SigPhi · Jean-Jacques Rousseau

Lettre à d'Alembert sur les spectacles

French

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JEAN-JACQUES ROUSSEAU CITOYEN DE GENEVE, À M. D’ALEMBERT, De l’Académie Françoise, de l’Académie Royale des Sciences de Paris, de celle de Prusse, de la Société Royale de Londres, de l’Académie Royale des Belles-Lettres de Suede, & de l’Institut de Bologne.

Sur son Article GENEVE, Dans le Septieme Volume de l’ENCYCLOPEDIE, ET PARTICULIEREMENT, Sur le Projet d’établir un Théâtre de Comédie en cette Ville.

Dii meliora piis, erroremque hostibus illum.

PRÉFACE.

J’ai tort, si j’ai pris en cette occasion la plume sans nécessité. Il ne peut m’être ni avantageux ni agréable de m’attaquer à M. d’Alembert. Je considere sa personne: j’admire ses talens: j’aime ses ouvrages: je suis sensible au bien qu’il a dit de mon pays: honoré moi-même de ses éloges, un juste retour d’honnêteté m’oblige à toutes sortes d’égards envers lui; mais les égards ne l’emportent sur les devoirs que pour ceux dont toute la morale confine en apparences. Justice & vérité, voilà les premiers devoirs de l’homme. Humanité, patrie, voilà ses premieres affections. Toutes les fois que des ménagemens particuliers lui font changer cet ordre, il est coupable. Puis-je l’être en faisant ce que j’a du? Pour me répondre, il faut avoir une patrie à servir, & plus d’amour pour ses devoirs que de crainte de déplaire aux hommes.

Comme tout le monde n’a pas sous les yeux l’Encyclopédie, je vais transcrire ici de l’article Geneve le passage qui m’a mis la plume à la main. Il auroit dû l’en faire tomber, si j’aspirois à l’honneur de bien écrire; mais j’ose en rechercher un autre, dans lequel je ne crains la concurrence de personne. En lisant ce passage isole, plus d’un lecteur sera surpris du zele qui l’a pu dicter: en le lissant dans article, on trouvera que la Comédie qui n’est pas à Geneve & qui pourroit y être, tient la huitieme partie de la place qu’occupent les choses qui y font.

"On ne souffre point de Comédie à Geneve: ce n’est pas qu’on y désapprouve les spectacles en eux-mêmes; mais on craint, dit-on, le goût de parure, de dissipation & de libertinage que les troupes de Comédiens répondent parmi la jeunesse. Cependant ne seroit-il pas possible de remédier à cet inconvénient par des loix séveres & bien exécutées sur la conduite des Comédiens? Par ce moyen Geneve auroit des spectacles & des mœurs, & jouiroit de l’avantage des uns & des autres; les représentations théatrales formeroient le goût des Citoyens, & leur donneroient une finesse de tact, une délicatesse de sentiment qu’il est très-difficile d’acquérir sans ce secours; la littérature en profiteroit sans que le libertinage fit des progrès, & Geneve réuniroit la sagesse de Lacédémone à la politesse d’Athenes. Une autre considération, digne d’une République si sage & si éclairée, devroit peut-être l’engager à permettre les spectacles. Le préjugé barbare contre la profession de Comédien, l’espece d’avilissement où nous avons mis ces hommes si nécessaires au progrès & au soutien des arts, est certainement une des principales causes qui contribuent au déréglement que nous leur reprochons; ils cherchent à se dédommager par les plaisirs, de l’estime que leur état ne peut obtenir. Parmi nous, un Comédien qui a des mœurs est doublement respectable; mais à peine lui en fait-on gré. Le Traitant qui insulte à l’indigence publique & qui s’en nourrit, le Courtisan qui rampe & qui ne paye point ses dettes: voilà l’espèce d’hommes que nous honorons le plus. Si les Comédiens étoient non-seulement soufferts à Geneve, mais contenus d’abord par des réglemens sages, protégés ensuite & même considérés des qu’ils en seroient dignes, enfin absolument placés sur la même ligne que les autres Citoyens, cette ville auroit bientôt l’avantage de posséder ce qu’on croit si rare & qui ne l’est que par notre faute: une troupe de Comédiens estimables. Ajoutons que cette troupe deviendroit bientôt la meilleure de l’Europe; plusieurs personnes, pleines de goût & de dispositions pour le théâtre, & qui craignent de se déshonorer parmi nous en s’y livrant, accourroient à Geneve, pour cultiver non-seulement sans honte, mais même avec estime un talent si agréable & si peu commun. Le séjour de cette ville, que bien des François regardent comme triste par la privation des spectacles, deviendroit séjour des plaisirs honnêtes, comme il est celui de la philosophie & de la liberté; & les Etrangers ne seroient plus surpris de voir que dans une ville où les spectacles décens & réguliers sont défendus, permette des farces grossieres & sans esprit, aussi traites au bon goût qu’aux bonnes mœurs. Ce n’est pas tout: peu-à-peu l’exemple des Comédiens Geneve, la régularité de leur conduite, & la considération dont elle les seroit jouir, serviroient modele aux Comédiens des autres nations & de leçon à ceux qui les ont traites jusqu’ici avec tant de rigueur & même d’inconséquence. On ne les verroit pas d’un côté pensionnés par le gouvernement & de l’autre un objet d’anathême; nos Prêtres perdroient l’habitude de les excommunier & nos bourgeois de les regarder avec mépris; & une petite République auroit la gloire d’avoir reforme l’Europe sur ce point, plus important, petit-être, qu’on ne pense."

Voilà certainement le tableau le plus agréable & le plus séduisant qu’on pût nous offrir; mais voilà en même tems le plus dangereux conseil qu’on put nous donner. Du moins, tel est mon sentiment, & mes raisons sont dans cet écrit. Avec quelle avidité la jeunesse de Geneve, entraînée par une autorité d’un si grand poids, ne se livrera-t-elle point à des idées aux-quelles elle n’a déjà que trop de penchant? Combien, depuis la publication de ce volume, de jeunes Genevois, d’ailleurs bons Citoyens, n’attendent - ils que le moment de favoriser l’établissement d’un théâtre, croyant rendre un service à la patrie & presque au genre-humain? Voilà le sujet de mes alarmes, voilà le mal que je voudrois prévenir. Je rends justice aux intentions de M. d’Alembert, j’espere qu’il voudra bien la rendre aux miennes: je n’ai pas plus d’envie de lui déplaire que lui de nous nuire. Mais enfin, quand je me tromperois, ne dois-je pas agir, parler, selon ma conscience & mes lumieres? Ai-je du me taire, L’ai-je pu, sans trahir mon devoir & ma patrie?

Pour avoir droit de garder le silence en cette occasion, il faudroit que je n’eusse jamais pris la plume sur des sujets moins nécessaires. Douce obscurité qui fis trente ans mon bonheur, il faudroit avoir toujours su j’aimer; il faudroit qu’on ignorât que j’ai eu quelques liaisons avec les Editeurs de l’Encyclopédie, que j’ai fourni. quelques articles à l’ouvrage, que mon nom se trouve avec ceux des auteurs; il faudroit que mon zele pour mon pays fût moins connu, qu’on supposât l’article Geneve m’eut échappé, ou qu’on ne put inférer de mon silence que j’adhere à ce qu’il contient. Rien de tout cela ne pouvant être, il faut donc parler, il faut que je désavoue ce que je n’approuve point, afin qu’on ne m’impute pas d’autres sentimens que miens. Mes compatriotes n’ont pas besoin de mes conseils, je le sais bien; mais moi, j’ai besoin de m’honorer, en montrant que je pense comme eux sur maximes.

Je n’ignore pas combien cet écrit, si loin de ce qu’il devroit être, est loin même de ce que j’aurois pu faire en de plus heureux jours. Tant de choses ont concouru à le mettre au-dessous du médiocre où je pouvois autrefois atteindre, que je m’étonne qu’il ne soit pas pire encore: J’écrivois pour ma patrie: s’il étoit vrai qu le zele tînt lieu de talent, j’aurois fait mieux que jamais; mais j’ai vu ce qu’il faloit faire, & n’ai pu l’exécuter. J’ai dit froidement la vérité: qui est - ce qui se soucie d’elle? triste recommandation pour un livre! Pour être utile il faut être agréable, & ma plume à perd cet art-là. Tel me disputera malignement cette perte. Soit: cependant je me sens déchu & l’on ne tombe pas au-dessus de rien.

Premiérement, il ne s’agit plus ici d’un vain babil de Philosophie; mais d’une vérité de pratique important à tout un peuple. Il ne s’agit plus de parler au petit nombre, mais au public, ni de faire penser les autres, mais d’expliquer nettement ma pensée. Il a donc falu changer de style: pour me faire mieux entendre à tout le monde, j’ai dit moins de choses en plus de mots; & voulant être clair & simple, je me suis trouve lâche & diffus.

Je comptois d’abord sur une feuille ou deux d’impression tout au plus; j’ai commence à la hâte & mon sujet s’étendant sous ma plume, je l’ai laissée aller sans contrainte. J’étois malade & triste; &, quoique j’eusse grand besoin de distraction, je me sentois si peu en état de penser & d’écrire; que, si l’idée d’un devoir à remplir ne m’eut soutenu, j’aurois jette cent sois mon papier au feu. J’en suis devenu moins sévere à moi-même. J’ai cherche dans mon travail quelque amusement qui me le fit supporter. Je me suis jette dans toutes les digressions qui se sont présentées, sans prévoir, combien, pour soulager mon ennui, j’en préparois peut-être au lecteur.

Le goût, le choix, la correction ne sauroient se trouver dans cet ouvrage. Vivant seul, je n’ai pu le montrer à personne. J’avois un Aristarque sévere & judicieux, j e ne l’ai plus, je n’en veux plus;* [* Ad amicun etsi produxeris gladium, non desperes; est enim regressus ad amicum, Si aperueris os triste, non timeas; est enim concordatio: excepto convitio, & improperio, & superbiâ, & mysterii revelatione, & plagâ dolosâ la hisomnibus effugiet amicus Ecclesiastic. XXII. 26. 27.] je le regretterai sans cesse, & il manque bien plus encore à mon cœur qu’a mes écrits.

La solitude calme l’ame, & appaise les passions le désordre du monde à fait naître. Loin des vices qui nous irritent, on en parle avec moins d’indignation; loin des maux qui nous touchent, le cœur en est moins ému. Depuis que je ne vois plus les hommes, j’ai presque cesse de haÏr les méchans. D’ailleurs, le mal qu’ils m’ont fait à moi-même m’ôte le droit d’en dire d’eux. Il faut désormais que je leur pardonne pour ne leur pas ressembler. Sans y songer, je substituerois l’amour de la vengeance à celui de la justice; il vaut mieux tout oublier. J’espere qu’on ne une trouvera plus cette âpreté qu’on me reprochoit, mais qui me faisoit lire; je consens d’être moins lu, pourvu que je vive en paix.

À ces raisons il s’en joint une autre plus cruelle & que je voudrois en vain dissimuler; le public ne la sentiroit que trop malgré moi. Si dans les essais sortis de ma plume ce papier est encore au-dessous des autres, c’est moins la faute des circonstances que la mienne: c’est que je suis au-dessous de moi-même. Les maux du corps épuisent l’ame: à force de souffrir, elle perd son ressort. Un instant de fermentation passagere produisit en moi quelque lueur de talent; il s’est montré tard, il s’est éteint de bonne heure. En reprenant mon État naturel, je suis rentré dans le néant. Je n’eus qu’un moment, il est passé; j’ai la honte de me survivre. Lecteur, si vous recevez ce dernier ouvrage avec indulgence, vous accueillirez mon ombre: car pour moi, je ne suis plus.

À Montmorenci, le 20 Mars 1758.

JEAN -JAQUES ROUSSEAU CITOYEN DE GENEVE, À Monsieur D’ALEMBERT J’ai lu, Monsieur, avec plaisir votre article GENEVE, dans le septieme Volume de l’Encyclopédie.* [* L’article GENEVE qui a donne lieu à cette Lettre de M. Rousseau, sera imprime dans le premier du Supplément, avec les autres pieces qui y ont rapport.] En le relisant avec plus de plaisir encore, il m’a fourni quelques réflexions que, j’ai cru pouvoir offrir, sous vos auspices, au public & à mes Concitoyens. Il. y à beaucoup à louer dans cet article; mais si les éloges dont vous honorez ma Patrie m’ôtent le droit de vous en rendre, ma sincérité parlera pour moi; n’être pas de votre avis sur quelques points. C’est assez m’expliquer sur les autres.

Je commencerai par celui que j’ai le plus de répugnance à traiter, & dont l’examen me convient le moins; mais sur lequel, par la raison que je viens de dire, le silence ne m’est pas permis. C’est le jugement que vous portez de la doctrine de nos Ministres en matiere de foi. Vous avez fait de ce corps respectable un éloge très-beau, très-vrai, très-propre à eux seuls dans tous les Clergés du monde, & qu’augmente encore la considération qu’ils vous ont témoignée, en montrant qu’ils aiment la Philosophie, & ne craignent pas l’œil du Philosophe. Mais, Monsieur, quand on veut honorer les gens, il faut que ce soit à leur maniere, & non pas à la notre, de peur qu’ils ne s’offensent avec raison des louanges nuisibles, qui, pour être données à bonne intention, n’en blessent pas moins l’état, l’intérêt, les opinions, ou les préjugés de ceux qui en sont l’objet. Ignorez-vous que tout nom de Secte est toujours odieux, & que de pareilles imputations, rarement sans conséquence pour des LaÏques, ne le sont jamais pour des Théologiens?

Vous me direz qu’il est question de faits & non de louanges, & que le Philosophe à plus d’egard à la vérité qu’aux hommes: mais cette prétendue vérité n’est pas si claire, ni si indifférente, que vous soyez en droit de l’avancer sans bonnes autorités, & je ne vois pas où l’on en peut prendre pour prouver que les sentimens qu’un corps professe & sur lesquels il se conduit, ne sont pas les liens. Vous me direz encore que vous n’attribuez point à tout le corps ecclésiastique les sentimens dont vous parlez; mais vous les attribuez à plusieurs, & plusieurs dans un petit nombre sont toujours une si grande partie que le tout doit s’en ressentir.

Plusieurs Pasteurs de Geneve n’ont, selon vous, qu’un Socinianisme parfait. Voilà ce que vous déclarez hautement, à la face de l’Europe. J’ose vous demander comment vous appris? Ce ne peut être que par vos propres conjectures, ou par le témoignage d’autrui, ou sur l’aveu des Pasteurs en question. Or dans les matieres de pur dogme & qui ne tiennent point à la morale, comment peut-on juger de la foi d’autrui par conjecture? Comment peut-on même en juger sur la déclaration d’un tiers, contre celle de la personne intéressée? Qui fait mieux que moi ce que je crois ou ne crois pas, & à qui doit - on s’en rapporter là-dessus plutôt qu’a moi-même? Qu’après avoir tire des discours ou des ecrits d’un honnête-homme des conséquences sophistiques & désavoués, un Prêtre acharne poursuive l’Auteur sur ces conséquences, le Prêtre fait son métier & n’étonne personne: mais devons-nous honorer les gens de bien comme un fourbe les persécute; & le Philosophe imitera-t-il des raisonnemens captieux il fut si souvent la victime?

Il resteroit donc à penser, sur ceux de nos Pasteurs que vous prétendez être Sociniens parfaits & rejetter les peines éternelles, qu’ils vous ont confie là-dessus leurs sentimens particuliers: mais si c’etoit en effet leur sentiment, & qu’ils vous l’eussent confié, sans doute ils vous l’auroient dit en secret, dans l’honnête & libre épanchement d’un commerce philosophique; ils l’auroient dit au Philosophe, & non pas à l’Auteur. Ils n’en ont donc rien fait, & ma preuve est sans replique; c’est que vous l’avez publie.

Je ne pretends point pour cela juger ni blâmer la doctrine que vous leur imputez; je dis seulement qu’on n’a nul droit de la leur imputer, à moins qu’ils ne la reconnoissent, & j’ajoute qu’elle ne ressemble en rien à celle dont ils nous instruisent. Je ne sais ce que c’est que le Socinianisme, ainsi je n’en puis parler ni en bien ni en mal; mais, en général, je suis l’ami de toute Religion paisible, où l’on sert l’Etre éternel selon la raison qu’il nous à donnée. Quand un homme ne peut croire ce qu’il trouve absurde, ce n’est pas sa faute, c’est celle de sa raison;* [* Je crois voir un principe qui, bien démontré comme il pourroit l’être, arracheroit à l’instant les armes des mains à l’intolérant & au superstitieux, & calmeroit cette fureur de faire des prosélytes qui semble animer les incrédules. C’est que la raison humaine n’a pas de mesure commune bien déterminée, & qu’il est injuste à tout homme de donner la sienne pour regle à celle des autres. Supposons de la bonne-foi, sans laquelle toute dispute n’est que du caquet. Jusqu’a certain point il y à des principes communs, une évidence commune, & de plus, chacun à sa propre raison qui le détermine; ainsi le sentiment ne mene point au Scepticisme: mais aussi les bornes générales de la raison n’étant point fixées, & nul n’ayant inspection sur celle d’autrui, voilà tout d’un coup le fier dogmatique arrête. Si jamais on pouvoit établir la paix où regnent l’intérêt, l’orgueil, & l’opinion, c’est par-la qu’on termineroit à la fin les dissentions des Prêtres & des Philosophes. Mais peut-être ne seroit ce le compte ni des uns ni des autres: il n’y auroit plus ni persécutions ni disputes; les premiers n’auroient personne à tourmenter; les seconds, personne à convaincre: autant vaudroit quitter le métier.

Si l’on me demandoit la-dessus pour-quoi donc je dispute moi-même? Je repondrois que je parle au plus grand nombre, que j’expose des vérités de pratique, que je me fonde sur l’expérience, que je remplis mort devoir, & qu’après avoir dit ce que je pense, je ne trouve point mauvais qu’on ne soit pas de mon avis.] & commet concevrai-je que Dieu le punisse de ne s’être pas fait un entendement * [* Il faut se ressouvenir que j’ai répondre à un Auteur qui n’est pas Protestant; & je crois lui répondre en effet, en montrant que ce qu’il accuse nos Ministres de faire dans notre Religion, s’y seroit inutilement, & se fait nécessairement dans plusieurs autres sans qu’on y songe.

Le monde intellectuel, sans en excepter la Géométrie, est plein de vérités incompréhensibles, & pourtant incontestables; parce que la raison qui les démontré existantes, ne peut les toucher, pour ainsi dire, à travers les bornes qui l’arrêtent, mais seulement les appercevoir. Tel est le dogme de l’existence de Dieu; tels sont les mysteres admis dans les Communions Protestantes. Les mysteres qui heurtent la raison; pour me servir des terme de M. d’Alembert, sont toute chose. Leur contradiction même les fait rentrer dans ses bornes; elle à toutes les prises imaginables pour sentir qu’ils n’existent pas: car bien qu’on ne puisse voir une chose absurde, rien n’est si clair que l’absurdité. Voilà ce qui arrive, lorsqu’on soutient à la fois deux propositions contradictoires. Si vous me dites qu’un espace d’un pouce est aussi un espace d’un pied, vous ne dites point du tout une chose mystérieuse, obscure, incompréhensible; vous dites, au contraire, une absurdité lumineuse & palpable, une chose évidemment fausse. De quelque genre que soient les démonstrations qui l’établissent, elles ne sauroient l’emporter sur celle qui la détruit, parce qu’elle est tirée immédiatement des notions primitives qui servent de base à toute certitude humaine. Autrement la raison, déposant contre elle-même, nous forceroit à la récuser; & loin de nous faire croire ceci ou cela, elle nous empecheroit de plus rien croire, attendu que tout principe de foi seroit détruit. Tout homme, de quelque Religion qu’il soit, qui dit croire à de pareils mysteres, en impose donc, ou ne fait ce qu’il dit.]

contraire à celui qu’il à reçu de lui? Si un Docteur venoit m’ordonner de la part de Dieu de croire que la partie est plus grande que le tout, que pourrois-je penser en moi-même, sinon que cet homme vient m’ordonner d’être fou? Sans doute l’Orthodoxe, qui ne voit nulle absurdité dans les rnysteres, est oblige de les croire: mais si le Socinien y en trouve, qu’a-t-on à lui dire? Lui prouvera-t-on qu’il n’y en à pas? Il commencera, lui, par vous prouver que c’est une absurdité de raisonner sur ce qu’on ne sauroit entendre. Que faire donc? Le laisser en repos.

Je ne suis pas plus scandalisé que ceux qui servent un Dieu clément, rejettent l’éternité des peines, s’ils la trouvent incompatible avec sa justice. Qu’en pareil cas ils interpretent de leur mieux les passages contraires à leur opinion, plutôt que de l’abandonner, que peuvent-ils faire autre chose? Nul plus pénétré que moi d’amour & de respect pour le plus sublime de tous les Livres; il me console & m’instruit tous les jours, quand les autres ne m’inspirent plus que du dégoût. Mais je soutiens que si l’Ecriture elle-même nous donnoit de Dieu quelque idée indigne de lui, il faudroit la rejetter en cela, comme vous rejettez en Géométrie les démonstrations qui menent a des conclusions absurdes: car de quelque authenticité que puisse être le texte sacré, il est encore plus croyable que la Bible soit altérée, que Dieu injuste ou malfaisant.

Voilà, Monsieur, les raisons qui m’empecheroient des blâmer ces sentimens dans d’équitables & modérés Théologiens, qui de leur propre doctrine apprendroient à ne forcer personne à l’adopter. Je dirai plus, des manieres de penser si convenables à une créature raisonnable & foible dignes d’un Créateur juste & miséricordieux, me paroissent préférables à cet assentiment stupide qui fait de l’homme bête, & à cette barbare intolérance qui se plaît à tourmenter des cette vie ceux qu’elle destine aux tourmens éternels dans l’autre. En ce sens, je vous remercie pour ma Patrie de l’esprit de Philosophie & d’humanité que vous reconnoissez dans son Clergé, & de la justice que vous aimez à lui rendre; je suis d’accord avec vous sur ce point. Mais pour être philosophes & tolérans, [*] Sur la Tolérance Chrétienne, en peut consulter le chapitre qui porte ce titre, dans l’onzieme livre de la Doctrine Chrétienne de M. Professeur Vernet. On y verra par quelles raisons l’Eglise doit apporter encore plus de ménagement & de circonspection dans la censure des erreurs sur la foi, que dans celle des fautes contre les mœurs, & comment s’allient dans les regles de cette censure la douceur du Chrétien, la raison du Sage & le zele du Pasteur.] il ne s’ensuit pas que ses membres soient hérétiques. Dans le nom de parti que vous leur donnez, dans les dogmes que vous dites être les leurs, je ne puis ni vous approuver, ni vous suivre. Quoiqu’un tel système n’ait rien, peut-être, que d’honorable à ceux qui l’adoptent, je me garderai de l’attribuer à mes Pasteurs qui ne l’ont pas adopte; de peur que l’éloge que j’en pourrois faire ne fournit à d’autres le sujet d’une accusation très-grave, &.ne nuisit à ceux que j’aurois prétendu louer. Pourquoi me chargerois-je de la profession de foi d’autrui? N’ai-je pas trop appris à craindre ces imputations téméraires? Combien de gens se sont charges de la mienne en m’accusant de manquer de Religion, qui surement ont fort mal lu dans mon cœur? Te ne les taxerai point d’en manquer eux-mêmes: car un des devoirs qu’elle m’impose est de respecter les secrets des consciences. Monsieur, jugeons les actions des hommes, & laissons Dieu juger de leur foi.

En voilà trop, peut-être, sur un point dont l’examen ne m’appartient pas, & n’est pas aussi le sujet de cette Lettre. Les Ministres de Geneve n’ont pas besoin de la plume d’autrui pour se défendre; * [* C’est ce qu’ils viennent de faire, à ce qu’on m’écrit, par une déclaration publique. Elle ne m’est point parvenue dans ma retraite; mais j’apprends que le public l’a reçue avec applaudissement. Ainsi, non-seulement je jouis du plaisir de leur avoir le premier rendu l’honneur qu’ils méritent, mais de celui d’entendre mon jugement unanimement confirme. Je sens bien que cette déclaration rend le début de ma Lettre entièrement superflu, & le rendroit peut-être indiscret dans tout autre-cas: mais étant sur le point de le supprimer, j’ai vu que parlant du même article qui y à donne lieu, la même raison subsistoit encore, & qu’on pourroit toujours prendre mon silence pour une espece de consentement. Je laisse donc ces réflexions d’autant plus volontiers que si elles viennent hors de propos sur une affaire devroient heureusement terminée, elles ne contiennent en général rien que d’honorable à l’Eglise de Geneve, & que d’utile aux hommes en tout pays.] ce n’est pas la mienne qu’ils choisiroient pour cela, & de pareilles discussions sont trop loin de mon inclination pour que je m’y livre avec plaisir; mais ayant à parler du même article où vous leur attribuez des opinions que nous ne leur connoissons point, me cette assertion, c’étoit y paroître adhérer, & c’est ce que je suis fort éloigne de faire. Sensible au bonheur que nous avons de posséder un corps de Théologiens Philosophes & pacifiques, ou plutôt un corps d’Officiers de Morale * [* C’est ainsi que l’Abbé de Saint Pierre appelloit toujours les Ecclésiastiques; soit pour dire ce qu’ils sont en effet, soit pour exprimer ce qu’ils devroient être.]

& de Ministres de la vertu, je ne vois naître qu’avec effroi toute occasion pour eux de se rabaisser jusqu’a n’être plus que des Gens d’Eglise. Il nous importe de les conserver tels qu’ils sont. Il nous importe qu’ils jouissent eux-mêmes de la paix qu’ils nous sont aimer, & que d’odieuses disputes de Théologie ne troublent plus leur repos ni le notre. Il nous importe enfin, d’apprendre toujours par leurs leçons & par leur exemple, que la douceur & l’humanité sont aussi les vertus du Chrétien.

Je me hâte de passer à une discussion moins grave & moins sérieuse, mais qui nous intéresse encore assez pour mériter nos réflexions, & dans laquelle j’entrerai plus volontiers, comme étant un peu plus de ma compétence; c’est celle du projet d’établir un Théâtre de Comédie à Geneve. Je n’exposerai point ici mes conjectures sur les motifs qui vous ont pu porter à nous proposer un établissement si contraire à nos maximes. Quelles que soient vos raisons, il ne s’agit pour moi que des nôtres, & tout ce que je me permettrai de dire à votre égard, c’est que vous serez surement le premier Philosophe,* [*De deux célebres Historiens, tous deux Philosophes, tous deux.chers à M.. d’Alembert, le moderne seroit de son avis, peut - être; mais Tacite qu’il aime, qu’il médite, qu’il daigne traduire, le grave Tacite qu’il cite si volontiers, & qu’a- l’obscurité près il imite si bien quelquefois, en eut- il été de même? ] qui jamais ait excite un peuple libre, une petite Ville, & un Etat pauvre, à se charger d’un spectacle public. Que de questions je trouve à discuter dans celle que vous semblez résoudre! Si les Spectacles sont bons au mauvais en eux-mêmes? S’ils peuvent s’allier avec les mœurs? Si l’austérité Républicaine les peut comporter? S’il faut les souffrir dans une petite ville? Si la profession de Comédien peut être honnête? Si les Comédiennes peuvent être aussi sages que d’autres femmes? Si de bonnes loix suffisent pour réprimer les abus? Si ces loix peuvent être bien observées? &c. Tout est problême encore sur les vrais effets du Théâtre, parce que les disputes qu’il occasionne ne partageant que les Gens d’Eglise & les Gens du monde, chacun ne l’envisage que par ses préjugés.Voila, Monsieur, des recherches qui ne seroient pas indignes de votre plume. Pour moi, sans croire y suppléer, je me contenterai de chercher dans cet essai les éclaircissemens que vous nous avez rendus nécessaires; vous priant de considérer qu’en disant mon avis à votre exemple, je remplis un devoir envers ma Patrie, & qu’au moins, si je me trompe dans mon sentiment, cette erreur ne peut nuire à personne.

Au premier coup-d’œil jetté sur ces institutions, je vois d’abord qu’un Spectacle est un amusement; & s’il est vrai qu’il faille des amusemens à l’homme, vous conviendrez au moins qu’ils ne sont permis qu’autant qu’ils sont nécessaires, & que tout amusement inutile est un mal, pour un être dont la vie est si courte & le tems si précieux. L’état d’homme a ses plaisirs, qui dérivent de sa nature, & naissent de ses travaux, de ses rapports, de ses besoins; & ces plaisirs, d’autant plus doux que celui qui les goûte à l’ame plus saine, rendent quiconque en sait jouir peu sensible à tous les autres. Un Pere, un Fils, un Mari, un Citoyen, ont des devoirs si chers à remplir, qu’ils ne leur laissent rien à dérober à l’ennui. Le bon emploi du tems rend le tems plus précieux encore, & mieux on le met à profit, moins on en fait trouver à perdre, Aussi voit-on constamment que l’habitude du travail rend l’inaction insupportable, & qu’une bonne conscience éteint le goût des plaisirs frivoles: mais c’est le mécontentement de soi-même, c’est le poids de l’oisiveté, c’est l’oubli des goûts simples & naturels, qui rendent si nécessaire un amusement étranger. Je n’aime point qu’on ait besoin d’attacher incessamment son cœur sur la Scene, comme s’il étoit mal à son aise au-dedans de nous. La nature même a dicté la réponse de ce Barbare (b) à qui l’on vantoit les magnificences du Cirque & des Jeux établis à Rome. Les Romains, demande ce bon-homme n’ont- ils à Rome. Les Romains, demanda ce bon-homme, n’ont-ils ni femmes, ni enfans?