SigPhi · Jean-Jacques Rousseau

Lettre à d'Alembert sur les spectacles

French

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Si le seul établissement du Théâtre nous est si nuisible, quel fruit tirerons-nous des Pieces qu’on y représente? Les avantages même qu’elles peuvent procurer aux Peuples pour quels elles ont été composées nous tourneront à préjudice, en nous donnant pour instruction ce qu’on leur a donne pour censure, ou du moins en dirigeant nos goûts & nos inclinations sur les choses du monde qui nous conviennent le moins. La Tragédie nous représentera des tyrans & des héros. Qu’en avons-nous à faire? Sommes-nous faits pour en avoir ou le devenir? Elle nous donnera une vaine admiration de puissance & de la grandeur. De quoi nous servira-t-elle? Serons-nous plus grands ou plus puissans pour cela? Que nous importe d’aller étudier sur la Scene les devoirs des rois, en négligeant de remplir les nôtres? La stérile admiration des vertus de Théâtre nous dédommagera-t-elle des vertus simples & modestes qui sont le bon citoyen? Au lieu de nous guérir de nos ridicules, la Comédie nous portera ceux d’autrui: elle nous persuadera que nous avons tort de mépriser des vices qu’on estime si sort ailleurs. Quelque extravagant que soit un marquis c’est un marquis enfin. Concevez combien ce titre sonne dans un pays assez heureux pour n’en point avoir; & qui fait combien de courtauds croiront se mettre à la mode, en imitant les marquis du siecle dernier? Je ne répétera point ce que j’ai déjà dit de la bonne-foi toujours raillée, du vice adroit toujours triomphant, & de l’exemple continuel des forfaits mis en plaisanterie. Quelles leçons pour un Peuple dont tous les sentimens ont encore leur droiture naturelle, qui croit qu’un scélérat est toujours méprisable & qu’un homme de bien ne peut être ridicule! Quoi! Platon bannissoit Homere de sa République & nous souffrirons Moliere dans la nôtre! Que pourroit-il nous arriver de pis que de ressembler aux gens qu’il nous peint, même à ceux qu’il nous fait aimer J’en ai dit assez, je crois, sur leur chapitre & je ne pense gueres mieux des héros de Racine, de ces héros si pares, si doucereux, si tendres, qui, sous un air de courage & de vertu, ne nous montrent que les modeles de jeunes-gens dont j’ai parle, livres à la galanterie, à la mollesse, à l’amour, à - tout ce qui peut efféminer l’homme & à l’attiédir sur le goût de ses véritables devoirs. Tout le Théâtre François ne respire que la tendresse: c’est la grande vertu à laquelle on y sacrifie toutes les autres, ou du-moins qu’on y rend la plus chere aux Spectateurs. Je ne dis pas qu’on ait tort en cela, quant à l’objet du Poete: je sais que l’homme sans passions est une chimère; que l’intérêt du Théâtre n’est fonde que sur les passions; que le cœur ne s’intéresse point à celles qui lui sont étrangères, ni à celles qu’on n’aime pas à voir en autrui, quoiqu’on y soit sujet soi-même. L’amour de l’humanité, celui de la patrie, sont les sentimens dont les peintures touchent le plus ceux qui en sont pénétrés; mais quand ces deux passions sont éteintes, il ne reste que l’amour proprement dit, pour leur suppléer: parce que son charme est plus naturel & s’efface plus difficilement du cœur que celui de toutes les autres. Cependant il n’est pas également convenable à tous les hommes: c’est plutôt comme supplément des bons sentimens que comme bon sentiment lui-même qu’on peut l’admettre; non qu’il ne soit louable en soi, comme toute passion bien réglée, mais parce que les excès en sont dangereux & inévitables.

Le plus mâchant des hommes est celui qui s’isole le plus, qui concentre le plus son cœur en lui-même; le meilleur est celui qui partage également ses affections à tous ses semblables. Il vaut beaucoup mieux aimer une maîtresse que de s’aimer seul au monde. Mais quiconque aime tendrement ses parens, ses amis, sa patrie, & le genre-humain, se dégrade par un attachement désordonne qui nuit bientôt à tous les autres & leur est infailliblement préféré. Sur ce principe, je dis qu’il y a des pays où leurs mœurs sont si mauvaises qu’on seroit trop heureux d’y pouvoir remonter à l’amour; d’autres où elles sont assez bonnes pour qu’il soit fâcheux d’y descendre, & j’ose croire le mien dans ce dernier cas. J’ajouterai que les objets trop passionnes sont plus dangereux à nous montrer qu’y personne: parce que nous n’avons naturellement que trop de penchant à les aimer. Sous un air flegmatique & froid, le Genevois cache une ame ardente & sensible, plus facile à émouvoir qu’a retenir. Dans ce séjour de la raison, la beauté n’est pas étrangère, ni sans empire; le levain de la mélancolie y fait souvent fermenter l’amour; les hommes n’y sont que trop capables de sentir des passions violentes, les femmes, de les inspirer; & les tristes effets qu’elles y ont quelquefois produits ne montrent que trop le danger de les exciter par des Spectacles touchans & tendres. Si les héros de quelques Pieces soumettent l’amour au devoir, en admirant leur force, le cœur se prêté à leur foiblesse; on apprend moins, à se donner leur courage qu’a se mettre dans le cas d’en avoir besoin. C’est plus d’exercice pour la vertu; mais qui l’ose exposer à ces combats, mérite d’y succomber. L’amour, l’amour même prend son masque pour la surprendre; il se pare de fort enthousiasme; il usurpe sa force; il affecte son langage, & quand on s’apperçoit de l’erreur, qu’il est tard pour en revenir! Que d’hommes bien nés, séduits, par ces apparences, d’amans tendres & généreux qu’ils etoient d’abord, sont devenus par degrés de vils corrupteurs, sans mœurs; sans respect pour la foi conjugale, sans égards pour les droits de la confiance & de l’amitié! Heureux qui fait se reconnoître au bord du précipice & s’empêcher d’y tomber! Est-ce au milieu d’une course rapide qu’on doit espérer de s’arrêter? Est-ce en s’attendrissant tous les jours qu’on apprend à surmonter la tendresse? On triomphe aisément d’un foible penchant; mais celui qui connut le véritable amour & l’a su vaincre, ah!

pardonnons à ce mortel, s’il existe, d’oser présenter à la vertu!

Ainsi de quelque maniere qu’on envisage les choses, la même vérité nous frappe toujours. Tout ce que les Pieces de Théâtre peuvent avoir d’utile à ceux pour qui elles ont été faites, nous deviendra préjudiciable, jusqu’au goût que nous croirons avoir acquis par elles, & qui ne sera qu’un faux goût, sans tact sans délicatesse, substitue mal-à-propos parmi nous a la solidité de la raison. Le goût tient à plusieurs choses: les recherches d’imitation qu’on voit au Théâtre, les comparaisons qu’on a lieu d’y faire, les réflexions sur l’art de plaire aux Spectateurs, peuvent le faire germer, mais non suffire à son développement. Il faut de grandes Villes, il faut des beaux-arts & du luxe, il faut un commerce intime entre les citoyens, il faut une étroite dépendance les uns des autres, il faut de la galanterie & même de la débauche, il faut des vices qu’on soit force d’embellir, pour faire chercher à tout pas formes agréables, & réussir à les trouver. Une partie de ces choses nous manquera toujours, & nous devons trembler d’acquérir l’autre: Nous aurons des Comédiens, mais quels? Une bonne Troupe viendra-t-elle de but-en-blanc s’établir dans une Ville de vingt-quatre mille ames? Nous en aurons donc d’abord de mauvais, & nous serons d’abord de mauvais juges. Les formerons-nous, ou s’ils nous formeront? Nous aurons de bonnes Pieces; mais, les recevant pour telles sur la parole d’autrui, nous serons dispenses de les examiner, & ne gagnerons pas plus à les voir jouer qu’a les lire. Nous n’en serons pas moins les connoisseurs, les arbitres du Théâtre; nous n’en voudrons pas moins décider pour notre argent., & n’en serons, que plus ridicules. On ne l’est point pour manquer de goût, quand on le méprise; mais c’est l’être que de s’en piquer & n’en avoir qu’un mauvais. Et qu’est-ce au fond que ce goût si vante? L’art de se connoître en petites choses. En vérité, quand on en a une aussi grande.a conserver que la liberté, tout le reste, est bien puérile.

Je ne vois qu’un remede à tant d’inconvéniens: c’est que, pour nous approprier les Drames de notre Théâtre, nous les composons nous-mêmes., & que nous ayons des Auteurs avant des Comédiens. Car il n’est pas bon qu’on nous montre toutes sortes d’imitations, mais seulement celles des choses honnêtes, & qui conviennent à des hommes libres.* [* Si quis ergo in nostram urbem venerit, qui animi sapientià in omnes possit sese vertere formas, & omnia imitari, volueritque poemata sua oftentare, venerabimur quidem ipsum, ut sacrum, admirabilem, & jucundum: dicemus auteur non esse ejusmodi hominem in republica nostra, neque fas esse ut insit, mittemusque in aliam urbem, unguento caput ejus perungentes; lanaque coronantes. Nos autem austeriori minusque jucundo utemut Poetà, fabularumque fictore, utilitatis gratià, qui decori nobis rationem exprimat, & quae dici debent dicat in his formulis quas à principio pro legibus tulimus, quando cives erudire aggressi fumus. Plat. de Rep. Lib. III.] Il est sur que des Pieces tirées comme celles des Grecs des malheurs passes de la patrie, ou des défauts présens du peuple, pourroient offrir aux spectateurs des leçons utiles. Alors quels seront les héros de nos Tragédies. Des Berthelier? des Levrery? Ah, dignes citoyens! Vous fûtes des héros, sans doute; mais votre obscurité vous avilit, vos noms communs déshonorent vos grandes ames,* [* Philibert Berthelier fut le Caton de notre patrie, avec cette différence que la liberté publique finit par l’un & commença par l’autre. II tenoit une belette privée quand il fut arrête; il rendit son épée avec cette fierté qui sied si bien à la vertu malheureuse y puis il continua de jour avec sa belette, sans daigner répondre aux outragés de ses gardes. Il mourut comme doit mourir un martyr de la liberté.

Jean Levrery fut le Favonius de Berthelier; non pas en imitant puérilement ses discours & ses manieres, mais en mourant volontairement comme lui: sachant bien que l’exemple de sa mort seroit plus utile à son pays que sa vie. Avant d’aller à l’échafaud, il écrivit sur le mur de sa prison cette épitaphe qu’on avoit faite à son prédécesseur.

Quid mihi mors nocuit? Virtus post fata virescit: Nec cruce, nec saevi gladio perit illa Tyranni] & nous ne sommes plus assez grands nous-mêmes pour vous savoir admirer. Quels seront nos tyrans? Des Gentilshommes de la cuiller,* [* C’etoit une confrérie de Gentilshommes Savoyards qui avoient fait vœu de brigandage contre la ville de Geneve, & qui, pour marque de leur association, portoient une cuiller pendue au cou.] des Evêques des Geneve, des Comtes de Savoie, des ancêtres d’une maison avec laquelle nous venons de traiter, & à qui tous devons du respect? Cinquante ans plutôt, je ne repondrois pas que le Diable * [* J’ai lu dans ma jeunesse une Tragédie de l’escalade, où le Diable étoit en effet un des Acteurs, On me disoit que cette Piece ayant une fois été représentée, ce personnage en entrant sur la Scene se trouva double, comme si l’original eut été jaloux qu’on eut l’audace de le contrefaire, & qu’a l’instant l’effroi fit fuir tout le monde & finir lu représentation. Ce conte est burlesque, & le paroîtra bien plus à Paris qu’a Geneve: cependant, qu’on se prêté aux suppositions, on trouvera dans, cette double apparition un effet théâtral & vraiment effrayant. Je n’imagine qu’un Spectacle plus simple & plus terrible encore; c’est celui de la main sortant du mur & traçant des mots inconnus au festin de Balthazar. Cette seule idée fait frissonner. Il me semble que nos Poetes Lyriques sont loin de ces inventions sublimes; ils font, pour épouvanter un fracas de décorations sans effet. Sur la Scene même il ne faut pas tout dire à la vue; mais ébranler l’imagination] & l’Antéchrist n’y eussent aussi fait leur rôle. Chez les Grecs, peuple d’ailleurs assez badin, tout étoit grave & sérieux, si-tôt qu’il s’agissoit de la patrie; mais dans ce siecle plaisant où rien n’échappe au ridicule, hormis la. puissance, on n’ose parler d’héroÏsme que dans les grands Etats, quoiqu’on n’en trouve que dans les petits.

Quant à la Comédie, il n’y faut pas songer. Elle causeroit chez nous les plus affreux désordres; elle serviroit d’instrument aux factions, aux partis, aux vengeances particulieres. Notre ville est si petite que les peintures de mœurs les plus générales dégénéreroient bientôt en satires & personnalités. L’exemple de l’ancienne, Athenes, ville incomparablement plus peuplée que Geneve, nous offre une leçon frappante: c’est au Théâtre qu’on y prépara l’exil de plusieurs grands hommes & la mort de Socrate, c’est par la fureur du Théâtre qu’Athenes périt & ses désastres ne justifièrent que trop le chagrin qu’avoit témoigné Solon, aux premieres représentations de Thespis. Ce qu’il y a de bien sur pour nous, c’est qu’il faudra mal augurer de la République, quand on verra les citoyens travestis en beaux-esprits, s’occuper à faire des vers François & des Pieces de Théâtre, talens qui ne sont point les nôtres & que nous ne posséderons jamais. Mais que M. de Voltaire daigne nous composer des Tragédies sur, le modele de la mort de César, du premier acte de Brutus, &, s’il nous faut absolument un Théâtre, qu’il s’engage à le remplir toujours du son génie, & à vivre autant que ses Pieces.

Je serois d’avis qu’on pesât mûrement toutes ces réflexions, avant de mettre en ligne de compte le goût de parure & de dissipation que doit produire parmi notre jeunesse l’exemple des Comédiens; mais enfin cet exemple aura son effet encore, & si généralement par-tout les loix sont insuffisantes pour réprimer des vices qui naissent de la nature des choses, comme je crois l’avoir montre, combien plus le seront-elles parmi nous où le premier signe de leur foiblesse sera l’établissement des Comédiens? Car ce ne seront point eux proprement qui auront introduit ce goût de dissipation: au contraire, ce même goût les aura prévenus, les aura introduits eux-mêmes, & ils ne seront que fortifier un penchant déjà tout forme, qui, les ayant fait admettre, à plus forte raison les sera maintenir avec leurs défauts. Je m’appuie toujours sur la supposition qu’ils subsisteront commodément dans une aussi petite ville, & je dis que si nous les honorons, comme vous le prétendez, dans un pays où tous sont à-peu-près égaux, ils seront les égaux de tout le monde, & auront de plus la faveur publique qui leur est naturellement acquise. Ils ne seront point, comme ailleurs, tenus en respect par les grands dont ils recherchent la bienveillance & dont ils craignent la disgrâce. Les Magistrats leur en imposeront: soit. Mais ces Magistrats auront été particuliers; ils auront pu, être familiers avec eux, ils auront des enfans qui le seront encore, des femmes qui aimeront le plaisir. Toutes ces liaisons seront des moyens d’indulgence & de protection, auxquels il sera impossible de résister toujours. Bientôt les Comédiens, surs de l’impunité, la procureront encore à leurs imitateurs; c’est par eux qu’aura commence le désordre, mais on ne voit plus où il pourra s’arrêter. Les femmes, la jeunesse, les riches, les gens oisifs, tout sera pour eux, tout éludera des loix qui les gênent, tout favorisera leur licence: chacun, cherchant à les satisfaire, croira travailler pour ses plaisirs. Quel homme osera s’opposer à ce torrent, si ce n’est peut-être quelque ancien Pasteur rigide qu’en n’écoutera point, & dont le sens & la gravite passeront pour pédanterie chez une jeunesse inconsidérée? Enfin pour peu qu’ils joignent d’art & de manege à leur succès, je ne leur donne pas trente ans pour être les arbitres de l’Etat.* [* On doit toujours se souvenir que, pour que la Comédie se soutienne à Geneve, il faut que ce goût y devienne une fureur; s’il n’est que modéré, il faudra qu’elle tombe. La raison veut donc qu’en examinant les effets du Théâtre, on les mesure sur une cause capable de le soutenir.] On verra les aspirans aux charges briguer leur faveur pour obtenir les suffrages; les élections se seront dans les loges des Actrices, & les chefs d’un Peuple libre seront les créatures d’une bande d’Histrions. La plume tombe des mains a cette idée. Qu’on l’écarte tant qu’on voudra, qu’on m’accuse d’outrer la prévoyance; je n’ai plus qu’un mot à dire. Quoiqu’il arrive, il faudra que ces gens-là reforment leurs mœurs parmi nous, ou qu’ils corrompent les nôtres. Quand cette alternative aura cessé de nous effrayer, les Comédiens pourront venir, ils n’auront plus de mal à nous faire.

Voila, Monsieur, les considérations que j’avois à proposer au public & à vous sur la question qu’il vous à plu d’agiter dans un article où elle etoit, à mon avis, tout-à-fait étranger. Quand mes raisons, moins sortes qu’elles ne me paroissent, n’auroient pas un poids suffisant pour contre-balancer les vôtres, vous conviendrez au moins que, dans un aussi petit Etat que la République de Geneve, toutes innovations sont dangereuses, & qu’il n’en faut jamais faire sans des motifs urgens & graves. Qu’on nous montre donc la pressante nécessité de celle-ci. Où sont les désordres qui nous forcent de recourir à un expédient si suspect? Tout est-il perdu sans cela? Notre ville est-elle si grande, le vice & l’oisiveté y ont ils déjà fait un tel progrès qu’elle ne puisse plus désormais subsister sans Spectacles? Vous nous dites qu’elle en souffre de plus mauvais qui choquent également le goût & les mœurs; mais il y a bien de la différence entre montrer de mauvaises mœurs & attaquer les bonnes: car ce dernier effet dépend moins des qualités du Spectacle que de l’impression qu’il cause. En ce sens, quel rapport entre quelques farces passagères & une Comédie à demeure, entre les polissonneries d’un Charlatan & les représentations régulières des Ouvrages Dramatiques, entre des tréteaux de Foire élevés pour réjouir la populace & un Théâtre estime où les honnêtes-gens penseront s’instruire? L’un de ces amusemens est sans conséquence & reste oublie des le lendemain; mais l’autre est une affaire importante qui mérite toute l’attention du gouvernement. Par tout pays il est permis d’amuser les enfans, & peut être enfant. lui veut sans beaucoup d’inconvéniens. Si ces fades Spectacles manquent de goût, tant mieux: on s’en rebutera plus vite; s’ils sont grossiers, ils seront moins séduisans. Le vice ne s’insinue gueres en choquant l’honnêteté, mais en prenant son image; & les mots sales sont plus contraires à la politesse qu’aux bonnes mœurs. Voilà pourquoi les expressions sont toujours plus recherchées & les oreilles plus scrupuleuses dans les pays plus corrompus. S’apperçoit-on que les entretiens de la halle enchaussent beaucoup la jeunesse qui les écoute? Si font bien les discrets propos du Théâtre, & il vaudroit mieux qu’une fille vit cent parades qu’une seule représentation de l’Oracle.

Au reste, j’avoue que j’aimerois mieux, quant à moi, que nous pussions nous passer entièrement de tous ces tréteaux, & que petits & grands nous sussions tirer nos plaisirs & nos devoirs de notre Etat & de nous-mêmes; mais de ce qu’on devroit peut-être chasser les Bateleurs, il ne s’ensuit pas qu’il faille appeller les Comédiens. Vous avez vu dans votre propre pays, la ville de Marseille se défendre long-tems d’une pareille innovation, résister même aux ordres réitérés du Ministre, & garder encore, dans ce mépris d’un amusement frivole, une image honorable de son ancienne liberté. Quel exemple pour une ville qui n’a pas encore perdu la sienne!

Qu’on ne pense pas, sur-tout, faire un pareil établissement par maniere d’essai, saut à l’abolir quand on en sentira les inconvéniens: car ces inconvéniens ne se détruisent pas avec le Théâtre qui les produit, ils rester quand leur cause est ôtée, &, des qu’on commence à les sentir, ils sont irrémédiables. Nos mœurs altérées, nos goûts changes ne se rétabliront pas comme ils se seront corrompus; nos plaisirs mêmes, nos innocens plaisirs auront perdu leurs charmes; le Spectacle nous en aura dégoûtés pour toujours. L’oisiveté devenue nécessaire, les vuides du tems que nous ne saurons plus remplir, nous rendront à charge à nous-mêmes; les Comediens en partant nous laisseront l’ennui pour arrhes de leur retour; il nous forcera bientôt à les rappeller ou a faire pis. Nous aurons mal fait d’etablir la Comedie, nous serons mal de la laisser subsister, nous serons mai de la detruire: après la premiere faute, nous n’aurons plus que le choix de nos maux.

Quoi! ne faut-il donc aucun Spectacle dans une République? Au contraire, il en faut beaucoup. C’est dans les Républiques qu’ils sont nés, c’est dans leur sein qu’on les voit briller avec un véritable air de fête. À quels peuples convient-il mieux de s’assembler souvent & de former entre eut les doux liens du plaisir & de la joie, qu’a ceux qui ont tant de raisons de s’aimer & de rester à jamais unis? Nous avons déjà plusieurs de ces fêtes publiques; ayons-en,davantage encore, je n’en serai que plus charme. Mais n’adoptons point ces Spectacles exclusifs qui renferment tristement un. petit nombre de gens dans un antre obscur; qui les tiennent craintifs & immobiles dans le silence & l’inaction; qui n’offrent aux yeux que cloisons, que pointes de fer, que soldats, qu’affligeantes images de la servitude & de l’inégalité. Non, Peuples heureux, ce ne sont pas la vos fêtes! C’est en plein air, c’est sous le ciel qu’il faut vous rassembler & vous livrer au doux sentiment de votre bonheur. Que vos plaisirs ne soient, effémines ni mercenaires, que rien de ce qui sent la contrainte & l’intérêt ne les empoisonne poisonne, qu’ils soient libres & généreux comme vous; que le soleil éclaire vos innocens Spectacles; vous en formerez un vous-mêmes, le plus digne qu’il puisse éclairer.

Mais quels seront enfin les objets de ces Spectacles? Qu’y montrera-t-on? Rien, si l’on veut. Avec la liberté, par-tout où regne l’affluence, le bien-être y regne aussi. Plantez au milieu d’une place un piquet couronne de fleurs, rassemblez-y le Peuple, & vous aurez une fête. Faites mieux encore: donnez les spectateurs en spectacle; rendez-les acteurs eux-memes; faites que chacun se voye & s’aime dans les autres, afin que tous en soient mieux unis. Je n’ai pas besoin de renvoyer aux jeux des anciens Grecs: il en est de plus modernes, il en est d’existans encore, & je les trouve précisément parmi nous. Nous avons tous les ans des revues, des prix publics, des Rois de l’arquebuse, du canon, de la navigation. On ne peut trop multiplier des etablissemens si utiles * [* Il ne suffit pas que le peuple ait du pain & vive dans sa condition. Il faut qu’il y vive agréablement,, afin qu’il en remplisse mieux les devoirs, qu’il se tourmente moins pour en sortir, & que l’ordre public soit mieux établi. Les bonnes mœurs tiennent plus qu’on ne pense à ce que chacun se plaise dans son etat. Le manège & l’esprit d’intrigue viennent l’inquiétude & de mécontentement, tout va mal quand l’un aspire à l’emploi d’un autre. Il faut aimer son métier pour le bien faire. L’assiette de l’Etat n’est bonne & solide que quand, tous se sentant à leur place, les forces particulieres se réunissent & concourent au bien public; au lieu, de s’user l’une contre l’autre, comme elles sont dans tout Etat mal constitue. Cela pose, que doit-on penser de ceux qui voudroient ôter au peuple les fêtes, les plaisirs & toute espece d’amusement, comme autant de distractions qui le détournent de son travail? Cette maxime est barbare & fausse. Tant pis, si le peuple n’a de tems que pour gagner son pain, il lui en faut encore pour le manger avec joie: autrement il ne le gagnera pas’long-tems. Ce Dieu juste & bienfaisant, qui veut qu’il s’occupe, veut aussi qu’il se délasse: la nature lui impose également l’exercice & le repos, le plaisir & la peine. Le dégoût du travail accable plus les malheureux que le travail même. Voulez-vous donc rendre un peuple actif & laborieux? Donnez-lui des fêtes, offrez-lui des à amusemens qui lui fassent aimer son etat & l’empêchent d’en envier un plus doux. Des jours ainsi perdus seront mieux valoir tous les autres. Présidez à ses plaisirs pour les rendre honnêtes; c’est le vrai moyen d’animer ses travaux.]

& si agréables; on ne peut trop avoir de semblables Rois. Pourquoi ne serions-nous pas, pour nous rendre dispos & robustes, ce que nous saisons pour nous exercer aux armes? La République a-t-elle moins besoin d’ouvriers que de soldats? Pourquoi, sur le modele des prix militaires, ne fondrions-nous pas d’autres prix de Gymnastique, pour la lutte, pour la course, pour le disque, pour divers exercices du corps? Pourquoi n’animerions-nous pas nos Bateliers par des joutes sur le Lac? Y auroit-il au monde un plus brillant spectacle que de voir sur ce vaste & superbe bassin, des centaines de bateaux, élégamment équippés, partir à la fois au signal donne, pour aller enlever un drapeau arbore au but, puis servir de cortege au vainqueur revenant en triomphe recevoir le prix mérite. Toutes ces sortes de fêtes ne sont dispendieuses qu’autant qu’on le veut bien, & le seul concours les rend assez magnifiques. Cependant il faut y avoir assiste chez le Genevois, pour comprendre avec quelle ardeur il s’y livre. On ne le reconnoît plus ce n’est plus ce peuple si range qui ne se départ point de ses regles économiques; ce n’est plus ce long raisonneur qui pèse tout jusqu’a la plaisanterie à la balance du jugement.

Il est vif, gai, caressant; son cœur est alors dans ses yeux, comme il est toujours sur ses lèvres; il cherche a communiquer sa joie & ses plaisirs; il invite, il presse, il force, il se dispute les survenans. Toutes les sociétés n’en sont qu’une, tout devient commun à tous. Il est presque indifférent à quelle table on se mette: ce seroit l’image de celle de Lacédémone, s’il n’y régnoit un peu plus de profusion; mais cette profusion même est alors bien placée, & l’aspect de l’abondance rend plus touchant celui de la liberté qui la produit.

L’hiver, tems consacre au commerce prive des amis, convient moins aux fêtes publiques. Il en est pourtant une espece dont je voudrois bien qu’on le fit moins de scrupule, savoir les bals entre de jeunes personnes à marier. Je n’ai jamais bien conçu pourquoi l’on s’effarouche si fort de la danse & des assemblées qu’elle occasionne: comme s’il y avoit plus de mal à danser qu’a chanter; que l’un & l’autre de ces amusemens ne fut pas également une inspiration de la Nature; & que ce fut un crime à ceux qui sont destines à s’unir de s’égayer en commun par une honnête récréation. L’homme & la femme ont été formes l’un pour l’autre. Dieu veut qu’ils suivent leur destination, & certainement le premier & le plus saint de tous les liens de la Société est le mariage. Toutes les fausses Religions combattent la Nature; la nôtre seule, qui la suit & la regle, annonce une institution divine & convenable à l’homme. Elle ne doit point ajouter sur le mariage, aux embarras de l’ordre civil, des difficultés que l’evangile ne prescrit pas & que tout bon Gouvernement condamne. Mais qu’on me dite où de jeunes personnes à marier auront occasion de prendre du goût l’une l’autre, & de se voir avec plus de décence & de circonspection que dans une assemblée où les yeux du public incessamment ouverts sur elles les forcent à la réserve, à la modestie, à s’observer avec le plus grand soin? En quoi Dieu est-il offense par un exercice agréable, salutaire, propre à la vivacité des jeunes-gens, qui consisté à se présenter l’un à l’autre avec grace & bienséance, & auquel le spectateur impose une gravite dont on n’oseroit sortir un instant? Peux-on imaginer un moyen plus honnête, de ne point tromper autrui, du moins quant à la figure, & de se montrer avec les agrémens & les défauts qu’on peut avoir; aux gens qui ont intérêt de nous bien connoître avant de s’obliger à nous aimer? Le devoir de se chérir réciproquement n’emporte-t-il pas celui de se plaire, & n’est-ce pas un soin digne de deux personnes vertueuses & chrétiennes qui cherchent à s’unir, de préparer ainsi leurs cœurs à l’amour mutuel que Dieu leur impose?

Qu’arrive-t-il dans ces lieux où regne une contrainte éternelle, où l’on punit comme un crime la plus innocente gaîté, où les jeunes-gens des deux sexes n’osent jamais s’assembler en public, & où l’indiscrète sévérité d’un Pasteur ne fait prêcher au nom de Dieu qu’une gêne servile, & la tristesse,. & l’ennui? On élude une tyrannie insupportable que la Nature & la Raison désavouent. Aux plaisirs permis dont on prive une jeunesse enjouée & folâtre, on en substitue de plus dangereux. Les tête-à-tête adroitement concertes prennent la place des assemblées publiques. à force de se cacher comme si l’on étoit coupable, on est tente de le devenir. L’innocente joie aime à s’évaporer au grand jour; mais le vice est ami des ténèbres, & jamais l’innocence & le mystère n’habitèrent long-tems ensemble.

Pour moi, loin de blâmer de si simples amusemens, je voudrois au contraire qu’ils fussent publiquement autorités, & qu’on y prévint tout désordre particulier en les convertissant en bals solennels & périodiques, ouverts indistinctement à toute la jeunesse à marier. Je voudrois qu’un Magistrat,* [* À chaque corps de métier, à chacune des sociétés publiques dont est compose notre Etat, préside un de ces Magistrats, sous le nom de Seigneur-Commis. Ils assistent a toutes les assemblées & même aux festins. Leur présence n’empêche point une honnête familiarité entre les membres de l’association; mais elle maintient tout le monde dans le respect qu’on doit porter aux loix, aux mœurs, à la décence, même au sein de la joie & du plaisir. Cette institution est très-belle, & forme un des grands liens qui unissent le peuple à ses chefs.]