[(b) Chrysost. in Matth. Homel. 38.] Le Barbare avoit raison. L’on croit s’assembler au Spectacle, & c’est-là que chacun s’isole; c’est-là qu’on va oublier ses amis, ses voisins, ses proches, pour s’intéresser à des fables, pour pleurer les malheurs des morts, ou rire aux dépens des vivans. Mais j’aurois dû sentir que ce langage n’est plus de saison dans notre siecle. Tâchons d’en prendre un qui soit mieux entendu.
Demander si les Spectacles sont bons ou mauvais en eux-mêmes, c’est faire une question trop vague; c’est examiner un rapport avant que d’avoir fixé les termes. Les Spectacles sont faits pour le peuple, & ce n’est que par leurs effets sur lui, qu’on peut déterminer leurs qualités absolues. Il peut y avoir des Spectacles d’une infinité d’especes (*); [* “Il peut y avoir des spectacles blâmables en eux-mêmes, comme ceux qui sont inhumains, ou indécens & licentieux: tels étoient quelques-uns des spectacles parmi les Païens. Mais il en est aussi d’indifferens en eux-mêmes qui ne deviennent mauvais que par l’abus qu’on en fait. Par exemple, les pieces de Théâtre n’ont rien de mauvais en tant qu’on y trouve une peinture des caracteres & des actions des hommes, où l’on pourroit même donner des leçons agréables & utiles pour toutes les conditions; mais si l’on y débite une morale relâchée, si les personnes qui exercent cette profession menent une vie licentieuse & servent à corrompre les autres, si de tels spectacles entretiennent la vanité, la fainéantise, le luxe, l’impudicité, il est visible alors que la chose tourne en abus, & qu’à moins qu’on ne trouve le moyen de corriger ces abus ou de s’en garantir, il vaut mieux renoncer à cette sorte d’amusement.” Instruction Chrét. T. III. L. III. Chap. 16.
Voila l’état de la question bien posé. Il s’agit de savoir si la morale du Théâtre est nécessairement relâchée, si les abus sont inévitables, si les inconvéniens dérivent de la nature de la chose, ou s’ils viennent de causes qu’on ne puisse écarter.] il y a de peuple à peuple une prodigieuse diversité de mœurs, de tempéramens, de caracteres. L’homme est un, je l’avoue; mais l’homme modifié par les Religions, par les Gouvernemens, par les Loix, par les coutumes, par les préjugés, par les climats, devient si différent de lui-même qu’il ne faut plus chercher parmi nous ce qui est bon aux hommes en général, mais ce qui leur est bon dans tel tems ou dans tel pays: ainsi les Pieces de Ménandre faites pour le Théâtre d’Athenes, étoient déplacées sur celui de Rome: ainsi les combats des Gladiateurs, qui, sous la République, animoient le courage & la valeur des Romains, n’inspiroient, sous les Empereurs, à la populace de Rome, que l’amour du sang & la cruauté: du même objet offert au même Peuple en différens tems, il apprit d’abord à mépriser sa vie, & ensuite à se jouer de celle d’autrui.
Quant à l’espece des Spectacles, c’est nécessairement le plaisir qu’ils donnent, & non leur utilité, qui la détermine. Si l’utilité peut s’y trouver, à la bonne heure; mais l’objet principal est de plaire, &, pourvu que le Peuple s’amuse, cet objet est assez rempli. Cela seul empêchera toujours qu’on ne puisse donner à ces sortes d’établissemens tous les avantages dont ils seroient susceptibles, & c’est s’abuser beaucoup que de s’en former une idée de perfection, qu’on ne sauroit mettre en pratique, sans rebuter ceux qu’on croit instruire. Voilà d’où naît la diversité des Spectacles, selon les goûts divers des nations. Un Peuple intrépide, grave & cruel, veut des fêtes meurtrieres & périlleuses, où brillent la valeur & le sens-froid. Un Peuple féroce & bouillant veut du sang, des combats, des passions atroces. Un Peuple voluptueux veut de la musique & des danses. Un Peuple galant veut de l’amour & de la politesse. Un Peuple badin veut de la plaisanterie & du ridicule. Trahit sua quemque voluptas. Il faut, pour leur plaire, des Spectacles qui favorisent leurs penchans, au lieu qu’il en faudroit qui les modérassent.
La Scene, en général, est un tableau des passions humaines, dont l’original est dans tous les cœurs.: mais si le Peintre n’avoit soin de flatter ces passions, les Spectateurs seroient bientôt rebutés, & ne voudroient plus se voir sous un aspect qui les fît mépriser d’eux-mêmes. Que s’il donne à quelques-unes des couleurs odieuses, c’est seulement à celles qui ne sont point générales, & qu’on hait naturellement. Ainsi l’Auteur ne fait encore en cela que suivre le sentiment du public; & alors ces passions de rebut sont toujours employées à en faire valoir d’autres, sinon plus légitimes, du moins plus au gré des Spectateurs. Il n’y a que la raison qui ne soit bonne à rien sur la Scene. Un homme sans passions, ou qui les domineroit toujours, n’y sauroit intéresser personne; & l’on a déjà remarqué qu’un Stoïcien dans la Tragédie, seroit un personnage insupportable: dans la Comédie, il feroit rire, tout au plus.
Qu’on n’attribue donc pas au Théâtre le pouvoir de changer des sentimens ni des mœurs qu’il ne peut que suivre & embellir. Un Auteur qui voudroit heurter le goût général, composeroit bientôt pour lui seul. Quand Moliere corrigea la Scene comique, il attaqua des modes, des ridicules; mais il ne choqua pas pour cela le goût du public,(c) [(c) Pour peu qu’il anticipât, ce Moliere lui-même avoit peine à se soutenir; le plus parfait de ses ouvrages tomba dans sa naissance, parce qu’il le donna trop tôt, & que le public n’étoit pas mûr encore pour le Misanthrope. Tout ceci est fondé sur une maxime évidente; savoir qu’un peuple suit souvent des usages qu’il méprise, ou qu’il est prêt à mépriser, si-tôt qu’on osera lui en donner l’exemple. Quand de mon tems on jouoit la fureur des Pantins, on ne faisoit que dire au Théâtre ce que pensoient ceux même qui passoient leur journée à ce sot amusement: mais les goûts constans d’un peuple, ses coutumes, ses vieux préjugés, doivent être respectés sur la Scene. Jamais Poëte ne s’est bien trouvé d’avoir violé cette loi.]
il le suivit ou le développa, comme fit aussi Corneille de son côté. C’étoit l’ancien Théatre qui commençoit à choquer ce goût, parce que, dans un siecle devenu plus poli, le Théatre gardoit sa premiere grossiéreté. Aussi le goût général ayant changé depuis ces deux Auteurs, si leurs chefs-d’œuvres étoient encore à paroître, tomberoient-ils infailliblement aujourd’hui. Les connoisseurs ont beau les admirer toujours, si le public les admire encore, c’est plus par honte de s’en dédire que par un vrai sentiment de leurs beautés. On dit que jamais une bonne Piece ne tombe; vraiment je le crois bien, c’est que jamais une bonne Piece ne choque les mœurs (d) [(d) Je dis le goût ou les mœurs indifféremment: car bien que l’une de ces choses ne soit pas l’autre, elles ont toujours une origine commune, & souffrent les mêmes révolutions. Ce qui ne signifie pas que le bon goût & les bonnes mœurs regnent toujours en même tems, proposition qui demande éclaircissement & discussion; mais qu’un certain état du goût répond toujours à un certain état des mœurs, ce qui est incontestable.]
de son tems. Qui est-ce qui doute que, sur nos Théatres, la meilleure Piece de Sophocle ne tombât tout-à-plat? On ne sauroit se mettre à la place de gens qui ne nous ressemblent point.
Tout Auteur qui veut nous peindre des mœurs étrangeres a pourtant grand soin d’approprier sa Piece aux nôtres. Sans cette précaution, l’on ne réussit jamais, & le succès même de ceux qui l’ont prise a souvent des causes bien différentes de celles que lui suppose un observateur superficiel. Quand Arlequin Sauvage est bien accueilli des Spectateurs, pense-t-on que ce soit par le goût qu’ils prennent pour le sens & la simplicité de ce personnage, & qu’un seul d’entr’eux voulût pour cela lui ressembler? C’est, tout au contraire, que cette Piece favorise leur tour d’esprit, qui est d’aimer & rechercher les idées neuves & singulieres. Or il n’y en a point de plus neuves pour eux que celles de la nature. C’est précisément leur aversion pour les choses communes, qui les ramene quelquefois aux choses simples.
Il s’ensuit de ces premieres observations, que l’effet général du Spectacle est de renforcer le caractere national, d’augmenter les inclinations naturelles, & de donner une nouvelle énergie à toutes les passions. En ce sens il sembleroit que cet effet, se bornant à charger & non changer les mœurs établies, la Comédie seroit bonne aux bons & mauvaise aux méchans. Encore dans le premier cas resteroit-il toujours à savoir si les passions trop irritées ne dégénerent point en vices. Je sais que la Poétique du Théatre prétend faire tout le contraire, & purger les passions en les excitant: mais j’ai peine à bien concevoir cette regle. Seroit-ce que pour devenir tempérant & sage, il faut commercer, par être furieux & fou? "Eh non! ce n’est pas cela, disent les partisans du Théatre. La Tragédie prétend bien que toutes les passions dont elle fait des tableaux nous émeuvent, mais elle ne veut pas toujours que notre affection soit la même que celle du personnage tourmenté par une passion. Le plus souvent, au-contraire, son but est d’exciter en nous sentimens opposés à ceux qu’elle prête à ses personnages." Ils disent encore que si les Auteurs abusent du pouvoir d’émouvoir les cœurs, pour mal placer l’intérêt, cette faute doit être attribuée à l’ignorance & à la dépravation des Artistes, & non point à l’art. Ils disent enfin que la peinture fidelle des passions & des peines qui les accompagnent, suffit seule pour nous les faire éviter avec tout le soin dont nous sommes capables.
Il ne faut, pour sentir la mauvaise foi de toutes ces réponses que consulter l’état de son cœur à la fin d’une Tragédie. L’émotion, le trouble, & l’attendrissement qu’on sent en soi-même & qui se prolonge après la Piece, annoncent-ils une disposition bien prochaine à surmonter & régler nos passions? Les impressions vives & touchantes dont nous prenons l’habitude & qui reviennent si souvent, sont-elles bien propres à modérer nos sentimens au besoin? Pourquoi l’image des peines qui naissent des passions, effaceroit-elle celle des transports de plaisir & de joie qu’on en voit aussi naître, & que les Auteurs ont soin d’embellir encore pour rendre leurs Pieces plus agréables? ne sait-on pas que toutes les passions sont sœurs, qu’une seule suffit pour en exciter mille, & que les combattre l’une par l’autre n’est qu’un moyen de rendre le cœur plus sensible à toutes? Le seul instrument qui serve à les purger est la raison, & j’ai déjà dit que la raison n’avoit nul effet au Théatre. Nous ne partageons pas les affections de tous les personnages, il est vrai: car, leurs intérêts étant opposés, il faut bien que l’Auteur nous en fasse préférer quelqu’un, autrement nous n’en prendrions point du tout; mais loin de choisir pour cela les passions qu’il veut nous faire aimer, il est forcé de choisir celles que nous aimons. Ce que j’ai dit du genre des Spectacles doit s’entendre encore de l’intérêt qu’on y fait régner à Londres, un Drame intéressé en faisant haïr les François; à Tunis, la belle passion seroit la piraterie; à Messine, une vengeance bien savoureuse; à Goa, l’honneur de brûler des Juifs. Qu’un Auteur * [*Qu’on mette, pour voir sur la Scene françoise, un homme droit & vertueux, mais simple & grossier, sans amour, sans galanterie, & qui ne fasse point de belles phrases; qu’on y mette un sage sans préjugés, qui, ayant reçu un affront d’un Spadassin, refuse de s’aller faire égorger par l’offenseur, & qu’on épuise tout l’art du Théatre pour rendre ces personnages intéressans comme le Cid au peuple François; j’aurai tort, si l’on réussit.]
choque ces maximes, il pourra faire une fort belle Piece où l’on n’ira point; & c’est alors qu’il faudra taxer cet Auteur d’ignorance, pour avoir manqué à la premiere loi de son art, à celle qui sert de base à toutes les autres, qui est de réussir. Ainsi le Théatre purge les passions qu’on n’a pas, & fomente celles qu’on a. Ne voilà-t-il pas un remede bien administré?
II y donc un concours de causes générales & particulieres, qui doivent empêcher qu’on ne puisse donner aux Spectacles la perfection dont on les croit susceptibles, & qu’ils ne produisent les effets avantageux qu’on semble en attendre. Quand on supposeroit même cette perfection aussi grande qu’elle peut être, & le peuple aussi bien disposé qu’on voudra; encore ces effets se réduiroient-ils à rien, faute de moyens pour les rendre sensibles. Je ne sache que trois sortes d’instrumens, à l’aide desquels on puisse agir sur les mœurs d’un peuple; savoir, la force des loix, l’empire de l’opinion, & l’attrait du plaisir. Or les loix n’ont nul accès au Théatre, dont la moindre contrainte feroit une peine & non pas un amusement. L’opinion n’en dépend point, puisqu’au lieu de faire la loi au public, le Théatre la reçoit de lui; & quant au plaisir qu’on y peut prendre, tout son effet est de nous y ramener plus souvent.
Examinons s’il en peut avoir d’autres. Le Théatre, me dit-on, dirigé comme il peut & doit l’être, rend la vertu aimable le vice odieux. Quoi donc? avant qu’il y eût des Comédies n’aimoit-on point les gens de bien, ne haïssoit-on point les méchans, & ces sentimens sont-ils plus foibles dans les lieux dépourvus de Spectacles? Le Théatre rend la vertu aimable… Il opere un grand prodige de faire ce que la nature & la raison font avant lui! Les méchans sont haïs sur la Scene… Sont-ils aimés dans la Société, quand on les y connoît pour tels? Est-il bien sûr que cette haine soit plutôt l’ouvrage de l’Auteur, que des forfaits qu’il leur fait commettre? Est-il bien sûr que le simple récit de ces forfaits nous en donneroit moins d’horreur que toutes les couleurs dont il nous les peint? Si tout son art consiste à nous montrer des malfaiteurs pour nous les rendre odieux, je ne vois point ce que cet art a de si admirable, & l’on ne prend là-dessus que trop d’autres leçons sans celle-là. Oserai-je ajouter un soupçon qui me vient? Je doute que tout homme à qui l’on exposera d’avance les crimes de Phedre ou de Médée, ne les déteste plus encore au commencement qu’à la fin de la Piece; & si ce doute est fondé, que faut-il penser de cet effet si vanté du Théatre?
Je voudrois bien qu’on me montrât clairement & sans verbiage, par quels moyens il pourroit produire en nous des sentimens que nous n’aurions pas, & nous faire juger des êtres moraux autrement que nous n’en jugeons en nous-mêmes? Que toutes ces vaines prétentions approfondies sont pueriles & dépourvues de sens! Ah si la beauté de la vertu était l’ouvrage de l’art, il y a long-tems qu’il l’auroit défigurée! Quant à moi, dût-on me traiter de méchant encore pour oser soutenir que l’homme est né bon, je le pense & crois l’avoir prouvé; la source de l’intérêt qui nous attache à qui est honnête & nous inspire de l’aversion pour le mal, est en nous & non dans les Pieces. Il n’y a point d'art pour produire cet intérêt, mais seulement pour s’en prévaloir. L’amour du beau est un sentiment aussi naturel au cœur humain que l’amour de soi-même; il n’y naît point d’un arrangement de scenes; l’Auteur ne l’y porte pas, il l’y trouve; & de ce pur sentiment qu’il flatte naissent les douces larmes qu’il fait couler.
Imaginez la Comédie aussi parfaite qu’il vous plaira. Où est celui qui, s’y rendant pour la premiere fois, n’y va déjà convaincu de ce qu’on y prouve, & déjà prévenu pour ceux qu’on y fait aimer? Mais ce n’est pas de cela qu’il est question; c’est d’agir conséquemment à ses principes & d’imiter les gens qu’on estime. Le cœur de l’homme est toujours droit sur tout ce qui ne se rapporte pas personnellement à lui. Dans les querelles dont nous sommes purement Spectateurs, nous prenons à l’instant le parti de la justice, & il n'y a point d’acte de méchanceté qui ne nous donne une vive indignation, tant que nous n’en tirons aucun profit: mais quand notre intérêt s’y mêle, bientôt nos sentimens se corrompent; & c’est alors seulement que nous préférons le mal qui nous est utile, au bien que nous fait aimer la nature. N’est-ce pas un effet nécessaire de la constitution des choses, que le méchant tire un double avantage de son injustice, & de la probité d’autrui? Quel traité plus avantageux pourroit-il faire, que d’obliger le monde entier d’être juste, excepté lui seul; en sorte que chacun lui rendît fidélement ce qui lui est dû, & qu’il ne rendît ce qu’il doit à personne? Il aime la vertu, sans doute, mais il l’aime dans les autres, parce qu’il espere en profiter; il n’en veut point pour lui, parce qu’elle lui seroit coûteuse. Que va-t-il donc voir au Spectacle? Précisément ce qu’il voudroit trouver partout; des leçons de vertu pour le public dont il s’excepte, & des gens immolant tout à leur devoir, tandis qu’on n’exige rien de lui.
J’entends dire que la Tragédie mene à la pitié par la terreur; soit, mais quelle est cette pitié? Une émotion passagere & vaine, qui ne dure pas plus que l’illusion qui l’a produite; un reste de sentiment naturel étouffé bientôt par les passions; une pitié stérile qui se repaît de quelques larmes, & n’a jamais produit le moindre acte d’humanité. Ainsi pleuroit le sanguinaire Sylla au récit des maux qu’il n’avoit pas faits lui-même. Ainsi se cachoit le tyran de Phere au Spectacle, de peur qu’on ne le vît gémir avec Andromaque & Priam, tandis qu’il écoutoit sans émotion les cris de tant d’infortunés, qu’on égorgeoit tous les jours par ses ordres. Tacite rapporte que Valerius-Asiaticus, accusé calomnieusement par l’ordre de Messaline qui vouloit le faire périr, se défendit par-devant l’Empereur d’une maniere qui toucha extrêmement ce Prince & arracha des larmes à Messaline elle-même. Elle entra dans une chambre voisine pour se remettre, après avoir tout en pleurant averti Vitellius à l’oreille de ne pas laisser échapper l’accusé. Je ne vois pas au spectacle une de ces pleureuses de loges si fières de leurs larmes que je ne songe à celles de Messaline pour ce pauvre Valerius-Asiaticus.
Si, selon la remarque de Diogene-Laerce, le cœur s’attendrit plus volontiers à des maux feints qu’a des maux véritables; si les imitations du Théâtre nous arrachent quelquefois plus de pleurs que ne seroit la présence même des objets imités; c’est moins, comme le pense l’Abbé du Bos, parce que les émotions sont plus foibles & ne vont pas jusqu’a la douleur, que parce qu’elles sont pures & sans mélange d’inquiétude pour nous-mêmes. En donnant des pleurs à ces fictions, nous avons satisfait à tous les droits de l’humanité, sans avoir plus rien à mettre du nôtre; au-lieu que les infortunes en personne exigeroient de nous des soins, des soulagemens, des consolations, des travaux qui pourroient nous associer à leurs peines, qui coûteroient du moins à notre indolence, & dont nous sommes bien aises d’être exemptés. On diroit que notre cœur se resserre, de peur de s’attendrir à nos dépens.
Au fond, quand un homme est allé admirer de belles actions dans des fables, & pleurer des malheurs imaginaires, qu’a-t-on encore à exiger de lui? N’est-il pas content de lui-même? Ne s’applaudit-il pas de sa belle ame? Ne s’est-il pas acquitté de tout ce qu’il doit à la vertu par l’hommage qu’il vient de lui rendre? Que voudroit-on qu’il fit de plus? Qu’il la pratiquât lui-même? Il n’a point de rôle à jouer: il n’est pas Comédien.
Plus j’y réfléchis, & plus je trouve que tout ce qu’on met représentation au Théâtre, on ne l’approche pas de nous, on l’en éloigne. Quand je vois le Comte d’Essex, le regne d’Elisabeth se recule à mes yeux de dix siecles, & si l’on jouoit un événement arrivé hier dans Paris, on me le feroit supposer du tems de Moliere. Le Théâtre a ses regles, ses maximes, sa morale à part, ainsi que son langage & ses vêtemens. On se dit bien que rien de tout cela ne nous convient, & l’on se croiroit aussi ridicule d’adopter les vertus de ses héros que de parler en vers, & d’endosser un habit à la Romaine. Voilà donc à-peu-près à quoi servent tous ces grands sentimens & toutes ces brillantes maximes qu’on vante avec tant d’emphase; à les reléguer à jamais sur la Scene, & à nous montrer la vertu comme un jeu de Théâtre, bon pour amuser le public, mais qu’il y auroit de la folie à vouloir transporter sérieusement dans la Société. Ainsi la plus avantageuse impression des meilleures Tragédies est de réduire à quelques affections passagères, stériles & sans effet, tous les devoirs de l’homme, à nous faire applaudir de notre courage en louant celui des autres, de notre humanité en plaignant les maux que nous aurions pu guérir, de notre charité en disant au pauvre: Dieu vous assiste.
On peut, il est vrai, donner un appareil plus simple à la Scene, & rapprocher dans la Comédie le ton du Théâtre de celui du monde: mais de cette maniere on ne corrige pas, les mœurs, on les peint, & un laid visage ne paroît point laid à celui qui le porte. Que si l’on veut les corrige par leur charge, on quitte la vraisemblance & la nature, & le tableau ne fait plus d’effet. La charge ne rend pas les objets haïssables, elle ne les rend que ridicules: & de-là résulte un très grand inconvénient, c’est qu’à force de craindre les ridicules, les vices n’effraient plus, & qu’on ne sauroit guérir les premiers sans fomenter les autres. Pourquoi, direz-vous, supposer cette opposition nécessaire? Pourquoi, Monsieur? Parce que les bons ne tournent point les méchans en dérision, mais les écrasent de leur mépris, & que rien n’est moins plaisant & risible que l’indignation de la vertu. Le ridicule, au contraire, est l’arme favorite du vice. C’est par elle qu’attaquant dans le fond des cœurs le respect qu’on doit à la vertu, il éteint enfin l’amour qu’on lui porte.
Ainsi tout nous force d’abandonner cette vaine idée de perfection qu’on nous veut donner de la forme des Spectacles, dirigés vers l’utilité publique. C’est une erreur, disoit le grave Muralt, d’espérer qu’on y montre fidèlement les véritables rapports des choses: car, en général, le Poete ne peut qu’altérer ces rapports, pour les accommoder au goût du peuple. Dans le comique il les diminue & les met au-dessous de l’homme; dans le tragique, ils les étend pour les rendre héroïques, & les met au-dessus de l’humanité. Ainsi jamais ils ne sont à sa mesure, & toujours nous voyons au Théâtre d’autres êtres que nos semblables. J’ajouterai que cette différence est si vraie & si reconnue qu’Aristote en fait une regle dans sa Poétique. Comoedia enim deteriores, Tragoedia meliores quam nunc sunt imitari conantur. Ne voila-t-il pas une imitation bien entendue, qui se propose pour objet ce qui n’est point, & laisse, entre le défaut & l’excès, ce qui est, comme une chose inutile Mais qu’importe la vérité de l’imitation, pourvu que l’illusion y soit Il ne s’agit que de piquer la curiosité du peuple. Ces productions d’esprit, comme la plupart des autres, n’ont pour but que applaudissemens. Quand l’Auteur en reçoit & que les Acteurs les partagent, la Piece est parvenue à son but & l’on n’y cherche point d’autre utilité. Or si le bien est nul, reste le mal, & comme celui-ci n’est pas douteux, la question me paroit décidée; mais, passions à quelques exemples, qui puissent en rendre la solution plus sensible.
Je crois pouvoir avancer, comme une vérité facile à prouver, en conséquence des précédentes, que le Théâtre François, avec les défauts qui lui restent, est cependant à-peu-près aussi parfait qu’il peut l’être, soit pour l’agrément, soit pour l’utilité; & que ces deux avantages y sont dans un rapport qu’on ne peut troubler sans ôter à l’un plus, qu’on ne donneroit à l’autre, ce qui rendroit ce même Théâtre moins parfait encore. Ce n’est pas qu’un homme de génie ne puisse inventer un genre de Pieces préférable à ceux qui sont établis; mais ce nouveau genre, ayant besoin pour se soutenir des talens de l’Auteur, périra nécessairement avec lui, & ses successeurs, dépourvus des mêmes ressources, seront toujours forces de revenir aux moyens communs d’intéresser & de plaire. Quels sont ces moyens parmi nous Des actions célebres, de grands noms, de grands crimes, & de grandes vertus.dans la Tragédie;.le comique & le plaisant dans la Comédie; & toujours l’amour dans toutes deux.* [* Les Grecs n’avoient pas besoin de fonder sur l’amour le principal intérêt de leur tragédie, & ne l’y fondoient pas, en effet. La notre, qui n’a pas la même ressource, ne sauroit se passer de cet intérêt. On verra dans la suite la raison de cette différence.] Je demande quel profit les mœurs peuvent tirer de tout cela?
On me dira que dans ces Pieces le crime est toujours puni, & la vertu toujours récompensée. Je réponds que, quand cela seroit, la plupart des actions tragiques, n’étant que de pures fables, des événemens qu’on fait être de l’invention du Poete, ne sont pas une grande impression sur les Spectateurs; à force de leur montrer qu’on veut les instruire, on ne les instruit plus. Je réponds encore que ces punitions & ces récompenses s’operent toujours par des moyens si peu communs, qu’on n’attend rien de pareil dans le cours naturel des choses humaines. Enfin je réponds en niant le fait. Il n’est, ni ne peut être généralement vrai: car cet objet, n’étant point celui sur lequel les Auteurs dirigent leurs Pieces, ils doivent rarement l’atteindre, & souvent il seroit obstacle un obstacle au succès. Vice ou vertu, qu’.importe, pourvu qu’on en impose par un air de grandeur Aussi la Scene Françoise, sans contredit la plus parfaite, ou du moins la plus réguliere qui ait encore existe, n’est-elle pas moins le triomphe des grands scélérats que des plus illustres héros: témoin Catilina, Mahomet, Atrée, & beaucoup d’autres.
Je comprends bien qu’il ne faut pas toujours regarder à la catastrophe pour juger de l’effet moral d’une Tragédie qu’a égard l’objet est rempli quand on s’intéresse pour l’infortune vertueux, plus que pour l’heureux coupable: ce qui n’empêche point qu’alors la prétendue regle ne soit violée. Comme il n’y a personne qui n’aimât mieux être Britannicus que Neron, je conviens qu’on doit compter en ceci pour bonne la Piece qui les représente, quoique Britannicus y périsse. Mais par le même principe, quel jugement porterons-nous d’une Tragédie ou, bien que les criminels soient punis, ils nous sont présentés sous un aspect si favorable que tout l’intérêt est pour eux? Où Caton, le plus grand des humains, fait le rôle d’un pédant où Ciceron, le sauveur de la République, Ciceron, de tous ceux qui porterent nom de peres de la patrie, le premier qui en fut honore & le seul qui le mérita, nous est montre comme un vil Rhéteur, un lâche; tandis que l’infame Catilina, couvert de crimes qu’on n’oseroit nommer, prêt d’égorger tous ses magistrats, & de réduire sa patrie en cendres, fait le rôle d’un grand homme & réunit, par ses talens, sa fermeté, son courage, toute l’estime des Spectateurs Qu’il eut, si l’on veut, une ame forte, en étoit il moins un scélérat détestable, & faloit-il donner aux forfaits d’un brigand le coloris des exploits d’un héros à quoi donc aboutit la morale d’une pareille Piece, si ce n’est à encourager des Catalina, & à donner aux mechans habiles le prix de l’estime publique due aux gens de bien Mais tel est le goût qu’il faut flatter sur la Scene; telles sont les mœurs d’un siecle instruit. Le savoir, l’esprit, le courage ont seuls notre admiration; & toi, douce & rnodeste Vertu, tu restes toujours sans honneurs! Aveugles que nous au milieu de tant de lumieres! Victimes de nos applaudissemens insensés, n’apprendrons-nous jamais combien mérite de mépris & de haine tout homme qui abuse, pour le malheur du genre-humain, du génie & des talens que lui donna la Nature?
Atrée & Mahomet n’ont pas même la foible ressource du dénouement. Le monstre qui sert de héros à chacune de ces deux Pieces acheve paisiblement les forfaits, en jouit, & l’un des deux le dit en propres termes au dernier vers de la Tragédie: Et je jouis enfin du prix de mes forfaits.
Je veux bien supposer que les Spectateurs, renvoyés avec cette belle maxime, n’en concluront pas que le crime a donc un prix de plaisir & de jouissance; mais je demande enfin de quoi leur aura profite la Piece où cette maxime est mise en exemple?
Quant à Mahomet, le défaut d’attacher l’admiration publique au coupable, y seroit d’autant plus grand que celui-ci a bien un autre coloris, si l’Auteur n’avoit eu soin de porter sur un second personnage un intérêt de respect & de vénération, capable d’effacer ou de balance au moins la terreur & l’étonnement que Mahomet inspire. La scene, sur-tout, qu’ils ont ensemble est conduite avec tant d’art que Mahomet, sans se démentir, sans rien perdre de la supériorité qui lui est propre, est pourtant éclipse par le simple bon sens & l’intrépide vertu de Zopire.* [*Je me souviens d’avoir trouve dans Omar plus de chaleur & d’élévation vis-à-vis de Zopire, que dans Mahomet lui-même; & je prenois cela pour un défaut. En y pensant mieux, j’ai change d’opinion. Omar emporte par son fanatisme ne doit parler de son maître qu’avec cet enthousiasme de zele & d’admiration qui l’éleve au-dessus de l’humanité. Mais Mahomet n’est pas fanatique; c’est un fourbe qui, sachant bien qu’il n’est pas question de faire l’inspire vis-à-vis de Zopire, cherche à le gagner par une confiance affectée & par des motifs d’ambition. Ce ton de raison doit le rendre moins brillant qu’Omar, par cela même qu’il est plus grand & qu’il fait mieux discerner les hommes. Lui-même dit, ou fait entendre tout cela dans la scene. C’etoit donc ma faute si je ne l’avois pas senti: mais voilà ce qui nous arrive à nous autres petits Auteurs. En voulant censurer les ecrits de nos maîtres, notre étourderie nous y fait relever mille fautes qui sont des beautés pour les hommes de jugement.] II faloit un Auteur qui sentit bien sa force, pour oser mettre vis-à-vis l’un de l’autre deux pareils interlocuteurs. Je n’ai jamais oui faire de cette scene en particulier tout l’loge dont elle me paroit digne; mais je n’en connois pas une au Théâtre François, où la main d’un grand maître soit plus sensiblement empreinte, & où le sacre caractere de la vertu l’emporte plus sensiblement sur l’élévation du génie.
Une autre considération qui tend à justifier cette Piece, c’est qu’il n’est pas seulement question d’étaler des forfaits, mais les forfaits du fanatisme en particulier, pour apprendre au peuple à le connoître & s’en défendre. Par malheur, de pareils soins sont très-inutiles, & ne sont pas toujours sans danger. Le fanatisme n’est pas une erreur, mais une fureur aveugle & stupide que la raison ne retient jamais. L’unique secret pour l’empêcher de naître est de contenir ceux qui l’excitent. Vous avez beau démontrer à des foux que leurs chefs les trompent, ils n’en sont pas moins ardens à les suivre. Que si le fanatisme existe une fois, je ne vois encore qu’un seul moyen d’arrêter son progrès: c’est d’employer lui ses propres armes. Il ne s’agit ni de raisonner ni de convaincre; il faut laisser-là la philosophie, fermer les livres prendre le glaive & punir les fourbes. De plus, je crains bien, par rapport à Mahomet, qu’aux yeux des Spectateurs, sa grandeur d’ame ne diminue beaucoup l’atrocité de ses crimes; & qu’une pareille Piece, jouée devant des gens en état de choisir, ne fit plus de Mahomet que de Zopires. Ce qu’il y à, du moins, de bien sur, c’est que de pareils exemples ne sont gueres encourageans pour la vertu.
Le noir Atrée n’a aucune de ces excuses, l’horreur qu’il inspire est à pure perte; il ne nous apprend rien qu’y frémir de son crime; & quoiqu’il ne soit grand que par sa fureur, il n’y a pas dans toute la Piece un seul personnage en état par son caractere de partager avec lui l’attention publique: car, quant au doucereux Plisthene, je ne sais comment on l’a pu supporter dans une pareille Tragédie. Seneque n’a point mis d’amour dans la sienne, & puisque l’Auteur moderne a pu se résoudre à l’imiter dans tout le reste, il auroit bien du l’imiter encore en cela. Assurément il faut avoir un bien flexibles pour souffrir des entretiens galans à cote des scenes d’Atrée.
Avant de finir sur cette Piece, je ne puis m’empêcher d’y remarquer un mérite qui semblera peut-être un défaut à bien des gens. Le rôle de Thyeste est peut-être de tous ceux qu’on a mis sur notre Théâtre le plus sentant le goût antique. Ce n’est point un héros courageux, ce n’est point un modele de vertu, on ne peut pas dire non plus que ce soit un scélérat, *