueres, & ne se coupera pas bien avant. Je ne sache pas qu’on ait jamais vu d’enfant en liberté se tuer, s’estropier ni se faire un mal considérable, à moins qu’on ne l’ait indiscretement exposé sur des lieux élevés, ou seul autour du feu, ou qu’on n’ait laissé des instruments dangereux à sa portée. Que dire de ces magasins de machines, qu’on rassemble autour d’un enfant pour l’armer de toutes pieces contre la douleur, jusqu’à ce que devenu grand, il reste à sa merci, sans courage & sans expérience, qu’il se croie mort à la premiere piquure, & s’évanouisse en voyant la premiere goutte de son sang?

Notre manie enseignante & pédantesque est toujours d’apprendre aux enfans ce qu’ils apprendroient beaucoup mieux d’eux-mêmes, & d’oublier ce que nous aurions pu seuls leur enseigner. Y a-t-il rien de plus sot que la peine qu’on prend pour leur apprendre à marcher, comme si l’on en avoit vu quelqu’un, qui par la négligence de sa nourrice ne sçût pas marcher étant grand? Combien voit-on de gens au contraire marcher mal toute leur vie, parce qu’on leur a mal appris à marcher?

Émile n’aura ni bourlets, ni paniers roulans, ni charriots, ni lisieres, ou du moins dès qu’il commencera de savoir mettre un pied devant l’autre, on ne le soutiendra que sur les lieux pavés, & l’on ne fera qu’y passer en hâte. Au lieu de le laisser croupir dans l’air usé d’une chambre, qu’on le mène journellement au milieu d’un pré. Là qu’il coure, qu’il s’ébatte, qu’il tombe cent fois le jour, tant mieux: il en apprendra plutôt à se relever. Le bien-être de la liberté rachete beaucoup de blessures. Mon Éleve aura souvent des contusions; en revanche il sera toujours gai: si les vôtres en ont moins, ils sont toujours contrariés, toujours enchaînés, toujours tristes. Je doute que le profit soit de leur côté.

Un autre progrès rend aux enfans la plainte moins nécessaire, c’est celui de leurs forces. Pouvant plus par eux-mêmes, ils ont un besoin moins fréquent de recourir à autrui. Avec leur force se développe la connoissance qui les met en état de la diriger. C’est à ce second degré que commence proprement la vie de l’individu: c’est alors qu’il prend la conscience de lui-même. La mémoire étend le sentiment de l’identité sur tous les momens de son existence; il devient véritablement un, le même, & par conséquent déjà capable de bonheur ou de misere. Il importe donc de commencer à le considérer ici comme un être moral.

Quoiqu’on assigne à peu près le plus lon[g] terme de la vie humaine & les probabilités qu’on a d’approcher de ce terme à chaque âge, rien n’est plus incertain que la durée de la vie de chaque homme en particulier; très-peu parviennent à ce plus long terme. Les plus grands risques de la vie sont dans son commencement; moins on a vécu, moins on doit espérer de vivre. Des enfants qui naissent, la moitié, tout au plus, parvient à l’adolescence, & il est probable que votre Éleve n’atteindra pas l’âge d’homme.

Que faut-il donc penser de cette éducation barbare qui sacrifie le présent à un avenir incertain, qui charge un enfant de chaînes de toute espece, & commence par le rendre misérable pour lui préparer au loin je ne sais quel prétendu bonheur dont il est à croire qu’il ne jouira jamais? Quand je supposerois cette éducation raisonnable dans son objet, comment voir sans indignation de pauvres infortunés soumis à un joug insupportable, & condamnés à des travaux continuels comme des galériens, sans être assuré que tant de soins leur seront jamais utiles? L’âge de la gaieté se passe au milieu des pleurs, des châtimens, des menaces, de l’esclavage. On tourmente le malheureux pour son bien, & l’on ne voit pas la mort qu’on appelle, & qui va le saisir au milieu de ce triste appareil. Qui sait combien d’enfans périssent victimes de l’extravagante sagesse d’un pere ou d’un maître? Heureux d’échapper à sa cruauté, le seul avantage qu’ils tirent des maux qu’il leur a fait souffrir, est de mourir sans regretter la vie, dont ils n’ont connu que les tourmens.

Hommes, soyez humains, c’est votre premier devoir: soyez-le, pour tous les états, pour tous les âges, pour tout ce qui n’est pas étranger à l’homme. Quelle sagesse y a-t-il pour vous hors de l’humanité? Aimez l’enfance; favorisez ses jeux, ses plaisirs, son aimable instinct. Qui de vous n’a pas regretté quelquefois cet âge où le rire est toujours sur les levres, & où l’ame est toujours en paix? Pourquoi voulez-vous ôter à ces petits innocens la jouissance d’un tems si court qui leur échappe, & d’un bien si précieux dont ils ne sauroient abuser? Pourquoi voulez-vous remplir d’amertume & de douleurs ces premiers ans si rapides, qui ne reviendront pas plus pour eux qu’ils ne peuvent revenir pour vous? Peres, savez-vous le moment où la mort attend vos enfans? Ne vous préparez pas des regrets en leur ôtant le peu d’instans que la nature leur donne: aussi-tôt qu’ils peuvent sentir le plaisir d’être, faites qu’ils en jouissent; faites qu’à quelque heure que Dieu les appelle, ils ne meurent point sans avoir goûté la vie.

Que de voix vont s’élever contre moi! J’entends de loin les clameurs de cette fausse sagesse qui nous jette incessamment hors de nous, qui compte toujours le présent pour rien, & poursuivant sans relâche un avenir qui fuit à mesure qu’on avance, à force de nous transporter où nous ne sommes pas, nous transporte où nous ne serons jamais.